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Interview   

Dans la forteresse de Darkthrone


Avec trente-cinq ans de carrière et vingt albums derrière eux, les Norvégiens de Darkthrone n’ont plus grand-chose à prouver. Ils tracent d’ailleurs leur route sans sembler se soucier du temps qui passe et du monde qui les entoure, notamment celui d’une scène black metal dont ils ont pourtant contribué à poser les fondations. Ouvertement tourné vers ses influences – le metal des années 1980, black, speed, death ou doom – depuis une bonne dizaine d’années, le duo propose avec Astral Fortress, son dernier album, un nouveau retour aux sources truffé de clins d’œil à ses illustres prédécesseurs et à ses propres débuts, notamment ce qui a précédé la fameuse « Unholy Trinity » du début des années 1990. L’occasion était donc idéale pour revenir sur la genèse de ce dernier opus et la longue histoire du groupe avec son chanteur-guitariste, le discret Ted « Nocturno Culto » Skjellum.

Alors qu’on se l’imaginait volontiers laconique, et malgré ses propres dénégations (« Je n’ai pas grand-chose à dire, en fait, mais remets une pièce dans la machine et je parlerai, c’est sûr ! » concluait-il après une heure de discussion), le musicien se révèle accessible et loquace. Avec une humilité et un humour pince-sans-rire imparables, il rappelle les fils rouges qui courent tout au long des vingt albums de Darkthrone : une éthique punk et un amour du metal inébranlables, un partenariat solide avec son comparse de toujours, Fenriz, au sujet duquel il ne tarit pas d’éloges, et une fidélité à soi-même constante. « Ce serait horrible si nous nous mettions des contraintes. Sois toi-même et tout ira bien. Quoi que ce soit d’autre serait absurde », explique-t-il : voilà donc Nocturno Culto tel qu’il est, « une sorte de nain de jardin » (!) selon ses propres mots, en tout cas authentique, sans prétention et passionné, comme sa musique.

« Si nous faisions des concerts, je pense que nous aurions déjà splitté il y a un moment car nous sommes très différents. Et puis nous avons l’impression d’être des sortes de nains de jardin qui n’ont rien à faire sur scène, de toute façon [rires]. »

Radio Metal : Astral Fortress est sorti il y a quelques semaines. Est-ce que tu prêtes attention aux retours ou est-ce que tu passes à autre chose dès qu’un album est terminé ?

Ted « Nocturno Culto » Skjellum (chant, guitare & basse) : En gros, je passe à autre chose. C’était déjà le cas avec A Blaze In The Northern Sky : à l’époque, il n’y avait pas internet, ce n’est donc qu’à la fin des années 1990 que nous avons compris l’impact qu’avait eu l’album, ce qui est assez marrant. Maintenant, je reçois plus d’information par l’intermédiaire du label, et il me semble que les gens aiment Astral Fortress. Depuis nos débuts, Fenriz et moi, nous sommes reconnaissants du fait que les gens comprennent ce que nous faisons, ce n’est pas quelque chose qu’il faut tenir pour acquis. Des gens aiment l’album, d’autres ne l’aiment probablement pas, c’est la vie. Ça a toujours été la même chose depuis le départ : lorsqu’un disque sort, nous sommes déjà passés à autre chose. Et c’est toujours le cas de nos jours, parce que nous sommes déjà concentrés sur notre passage en studio en avril prochain – ensuite il faudra sans doute attendre une autre année pour que le disque sorte. C’est ce que nous faisons : nous aimons créer de la musique et enregistrer des albums. C’est ce que nous laisserons derrière nous, c’est ce qui nous intéresse. Nous faisons des albums, c’est ce que nous avons toujours fait et ce que nous ferons toujours. Et la raison pour laquelle nous sommes en mesure de sortir notre vingtième album, c’est que nous ne faisons pas de concerts. Toutes nos ressources en tant que groupe sont investies dans le fait de créer de la musique et de faire des albums, c’est pour ça que nous sommes si efficaces. Si nous faisions des concerts, je pense que nous aurions déjà splitté il y a un moment car nous sommes très différents. Et puis nous avons l’impression d’être des sortes de nains de jardin qui n’ont rien à faire sur scène, de toute façon [rires].

En effet, vous êtes très productifs – tu parlais de A Blaze in the Northern Sky : à cette époque, vous sortiez un album par an, et c’est à nouveau le cas ces derniers temps. Beaucoup de groupes ont dit que le Covid avait beaucoup affecté leur productivité, mais pour un groupe comme vous qui ne tourne pas, est-ce que ça a changé quelque chose ?

2021 a été une année d’enregistrement pour Darkthrone, donc ça n’a rien changé pour nous. Nous avons des vies modestes ; pour nous, ça n’a pas été un problème, mais pour les groupes qui ont des millions en jeu, c’est différent. Être un groupe de live, c’est un business en soi. Avec les confinements, tous ceux qui gagnaient leur vie grâce au fait que les gens se rencontrent se sont retrouvés dans la merde, et ça concerne beaucoup de gens, presque tout le monde, en fait, pas seulement les musiciens.

Vous avez enregistré vos deux derniers albums au Chaka Khan studio à Oslo. Auparavant, vous enregistriez dans votre propre studio et faisiez tout tout seuls. Pourquoi ce changement ?

Nous avons acheté notre propre studio fin 2004, mais nous en parlions déjà depuis longtemps. C’est moi qui ai été en charge d’acheter l’équipement, et j’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches pour trouver ce qui nous conviendrait le mieux. Nous avons commencé à y enregistrer en 2005, nous y avons fait tous nos albums de The Cult is Alive à Old Star, et c’est moi qui m’occupais de l’enregistrement et du mixage. Le seul album que je n’ai pas mixé durant cette période, c’était Old Star, que nous avons envoyé aux États-Unis. Mais de 2004 à 2012, tout se passait de manière très fluide. Ça s’était toujours fait de manière fluide, mais en vieillissant, tu as tendance à plus avoir peur de tout foutre en l’air. C’était assez galère pour moi de devoir balader tout cet équipement avec moi – nous enregistrions dans la maison d’un ami dans une forêt à l’est de la Norvège. Ça a fini par me taper sur les nerfs, à vrai dire. Arctic Thunder et Old Star ont tous les deux été enregistrés dans le bunker où nous avions enregistré nos démos Thulcandra et Snowfall, des choses comme ça. C’était marrant d’être de retour là-dedans. Mais après avoir enregistré Old Star, Fenriz, qui ne vit pas loin et qui est en contact avec la petite communauté à qui appartient cette espèce de garage-bunker, m’a dit qu’ils devaient mettre tout le monde dehors à cause de la qualité de l’air. Et je dois dire que je comprends – lorsque nous y sommes retournés en 2017 pour enregistrer Arctic Thunder, il y avait exactement la même odeur qu’il y avait en 1988 ! Mais ça signifiait que nous n’avions plus nulle part où aller, nous étions plus ou moins dans les limbes, pour ainsi dire.

Je crois que le Chaka Khan studio avait été recommandé à Fenriz par un autre groupe norvégien, donc je les ai contactés, j’ai discuté avec la personne qui s’occupe de tout l’équipement, et j’ai compris qu’ils étaient très branchés analogique, ce qui nous a beaucoup plu. Nous y avons enregistré Eternal Hails, et nous avons beaucoup appris durant cette session, à la fois Fenriz et moi et les deux personnes qui travaillent dans ce studio [Ole Ovstedal and Silje Høgevold]. C’était une bonne expérience, et je pense que c’était un bon moment pour passer à autre chose. En ce qui me concerne, ça a été un grand soulagement de pouvoir aller en studio et n’être que musicien, c’est très agréable, ça n’a pas de prix. Eternal Hails a pris une vie qui lui était propre pendant ce processus en studio, mais lorsque nous avons enregistré Astral Fortress, nous savions plus précisément ce que nous voulions faire, cette fois-ci.

« J’aime bien comparer un album à un tableau : la musique, c’est la peinture, et le son, c’est le cadre. Évidemment, tu peux toujours mettre un cadre en plastique noir autour de ta peinture, ça va sûrement fonctionner, mais c’est un peu ennuyeux, non ? »

Vous avez donc travaillé avec deux producteurs…

Je ne dirais pas que ce sont des producteurs : nous avons essayé de travailler avec un producteur une fois il y a des années de ça, et c’est tombé à l’eau au bout de dix minutes car nous ne pouvons vraiment pas suivre des ordres, ce qui était un problème. Les deux personnes qui travaillaient avec nous en studio ont leur propre expertise, ils nous donnaient de bons conseils de temps en temps et je trouve ça super, nous avons coopéré de manière très dynamique. J’ai l’impression qu’ils ont trouvé que c’est assez simple, de travailler avec Fenriz et moi, parce que nous sommes plutôt ouverts d’esprit. Lorsque nous sommes arrivés dans ce studio, nous avons vu tout ce super équipement, ce qui nous a donné de nouvelles idées en cours de route à la fois pour Eternal Hails et Astral Fortress. Nous y retournons en avril, ce sera notre troisième album là-bas.

Est-ce que ça vous a donné des perspectives différentes, d’avoir d’autres gens impliqués dans ce processus ?

Pas vraiment, dans la mesure où toutes les chansons étaient déjà écrites avant notre entrée en studio. Grâce à tout l’équipement qu’ils ont, lorsque tu entends un effet d’écho sur la voix, ce n’est pas un plugin, c’est vraiment une machine à écho des années 1970. Ce genre de vieux matériel est assez difficile à contrôler, c’est ce que nous avons aussi utilisé pour la reverb et le delay, mais c’est justement ça qui est fun. Je crois que ça a toujours été comme ça, pour nous : lorsque nous entrons en studio, c’est comme sauter dans un train en marche, nous n’avons qu’à suivre et faire notre truc, et ça devient ce que ça devient. Il faut que les gens comprennent quelque chose d’important s’ils n’aiment pas Astral Fortress – nous disons toujours à ceux qui n’aiment pas nos albums : « S’il vous plaît, écoutez ça à nouveau dans quinze ans et voyez ce que vous en pensez à ce moment-là ». Les gens sont habitués à un son très moderne, mais il n’y a rien d’intéressant dans ce genre de son : c’est pratiquement le même système qui est utilisé pour beaucoup de groupes et c’est vite ennuyeux.

J’aime bien comparer un album à un tableau : la musique, c’est la peinture, et le son, c’est le cadre. Évidemment, tu peux toujours mettre un cadre en plastique noir autour de ta peinture, ça va sûrement fonctionner, mais c’est un peu ennuyeux, non ? C’est mieux de graver sur le cadre plein de petits détails qui vont vraiment montrer ce qui est important pour nous, et ce qui à mes yeux est une partie essentielle de ce que nous faisons. Sur l’arrière de la pochette de l’album, il y a un petit panneau qui dit : « Pas de métronome depuis 1987 ». Si tu écoutes un morceau comme « Kevorkian Times », par exemple, le premier riff que tu entends va bien plus vite à la fin de la chanson qu’au début : c’est parce que nous n’utilisons pas de métronome, nous voulons que les chansons puissent vivre leur vie. Nous sommes des musiciens, nous faisons ça depuis un moment, nous savons jouer, mais ce que nous aimons, c’est jouer de nos instruments ensemble sans qu’un ordinateur nous dise quoi faire.

Tu disais que tu voyais vos albums comme des tableaux, et la production comme leur cadre : quelle image aviez-vous en tête cette fois-ci ?

Je pense qu’il y a parfois des choses qui se font par hasard, mais cette fois-ci, nous nous sommes vraiment concentrés sur le son de guitare. Silje s’occupait du son de la batterie et elle a fait un super travail cette fois-ci, tout comme sur l’album précédent. Dans notre tête, Eternal Hails et Astral Fortress étaient conçus comme des frères, mais en fin de compte, il s’est trouvé qu’ils ne l’étaient pas vraiment. C’est la vie ! C’est important que le son de la guitare et celui de la batterie soient calés au début, et puis ensuite, lorsque c’est fait, tu peux commencer à enregistrer. La basse, c’est toujours plus simple – il faut la prendre en considération évidemment, mais le plus important, c’est que les guitares et la batterie fonctionnent bien ensemble. Nous sommes parvenus à ce que nous voulions sur Astral Fortress, tu peux entendre tous les détails au niveau des guitares, des choses qui s’étaient retrouvées un peu noyées dans Eternal Hails… Mais Eternal Hails est sans doute un album pour les gens à l’oreille attentive qui peuvent essayer de comprendre ce qu’il s’y passe. Nous avons obtenu ce que nous recherchions, et je ne sais absolument pas à quoi ressemblera le prochain album, mais je commence à en voir quelques images. Vu ce que j’entends de la part de Fenriz et ce que je fais de mon côté, ça devrait être intéressant !

« Notre état d’esprit vient de la scène punk et hardcore. Nous trouvons que tout est toujours un peu stupide, c’est pour ça que nous avons suivi notre propre voie. »

Vous enregistrez la batterie et la guitare ensemble, en live, c’est ça ?

C’est ça. C’est comme ça que nous nous y prenons depuis des années et des années, depuis toujours en fait, je crois, à l’exception sans doute de Soulside Journey. Pour cet album, je me souviens avoir fait un enregistrement de guitare juste pour pouvoir enregistrer la batterie, et puis nous l’avions remplacé par un vrai son de guitare après coup. Mais depuis toujours, nous enregistrons une guitare et la batterie ensemble, et puis ensuite, nous ajoutons le reste des guitares et la basse. J’essaie de convaincre Fenriz de jouer de la basse plus souvent, mais…

Il ne veut pas ?

[Rires] Il le fera peut-être un jour ! C’est marrant parce que Darkthrone, ce n’est que nous deux depuis des années, et je pense que nous portons le projet tous les deux dans la même direction, et en nous le partageant à cinquante-cinquante. Qui fait concrètement quoi en studio ne devrait pas être si intéressant. Si ça ne tenait qu’à moi, aucun d’entre nous ne serait crédité pour quoi que ce soit sur l’album. Nous sommes un groupe, mais comme nous ne sommes que deux, les gens sont toujours obsédés par qui a fait quoi et qui a écrit telle ou telle chanson. Personnellement, je ne trouve ça pas si intéressant, ou ça ne devrait pas l’être, parce qu’en tant que groupe, nous en sommes à notre vingtième album, et clairement, nous sommes dans le même bateau. Comme je le disais plus tôt, Fenriz et moi sommes peut-être deux nains de jardin, mais nous prenons la musique très au sérieux. C’est le projet de toute une vie. Je ne pourrais pas imaginer ce que serait ma vie aujourd’hui sans ce groupe. C’est une partie de nous-mêmes. Nous avons commencé quand nous avions quinze ou seize ans, maintenant nous en avons cinquante… D’ailleurs, pour l’anecdote, Astral Fortress a été enregistré alors que nous avions encore la quarantaine.

Le prochain sera donc votre premier en tant que cinquantenaires…

Oui, c’est ça !

Vous semblez tous les deux avoir toujours évolué au même rythme, même sans jouer si souvent ensemble. L’un d’entre vous aurait pu décider de passer sa vie à jouer du pur black metal ou du crust punk, mais non : vos contributions respectives sont toujours cohérentes. Comment l’expliques-tu ?

C’est très difficile à expliquer, en fait, parce que nous n’avons jamais vraiment de plan. La seule fois où ça a été le cas, c’était pour A Blaze In The Northern Sky. Arctic Thunder est né du fait que Fenriz et moi nous disions que nous devions faire quelques changements parce que The Underground Resistance [l’album précédent] était notre meilleure performance. Un album comme Dark Thrones and Black Flags, par exemple, commençait à accumuler ces arrangements bizarres, et nous nous étions dit qu’il fallait le modifier un peu sur The Underground Resistance. Rien de drastique, mais faire en sorte que les arrangements soient un peu plus intelligibles, un peu plus simples. Ce qui nous a réussi, et je pense que nous allons toujours dans cette direction, même si désormais nous nous rapprochons de ce que nous faisions lorsque nous enregistrions nos premières démos : sur « Eon 2 », la dernière chanson du nouvel album, les arrangements sont assez proches de ceux de la demo Snowfall. C’est étrange, et peut-être que nous sommes les seuls à l’entendre, mais il y a quelque chose de vrai là-dedans. Et puis lorsque nous avons eu notre propre studio, le premier album que nous avons enregistré a été The Cult Is Alive et je me souviens de la liberté que nous avons ressentie à l’époque, c’était vraiment dingue. Nous avions l’impression que putain, ça y était, nous étions complètement libres, nous pouvions enregistrer ce que nous voulions. Le label se fichait de ce que nous allions faire. The Cult Is Alive et F.O.A.D. sont des albums où ce sentiment de liberté est très présent. La première chanson que j’ai écrite pour The Cult Is Alive était « Too Old Too Cold » et ça a vraiment été une révélation, une sensation de liberté totale pour le groupe. Nous avions l’impression d’avoir dix-sept ans à nouveau et de pouvoir nous libérer de nos chaînes.

« Eon 2 » est un clin d’œil à « Eon » qui est sur Thulcandra et Soulside Journey, au tout début de votre carrière…

C’est ça.

« Après avoir fini d’enregistrer l’album, j’étais tellement crevé qu’en rentrant chez moi, j’ai dormi pendant une semaine. »

C’est intéressant, parce que vous avez toujours donné l’impression d’être très libres, même si vous avez un héritage impressionnant derrière vous. Comment avez-vous fait pour vous en libérer, d’une certaine manière ?

C’est très simple, parce que notre état d’esprit vient de la scène punk et hardcore. Ça a toujours été comme ça. Nous trouvons que tout est toujours un peu stupide, c’est pour ça que nous avons suivi notre propre voie. Ça n’a pas été difficile pour nous de nous en libérer, ça a plutôt été un soulagement. Mais en fin de compte, se libérer de quoi ? Chacun de nos albums est important à nos yeux. Je me souviens de chacun d’entre eux, de ce qu’étaient nos vies à l’époque… Nos albums sont comme une carte postale de nous à vous, de ce que sont nos vies à ce moment-là, quelque chose comme ça, même si c’est peut-être une manière stupide de le dire. Un album comme Under A Funeral Moon était plus strict, plus focalisé parce que nous savions exactement ce que nous voulions qu’il soit, et que nous avons tout fait de la manière que nous voulions. Peut-être que ça peut être appelé des chaînes – ou pas. Parfois, dans certains domaines de la vie, c’est une bonne chose d’être enchaîné, parce que tu peux apprendre de toute situation.

L’une des constantes de votre discographie, c’est une certaine tendance à aller à contre-courant de ce qui se fait, de la modernité peut-être, ou même vous-mêmes. Est-ce que tu vois ça comme ça ?

Oui, en quelque sorte. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons intentionnellement, vraiment ; c’est juste notre manière d’être depuis toujours. Ce n’est pas facile, d’être dans Darkthrone – c’est difficile, ça a toujours été difficile, mais nous aimons ce genre de bataille, et voilà où nous en sommes, avec nos problèmes d’audition et tout le reste… C’est la voie que nous avons choisie et ça n’aurait pas pu se faire autrement, ça devait se passer comme ça. Je me souviens de quand j’ai commencé à jouer avec Fenriz début 1988. Il y avait cette concentration et cet acharnement immenses. Il ne fait aucun doute que Fenriz est un batteur-né, il était déjà vraiment bon à l’époque où nous faisions nos démos, et avoir un batteur doué lorsque tu es aussi jeune, ça tire vraiment les autres membres du groupe vers le haut. Par contre, si ton batteur est nul, tu ne pourras rien faire [rires]. C’est une grande chance. Il ne répète même plus, à vrai dire, ça doit faire trente ans qu’il ne le fait plus. Il ne joue de la batterie que quand nous sommes en studio, mais comme c’est un don naturel, ce n’est pas un problème pour lui. Moi, par contre, en tant que guitariste, il faut vraiment que je sois au top lorsque nous entrons en studio, parce qu’il y a beaucoup de travail à abattre et de choses à apprendre. Pour Astral Fortress, nous avons ajouté certaines choses en cours de route, donc il a fallu rester très concentré tout au long du processus. Après avoir fini d’enregistrer l’album, j’étais tellement crevé qu’en rentrant chez moi, j’ai dormi pendant une semaine, quelque chose comme ça. Mais c’était chouette – nous allons nous y remettre en avril, et nous verrons bien où ça nous mène.

Ça fait une vingtaine d’années que vos albums suivent le même schéma, une quarantaine de minutes où s’intercalent tes chansons et celles de Fenriz. On entend souvent dire que les contraintes ou les schémas préétablis peuvent favoriser la créativité. Est-ce que c’est votre cas ?

Je pense. Fenriz et moi sommes du même avis pour la longueur des albums : à peu près quarante minutes, c’est ce qu’il y a de mieux. Vingt-huit minutes comme Reign in Blood, c’est peut-être un peu court de nos jours, et de toute façon nous avons tellement de musique à sortir que ce n’est pas un problème pour nous de faire un album de quarante minutes, nous pourrions sans doute en remplir cent vingt ! Mais je trouve que quarante minutes, c’est la longueur idéale. L’un de mes albums préférés en ce moment est le nouveau The Cult, Under The Midnight Sun. Ça fait des années qu’ils n’ont rien sorti, et tout d’un coup, ils sortent cet album qui est un disque de rock parfait. Il dure trente-cinq minutes, a huit chansons, et tout est bon. C’est comme ça que ça devrait être. Les gens qui pensent que le rock est mort devraient écouter ce disque !

Fenriz a écrit les paroles pour Astral Fortress, comme à peu près toujours pour Darkthone, mais je crois que ça t’est arrivé d’écrire aussi à quelques reprises, pour Arctic Thunder par exemple…

Oui, c’est vrai. Lorsque j’écris des paroles, mon approche est complètement différente de celle de Fenriz, sans doute en raison des grandes différences qu’il y a dans nos vies respectives. Moi, j’ai besoin que certaines expériences m’arrivent pour pouvoir en tirer des paroles. Je me souviens d’avoir écrit des textes pour The Underground Resistance et à l’époque, ça m’était venu très facilement car j’avais des choses dont je voulais parler. J’ai pu mettre toute mon agressivité dans ces paroles. Elles étaient adressées à certaines personnes en particulier, mais elles ne le savent pas [rires]. Fenriz a un don pour les paroles. C’est un mec vraiment marrant. Nous parlions de corbeaux, l’autre jour, et du fait que dès que tu en vois un, ça crée instantanément une atmosphère spéciale. C’est vraiment particulier. Il m’a fait remarquer que l’opposé des corbeaux, c’étaient les clowns [rires], et je suis d’accord ! Nous travaillons ensemble depuis tellement longtemps… Je crois que l’une des raisons pour lesquelles nous sommes toujours ensemble après tout ce temps, c’est non seulement de ne pas faire de concerts, mais aussi de garder une saine distance entre nous. Nous n’intervenons pas dans ce que l’autre fait. Nous nous voyons de temps en temps, mais pas très souvent, quasiment seulement en studio. Je crois que nous aimerions tous les deux nous voir plus régulièrement, mais tu sais comment la vie peut être, et puis je ne vis pas du tout à côté de chez lui.

« Même A Blaze In The Northern Sky mélange beaucoup de styles différents avec un son et une esthétique black metal. Mais finalement, c’est quoi, le black metal ? Le black metal, ça peut être beaucoup de choses. »

C’est comment de chanter les mots de quelqu’un d’autres sur une aussi longue période ? Ils doivent te sembler très familiers, à force…

J’ai un souvenir très vif d’avoir dit à Fenriz avant Soulside Journey, lorsque nous commencions à répéter ensemble pour cet album : « C’est un privilège de chanter ces paroles, elles sont géniales. Je ne sais pas d’où vient ton talent, mais ça me plaît. » Je me souviens lui avoir dit ça à l’époque, et ça n’a pas changé. Les paroles, c’est très important pour Darkthrone : je pense que c’est important pour Fenriz de les écrire, mais aussi pour moi, et pour l’expérience Darkthrone dans son ensemble. Elles ont toujours été très importantes et elles le seront toujours. Je me souviens des paroles de The Cult Is Alive : je ne dirais pas que nous nous moquions de la scène black metal, mais disons que certaines d’entre elles étaient un peu acerbes à propos à ce qui se passait à l’époque. C’était drôle, d’ailleurs, parce que certaines des personnes à qui elles n’ont pas plu étaient justement des gens dont nous voulions faire tomber le masque [rires]. Nous sommes très sérieux à propos de ce que nous faisons, mais nous ne nous prenons pas très au sérieux. Parfois, je trouve que les circonstances demandent une sorte de petite expérience sociale pour voir comment les gens vont réagir. Ce n’est pas notre première préoccupation, mais en ce qui concerne The Cult Is Alive, ces paroles sont un bon exemple de la manière dont nous nous sommes libérés.

À ce propos : la pochette d’Astral Fortress a suscité pas mal de réactions. Elle reprend des éléments de vos pochettes black metal iconiques, mais les subvertit complètement. Pourquoi ce choix ?

À l’origine, il devait y avoir une pochette complètement différente. Nous voulions utiliser un tableau d’un artiste des années 1970, norvégien cette fois-ci, une peinture vraiment géniale. Il était partant pour ce projet, mais ne savait pas vraiment comment nous donner les droits pour l’utiliser pour un album, donc il a laissé une organisation norvégienne qui gère les droits des artistes s’occuper des négociations et des contrats. C’est devenu très compliqué, donc j’ai dit au label que ça ne pouvait pas se faire. J’ai rappelé le peintre pour m’excuser, mais ça ne lui posait pas de problème. C’était donc quelque chose de complètement différent. Mais Fenriz et moi, nous parlons de ce genre de trucs en permanence, donc nous avons des centaines d’options différentes, nous n’avons pas de limites par rapport à ce que nous pouvons utiliser. La photo que vous voyez sur la pochette d’Astral Fortress, c’est une coïncidence. Quelqu’un a pris une photo de ce mec qui faisait du patin à glace sur le lac de Kolbotn, près d’où Darkthrone a commencé, c’est vraiment à deux pas d’où nous venons. Il y a dans l’esthétique de la photo et l’attitude du personnage quelque chose qui nous plaît beaucoup. J’en ai parlé à Fenriz, nous nous doutions des réactions que ça allait susciter, mais nous prenons toujours nos décisions avant de nous demander comment elles seront reçues. Cette photo peut aussi être vue de manière symbolique. Les gens qui attendent de nous que nous sortions Under a Funeral Moon 13 voient ce mec qui porte un backpatch Panzerfaust, mais il s’éloigne. Cette pochette peut être interprétée de plein de façons différentes, mais je crois que le principal, c’est qu’elle colle à ce que nous voulions accomplir avec cet album. C’est la même chose pour le titre, Astral Fortress. Nous pouvons utiliser tout ce que nous voulons. Plein de gens ne le savent pas, mais nous avons aussi un côté astral. C’est la vie !

À propos de Panzerfaust : Fenriz trouve que « Caravan Of Broken Ghosts », que tu as composée, a un côté « Quintessence ». Est-ce que tu avais cette chanson en tête quand tu travaillais dessus ?

Non. Ces dix ou quinze dernières années, je repars vraiment de zéro quand j’écris de la musique. Je n’en écoute pas beaucoup, en réalité. Ce que j’écris, ce sont des choses qui me passent par la tête. Pour « Kevorkian Times », par exemple, je me suis rendu compte après coup que le milieu de la chanson avait sans doute été inspiré par Morbid Angel. Les choses de ce genre se produisent d’elles-mêmes. Je crois que « Quintessence » est la dernière chanson à laquelle j’aurais pensé quand j’écrivais « Caravan Of Broken Ghosts » – j’avais sans doute un peu de Bathory en tête, mais d’un autre côté, d’autres parties de la chanson n’ont rien à voir du tout avec Bathory. Il y a des gens qui ont compris que nous mélangeons différents genres en permanence, mais d’autres, pas du tout. Alors que c’est ce que nous faisons depuis des années : même A Blaze In The Northern Sky mélange beaucoup de styles différents avec un son et une esthétique black metal. Mais finalement, c’est quoi, le black metal ? Je considère que Don’t Break The Oath de Mercyful Fate, c’est du black metal. Le black metal, ça peut être beaucoup de choses. Tout ce que nous savons, c’est que nous faisons du metal. Je ne saurais pas vraiment définir notre musique actuelle, je ne sais pas comment les gens appellent ça, je suppose que certains disent que c’est du black metal, et d’autres, juste du metal.

Vous composez chacun de votre côté. Comment travaillez-vous ensemble, ensuite ? Est-ce que vous échangez à propos de vos chansons, est-ce que vous dites à l’autre comment les jouer ?

Oui, nous nous y prenons comme ça. Avant d’enregistrer Eternal Hails, j’ai enregistré mes chansons à la guitare puis je les ai envoyées à Fenriz, et nous avons discuté ensemble de la batterie. Il m’a aussi envoyé des choses – ensuite, je dois apprendre ce qu’il a écrit pour pouvoir l’enregistrer en studio. Ça aide beaucoup d’échanger à propos de tout ça ; maintenant, lorsque nous entrons en studio, nous avons une longueur d’avance et nous savons dans quoi nous nous lançons. À l’époque où nous avons acheté notre propre équipement en 2004, nous nous retrouvions toujours sans avoir entendu les chansons de l’autre, donc nous devions apprendre en cours de route. Tout était élaboré dans notre studio, nous n’avions qu’à appuyer sur « Enregistrer ». Nous répétions jusqu’à ce que nous puissions jouer la chanson en entier, nous appuyions sur « Enregistrer », et puis si ça devait fonctionner, ça fonctionnait. En général, c’est lors du deuxième ou troisième essai que ça se passe. De cette manière, le moment est vraiment capturé. Ce qui ressemble le plus à ce que Darkthrone serait en live, c’est ce que nous enregistrons sur les albums.

« L’un de mes rêves, ce serait que Metallica enregistre dans notre vieux studio Necrohell II, utilise notre équipement pour enregistrer un album, et voir ce qu’ils en feraient. »

Est-ce que c’est pour ça que votre musique est toujours plutôt brute ? Pour qu’on ait l’impression d’être avec vous en studio, comme une sorte de substitut des concerts que vous ne faites pas ?

Oui. Je pense qu’il y a plein de façons d’enregistrer des albums et de faire de la musique, mais en ce qui concerne Fenriz et moi, nos racines sont profondément ancrées dans le rock des années 1970. Ça a toujours été le cas. Nous écoutons beaucoup de choses différentes, mais la scène rock des années 1970 est intéressante parce que les groupes avaient tous un son différent, à cette époque. Il y avait de vrais studios, comme j’aime les appeler, avec chacun son propre équipement, ce qui fait que les albums étaient différents en termes de son. Le son d’Uriah Heep n’avait rien à voir avec celui de Led Zeppelin, par exemple. Je trouve que les années 60, 70 et 80 sont vraiment intéressantes, de ce point de vue-là. Metallica et Voivod avaient un son complètement différent, leur approche était différente à tous les niveaux.

De nos jours, c’est un peu plus homogène…

Oui, et je trouve ça un peu triste. Selon moi, plus de groupes devraient prendre plus de risques au niveau de l’enregistrement. L’un de mes rêves, ce serait que Metallica enregistre dans notre vieux studio Necrohell II, utilise notre équipement pour enregistrer un album, et voir ce qu’ils en feraient.

Tu penses que ce serait mieux que ce qu’ils font en ce moment ?

Je ne sais pas, mais ce serait vraiment différent. Ça les laisserait en charge de tout le processus et à mes yeux, c’est une approche plus honnête. Mais évidemment, un groupe comme Metallica a beaucoup de bouches à nourrir, donc ils ne feraient jamais une chose pareille, mais c’est une idée intéressante. Je suis évidemment fan de Metallica ; grâce à leurs trois ou quatre premiers albums, ils ont mon respect éternel.

Ça fait plus de trente ans que vous jouez ensemble avec Fenriz…

Trente-cinq ans, pour être exact !

Vous avez formé Darkthrone lorsque vous étiez ados. Est-ce que vous imaginiez que ça pourrait vous mener où vous en êtes ?

Non, nous n’en avions pas la moindre idée. J’avais seize ans quand j’ai rejoint Darkthrone, et je pense qu’aucun d’entre nous ne se serait imaginé une chose pareille. Nous étions des mecs un peu bizarres parce que la seule chose qui nous intéressait, c’était de répéter, faire de la musique, jouer ensemble. À l’époque de Soulside Journey et Goatlord, nous vivions pratiquement en salle de répèt, c’était vraiment la chose la plus importante pour nous. Les gens nous disaient : « Allez, venez à cette fête », ce genre de choses, et nous déclinions tout le temps, il fallait que nous répétions. Nous avons abattu un travail énorme à nos débuts, et je pense que c’est l’une des choses qui font que Fenriz et moi fonctionnons si bien ensemble. Maintenant, quand nous sommes en studio, nous comprenons très bien nos façons d’envisager la musique, ce qui fait que nous n’avons jamais de gros problèmes de ce côté-là. Tu me demandais plus tôt si nous commentions les chansons de l’autre : oui, nous le faisons parfois, mais plutôt dans le sens où si j’ai l’impression de dépasser un peu les bornes sur un passage, je vais demander à Fenriz si ça lui convient. Et puis de la même façon, il peut me demander : « Tu penses que je suis allé trop loin avec ce riff ? » Et je lui réponds : « Non, pas de problème. » Ce qui importe, c’est d’être soi-même. Fenriz a fait un teaser marrant pour l’album, et après coup il m’a dit : « Je suis désolé si je suis allé trop loin avec cette vidéo. » Je lui ai dit : « Je la trouve très bien, sois toi-même, s’il te plaît, parce que ce serait horrible si nous nous mettions des contraintes. Sois toi-même et tout ira bien. Quoi que ce soit d’autre serait absurde. »

En plus de tous ces albums que vous sortez avec Darkthrone, tu fais partie de Sarke qui a aussi sorti un album l’année dernière. Je pense que tu es moins impliqué que dans Darkthrone : à quel point c’est différent de travailler pour ce projet ?

Sarke, c’est complètement différent, et j’aime être dans ce groupe justement parce que c’est différent de Darkthrone. Je discute beaucoup avec Thomas [« Sarke » Berglie], et dans ce projet, je suis juste chanteur. Je trouve que ces chansons et ces albums me vont bien. Je me souviens être revenu dans ma ville natale, Oslo, pour le premier album de Sarke, sans avoir aucune idée de ce à quoi m’attendre. Arrivé en studio, je n’avais encore rien entendu, mais quand j’ai écouté la musique, je me suis dit : « OK, ça, je peux le faire. » Ça colle bien à ma voix, c’était très chouette. Avec Thomas, nous parlions il y a quelques jours de sortir le dernier album de Sarke, et je pense que ça se fera l’année prochaine. Je ne sais pas si ça sortira l’année prochaine, mais nous allons l’enregistrer en 2023, en tout cas.

Ce sera donc une année bien remplie pour toi…

Oui, c’est souvent comme ça. Mais c’est ce que je fais, je sais comment faire tout ça, c’est facile – pas exactement facile, mais je sais dans quoi je m’embarque. C’est ce qui me plaît, c’est ma vie depuis trente-cinq ans. C’est toujours intéressant et un peu flippant d’entrer en studio, surtout avec Darkthrone parce qu’il y a beaucoup de choses qui se font par coïncidence et que tu ne sais jamais vraiment ce qui t’attend, mais c’est aussi ça qui est chouette dans le fait d’être dans ce groupe.

Interview réalisée par téléphone le 17 novembre 2022 par Chloé Perrin.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Chloé Perrin.
Photos : Jørn Steen (1, 2, 3, 5, 6).

Facebook officiel de Darkthrone : www.facebook.com/Darkthroneofficial

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  • Toujours une bonne surprise de constater que des gars tels que ces deux légendes symbolisant l’une des – si ce n’est la – formes les plus extrêmes de la musique en générale se dévoiler sur ses goûts propres qui dépassent largement le spectre qu’on pensait être le leur au prime abord. Nocturno Culto aime le dernier The Cult et le dit tout simplement et Dieu sait s’il a raison. C’est génial , pas de langue de bois, pas de faux-semblant ni de pose à la Trve Black sans pour renier leurs origines. Respect.
    Très bonne interview, Bravo Chloé et Emilie.

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  • Pouah, mais quel cadeau de fin d’année que cette interview, merci à vous !!!

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  • Super interview. On pourra toujours discuter de l’évolution musicale du groupe, des vidéos de Fenriz etc… Mais la passion de ses mecs pour le Metal est exceptionnelle. De vrais passionnés

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