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Interview   

Forest In Blood : garder le cap


Excusez l’auteur de ces lignes pour l’analogie un peu facile. Le troisième épisode de Pirates des Caraïbes s’ouvre sur un échafaud où des pirates, y compris enfants, se font passer la corde au cou. Ils sont les premiers exemples d’une loi du Lord Cutler Beckett visant à éradiquer la piraterie. Une scène qui, sans mauvais jeu de mots, tranche avec le ton coloré et humoristique des deux premiers épisodes.

Dans le précédent album de Forest in Blood, les pirates étaient un contre-pouvoir qui dérange et inquiète le pouvoir en place. Dans ce nouveau disque Haut Et Court, leur liberté dérange trop et est violemment réduite au silence. Le groupe continue de filer la métaphore de la piraterie car elle trouve toujours à leurs yeux une résonance pertinente avec l’actualité. La perte de libertés, la répression, la défaite colorent donc ce nouveau disque plus sombre et violent.

Barth, guitariste du groupe, nous fait part de sa colère et se demande avec nous comment garder le cap dans le contexte sanitaire, économique et politique actuel.

« Quand nous étions minots, dans le hardcore, on ne savait pas faire de musique, donc on jouait du mauvais thrash, et les thrashers qui jouaient bien, ils ne savaient pas faire de hardcore, donc ils faisaient du mauvais groove [rires]. C’était dur, nous étions tous un peu dans cette recherche entre les deux. »

Radio Metal : Vous avez commencé à travailler sur cet album fin 2019, et il est sorti il y a quelques jours. Comment la pandémie a-t-elle affecté cet album ?

Barth Vaudon (guitare) : Cette putain de pandémie n’a eu aucun effet sur l’écriture de cet album, puisque nous l’avons écrit juste avant que l’on se retrouve tous confinés. Par contre, ça a bien foutu la merde pour la sortie, je le confirme ! [Rires] Nous avons écrit l’album très vite, puis nous avons passé pas mal de temps en studio. Et après, je crois que juste quand nous avions fini avec le studio, nous devions commencer les premières dates, avec un gros festival avec Knuckedust sur deux jours, etc. Et puis tout est tombé à l’eau.

Ça va bientôt faire un an qu’on est concernés par cette pandémie-là. Dirais-tu que ça vous affecte de manière artistique ? Sens-tu que cela puisse avoir un impact sur vos prochaines productions ?

Je pense que ça nous a tous marqués. Ce qui a changé, déjà, c’est que nous nous voyons beaucoup moins, parce que nous sommes tous coincés chez nous. En général, dès que nous finissons d’écrire un album, nous abordons déjà la suite, même si nous n’avons pas clairement écrit les morceaux. Après, le thème, il est en plein dedans. C’est-à-dire que le sens même de Pirates, ce n’est pas Jack Sparrow, c’est récupérer sa liberté, c’est vivre sa vie à mille pour cent, quitte à être pendu, quitte à y laisser sa vie. Et là, nous avons l’impression que nous sommes enfermés en fond de cale, sur une longue traversée. Donc ça a un impact psychologique évidemment, et même sur la manière d’écrire, ça va changer… Notre prochain opus, je ne sais pas s’il va en pâtir, mais en tout cas, il va s’en nourrir.

Même s’ils sont différents, il y a une cohérence entre Pirates et Haut Et Court – ce sens du groove dans les riffs, des mid-tempos accrocheurs qui font taper du pied, etc. – comme si l’un découlait de l’expérience de l’autre…

En fait, nous avons écrit extrêmement vite. Nous sommes plutôt fainéants… [rires] Donc nous avons écrit le premier album hyper vite, nous l’avons enregistré en deux semaines chez Francis Caste, et après, nous nous sommes plus retrouvés à faire des concerts et à picoler entre potes, à répéter avant les concerts histoire de ne pas faire n’importe quoi, et nous avions quand même réservé la date d’enregistrement un an et demi après, le truc normal. Sauf que lorsque nous sommes arrivés au mois de septembre, nous n’avions rien fait ! [Rires] Du coup, c’était compliqué ! Donc nous nous sommes rappelé ce que nous nous étions dit, nous avons regardé nos notes. Nous bossions chacun de notre côté nos morceaux, nous avions quelques idées. Et quand nous nous sommes retrouvés au bout de deux semaines, nous nous étions dit que nous ramènerions deux morceaux chacun, et qu’après, nous allions restructurer tout ça. Et au final, nous avons tous écrit des trucs super vénères ! Je ne sais pas si c’est parce que nous avons réussi à avoir une fusion entre nous avec le temps, à nous connaître mieux, parce que nous nous étions un peu oubliés sur les dix dernières années. Là, nous avons rejoué ensemble, et nous sommes revenus vachement à l’essentiel, très brut et très efficace. Nos deux amours, le thrash et le hardcore, sont vraiment revenues. Pour le premier album, nous voulions que le concept soit que quand tu écoutes l’album, tu sois en mer. Du coup, ça a peut-être généré des choses qui étaient un peu moins agressives, un peu plus ambients, avec pas mal de ternaire. Là, nous nous sommes dit : « On n’est plus en mer, on est pendus au bout d’une corde. C’est la suite. On s’est bagarrés, mais on a perdu notre liberté. Qu’est-ce que ça donne ? » C’était ça, notre direction pour l’écriture. Du coup, nous avons repris tout ce qui était vénère de l’autre album, pour enlever tout ce qui était un peu plus mou. Nous sommes revenus sur l’essentiel.

Le thème a donc aussi façonné la musique…

Oui. Disons que c’est intéressant d’écrire avec une histoire, avec une direction, parce que ça change ta manière de faire. En tout cas, c’est mon point de vue personnel, mais mes collègues ont fait pareil. Le truc, c’est que quand tu cherches à ressembler à ton histoire, ça donne ça. C’était assez intéressant à écrire et ça a sorti quelque chose d’assez sympa. Disons que c’est essentiel, c’est l’urgence, je ne sais pas comment dire.

« [Les pirates] avaient tous vécu cet enfer de pauvreté, de souffrance, de maltraitance… On comprend que les gens avaient tellement souffert que d’avoir acquis cette pleine vie par la rébellion, ça leur apportait un plaisir intense, quitte à en mourir. »

D’un point de vue purement musical, est-ce que ça a été intéressant pour vous de travailler sur cette dynamique entre cette intensité et cette violence, et les côtés plus mid-tempo et accrocheurs ?

Il n’y en a pas beaucoup qui le font, bizarrement ! À l’époque, je me souviens, quand nous étions minots, c’était un peu ce que tout le monde recherchait. Alors c’est vrai que dans le hardcore, on ne savait pas faire de musique, donc on jouait du mauvais thrash, et les thrashers qui jouaient bien, ils ne savaient pas faire de hardcore, donc ils faisaient du mauvais groove [rires]. C’était dur, nous étions tous un peu dans cette recherche entre les deux. C’était ce que l’on ressentait dans les vieux Sepultura. Quand Sepultura faisait une mosh part, on se disait : « Putain, mais c’est un truc de fou ! » Et quand tu écoutais un vieil album de Kickback, tu te disais : « Putain, c’est quoi ce thrash qu’ils sortent ?! » Je pense que c’était ancré en nous dans nos vingt ans. Là, nous avons peut-être gagné un peu de technique et de bouteille, et ça nous a permis d’exacerber ces deux styles, et nous en avons joué à fond. Parce que nous adorons ces cassures de rythme, nous adorons quand ça repart… Quand nous écoutons un album comme ça, ça nous fait vibrer. Ce qui est difficile, et c’est mon point de vue de musicien, c’est d’avoir la cassure rythmique intéressante.

Tu peux vite tomber dans le patchwork…

Oui, ou dans le bateau. C’est bien pour un pirate, un joli bateau, mais… [Rires]

Vous, vous n’avez plus le droit de les faire ces blagues-là !

Je vais être puni par mes collègues ! [Rires] En fait, ce que j’ai toujours apprécié dans certains groupes, et notamment Kickback, on aime ou on n’aime pas, c’est qu’ils ont toujours su trouver la cassure intéressante. C’est le beat auquel tu ne t’attends pas sur le ralentissement. Et ça, c’est une recherche perpétuelle parce que souvent, c’est dans les trucs très simples que c’est compréhensible. Mais ce n’est pas si simple que ça, parce que souvent, les batteurs sont décontenancés, et ça leur nécessite du temps pour apprivoiser ce genre de cassure. C’est pareil à la guitare. Parfois, on se retrouve vraiment sur des changements de gratté. Mais c’est ça qui fait la magie, et c’est ce que nous recherchons. Nous n’y arrivons pas toujours, mais en tout cas, moi, c’est ce que je recherche.

Le précédent album parlait de la piraterie et du contre-pouvoir qu’elle représentait. C’était une métaphore pour notre société actuelle, donc les pirates de maintenant sont tout simplement les gens qui descendent dans la rue pour manifester contre l’ordre établi. Sur cet album-là, il y a cette idée de défaite, et il y a aussi tout un champ lexical autour de la condamnation, de la pendaison, et l’idée de la répression. Comment le rapprochez-vous de notre société ? Dirais-tu qu’aujourd’hui, penser librement, c’est faire face à une répression forte ?

On est d’accord. On a tous perdu énormément de liberté. Après, on peut mettre ça sur le dos de la pandémie, etc., mais c’est factuel. On a tous perdu beaucoup de libertés. On a tous perdu beaucoup d’espoir. On a tous perdu beaucoup d’argent, de boulots, d’espoir de vivre mieux, cette espèce d’« American way of life » qui était peut-être une belle supercherie… On a tous perdu. On a tous la tête dans l’eau. A la base, pour cet album-là, nous ne savions pas qu’on allait avoir toute cette merde. Même si nous en entendions déjà un peu parler, nous ne savions pas que ça allait être aussi grave. Nous nous sommes dit que les pirates ont été un contre-pouvoir. Pendant dix ans, quinze ans, ça a été faste. Ils ont vécu à mille pour cent, ils savaient que le lendemain, ils pouvaient y passer. Mais ils ne gardaient pas l’argent. Ils n’étaient pas en train de mettre leur butin de côté, ils dépensaient tout en alcool, etc. Ils avaient tous vécu cet enfer de pauvreté, de souffrance, de maltraitance… On comprend que les gens avaient tellement souffert que d’avoir acquis cette pleine vie par la rébellion, ça leur apportait un plaisir intense, quitte à en mourir. Nous nous sommes dit que ça serait une bonne suite logique à Pirates : on est un contre-pouvoir, on vit à mille pour cent, et maintenant, on paye l’establishment. Tout ce qu’on a pu prendre, on nous le reprend, parce que ça fait peur. Comme disait Coluche, si voter servait à quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ! C’est un peu le même concept. C’est : « On l’a pris, il faut absolument arrêter ça avant que tout le monde ne devienne comme ça. » Ca représentait vraiment la suite logique, que nous trouvons très actuelle, et ça a donné cet album, qui ne parle que d’allégories dans ce sens-là.

Est-ce que tu trouves que même dans la gestion de la crise du Covid-19, notre État français est trop dur ou trop répressif ?

Ce que je pense, c’est que l’État français a du mal à gérer cette crise, et il essaye de nous faire passer des petites pilules au fur et à mesure. Il voulait fermer les bars, les restaus, les concerts, les salles de sport, sauf qu’il n’a pas eu les couilles de dire : « Voilà, on ferme ça. » Donc là, il fait passer ça en disant que tout le monde est confiné. Si tu venais dans mon quartier, je te montrerais le confinement, ça te ferait rêver. Sauf que les bars et les restaus sont fermés. Le truc, c’est qu’au bout d’un moment, tu fermes les bars et les restaus, tu fais ça comme un homme, tu les indemnises réellement – pas une espèce de vieux crédit qu’ils devront rembourser dans les deux, trois ans, qui va les étrangler et qui va tous les faire fermer – et ça règle le problème. Sauf que là, ils laissent traîner ça parce qu’ils ont peur de ne pas se faire réélire… C’est quand même très pathétique.

« Tu te demandes : ‘Comment réinventer la musique alors que tu ne peux pas jouer devant les gens ?’ C’est une vraie problématique, mais ça nous force aussi à réinventer la manière de présenter notre travail. »

Le premier morceau s’appelle « Stay On Course », soit « garde le cap », ce qui peut aussi faire écho au contexte actuel : est-ce que c’est un vrai combat, en ce moment, pour les musiciens comme vous, de garder le cap de votre activité ?

C’est vraiment la galère. Tout à l’heure, j’étais avec le gratteux de Mass Hysteria, et ils ont la même galère que nous. En plus, nous, nous n’en vivons pas, mais eux, c’est leur job. Tu te demandes : « Comment réinventer la musique alors que tu ne peux pas jouer devant les gens ? » C’est une vraie problématique, mais ça nous force aussi à réinventer la manière de présenter notre travail. Je me souviens, quand on est passés dans le numérique, c’était un peu la même chose : « On n’achète plus de CD, comment on va faire ? » et au final, on a réinventé la manière de propager la musique, de manière gratuite… Ca a changé beaucoup de choses. Donc je me dis que c’est un nouveau défi, qu’il faut passer de l’autre côté. En tout cas, nous, nous y passons beaucoup de temps, nous y réfléchissons beaucoup, pour essayer d’apporter quelque chose à ceux qui aiment notre musique, d’une manière différente, pour qu’ils prennent autant de plaisir que nous avons pu en prendre à l’écrire.

Sur un sujet totalement différent, votre univers visuel est très cohérent et il y a un vrai travail derrière. Peux-tu nous parler de ce travail ?

Ca va faire très plaisir au sixième homme de l’équipage, qui s’appelle Alex ! Il nous a rejoints dès le début. On l’appelle le DA parce que c’est lui qui met en images toutes nos idées, et qui en plus contribue aux idées, parce qu’il aime bien contribuer. D’ailleurs, il est aussi sur l’album, nous l’avons fait un peu chanter dessus ! Nous nous sommes dit : « Quitte à faire des dessins, il a qu’à chanter un peu. » C’est lui qui orchestre tout ça, et c’est un vrai plaisir. Après, nous avons des artistes, comme Hervé Costa qui a fait la pochette, nous avons Delphine qui fait toujours nos mises en place sur tous les albums, mais le pilier, c’est Alex. Il nous aide aussi à être meilleurs sur scène, à avoir une image cohérente. En fait, c’est difficile d’avoir un message si tu n’as pas une image associée avec. C’est ce que nous n’avions pas compris quand nous étions jeunes. Maintenant, lui, il nous a dit : « Si tu veux que ça soit compréhensible, il faut que tout soit compréhensible ». Grâce à lui, nous arrivons à avoir ça et c’est un vrai luxe que nous avons.

J’imagine que si on revient sur la métaphore du pirate, les pirates étaient reconnaissables, ils avaient leur drapeau, etc. Si on part du principe que vous êtes des pirates, il vous faut cette identité, ce visuel, etc.

Tout à fait. Il faut que le tout soit cohérent. D’ailleurs, les pirates n’étaient pas aussi sexy qu’on ne l’imagine. Apparemment, à l’époque, ils s’habillaient dans des couleurs flashy pour faire peur et pour éviter de se battre… Nous ne l’avons pas encore essayé sur scène, mais après le Covid-19, on ne sait jamais… [rires]

Il y a un morceau sur l’album qui s’appelle « Reign In Rum ». Peux-tu nous parler de votre passion pour le rhum, si vous en avez une ?

Non, nous ne buvons pas d’alcool ! Non, je déconne… [rires] Notre chanteur est martiniquais, alors déjà, dès qu’il arrive, on dirait une vieille bombonne de rhum. Il embaume toute la pièce à chaque fois ! Surtout quand il sort du travail, car il ne travaille qu’avec des Martiniquais, c’est vraiment une catastrophe, donc ça tise en permanence. Nous avons réussi à convaincre le rhum St. James de nous suivre depuis deux ans déjà, donc nous sommes sponso par St. James – et Caraïbos, la marque sans alcool ! Ils nous paient du merch, ils nous filent une tonne d’alcool et surtout, ils sont fabriqués à Sainte-Lucie, la ville de naissance d’Élie, notre chanteur. C’était parfait pour notre image et pour notre foie, parce que nous adorons ça. Nous faisons du rhum arrangé… Nous sommes hyper fans ! Et nous aimons tous les rhums, le vieux rhum, le rhum agricole à 70°, le rhum arrangé, nous nous faisons des mixtures… Là, nous avons sorti un red rhum que nous donnons à boire et faisons souvent tester en concert. Ça fait partie de nous. Ça nous permet aussi d’écrire d’une manière différente, en fonction de la quantité de rhum… [Rires].

Interview réalisée par téléphone les 13 novembre 2020 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel de Forest In Blood : www.forestinblood.com

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