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Interview   

Forest In Blood repart à l’abordage


Forest In Blood est un groupe qui incarne la renaissance à plusieurs niveaux. Tout d’abord celle d’un groupe déjà âgé de vingt ans, qui s’est retrouvé après plusieurs années d’arrêt et qui s’est rendu compte que la flamme et la complicité étaient toujours là. Et il y a aussi la renaissance d’un esprit rebelle au sein de la société (le groupe a même presque été prophétique, l’album sortant à quelques semaines de la déferlante de contestation des Gilets Jaunes), illustré par l’utilisation du thème de la piraterie au sein du disque.

Le chanteur Elie, dont les ancêtres ont été directement confrontés à la piraterie, nous parle de ce que ce thème représente pour lui et nous raconte comment la famille retrouvée qu’est Forest In Blood a su rester unie tout en évoluant, pour aboutir aujourd’hui à son nouvel opus, le bien nommé Pirates.

« Du moment où tu rassembles un maximum de personnes, deux cents, trois cents personnes, tu fais partager des idées, et ça veut dire que tu deviens dangereux, donc tu fais émerger un contre-pouvoir, oui. Quelles que soient les idées, d’ailleurs. Je pense que les musiciens ont un rôle à jouer. »

Radio Metal : Cet album est un album de reformation. Tout d’abord, qu’est-ce qui vous avait poussés à vous séparer ?

Elie Florentin (chant) : Nous avions changé de nom à l’époque, nous étions partis sur Apocalypse Now, quand nous avions signé chez GSR, vers 2007. Barth [Vaudon] avait arrêté pour des raisons personnelles, mais nous, nous avions continué et sorti l’album d’avant, nous avions fait quelques dates pour cet album, puis la vie, le travail, les enfants ont commencé à arriver, et nous avons fini par nous séparer, le truc classique chez les groupes. Il y en a qui sont partis dans des projets différents, moi j’ai déménagé et je suis parti en province, et du coup, c’est arrivé comme ça, un peu en queue de poisson.

Vous avez déclaré que vous aviez la même énergie, mais que vous réfléchissiez différemment. Peux-tu développer ?

C’est dans la façon de travailler. L’envie est revenue après une date. Un pote, Yvan, de Rennes, du groupe Hard Mind, qui nous suit depuis qu’il est ado, je peux dire qu’il est fan, il nous a proposé de faire le Superbowl à Rennes. Nous avons dit : « Pourquoi pas, faire une date comme ça pour rigoler. » Et au final, nous nous sommes retrouvés, nous avons retrouvé l’ambiance, nous avons discuté, et nous avons vu que nous avions encore envie de faire quelque chose. L’énergie a toujours été là, nous avons toujours été aux concerts, et les autres continuaient à jouer un peu, et en fait, nous nous sommes retrouvés, comme une famille. Sauf que nous avons des familles [petits rires] et du boulot, donc nous composons différemment. Par exemple, nous utilisons des trucs que nous n’utilisions jamais. Avant, nous faisions des répètes de quatre ou cinq heures, avant de sortir un truc, pour que ça sonne. Là, nous avons commencé à travailler chacun de notre côté, chacun a apporté ses idées. Moi, j’écrivais toujours mes textes au dernier moment, et là, j’ai commencé à écrire mes textes, en recevant les bribes de morceaux que nous nous envoyons grâce à la technologie, par téléphone, par fichiers, etc. C’est donc allé beaucoup plus vite, ce qui fait que nous avons composé l’album Pirates assez rapidement. C’était assez surprenant, d’ailleurs. Les morceaux étaient finis assez rapidement avec les textes, nous avons commencé à enchaîner un, deux, trois morceaux, et comme ça allait à tout le monde… Au début, nous étions partis sur un EP, et puis finalement, nous avions assez de morceaux pour faire un album et nous nous sommes dit : « Après tout, on ne sait pas ce qui va se passer, on le sort ! » En fait, ça s’est fait naturellement, c’est marrant, parce que d’habitude, nous traînions, nous mettions deux ou trois ans entre chaque album, et là, en quatre mois, il était fini.

Au moment d’enregistrer, vous avez apparemment réécrit des choses au dernier moment. Est-ce que c’était lié à une envie de garder un côté spontané et urgent ?

Oui. Après, ce que j’ai bien aimé dans cet album, c’est que nous avons vraiment travaillé à l’instinct, il y avait des passages où nous nous disions : « Tiens, là, ça serait bien de mettre un solo. » J’ai changé des textes, j’ai modifié des lignes de chant, ça s’est vraiment fait au feeling. Le truc, c’est que comme nous étions pris par le temps, nous avons par exemple enregistré la basse et certaines parties de chant, notamment l’acoustique, dans un autre studio, nous avons fait les prises de son chez Andrew au Hybreed Studio. Ça nous a permis de réfléchir et de rajouter des trucs. C’est pour ça que c’était assez marrant. Accidentellement, ça nous a permis de retravailler certaines choses. Ça nous a donné un peu de recul.

L’album s’appelle Pirates, et ça évoque le fait que la piraterie a été le premier contre-pouvoir fort à exister en Europe. Pourquoi ce thème vous a paru pertinent aujourd’hui, à notre époque ?

Je ne vais pas dire que nous avions senti ce qui allait venir, mais les temps sont durs, depuis un certain temps, quand tu vois l’actualité… Nous avons réussi à élire un mec qui se prend pour un roi, et les gens ont envie de se rebeller, d’aventure, mais en fait, ils n’ont pas envie de se lâcher. Bon, maintenant, ils se lâchent, comme tu peux le voir à la télé. Ça m’a vraiment fait penser à ça, un contre-pouvoir, les pirates. Les pirates d’aujourd’hui, ce sont un peu les gens qui descendent dans la rue, parce qu’ils se rebellent contre l’ordre établi. Après, les pirates, ce n’étaient pas des philanthropes, c’était pour l’argent, leur bien-être, leur permettre de vivre en autarcie. Mais ça me fait en effet penser à ça. Booba, le rappeur, a un peu repris ce terme de pirates aussi, dans cet esprit-là. Bon, c’est peut-être pas bien de parler de Booba dans une interview de metal [rires] mais il a un peu repris ce thème de pirates, c’était marrant, pour l’anecdote…

Penses-tu que les musiciens puissent représenter une forme de contre-pouvoir un peu apaisée, une manière de s’exprimer contre l’ordre établi sans violence ?

Oui, je pense, vu qu’ils n’arrêtent pas de fermer toutes les salles de concert en France, en province, donc je pense qu’il y a quelque chose qui les dérange, à part le bruit. De toute façon, du moment où tu rassembles un maximum de personnes, deux cents, trois cents personnes, tu fais partager des idées, et ça veut dire que tu deviens dangereux, donc tu fais émerger un contre-pouvoir, oui. Quelles que soient les idées, d’ailleurs. Je pense que les musiciens ont un rôle à jouer. Avec le groupe, on ne va pas être prétentieux, on ne va pas dire que nous nous sommes donné une mission, car nous ne faisons pas de politique, mais s’il y a des choses qui ne nous plaisent pas, des trucs à dire sur certaines choses, nous le dirons.

Tu as des ancêtres qui étaient esclaves, et ta famille aurait été plusieurs fois libérée par des pirates…

Moi, je suis originaire de la Martinique, donc des Caraïbes, là où les pirates avaient le plus d’importance à l’époque, c’est-à-dire autour des Grandes Antilles, Saint-Domingue, Haïti, c’est plus dans ces zones-là. Après, ce sont des histoires de famille qui disaient ça. Il y avait pas mal de pirates qui faisaient partie du Triangle d’Or, qui étaient donc dans le commerce des esclaves. Mais il y en avait qui en libéraient aussi. Et apparemment, ce qui se dit, c’est que ça se serait passé comme ça. Mais je n’ai pas de trace [rires].

« Jusqu’à un certain âge, j’ai cru que mes ancêtres étaient gaulois [rires], mais d’un autre côté, je suis martiniquais, je suis bien noir ! Du coup, en parlant avec mes grands-parents, ça m’a permis de savoir d’où je venais, parce qu’avec mes parents, ça a toujours été un peu tabou. »

Trouves-tu que ça soit important d’être curieux sur ses ancêtres, son passé familial ?

Oui, bien sûr. Ça nous permet de savoir d’où l’on vient. Mes parents ne m’en ont jamais vraiment parlé, c’était en cherchant par moi-même. Mes parents n’ont jamais vraiment abordé le sujet, c’est plutôt mes grands-parents qui étaient aux Antilles. Moi, j’ai été élevé en métropole, avec « nos ancêtres les Gaulois », etc. Jusqu’à un certain âge, j’ai cru que mes ancêtres étaient gaulois [rires], mais d’un autre côté, je suis martiniquais, je suis bien noir ! Du coup, en parlant avec mes grands-parents, ça m’a permis de savoir d’où je venais, parce qu’avec mes parents, ça a toujours été un peu tabou. Ils voulaient que nous soyons vraiment élevés… enfin, je ne vais pas dire « à la française » parce que nous sommes français, mais voilà. J’en ai parlé avec mes grands-parents, qui nous ont raconté cette histoire, etc. C’est intéressant, c’est ce que je raconte à mes enfants aussi.

Il y avait un documentaire récemment qui parlait des conséquences psychologiques qu’a eues la Seconde Guerre mondiale sur notre génération, qui pourtant n’a pas connu cette époque-là. Est-ce que ce sujet-là est un sujet qui t’interpelle, ce fait de ressentir indirectement des choses liées au passé de nos ancêtres ?

Oui. Après, c’est surtout dans la musique. Dans l’intro, sur le premier morceau du CD, « Seul Au Large », quand ça part, ça fait un peu black metal, je ressens les vibrations, quand je l’écoute, j’ai l’impression d’être dans un bateau. Je ressens vraiment le côté marin, la puissance, la frustration, le moment où eux ne savaient pas ce qui allait leur tomber dessus, si les Anglais, la Marine allaient leur tomber dessus… Ça me faisait penser à ça. À chaque morceau, dans ma façon de chanter, j’ai essayé de faire ressentir le côté un peu marin, le truc qui flotte, les vagues, les assauts, j’ai vraiment essayé de retrouver cette ambiance. Et quand je monte sur scène aussi, je me dis qu’on est sur un bateau, qu’on va naviguer, qu’on part à l’abordage.

As-tu aussi travaillé sur le chant pour avoir cette atmosphère de chant pirate ? Il y a des moments où l’on entend plusieurs voix superposées, qui veulent donner ce côté « pirate », hymne de guerre…

Exact. À un moment, je voulais faire des canons. Finalement, nous ne l’avons pas tenté, car c’était un peu compliqué. Et comme nous ne pouvions pas faire de canons, nous avons fait pas mal de doublage, sur le morceau « Path Of The Dead », nous avons mis des voix avec un effet dessus, genre une voix d’outre-tombe qui parle. Ce ne sont pas vraiment des chœurs hardcore classiques, nous avons essayé de faire un truc un peu différent. Et nous sommes tellement allés loin que nous avons fait une acoustique ! [Rires]

Peux-tu justement nous parler de cette acoustique et de ce que ça représentait pour vous qui n’en aviez jamais fait ?

Au début, nous étions assez sceptiques. C’est Barth qui a eu l’idée. Au début, j’étais très sceptique parce que je n’avais jamais fait ça. Du coup, il m’a convaincu, l’idée était vraiment très bonne. Au final, nous nous sommes vraiment inspirés des chants pirates, c’est l’histoire d’un pirate qui raconte son histoire, il est complètement bourré, il parle de son meilleur ami, James, et finalement on se rend compte que James, c’est la bouteille de St. James, la marque de rhum. J’ai essayé d’avoir le timbre du mec qui a souffert, qui se lamente avec la bonne bouteille, avec un petit chant un peu torturé. Sur un album de hardcore, ça n’avait jamais été fait, je crois !

Vous êtes finalement allés assez loin dans le thème de la piraterie en mettant cette couleur-là sur tout l’album. Peut-on aussi s’attendre à quelque chose sur scène en termes de scénographie ?

Oui. Après, nous ne voulons pas tomber dans la caricature de Pirates Des Caraïbes. Johnny Depp, etc. c’est marrant, mais nous ne voulons pas tomber là-dedans, car la piraterie, c’est quelque chose d’assez sérieux. Donc nous travaillons ça côté scénique, nous aimerions bien mettre des vidéos avec des animations faites par des amis. C’est clair que vu que nous sommes sur un thème, il y a le décor qui va avec. Nous y travaillons, nous approchons du but. Ce que j’aimerais bien, quand nous faisons un concert, c’est que quand les gens entrent dans la salle, ils soient comme sur un bateau, sur notre bateau, que nous les accueillons, qu’on soit tous ensemble, et c’est parti : à l’abordage !

Question un peu blague : tant qu’à faire, pour aller hyper loin dans le concept, avez-vous prévu de jouer sur la mer ? Avez-vous démarché les croisières metal qui se font en ce moment pour essayer de proposer ce concept-là ?

[Rires] Non, nous n’y avons pas pensé. Mais j’aurais bien aimé faire un clip en Martinique, c’est une idée, ça aurait été bien, c’est vraiment l’ambiance, et il y a de super spots pour faire un clip. Mais pourquoi pas démarcher les croisières metal ! Après, il y a des endroits où j’aimerais bien jouer, comme Madagascar, la Réunion… Je lance un appel ! Ça serait sympa de jouer là-bas !

Vous êtes un groupe basé à Paris. On a entendu un peu tout et son contraire à propos du fait d’être musicien à Paris et de monter un projet musical à Paris. Quels sont les avantages et les inconvénients selon toi ?

Quand nous avons commencé, il y a vingt ans, c’était un avantage d’être un groupe parisien. La première date en province que nous avons faite, c’était Belfort, et nous venions tout juste de faire la première partie de Madball à Paris. Nous étions arrivés, et ils étaient en mode : « Waouh, les mecs ont fait la première partie de Madball, les Parisiens, ça envoie ! », j’avais été assez surpris. Mais honnêtement, maintenant, il y a de très bons groupes partout, et avec la communication, YouTube, tous les supports, si tu es bon, tu es reconnu tout de suite. Il n’y a pas de problème. Mais c’est vrai qu’il y a vingt ans, c’est marrant, il y avait un genre de fantasme, ce côté « groupe parisien ». Il y avait plus d’opportunités de se faire connaître, c’est sûr. Et puis tu rencontrais tous les gros, ils étaient sur Paris. Maintenant ils sont partout.

Interview réalisée par téléphone le 7 décembre 2018 par Philippe Sliwa.
Transcription : Robin Collas.

Site officiel de Forest In Blood : www.forestinblood.com



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