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Interview   

Frank Carter & The Rattlesnakes : « La vraie force, c’est la vulnérabilité »


On l’a laissé un peu exsangue à la fin de la tournée de Modern Ruin (2017), mais le groupe de punk Frank Carter & The Rattlesnakes n’a pas tardé à rebondir. Exsangue, ou plutôt épuisé par une tournée au succès grandissant. Dur, dur, dans ces conditions, de décliner les propositions de dates… Surtout quand ce sont les Foo Fighters qui invitent !

Mais voilà, le break a fini par se faire, et en quatre ans, Frank Carter a été très heureux, Frank Carter a été très malheureux… De succès professionnels en déboires personnels, voilà qui lui a donné du grain à moudre pour un nouveau projet. Plus proche que jamais du guitariste Dean Richardson, il sort End Of Suffering, avec une palette d’émotions plus large que précédemment, plus vulnérable et paradoxalement plus fort, redéfinissant qui il est en tant qu’artiste et chanteur. De passage à Paris, les deux compères font le point sur le marqueur important que représente ce troisième album à leurs yeux.

« Ce qu’on gagne en force, on le perd parfois en impact. Ce n’est pas ainsi que fonctionne la physique [petits rires], mais avec ce nouvel album, c’était “moins c’est mieux”. Les parties silencieuses dans cet album sont les plus fortes. »

Radio Metal : Dean, tu as expliqué que Modern Ruin a tellement bien marché que c’était dur de savoir quand arrêter de le promouvoir en tournée et vous avez « probablement poursuivi pendant six mois de plus que ce que [vous auriez] dû ». Qu’est-ce que tu voulais dire par là ? Aviez-vous l’impression que l’esprit n’était plus là à un moment donné ou bien que vous avez dû trop puiser dans vos réserves d’énergie ?

Dean Richardson (guitare) : L’esprit n’est clairement pas parti, je pense même que c’est ce qui nous a poussés à continuer [petits rires]. C’est plus quand nous avons arrêté après Brixton, je pense, que nous avons réalisé que nous aurions probablement eu besoin d’un temps d’arrêt au cours des quatre années précédentes [rires]. Ça n’arrêtait pas de prendre de l’ampleur et les concerts n’arrêtaient pas de s’améliorer, donc je pense que nous n’arrivions tout simplement pas à nous arrêter, nous ne pouvions pas dire non à quoi que ce soit, nous continuions, « une autre tournée, allons-y ! »

Frank Carter (chant) : C’est très important à un moment donné de faire une vraie pause et d’apprécier ce qu’on a accompli. Je crois que nous avions tellement peur de ralentir l’élan, alors que tant de choses arrivaient, que nous avons dit oui à tout sans jamais nous demander : « A-t-on besoin d’une pause ? » [Rires] Ça se passait tellement bien que nous avons continué et continué.

Dean : Au moment où le cycle de l’album se serait naturellement arrêté, c’est là que les Foo Fighters ont débarqué et ont demandé : « Ça vous dit de venir faire ces concerts ? » « Bien sûr que ça nous dit ! » Et puis : « Faisons Brixton… » Tout était génial mais ça impliquait que nous ne nous arrêtions pas pendant quatre ans !

Quelle était du coup votre condition mentale et physique quand la tournée était terminée ?

Je pense que nous avions besoin juste d’un peu de temps libre. Nous n’avions même pas besoin de beaucoup de temps, il nous a probablement fallu seulement deux ou trois mois avant que nous soyons là : « Faisons un autre album et repartons ! » [Rires] C’est relatif. Nous étions assez épuisés mais c’est là que nous avons regardé derrière nous et réalisé ce que nous avions accompli, j’imagine. C’est dans ces moments qu’on repense à ces grands moments que nous avons connus et qu’on les assimile pleinement. Et ensuite, je crois que ce recul est ce qui a nourri la motivation de faire l’album suivant.

Après une tournée aussi longue et agitée, le fait de revenir à la maison, dans un environnement calme et solitaire favorable à l’introspection, ça a dû être un changement assez drastique. Est-ce cette succession d’environnements opposés qui a mené à la création d’End Of Suffering ?

Frank : La juxtaposition de la vie en tournée et de la vie à la maison est toujours un sujet très intéressant à débattre avec quiconque [petits rires], car c’est aussi très différent pour chaque artiste, et même pour chaque membre de notre groupe c’est différent ; j’ai des enfants, par exemple, alors que Dean n’en a pas. Et d’ailleurs, nous vivons ensemble maintenant, donc c’est encore plus intéressant [rires].

Dean : Nous essayons de réduire les différences entre les deux [petits rires].

Frank : Mais je ne crois pas que c’était ça particulièrement qui a mené à End Of Suffering. Evidemment, ça a joué un rôle dedans, mais vraiment, l’album, au niveau des textes, parle des deux dernières années de ma vie. Durant ce temps, j’ai vécu des moments extraordinaires, pleins de célébration, dans ma vie, et j’ai vu à quel point la vie pouvait être bonne, quand les choses vont bien dans ta carrière et en privé, et j’ai aussi vécu des bas dévastateurs quand je n’arrivais plus à me sortir du lit et à apprécier ce que j’avais. Je n’arrêtais pas de voir les erreurs que j’avais commises et je n’arrivais pas à trouver le moyen d’être en paix avec ça. En résumé, c’est de ça que parle l’album. Ça parle de toujours se rappeler, peu importe si on se sent mal ou bien, qu’il faut continuer d’avancer, car demain pourrait être moche ou demain pourrait être beau, on ne sait pas. Le voyage est la part la plus importante de la vie. On n’a qu’une vie, alors pourquoi voudrait-on que ça se finisse trop tôt ?

Le titre, End Of Suffering, fait référence au bouddhisme, qui enseigne sur la souffrance et la façon d’y mettre fin. As-tu l’impression d’avoir atteint, ou au moins approché, l’éveil spirituel d’un point de vue bouddhiste ?

Certainement pas ! [Rires] Aucune chance. Je pense que c’est quelque chose sur quoi il faut probablement travailler durant toute sa vie, afin d’atteindre cet état de nirvana. Pour ma part, rien qu’avoir conscience de la situation, et comment ça se traduit, ça suffisait pour, au moins, que je me sente mieux intérieurement. Je trouvais que c’était une déclaration tellement belle, le fait que, pour eux, le but absolu qu’on puisse accomplir dans la vie, l’état de conscience le plus élevé, renvoie à la fin de toute douleur et souffrance qu’on doit traverser durant notre vie. Ça faisait parfaitement sens pour moi, car la vie est difficile, elle est compliquée, elle est douloureuse, on nous balance constamment des problèmes à la figure, et il s’agit d’apprendre à y faire face.

« C’est comme lorsque tu vois une émeute se produire dans la rue, et tu vois un paquet de gens qui sont putain de furieux et frustrés, et en colère, et il y a énormément d’énergie et de tension, et c’est violent, ça explose. Ça c’est le hardcore, c’est de l’agressivité pure encapsulée dans de la musique. C’est une rupture explosive. Mais il y a toute une histoire avant cet instant qui a mené aux frustrations, et en fait, c’est probablement la partie la plus importante. »

Tu as déclaré que « depuis que [vous avez] commencé, vous visiez toujours l’album numéro trois ». Voyez-vous cet album comme le point culminant d’une progression qui a débuté avec Blossom ?

Dean : Quand nous avons réalisé que nous tenions quelque chose… Etait-ce même dès la première fois que nous nous sommes réunis pour composer ? En gros, nous avons tous les deux connu un moment où nous avons chacun réalisé à quel point l’autre était important pour notre avenir. Aucun de nous n’avait fait de troisième album avec une autre formation auparavant, alors nous avons fait un pacte comme quoi nous atteindrions l’album numéro trois peu importe le moyen. Voilà pourquoi cet album nous semble si important. Pour ma part, je pense que nous avions déjà atteint ce stade avec l’album live, et ça a soulagé la pression [petits rires].

Frank : Carrément pas, ça ne compte pas !

Dean : Non, tu as raison, évidemment, celui-ci est le troisième album. Donc ouais, arriver au troisième album a toujours été très important pour nous. C’est clairement une idée qui nous as traversé l’esprit sur l’album numéro deux, c’était genre : « Oh, c’est ce dont on parlait il y a de ça toutes ces années et c’est pour bientôt ! » Et là, nous avons réussi !

Frank : Nous l’avons fait, merci mon pote ! [Petits rires]

Frank, tu as jugé End Of Suffering comme étant l’album le plus honnête que tu aies jamais écrit, et il semble effectivement traiter de sujets très personnels, comme tu l’as mentionné, notamment la fin de l’amour, le doute et l’autodénigrement, si on peut dire. Cependant, les deux albums précédents étaient également habités par des thèmes très personnels. Du coup, quelle est la différence avec cet album ?

Je parle davantage de problèmes qui m’ont spécifiquement affecté. Blossom parlait entièrement de perte, ça parlait entièrement de douleur et de la façon dont les gens gèrent le deuil et la perte d’êtres chers. En ça, j’étais un petit peu spectateur. Evidemment, j’ai connu plein de situations de ce genre, mais pour ma part, je vivais ça presque d’un œil extérieur. C’est sous cette perspective que j’ai écrit la musique. J’ai pu poser des questions difficiles à une époque où la plupart des autres gens n’avaient pas la capacité de penser à ces questions. Ils étaient juste bouleversés. Donc tel était mon processus pour Blossom. C’est devenu thérapeutique de se demander ce qu’il peut bien se passer quand on meurt. Avec Modern Ruin, ça parlait entièrement de l’impuissance de se sentir piégé et enfermé dans une relation en train de se désagréger. J’étais très impliqué, mais là aussi j’écrivais selon la perspective d’autres gens, de leur opinion de moi, comment nos relations interagissaient. Il y a toujours eu un côté où je fractionnais le protagoniste et j’écrivais sous différentes perspectives. Alors que celui-ci ne parle que de moi. C’est littéralement : « Il faut que j’immortalise ça car je ne pourrai plus jamais l’exprimer mieux. » Cet album parle de mes expériences de mon point de vue et de trucs difficiles que je vivais. Tous les albums sont honnêtes et crus, mais celui-ci m’est personnel. Je ne pouvais pas y échapper. Il m’aurait été impossible d’extérioriser tout ça autrement, il fallait que ça vienne des tripes.

Dans Blossom, il y a l’exemple de la chanson « Devil Inside Me », qui parlait également d’une tendance autodestructrice. Mais à quel point ça t’aide d’écrire à ce sujet ?

Il est clair que ça aide. Toujours. Car à la minute où tu commences à écrire, tu penses naturellement au sujet, quel qu’il soit. Souvent, quelle que soit la forme de d’auto-annihilation, que ce soit la toxicomanie, l’alcoolisme, l’automutilation, n’importe quel genre de problème d’addiction, la fin est violente. La plupart du temps, on n’a pas envie d’y penser, c’est pour ça qu’on a ces putains de problèmes : on cherche une manière de s’insensibiliser afin de ne pas à avoir à penser à la cause réelle. Or en écrivant à ce sujet, c’est bien plus facile de traiter l’addiction, traiter le problème. Pour ma part, le fait d’écrire à ce sujet, en un sens, revenait presque en soi à traiter ce problème. C’est pourquoi cet album est si important. En réalité, je n’essaye pas de traiter le problème mais je pose activement des questions sur la cause à la racine du problème : « Putain mais pourquoi je ressens ça ? Pourquoi est-ce que je me déteste ? Pourquoi ai-je si peu d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à maintenir mes relations ? Pourquoi ? » Voilà pourquoi c’est si personnel, parce que j’ai mis la tête là-dedans. Et aussi, j’écrivais ces textes et ils étaient bien, mais jusqu’à ce que nous nous posions et nous sentions suffisamment à l’aise pour changer drastiquement la musique… Par exemple, quand nous nous sommes posés et avons joué « End Of Suffering » pour la première fois, nous étions tous les deux là : « Merde, c’est vraiment puissant ! » Car nous n’avions jamais écrit une chanson acoustique avant ; nous avions fait des reprises de nos propres morceaux, mais pas pour un album. Le fait d’avoir confiance en nous-mêmes et de dire « c’est comme ça que ce doit être interprété » m’a également permis de me concentrer sur les paroles et de les chanter de façon claire. Tout l’album est chanté, il n’y a presque pas de cri là-dedans. Même dans Modern Ruin, l’interprétation était… Parce que j’envoyais trop d’énergie – je cherchais ma voix – une partie de cet album, à mon avis, s’est un peu perdu. Ce qu’on gagne en force, on le perd parfois en impact. Ce n’est pas ainsi que fonctionne la physique [petits rires], mais avec ce nouvel album, c’était « moins c’est mieux ». Les parties silencieuses dans cet album sont les plus fortes.

« J’ai plus ou moins l’impression d’avoir toujours été un peu un renégat punk rock, car j’étais le champion aux yeux de plein de gens. C’est eux qui me mettaient en avant dès qu’ils voulaient quelqu’un pour brandir l’insigne du punk, alors que je n’en ai jamais vraiment voulu. »

Justement, on avait déjà entendu ton chant clair sur les albums précédents, mais certainement pas comme ce qu’on entend dans End Of Suffering. En as-tu eu marre d’être le gars en colère ?

Oh ouais, depuis environ dix ans ! [Rires] ça fait une décennie que j’essaye de sortir de ça. Ça a été difficile, mais le problème est qu’on n’arrête pas d’aller à l’encontre de ce que les gens connaissent. Les gens ont du mal avec le changement, ils n’en veulent pas. Avec mon second groupe, Pure Love, c’était juste un groupe de rock, et je chantais, et personne n’en n’avait rien à foutre ; il y a des chansons géniales dans cet album, mais c’était tout simplement trop tôt. Quand nous sommes revenus avec les Rattlesnakes, nous sommes revenus avec une idée précise et une intention qui était très réfléchie. Nous savions que nous avions un plan sur la façon dont nous pourrions atteindre ce stade, l’album numéro trois. Car quand tu arrives à l’album numéro trois, tu peux faire tout ce que tu veux, en tant qu’artiste. Si tu arrives jusque-là, tu es libre parce que tu as une communauté de fans qui viendra toujours à tes concerts et te soutiendra, à moins que soudainement tu fasses un raté tragique et traumatisant. Mais nous n’allons pas en arriver là. Donc le fait d’essayer de sortir de ce personnage n’a été qu’une partie de l’histoire, mais c’est aussi ma responsabilité, car j’ai pendant longtemps laissé ce personnage mener la danse. Je n’avais jamais la confiance suffisante pour dire : « Je peux chanter, je peux délivrer ça. » Alors que maintenant, après avoir joué pendant quatre ou cinq ans avec Dean, cette confiance s’est développée en moi. C’est lui qui me disait toujours : « Tu sais, tu n’es pas obligé de… Être à cent pour cent pour toi, ça correspond à cinq cents pour cent pour la plupart des autres groupes. »

Dean : C’est étrange pour moi que certaines personnes te voient toujours comme le gars en colère, parce que ça n’a toujours été qu’une partie de toi. Quand nous rentrions dans le vif de la musique, j’étais là : « Ce serait génial si tu faisais plus ça et faisais ressortir ça de toi ! » Le gars en colère existe toujours, dans une certaine mesure, mais il est bien moins présent aujourd’hui qu’auparavant.

Frank : Ouais, ce matin j’étais pas mal en colère… [Rires]

Tu as même évoqué un « syndrome de l’imposteur » que tu as ressenti lorsque tu étais dans Gallows, avec les gens qui s’attendaient à ce que tu n’aimes qu’un type de musique et te comportes d’une façon précise. C’était une frustration pour toi ?

Ouais, clairement, c’est incroyablement frustrant. Je suis un artiste et, plus important encore, je suis un être humain. Nous sommes tous, chacun d’entre nous dans cette pièce, à multiples facettes. Il y a tellement de choses qui nous définissent. On choisit de montrer ce qu’on veut bien montrer, dans différentes relations. Donc ce que nous présentons, c’est notre personnalité organisée et supervisée, c’est nous en tant qu’avatars que nous montrons au monde. Le problème quand on est dans un groupe, c’est que l’occasion d’organiser et superviser notre personnalité nous est souvent retirée, on est représentés par les photographies que les gens prennent de nous, les clips que l’on fait, etc. On a la capacité de diriger ça jusqu’à un certain point, mais au bout d’un moment, on ne l’a plus, car l’image qui obtiendra le plus de likes est celle où tu es recouvert de sang, où tu cries, où tu fais un salto avant de la scène à la foule. Alors les gens disent : « D’accord, le sang, la colère, la violence explosive, ce sont les trois choses qui constituent ce gars. Je peux le mettre dans une boîte et maintenant je peux me soucier de qui est Dean ! »

Dean : Et ensuite, tu sors une chanson qui ne cadre pas avec ça et la réponse est que ça ne sonne pas comme les Rattlesnakes ou Frank. Or c’est littéralement impossible : tout ce que nous faisons sonne forcément comme Frank Carter & The Rattlesnakes ! Mais c’est le signe que les gens se sont approprié ton identité parce qu’ils aiment énormément ton groupe. Ça part d’une bonne intention, mais ça peut être néfaste, car alors tu ressens une étrange déconnexion par rapport à ton identité.

Frank : Exactement. La chose en particulier que nous avons vraiment bien réussie au tout début sur notre premier album est que dessus, il y a un tas de chansons hardcore, qui sont très abrasives et agressives, il y a aussi une poignée de chansons rock prévues pour être jouées sur de plus grosses scènes, face à de plus grands publics, et il y avait un peu de chant là-dedans, et puis il y a une chanson de blues. Et cette chanson de blues est sans doute l’un des meilleurs passages dans l’album parce que c’est tellement absurde, mais aussi, c’était pour dire : « Vous croyez peut-être savoir ce que vous obtiendrez avec nous mais on va constamment vous prendre en traître. » Avec l’album numéro deux, je pense que nous avons été encore plus loin, nous avons vraiment été exigeants avec nos fans et nous-mêmes. Avec l’album numéro trois, nous y allons dix fois plus fort. Chaque chanson est un défi, je pense. Et c’est ainsi que ça doit être. C’est comme ça qu’on évolue.

Dean : Aujourd’hui, ça semble exciter les gens, et c’est un rêve pour nous. Avec Modern Ruin, il y avait quelques voix qui s’étaient élevées pour dire : « Ça ne colle pas avec ce que j’ai envie d’entendre », mais jusqu’ici tout va bien avec celui-ci. Tout le monde semble excité à l’idée de découvrir quelles expérimentations nous pourrions faire. C’est pourquoi l’album trois est une chance unique [petits rires].

« J’ai écrit des albums politiquement engagés par le passé […] mais je crois fermement que mon plus gros problème était le fait que, même si toutes ces choses m’affectaient, rien ne m’affectait plus violemment que moi-même. Je suis le putain de vrai problème dans ma vie. »

Pensez-vous que certaines idées dans End Of Suffering n’auraient pas pu être exprimées dans un véritable style hardcore ?

Frank : Tu sais quoi ? La vraie force, c’est la vulnérabilité, c’est le fait de ralentir les choses. C’est comme lorsque tu vois une émeute se produire dans la rue, et tu vois un paquet de gens qui sont putain de furieux et frustrés, et en colère, et il y a énormément d’énergie et de tension, et c’est violent, ça explose. Ça c’est le hardcore, c’est de l’agressivité pure encapsulée dans de la musique. C’est une rupture explosive. Mais il y a toute une histoire avant cet instant qui a mené aux frustrations, et en fait, c’est probablement la partie la plus importante, car si tu peux y aller et parler aux gens à ce moment-là, et comprendre pourquoi ils sont frustrés et ce qui les blesse, alors tu peux les aider. Il s’agit d’être proactif plutôt que réactif. Donc, pour moi, cet album n’aurait pas pu être fait autrement. Il fallait que la musique ait cette diversité. Il fallait qu’il y ait ce cadre. Nous avions besoin d’utiliser l’intégralité du spectre de notre expérience et du talent que nous avions. Car aussi, nous n’avions pas auparavant le talent que nous avons aujourd’hui. Donc notre écriture était limitée à… C’était toujours le meilleur possible à cet un instant T. Maintenant, naturellement, nous avons passé des années sur la route, des années en compagnie des uns et des autres, nous sommes bien plus relax, nous sommes les meilleurs amis, c’est comme ça. Pendant ce temps, Dean est devenu un bien meilleur guitariste, je suis devenu un bien meilleur chanteur, et c’est parce que nous nous sommes mutuellement encouragés et avons facilité notre progression. Il a trouvé une tonalité qui me correspondait avant même que je sache que j’en avais une, et alors tout d’un coup, je me suis mis à chanter, et pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression que chanter se faisait sans effort. C’est ce sentiment que j’ai toujours souhaité avoir en chantant, mais ça n’était jamais le cas, ça demandait toujours un effort. Il fallait toujours que j’expire trop d’air, j’étais toujours au-dessus de ma tessiture et je me cramponnais aux notes, et ensuite, quand tu as trouvé où mon chant devait se situer, j’étais là : « Ecoute ça ! » [Petits rires] Tout d’un coup, j’avais une voix ! Au moins pour ça, je dois tout le temps le remercier parce qu’il m’a offert une putain de voix que je n’avais pas conscience d’avoir ou, au moins, que j’espérais être là quelque part. Merci mon pote ! [Rires]

Dean : Je t’en prie ! [Rires] Je n’ai aucune idée de ce que j’ai fait ou comment je l’ai fait, mais…

Est-ce qu’être un vrai « renégat punk rock », comme tu te qualifies dans la chanson « Kitty Sucker », c’est de ne rien en avoir à faire des frontières, y compris artistiques ? Est-ce que le punk c’est plus une question d’attitude qu’un style de musique pour vous ?

Frank : Evidemment, un renégat est quelqu’un qui va à l’encontre de tout l’establishment dans lequel il est impliqué, et j’ai plus ou moins l’impression d’avoir toujours été un peu un renégat punk rock, car j’étais le champion aux yeux de plein de gens. C’est eux qui me mettaient en avant dès qu’ils voulaient quelqu’un pour brandir l’insigne du punk, alors que je n’en ai jamais vraiment voulu, parce que je m’habille comme je veux, j’aime ce que j’aime, et je n’en ai rien à foutre de ce qu’on pense de moi – enfin, j’essaye. Le punk rock, ce n’est certainement plus une musique, ce n’est pas un style de musique, ce n’est même pas une mode, ce n’est probablement même pas un style de vie. Je pense que c’est juste un état d’esprit qu’on peut avoir. On a cette idée en tête, et on a envie de changer les choses ou pas. Ça a toujours été ça. Comme Vivienne Westwood : c’est une pure punk rock. C’était une perturbatrice, elle voulait changer les choses dans la mode. Elle l’a fait. Virgil Abloh fait la même chose dans la mode aujourd’hui que ce qu’elle faisait à son époque, c’est un perturbateur. Et c’est ce que nous sommes. Donc quand les gens nous demandent ce que nous sommes, je suis là : « On est un groupe de punk rock n’ roll. » Et ensuite ils écoutent certaines de nos musiques et ils sont là : « Ce n’est pas du punk ! » Et je suis là : « Non, il y a bien plus d’accords et bien plus de mélodies complexes, mais on essaye quand même de faire la même chose que ce que le punk faisait dans les années 70, c’est-à-dire pousser les gens à penser différemment. » Pour moi, c’est tout ce que le punk a jamais été. Il s’agissait de présenter quelque chose qui ne peut être ignoré et t’oblige à décider de quel côté tu es. Il s’agit d’être clivant, et de dire : « Ceci est une autre façon de vivre. »

Tom Morello apparaît dans la chanson « Tyrant Lizard King ». On t’a vu sur scène avec Prophets Of Rage pour chanter « Killing In The Name ». Vos chansons peuvent parfois être pleines de rage mais elles sont aussi intimes, alors que Rage Against The Machine a toujours été très engagé socialement et politiquement. Le fait de dénoncer explicitement les injustices et les situations politiques est-il un aspect de la musique qui t’intéresse ou bien estimes-tu que ce n’est pas à toi de faire ça ?

Ce n’est clairement pas mon rôle. Je pense qu’il existe d’autres gens qui sont bien mieux instruits, et ces sujets leur sont très chers pour je ne sais quelle raison. Rage Against The Machine est le plus grand groupe à avoir jamais fait ça. Ça ne signifie pas qu’il n’y a pas de nouveaux groupes qui émergent et parlent de problèmes politiques, et ils le font très, très bien. Pour ma part, mon plus grand combat a toujours été avec moi-même. C’est dans ce domaine que je m’y connais, que je suis instruit, et c’est ce que j’ai envie de changer. J’ai écrit des albums politiquement engagés par le passé. Le second album de mon premier groupe, Gallows, s’appelait Great Britain, et ça parlait complètement de la situation au Royaume-Uni à l’époque. Malheureusement, la même putain de chose est en train de se produire aujourd’hui, dix ans plus tard. Il y a donc un côté futile. Pas que j’aie envie de paraître défaitiste, mais je crois fermement que mon plus gros problème était le fait que, même si toutes ces choses m’affectaient, rien ne m’affectait plus violemment que moi-même. Je suis le putain de vrai problème dans ma vie. Donc j’ai compris que c’était probablement mieux de commencer à regarder de ce côté-ci.

Dean : Je pense que le rôle d’un musicien ou d’un artiste est de présenter une vraie et sincère analyse de ce qui l’affecte. Donc, si pour quelqu’un il s’agit de la politique, alors qu’il aille dans cette direction. Je sais que certaines personnes pensent que les musiciens ne devraient pas s’en mêler, mais si ce truc est ta plus grande passion, alors c’est à ce propos que tu devrais chanter. Et dans ton cas, tu chantes à propos de quelque chose qui te passionne plus, et c’est mieux.

Frank : Je suis d’accord. C’est honnête et c’est vrai. Ce qui est important est de reconnaître qu’on est artiste, qu’on a une plateforme et donc une responsabilité. Donc, comme tu l’as dit, nous utilisons cette plateforme pour parler de ce qui est vrai pour nous. Enfin, si quelqu’un était politiquement engagé ici, ce serait lui (montrant Dean du doigt, ndlr). Il est putain d’obsédé par la politique ! Donc ça s’insinue, c’est sûr, mais…

Dean : Mes textes politiques ne seraient pas intéressants ! [Rires]

Frank : Si jamais il fait un album solo [rires].

« C’était un bref instant où [ma fille] m’a arrêté, et elle disait : “C’est compliqué, c’est compliqué…” Et j’étais là : “Qu’est-ce qui est compliqué ?” Et elle a juste répondu : “Rien.” C’est un moment de clarté que ma fille de quatre ans m’a claqué en plein visage. J’avais l’impression qu’elle comprenait mieux la vie que moi ! »

Tu as déclaré qu’« un album est une arme. Ça peut être vraiment thérapeutique pour les gens mais ça peut aussi faire beaucoup de dégâts si on crée un voyage qui laisse les gens dans un état trop fragile. » Est-ce que l’impact que vous avez sur les gens est quelque chose dont vous avez conscience et dont vous vous souciez quand vous créez de la musique ?

Maintenant, oui. Dans le passé, je ne m’en souciais jamais, je n’y pensais jamais. Je suis inquiet concernant cet album en particulier, car à certains moments il met vraiment le doigt là où ça fait mal. Je n’ai pas laissé beaucoup d’espace pour respirer en marge de ce dont je te parlais. J’assume la décision de le sortir tel quel, et j’assume les paroles que j’ai incluses dans l’album parce que c’était très important pour moi de ne plus me cacher.

Dean : Il y a aussi une différence entre ne pas cacher des choses et embellir des choses. Je ne crois pas que tes paroles aient à un moment donné franchi la limite et soient tombées du mauvais côté.

Frank : Ouais, c’est certain. Par exemple, plein de gens embellissent la consommation de drogue et la toxicomanie, et souvent c’est juste parce qu’ils ne savent pas qui ils sont et ils ont peur. Nous parlons de toxicomanie dans cet album, mais certainement pas de façon positive. C’était probablement la pire période de ma vie. Heureusement, j’ai réussi à m’en sortir. Pour répondre à ta question : je pense que c’est important d’être honnête, mais ouais, nous avons pleinement conscience d’avoir une responsabilité. Après, comment on gère cette responsabilité, je n’en sais foutrement rien ! Nous essayons de faire de notre mieux pour être sensibles aux besoins de tout le monde, dont les nôtres.

Le morceau éponyme se termine sur un enregistrement de ta fille, Mercy. Je suis sûre que c’est très symbolique. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Nous écrivons tout le temps des chansons ensemble, moi et ma fille. Nous chantons, elle a un petit clavier et elle chante, elle joue du clavier et je chante, c’est amusant. Je nous ai souvent enregistrés. Généralement ça se finit avec moi la coursant dans la maison pour la chatouiller et la faire rire, ou vice versa. Et avec ce passage en particulier, j’étais en train de la mettre au lit un soir, et les mots… Je ne m’étais même pas rendu compte que mon téléphone enregistrait encore, et j’ai réécouté ça il y a quelque temps, quand j’étais en tournée. C’était un bref instant où elle m’a arrêté, et elle disait : « C’est compliqué, c’est compliqué… » Et j’étais là : « Qu’est-ce qui est compliqué ? » Et elle a juste répondu : « Rien. » Et j’ai pensé… On comprend tout de suite. C’est un moment de clarté que ma fille de quatre ans m’a claqué en plein visage. J’avais l’impression qu’elle comprenait mieux la vie que moi ! J’étais là : « Bordel de merde, tu as raison ! » Elle a raison ! Parce que ce n’est pas compliqué. Tout peut être compliqué, ça peut être difficile, ou alors ça peut être facile. On peut choisir de rendre les choses aussi dures que l’on veut, vraiment, car la seule difficulté, encore une fois, vient de nous.

Dean : C’est nous qui rendons les choses plus compliquées qu’elles n’ont besoin de l’être [petits rires].

Frank : Et moi, en particulier [rires].

Dean : Ouais [rires]. Non, ça concerne tout le monde, c’est ça le truc. C’est pour ça que je trouve si facile de donner des conseils, parce que je suis persuadé que mes problèmes sont les mêmes que pour tout le monde.

Vous avez déjà annoncé sur les réseaux sociaux il y a quelques semaines que vous partez en tournée en juin, en particulier en Europe avec les Foo Fighters. Vu à quel point votre dernière tournée a été dure et exigeante, comment prévoyez-vous la tournée d’End Of Suffering ? Avez-vous établi des limites ?

Frank : Non, pas de limites.

Dean : Nous avons un nouvel album qui nous donne tellement d’énergie. Nous sommes revenus au même stade qu’avant, à vouloir tout faire ! [Rires]

Frank : Le truc, par rapport à ça, c’est que quand on sort un nouvel album et qu’on commence à le jouer, l’énergie sur scène est drastiquement différente. Ça fait maintenant quatre ans que nous jouons les chansons de Modern Ruin, donc il est temps de changer. Quand on commence un groupe, tout ce qu’on veut, c’est monter sur scène et jouer, et quand on a de nouvelles chansons, ça apporte vraiment un nouveau souffle. Surtout quand elles signifient autant pour nous et qu’on sait intimement qu’elles peuvent signifier beaucoup pour d’autres gens. Donc, dans le cas présent, nous sommes non seulement ré-énergisés mais notre foi en qui nous sommes, en ce que nous faisons et le bien que ça fait au monde est renouvelée. Il existe beaucoup de gens qui font beaucoup de mal. Donc je pense que ce serait négligeant de notre part de ne pas aller plus loin et jouer autant que possible. Nous mettons en place des frontières saines pour nous-mêmes, nous faisons plus que jamais attention à nous. Mais ça se passe aussi pour la toute première fois en tournée. La récente série de concerts était pas mal, non ? Enfin, nous avons été sur la route à peine une semaine, mais sur la dernière tournée, nous sommes tous tombés malades le premier jour. Nous avons attrapé un virus qui traînait partout, une horrible grippe, mais nous nous en sommes sortis et les concerts étaient géniaux. Nous étions une machine. Je pense que c’est grâce à l’excitation de ce que nous étions sur le point de faire. Donc c’est cool.

Interview réalisée en face à face le 20 mars 2019 par Claire Vienne.
Retranscription : Adrien Cabiran.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Daniel Alexander Harris (1,3,5 & 6) & Nicolas Gricourt (2).

Site officiel de Frank Carter & The Rattlesnakes : andtherattlesnakes.com

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