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Le Son D'Histoire   

Flower Travellin’ Band et la naissance du hard rock japonais


Qui veut comprendre le présent doit se pencher sur le passé et connaître l’histoire devrait permettre d’éviter qu’elle se répète. Ce sont de vieilles rengaines qui ont, au mieux, le mérite de justifier la paie des historiens… qui ne sont sans doute pas assez bien rémunérés, sinon pourquoi aurait-on si souvent ce sentiment de déjà-vu ?

Et cela même dans un domaine tel que la musique. Ainsi, en enfilant sa casquette d’historien, on peut facilement être persuadé que la passion engendrée par le mouvement visual kei provient d’abord d’une ignorance. D’abord de l’ignorance de son propre état, avant tout chez les fans occidentaux (et plus particulièrement français) de ce style : on ne se rend pas compte, on nie, en bref on ignore, alors qu’on est certain d’être original, d’avoir des passions hors du commun, exotiques, qu’on ne consomme rien de plus exotique qu’un jus de litchi vendu en supermarché. Ensuite une ignorance historique. Car en se penchant sur l’histoire de la musique japonaise, et du rock japonais principalement, on s’aperçoit que le visual kei (qui n’est, il est vrai, pas un style de musique en soi puisque c’est une esthétique envahissant d’accessoires et de cosmétique un spectre allant du pop-rock au metal) n’est que la réussite aujourd’hui d’un schéma déjà-vu dans les années 1960.

En 1966 exactement, l’année de la venue des Beatles au Japon. Le rock avait déjà trouvé son terreau parmi la jeunesse de l’archipel au cours de la décennie précédente mais les Fab Four modifièrent le paysage rock nippon en poussant des dizaines et des dizaines de jeunes à fonder leur propre groupe et à copier le merseybeat. On appela ça le Group Sound (abrégé GS, appellation due à la difficulté pour les Japonais de prononcer « rock’n’roll » sans mettre des L partout). Tout ces groupes se ressemblaient, jouant tous des reprises de ce qui avait du succès en Occident, parfois des vieux standards que leurs modèles anglo-saxons avaient déjà repris avant eux (honnêtement, il faut avouer que nos yéyés français ne faisait guère mieux à la même époque). Et bien sûr, les maisons de disques et les boîtes de management en raffolaient et faisaient leur beurre sur ces jeunes hommes. Car, oui, les groupes GS ne pouvaient être composés que de jeunes hommes (parfois pas encore sortis de l’adolescence) ultra-lookés, ultra-managés (un management qui va jusqu’à étouffer tout élan créatif pour ne pas nuire à la manne). L’une des principales formations GS était les Tigers menés par Julie Sawada, au chant, et Osami « Sally » Kishibe, à la basse, des garçons jouant sur une certaine ambigüité sexuelle, avec des manières efféminées et, au bout d’un certain temps, des allures androgynes parfois confondantes. Tout ça ne vous rappelle rien ?

En Occident, le magazine Rolling Stone découvre le Group Sound (et place Julie Sawada en couverture) en 1969, au temps de son agonie.

Malheureusement pour ceux qui voulaient devenir des idoles et leurs managers, le phénomène GS s’effondra sous son propre poids, et s’essouffla faute de ne pouvoir s’exporter, en une paire d’années ; c’est dire si, à comparer, aujourd’hui, l’expérience « visu » est une réussite. Mais cette réussite n’étant que celle du superficiel, on ne saurait mieux vous conseiller que d’aller chercher ailleurs des œuvres beaucoup plus riches pour calmer votre faim de nourriture musicale exotique chez des groupes comme Boris, Acid Mothers Temple, Church Of Misery ou Eternal Elysium qui ont pour ancêtres les groupes nés de la chute du GS.

Voilà donc 1969. Les Tigers eux-mêmes sont sur le déclin depuis que des spectateurs se sont blessés à un de leurs concerts – un déshonneur pour le groupe. Et cette année va être marquée par deux événements. Le premier est la sortie de l’album Challenge des Flowers, groupe fondé par Yuya Utchida, rockeur de la fin des années 50 qui était parti s’exiler dans le Swinging London du temps des Who, Hendrix et des Yardbirds, après n’avoir pas trouvé sa place dans l’ère GS. Rentré à Tokyo en 1968, il fonde ce groupe qui va casser l’image de la formation rock japonaise de l’époque en mettant Remi Aso, une femme, au chant (s’inspirant ici du modèle de Grace Slick de Jefferson Airplane), et en faisant poser toute sa bande nue, en pleine nature, Remi Aso au premier plan, sur la pochette de leur premier disque. Le flower-power est en train de se poser sur l’archipel.

Le second événement de 1969 est l’arrivée de la comédie musicale hippie Hair (qui a lancé en France des chanteurs comme Julien Clerc, en Amérique les futurs comédiens du Rocky Horror Picture Show ou en Hollande le groupe Focus) où tous les musiciens GS en quête d’une issue de secours et d’air frais vont se présenter au casting. Parmi eux, le chanteur du groupe 491 (prononcé Four Nine Ace) Akira « Joe » Yamanaka, métis jamaïcano-japonais à l’épaisse coupe afro bariolée. Mais l’aventure Hair, dans laquelle tous ces musiciens pensaient trouver un tremplin vers une nouvelle ère et une véritable libération artistique, va prématurément prendre fin quand, après des mois de préparation et seulement deux mois de représentations, dans ce Japon extrêmement strict sur le sujet des drogues, la police interdit la pièce suite à la découverte de quelques pétards dans les loges…

Pour la faire courte, après avoir vécu ce bout de rêve hippie, restés sur leur faim, de nombreux musiciens vont partir fonder leur propre groupe de rock heavy ou psychédélique et Yuya Utchida va mettre le grappin sur Joe Yamanaka pour le placer à la tête des Flowers (exit alors Remi Aso), qui devient le Flower Travellin’ Band, et où il retrouvera le guitariste prodige Hideki Ishima (ancien du groupe GS The Beavers). Nous sommes en 1970. En Occident, Cream et Hendrix sont morts (ou le seront bientôt), ne parlons même pas des Beatles, et des groupes comme Led Zep, Black Sabb’ ou Deep Purple sont les nouveaux maîtres du rock, montrant à tous comment on devra tailler du riff pendant le reste des Seventies. En Orient, le Flower Travellin’ Band va sortir Anywhere.

L’important, ce n’est pas où on va, c’est d’y aller.

En regardant la tracklist de ce premier album de FTB, on se demande d’abord si ces musiciens sont vraiment sortis de leurs habitudes GS puisque trois titres sur quatre (on ne compte pas l’intro à l’harmonica ‘Anywhere’ d’une cinquantaine de secondes qui n’est vraiment là que pour donner son nom à l’album) sont des reprises. Mais ce serait regarder au mauvais endroit pour voir ce que cet album a de si particulier.

Commençons par la fin. « 21st Century Schizoid Man » de King Crimson. Ça ne fait pas un an que l’album Court Of The Crimson King, le premier opus des Britanniques, a heurté les bacs et déjà l’équipe de Yuya Utchida fait le ménage. On vire les claviers et le saxo et on ne garde que la partie heavy du morceau, les riffs lourds, la cavalcade de guitare, le jeu de batterie élaboré et, au final, si vous ne supportez pas le prog crimsonnien, vous avez là le meilleur moyen de profiter de ce titre.

En continuant notre voyage à reculons sur ce disque on arrive à l’une des chansons les plus reprises de cette période : « House Of The Rising Sun », rendue célèbre dans les Sixties par les Animals. Chez FTB, on reste sur une base simple : on part sur une ambiance bucolique avec des chants d’oiseaux, puis quelques accords de guitare qui vous rappellent le « Stairway To Heaven » de Led Zep (qui n’arrivera pas avant un an) ou la scène de la découverte de l’instrument magique dans « 2112 » (1976) de Rush. Puis vient le chant de Joe, empreint de tout le drame contenu dan cette chanson. On ne sait pas trop s’il chante les vraies paroles, en fait, chez Joe, ce n’est pas tant ce qu’il chante qui importe, le plus important, c’est tout bonnement sa voix. Ajoutez-y la batterie et le scintillement des légers coups sur la ride et vous avez un « House Of The Lising Sun » (eh oui, les Japonais ont du mal avec les R) qui retrouve de son brillant.

Repartons maintenant du début. L’album commence quand même par une compo originale. Enfin, « originale », c’est tout de même basé sur le « Louisiana Blues » de Muddy Waters (au moins les paroles, pour ce qu’on parvient à reconnaître) mais transformé en une jam hard blues comme il s’en fait déjà alors en Angleterre mais parfaitement efficace dans son but : faire taper du pied, remuer la tête et vous donner envie de jouer les derviches tourneurs dans une salle de concert enfumée. Mais déjà, dès ce premier morceau de FTB, on peut très bien appréhender le style du groupe. Après quelques couplets en japonglais où on ne comprend bien que des « whisky » et « baby », Yamanaka s’efface et laisse toute la place aux musiciens (et ne reviendra que quelques minutes plus tard et après quelques apparitions à l’harmonica) pour jouer un heavy blues tourbillonnant, entrecoupé de plages psychédéliques venues directement d’Extrême Orient, où Ishima semble faire sonner sa guitare comme un sitar. Et après une montée en tension pendant les dernières secondes où guitaristes et bassistes grattent leur cordes et le batteur martèle son instrument comme des furieux, on enchaîne sur la pièce maîtresse : « Black Sabbath ».

L’intelligence de ces Japonais n’a pas seulement été de sentir, à peine quelques mois après la sortie de cet opus fondateur, dans quel sens allait le courant. Leur intelligence a aussi été de sentir ce qui faisait l’essence même de ce titre éponyme de Black Sabbath. On est tous d’accord aujourd’hui pour dire que ce morceau-là, « Black Sabbath », contient en germe le doom metal moderne, eh bien, au milieu d’une réverb faisant trembler le son comme la chaleur fait trembler l’air au-dessus d’une route brûlante, FTB parvient à tirer de l’œuvre originale son essence doom. Comme si, en quelques mois, on était passé du néo-classicisme davidien en peinture à l’art abstrait d’un Malevich. Car, qu’est-ce qui faisait la force de l’original ? Son riff principal qui nous accueillait dans cette ambiance horrifique. Alors FTB répète et répète ce riff (le morceau d’un peu plus de 6 minutes atteint les 9 minutes), le fait tourner encore et encore, invariablement, poussant juste un peu plus la disto petit à petit. Derrière, le jeu de batterie est allégé à ses plus simples éléments et la basse, même pendant le solo de guitare (complètement réinventé, personnalisé par Ishima) continuera à jouer sans fioritures la même ligne du début à la fin du solo. Et Joe… Si vous trouviez que le chant d’Ozzy tutoyait la folie, c’est que vous n’avez pas encore entendu les cris de dingue de Joe Yamanaka.

Finalement, moins d’un an après, le groupe a démontré qu’il ne faisait pas que suivre le courant et qu’il avait le sien propre, en confirmant toutes les qualités trouvées dans Anywhere sur Satori, un petit bijou venu d’Orient qui n’a pas eu son pareil depuis. Hideki Ishima s’y met même franchement au sitar, les cris de Yamanaka surprennent toujours (pour le reste l’album est aux trois quarts instrumental). Mais en 1972, après un voyage au Canada relativement décevant, le groupe a perdu toute sa créativité, ayant tout mis dans son chef-d’œuvre l’année précédente, et se sépare finalement en 1973. Ishima a poursuivi sa passion du sitar et a même conçu le sitarla, hybride de guitare électrique solid-body et de sitar dont il possède les seuls exemplaires existants au monde. Yamanaka, renouant avec ses origines jamaïcaines (du côté de son père qu’il n’a jamais connu), s’est lancé dans une carrière dans le reggae qu’il n’a quitté que le temps d’une reformation en 2007 de Flower Travellin’ Band (sortant même un ultime album, We Are Here aux accents plus world music) avant de s’éteindre en août 2011 des suites d’un cancer.

Si vous souhaitez approfondir le sujet, je ne saurai trop vous conseiller de mettre le nez dans l’ouvrage de Julian Cope, « Japrocksampler, L’incroyable explosion de la scène rock japonaise », dont la première édition en français est en librairie depuis février 2012, aux excellentes éditions Le Mot Et Le Reste, et dont est issu l’essentiel des références historiques et biographiques de cet article.



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