ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Ghost : le sens de l’histoire


Après trois premiers albums centrés sur l’antéchrist et les thématiques religieuses, Tobias Forge s’est tourné vers l’histoire pour dessiner des analogies avec le présent. Sauf qu’il n’avait jamais imaginé être aussi clairvoyant voire prophétique en sortant Prequelle, un album tournant autour de l’époque médiévale et de la Peste noire, quand quelques années plus tard le monde s’est vu frappé d’une pandémie qui a parfois pu faire ressortir chez nous certains comportements arriérés.

Aujourd’hui, Forge s’attaque à l’ère victorienne, une époque de grands changements où « l’industrialisme effaçait progressivement l’humanité ». Impera se veut une réflexion sur l’essor des empires et leur inévitable chute, qui n’est pas sans trouver un écho dans ce qui se passe actuellement, entre les défis auxquels est confronté l’« empire » européen et celui qu’un autocrate voudrait reconstruire à l’est… Le cycle de l’histoire, en somme, comme nous l’explique l’homme qui, sur scène, incarne désormais Papa Emeritus IV, qui revient également sur son approche créative actuelle et avec qui nous dressons quelques parallèles entre ces thématiques et le groupe Ghost en tant que tel.

« On pensait que le futur était une notion du passé et qu’on avait atteint une sorte de statu quo où on pouvait mettre l’histoire derrière nous. Maintenant, on est sidéré de voir que l’histoire semble se répéter, alors que pourquoi ce ne serait pas le cas ? [Rires] ça a toujours été ainsi. C’est parfaitement naturel. »

Radio Metal : A l’origine, tu avais prévu d’enregistrer l’album en 2020 et de le sortir début 2021. Au final, tu as attendu janvier 2021 pour entrer en studio. Comment as-tu vécu ces mois supplémentaires ? Est-ce que plus de temps signifie plus de créativité ?

Tobias Forge (chant & instruments) : Oui et non. Comme tu l’as mentionné, le plan originel était de faire un album, partir en tournée, en gros faire ce que dans le business on appelle un cycle d’album, et ensuite, j’allais prendre quelques congés en 2022 ou 2023. Sauf qu’en 2020, quand c’est parti en sucette et qu’il était évident que mes plans n’allaient pas marcher, je me suis dit que la seule chose raisonnable, censée et juste à faire pour moi était de commencer à investir plus de temps auprès de ma famille, et de voir que les congés que j’avais prévu de prendre dans le futur allaient avoir lieu maintenant. Je me suis donc dit qu’en 2020, j’allais travailler un petit peu, sans me sentir brisé par le fait qu’il n’y ait pas de tournée ou que mes plans n’aient pas fonctionné, car j’étais dans une position très chanceuse où je n’annulais aucun concert et j’avais déjà prévu de ne pas prendre la route, donc autant embrasser le fait que je n’aie pas à m’inquiéter, et essayer de me réjouir et de profiter de la situation.

Ça fait dix ans que je tourne. J’ai très souvent été loin de ma famille. Je me suis dit : « Je vais en profiter pour être un père et un mari aussi bons que possible. Ensuite, je pourrais travailler un peu, et quand la pandémie sera terminée, quand on pourra recommencer à tourner, je vais vraiment me remettre au travail. » C’est mieux d’apprécier sa position et de faire avec. C’est ce que j’ai fait. Je me suis senti très chanceux de pouvoir faire ça. Beaucoup de gens ont souffert rien que mentalement. Evidemment, beaucoup ont souffert physiquement et économiquement à cause de la pandémie, mais même ceux qui n’ont pas eu se genre de souffrance ont souffert parce qu’ils ont dû changer leurs plans. Je n’avais aucune raison de me plaindre, donc je n’ai pas envie d’être autrement qu’heureux de ma position dans la vie, de pouvoir me détendre et être avec mes enfants. C’est ce que j’ai fait.

Ensuite, quand 2021 est arrivé, il a fallu que je me mette vraiment à bosser sur l’album. Nous avons rencontré quelques difficultés d’ordre pratique. C’est-à-dire qu’à l’origine, j’allais faire l’album avec un producteur américain, mais celui-ci ne pouvait pas venir en Suède et je n’avais pas le droit de me rendre en Amérique. C’était juste des trucs comme ça. C’était juste des grains de sable dans les rouages. Ce n’est pas comme si ça ne pouvait pas se faire. C’est juste que ça ne s’est pas fait comme nous l’avions prévu, mais c’est la vie. C’est comme ça que ça marche. Rien ne se passe jamais comme prévu.

Tout comme pour Prequelle, tu as plusieurs co-compositeurs crédités (Salem Al Fakir, Vincent Pontare, Joakim Berg, Max Grahn). Tu as toujours été perçu comme quelqu’un qui veut tout régenter, voire de dictatorial, et comme ayant une vision très forte. Mais est-ce que ça signifie qu’il y a une limite à la concrétisation de ta vision seul ?

Si on compare ça à la façon dont beaucoup d’hommes voient les femmes, pour paraphraser Jim Morrison : les femmes ont l’air méchantes quand on n’est pas désiré – c’est ce qu’il a chanté. C’est aussi comme ça que ça fonctionne dans un groupe. Une personne qui fait toute la musique sera toujours perçue comme un dictateur par les autres, simplement parce qu’ils n’ont pas le droit de faire de la musique ou parce que leurs idées sont rejetées. La seule chose que je fais, en tant que maniaque du contrôle – ce qui ne veut pas dire que je contrôle tout, ça veut juste dire que j’aime et je préfère être aux commandes –, est que maintenant je choisis avec qui je compose, c’est-à-dire des gens qui apportent plein de bonne énergie et me poussent à devenir un meilleur compositeur. Mais ce n’est pas parce que je fais ça que ces personnes ont un droit de véto ou quoi. Ça veut juste dire que je me mets en position de vouloir impressionner quelqu’un que j’admire.

« Comme un vin, on peut choisir d’essayer de bien vieillir, ou alors on peut se transformer en vinaigre. […] C’est notre devoir d’essayer de profiter de la vie autant que possible et aussi longtemps que possible, tant qu’on est sain d’esprit. Un jour, ça part en vrille, on perd la boule, et on ne peut rien y faire. Je suis peut-être drôle, mais je ne suis pas encore fou. »

C’est devenu un concept très sympa pour moi, parce que ça me rend ambitieux et me donne envie de m’améliorer à chaque fois que je travaille avec ces gens. Ils me poussent à devenir meilleur et à ne pas rester coincé dans ma composition, comme ça pourrait se passer entre toi et ton rédacteur en chef. Le rédacteur en chef qui lit ton texte dirait : « Tu n’arrêtes pas de te paraphraser. Tu utilises souvent ce mot, c’est un peu pénible. » Alors tu dirais : « Peut-être que je peux varier avec ces phrases à la place. » Ou tu dirais : « Non, j’aime vraiment ce mot. » « Ok, alors utilise-le. » C’est ainsi que j’aborde ça et je trouve que c’est une super manière de continuer à explorer, non seulement mes chansons, mais aussi moi-même, ce dont je suis capable et mes limites, car il y a aussi des choses que je ne ferais pas. Parfois tu as une idée, tu les soumets à quelqu’un et elles te reviennent dans un format qui ne te plaît pas, genre : « Ah, je n’aime pas du tout. Ça sonne horrible. Je ne veux pas faire ça. Poubelle. » « D’accord, c’est ton album ! »

Tu as aussi impliqué Fredrik Åkesson d’Opeth pour les solos. Tu as expliqué cette décision par le fait que durant les dix à douze dernières années à tourner avec Ghost, tu n’as pas joué de guitare, donc ton niveau est retombé. Est-ce un dommage collatéral, pour ainsi dire, que tu regrettes parfois ?

Non. Au final, c’est comme ça parce que je me suis retrouvé à faire autre chose. Ce serait comme dire que j’aurais aimé avoir commencé à jouer au football quand j’avais huit ans à la place, car peut-être que j’aurais pu être un grand joueur de football. Je ne sais pas si j’ai déjà été un très bon guitariste, mais il s’est avéré que je suis un compositeur plutôt correct et que je peux chanter dans ce groupe, et c’est ce que j’ai fini par faire. J’ai commencé à jouer de la guitare quand j’avais sept ans et je pense que j’ai plus ou moins arrêté de progresser quand j’avais la vingtaine. Aujourd’hui, je suis un guitariste convenable, mais tout comme je suis un bassiste convenable et un batteur convenable. Et tout ça combiné fait que je suis assez bon pour gérer en studio. Je peux faire en sorte qu’un album sonne comme un album de Ghost sans personne, mais je ne veux pas que ce soit convenable. Je veux que ce soit génial. Je veux que ce soit tout ce que j’entends dans ma tête, je veux que ça sonne comme ça.

C’en est simplement arrivé à un point où je ne peux physiquement pas faire tout ce que j’entends, alors que Fredrik, pour en venir à lui, je peux lui montrer ce que je veux et il peut le jouer mieux que moi, de façon à ce que ça sonne plus comme je veux que ça sonne. C’est un peu comme être un réalisateur qui veut faire des films d’arts martiaux. Je ne suis pas capable de faire un coup de pied retourné comme Jean-Claude Van Damme, mais je peux dire à Jean-Claude Van Damme de le faire devant la caméra et il le fera [rires]. Donc c’est un peu pareil. C’est un peu comme être un réalisateur qui utilise des acteurs pour faire ce que je veux qu’ils fassent et que j’aurais aimé pouvoir faire, ou avoir le look que j’aurais aimé avoir, ou dire ce que j’aurais aimé pouvoir dire.

« Les années 60, 70, 80 et début 90 sont toujours très clairement vivantes dans mon esprit, tout comme l’empire de Star Wars est vivant dans notre esprit à tous, même s’il n’existe pas [rires]. »

Impera a une production globalement assez épurée et plus orientée riff que Prequelle. Penses-tu que le contexte et les restrictions qu’il a impliquées t’ont poussé à te concentrer davantage sur l’essentiel ?

Oui, mais je suppose que c’est aussi parce que chaque nouvel album que je fais est généralement un petit peu une réaction au précédent. Comme le précédent, Prequelle, était, pas forcément orienté clavier – ce n’était pas le cas, il y avait des riffs de guitare aussi dans celui-ci –, mais le clavier était quand même beaucoup plus présent, et qu’il y avait plus de parties instrumentales, ce nouvel album est devenu légèrement plus chargé en guitare, avec moins de sauce instrumentale, en gros. Je suppose que les gens sont embrouillés parce que j’ai donné des noms aux intros, mais la raison est que si vous voulez écouter « Twenties », vous n’avez pas envie d’entendre une intro d’une minute trente, donc voilà pourquoi je l’ai appelée « Dominion ». C’est tout [rires]. C’est juste pour que vous puissiez avancer directement à la chanson. De même, je suis un peu fébrile à l’idée d’avoir un équilibre dans le poids des chansons. Je n’aime pas les albums qui ont neuf ou onze morceaux, il faut que ce soit douze, dix, quatorze, huit. Il faut que ce soit un nombre pair. En conséquence, parfois je prends un petit morceau instrumental et je lui donne un nom, juste pour obtenir un nombre pair ou un équilibre.

D’un autre côté, il y a une fois de plus une grande variété de styles – le côté pop punk de « Kaisarion », celui doomy de « Call Me Little Sunshine » ou à la System Of A Down de « Twenties » – et d’arrangements – les chœurs féminins de « Darkness At The Heart Of My Love » et les cuivres orchestraux de « Twenties ». Dans quelle mesure la direction des chansons oriente ton approche de l’enregistrement et de l’arrangement ?

Pas énormément, en fait. Ce que tous mes albums ont en commun, malgré le fait que certains auditeurs pensent qu’il y a tout le temps de nouvelles choses, c’est que c’est toujours fixe, c’est ce qu’on appellerait un ensemble. Tout au long de l’album, la batterie sonne toujours pareil, les guitares sont toujours pareilles, la basse est toujours pareille, car c’est fait pour donner l’impression que ça a été enregistré d’une traite, qu’on peut le jouer du début à la fin, contrairement à un album de pop qui a un paysage sonore complètement différent sur chaque chanson. J’ai toujours milité pour ça, c’est-à-dire que peu importe à quel point une chanson est différente prise individuellement, elle doit être enregistrée avec le même son que les autres qui sont un petit peu plus uniformisées, de façon à ce que ça fonctionne dans le même ensemble. Dans « Twenties », par exemple, les éléments orchestraux et tout, c’est un ajout, mais ça reste le même son de batterie, de guitare et de basse que dans « Kaisarion » ou « Darkness At The Heart Of My Love ». Ce sont juste des trucs additionnels qui apportent une petite différence. Ça a toujours été le cas depuis le premier album, il y a toujours eu une sorte de règle dogmatique disant qu’il faut que ce soit le même son d’ensemble du début à la fin.

Prequelle parlait de la Peste noire et Impera parle maintenant de la grandeur et décadence des empires – qui est une idée conceptuelle que tu avais depuis environ 2013. Les parallèles avec ce qu’on vit depuis deux ans sont assez intéressants. N’as-tu pas été déconcerté par la dimension prophétique que ces albums ont l’air d’avoir prise ?

Maintenant, depuis les quatre dernières semaines, oui. Cet album, en particulier, s’est avéré légèrement plus extralucide que je l’espérais. C’est sûr qu’il va falloir que je fasse un album plus exaltant la prochaine fois. Si on met de côté le fait que ce n’est qu’un album de rock n’ roll, tout comme l’était Prequelle, s’il doit y avoir un sens plus profond ou je ne sais quoi que j’essaye de mettre en lumière, je pense que ça me donne raison sur le fait que tout est cyclique et que les choses ne font que tourner en rond. C’est parce que le monde est comme ça, la nature est cyclique, tout comme la nature humaine, car on veut tous plus ou moins la même chose, et en fonction de notre humeur, on essaye tous d’accomplir les mêmes choses, et c’est toujours aux dépens des autres. Ça ne doit pas forcément être aussi négatif que ça en a l’air. Ça veut juste dire que c’est ainsi que ça marche.

« Je suis en train d’essayer de reconstruire un moment dans l’histoire, quand j’avais peut-être douze ans, qui était moins problématique, pas seulement dans la musique de Ghost, mais dans ma vie également. »

Je pense que le plus gros choc pour nous ici, dans le monde occidental, c’est qu’avec l’arrivée des accessoires technologiques et à cause de notre connaissance des choses et de la façon dont on a évolué depuis l’ère où on était des hommes des cavernes barbares, on pensait que le futur était une notion du passé et qu’on avait atteint une sorte de statu quo où on pouvait mettre l’histoire derrière nous. Maintenant, on est sidéré de voir que l’histoire semble se répéter, alors que pourquoi ce ne serait pas le cas ? [Rires] ça a toujours été ainsi. C’est parfaitement naturel. Je déteste que ce soit le cas, mais c’est comme ça, ça fonctionne ainsi. Quand on voit un tyran, il faut le démolir. C’est ce qu’on a fait dans le passé et c’est ce qu’on fera cette fois aussi. Malheureusement, comme tu le sais, c’est comme faire une omelette, ça fait mal et ça craint de faire des omelettes, car il faut casser des œufs.

Ce cycle dont tu parles – un empire qui émerge, atteint son apogée, puis s’effondre – penses-tu que ça s’applique aussi à un artiste ou un groupe comme Ghost ? Songes-tu au jour où toi en tant qu’artiste – ou l’entité Ghost – tu t’effondreras ?

Bien sûr que j’y pense. C’est inévitable. Tout ce qui est inévitable se produira. La fin est toujours là quelque part dans un coin de notre tête. C’est facile de l’ignorer quand on a quinze ou vingt et un ans, mais plus on vieillit, plus on commence à voir les choses se répéter, plus on gagne en expérience et plus on a conscience de l’état terminal des choses. Comme un vin, on peut choisir d’essayer de bien vieillir, ou alors on peut se transformer en vinaigre. L’astuce pour avoir une vie fructueuse, où on se sent légèrement moins vinaigré, c’est d’essayer d’éloigner certaines de ces pensées, et à la fois, on doit être conscient et se réjouir du fait qu’on a aujourd’hui des choses qui se passent bien, qu’on a fait un autre album dont les gens parlent, et que c’est super. Combien de fois peut-on faire ça ? Je n’en ai aucune idée. Je ne savais même pas que je pouvais en faire un premier [rires]. J’étais content. La seconde fois que nous l’avons fait, j’étais content aussi. Est-ce que je pense que nous pouvons le refaire ? J’espère, mais tôt ou tard, je ne pourrais plus. Mais au lieu de m’en inquiéter, c’est mieux d’essayer d’embrasser le fait que je peux le faire, là maintenant, et que je l’ai fait. Malheureusement, l’âge a tendance à finir par foutre ça en l’air. Je pense que c’est notre devoir en tant que personne vivante d’essayer de profiter de la vie autant que possible et aussi longtemps que possible, tant qu’on est sain d’esprit. Un jour, ça part en vrille, on perd la boule, et on ne peut rien y faire. Je suis peut-être drôle, mais je ne suis pas encore fou.

Dans « Kaisarion », tu chantes : « Nous construisons notre empire sur les ruines d’un ancien. » Encore une fois, penses-tu que ça s’applique à Ghost ? Car certains soutiendraient que tu utilises beaucoup d’éléments musicaux old school, ce qui peut paraître paradoxal. Donc sur les ruines de quel empire construis-tu le tien ?

J’aime dire que si je compose comme je compose et suis comme je suis, c’est parce que c’est le résultat de tout ce avec quoi j’ai grandi. Je veux dire que je n’ai pas qu’une influence. Je ne peux pas dire que je suis influencé par un seul style de musique. Je suis influencé par la totalité de tout ce que j’ai vécu, surtout quand j’étais gamin. En tant qu’enfant et adolescent, ma concoction de pop culture était un mélange de musiques des années 60, 70 et 80, un peu des années 90. Je pense que ça résonne dans tout ce que je fais. Donc, en gros, je construis mon empire sur… Je ne vois même pas ça comme étant des ruines, parce que les années 60, 70, 80 et début 90 sont toujours très clairement vivantes dans mon esprit, tout comme l’empire de Star Wars est vivant dans notre esprit à tous, même s’il n’existe pas [rires]. C’est étrange, n’est-ce pas ? Mais si c’était quoi que ce soit, ce serait ça. Mon intérêt pour l’histoire vient également de cette époque, à constamment regarder la télé et des films, et à aspirer tout ça quand j’étais gamin. J’essaye juste d’exploiter tout ce que je connais et que j’aime. Je suppose que je suis en train d’essayer de reconstruire un moment dans l’histoire, quand j’avais peut-être douze ans, qui était moins problématique, juste avant que je commence à voir que les choses tournent en boucle. C’est ce que j’essaye de créer, pas seulement dans la musique de Ghost, mais dans ma vie également.

« L’horreur en littérature ou au cinéma est faite pour nous faire peur, mais je pense que c’est aussi là pour purifier et thérapeutiquement gérer notre peur de l’inconnu et de l’obscurité, et pour faire face à certaines choses. »

Cardinal Copia a été promu pour devenir Papa Emeritus IV sur Impera. C’est la première fois qu’on a, en gros, le même gars sur deux albums consécutifs. Dirais-tu que Prequelle et Impera fonctionnent en tandem, comme les phases une et deux d’un même cycle ?

Si on veut. Ça s’est avéré ainsi, oui. Je pense que tous les albums sont contigus, ils font partie d’un même ensemble, mais oui, ces deux-là sont devenus plus proches en tandem que les autres. Mais ça n’a jamais été prévu comme ça. Ce n’était pas le plan dès le départ, ça s’est fait naturellement.

Sur l’artwork, la représentation du pape squelettique est une référence directe à Aleister Crowley. Quel lien fais-tu entre ce concept de grandeur et décadence des empires et sa philosophie occulte ?

Presque aucun, en fait. C’est évidemment l’un des occultistes historiques les plus connus des temps modernes. En ce sens, il est emblématique. Mais pour moi, à titre personnel, il a très peu à voir avec l’écriture de l’album. C’était juste que sur la pochette, nous voulions dépeindre dehors cette société industrielle et plutôt pauvre, mais à l’intérieur de cet énorme édifice, le dictateur a aspiré toute la richesse pour ériger une statue d’or de lui-même, et ça semblait approprié de le représenter dans une pose occulte classique d’Aleister Crowley. C’est plus pour des raisons comiques qu’autre chose, simplement parce que ça renvoie à une photo vraiment emblématique de quelque chose qu’on pourrait associer à nos thèmes.

L’ère victorienne – dans laquelle le décor d’Impera est en grande partie planté – a toujours été une grande époque pour ceux qui aiment l’obscurité et l’horreur gothique, elle a beaucoup été utilisée dans l’art pour ça. En l’occurrence, « Hunter’s Moon » est une ode aux œuvres horrifiques classiques et la chanson « Respite On The Spitalfields » parle de Jack l’Éventreur. Penses-tu qu’on peut retirer ou apprendre quelque chose des histoires d’horreur ?

Bien sûr ! C’est comme avec les albums de metal ou la musique en général, il y a une tonne de trucs nuls qui ont été faits au fil des années. C’est pareil pour les films d’horreur. Il existe plein de films d’horreur sans aucun intérêt et qu’il est inutile de regarder, mais je pense que le genre en soi – l’horreur en littérature ou au cinéma – est fait pour purifier de façon thérapeutique. Enfin, c’est là pour nous faire peur, mais je pense que c’est aussi là pour purifier et thérapeutiquement gérer notre peur de l’inconnu et de l’obscurité, et pour faire face à certaines choses. Je me souviens du gars [Nick Hornby] qui a écrit Haute Fidélité, dans lequel il posait la question, du genre : « Suis-je malheureux parce que j’écoute de la pop ou est-ce que j’écoute de la pop parce que je suis malheureux ? » Je pense que beaucoup de musiques ont cette fonction thérapeutique. Si on écoute de la musique qui exorcise certains sentiments et certaines émotions qu’on a besoin de calibrer dans notre système… Et il y a des sentiments qu’on veut constamment calibrer ou plus que d’autres.

C’est pourquoi le death metal est un type de musique qui convient très bien, car ça sert d’outil thérapeutique. Quand on est jeune, qu’on a quinze ans par exemple, c’est très pertinent d’écouter Possessed ou Morbid Angel, parce que la musique affiche la même angoisse et la même agressivité que ressent une personne de cet âge-là, qui essaye de se faire à la frustration sexuelle ou je ne sais quoi. Aujourd’hui, j’écoute encore beaucoup de death metal, mais je ne suis pas aussi en colère que je l’étais à quinze ans, donc ça ne me touche plus vraiment de la même manière, car j’ai calibré tout ça dans mon système. De la même façon que, quand j’avais dix-huit ou vingt ans, et que j’écoutais beaucoup The Smiths, ça purgeait de mon corps une sorte d’angoisse romantique, or je ne ressens plus ça. Ça ne veut pas dire que je n’aime plus The Smiths, ça veut juste dire que je ne ressens pas la même chose. En conséquence, écouter de la musique et regarder des films, je pense, a une fonction thérapeutique en nous exposant à des sentiments. Il y en a certains qui sont très agréables à retrouver et d’autres non.

Interview réalisée par téléphone le 21 mars 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jimmy Hubbard (1 & 2) & Mikael Eriksson (3, 5 & 6).

Site officiel de Ghost : ghost-official.com

Acheter l’album Impera.

NB : Nous vous rappelons que L’Intégrale Ghost By Radio Metal, un livre de 144 pages que nous avons consacré à Ghost, est disponible dans la boutique en ligne de Radio Metal.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Tool + Brass Against @ Paris
    Slider
  • 1/3