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Interview   

Gojira : au cœur de la chambre magmatique


Gojira 2016

« Notre démarche a toujours été la même, c’est recycler nos émotions. » Et des émotions, les frères Duplantier, les deux têtes pensantes de Gojira, n’en ont pas manqué au cours de ces quatre années qui séparent Magma, le nouvel album des Landais d’origine, de L’Enfant Sauvage. Entre le bonheur que procure la paternité, ainsi que les nouveaux questionnements qui l’accompagne, et la tristesse de voir un des êtres qui leur était le plus cher, leur mère, succomber à la maladie, on ne pouvait que s’attendre à un album fort, viscéral, volcanique même.

Mais indépendamment de ces expériences de vie qui marquent l’artiste et donc sa musique, on comprend vite en discutant avec les deux frères que Gojira a abordé la création de Magma avec la volonté de se dépasser et dépasser son art : un studio construit à New York pour l’occasion, une quantité de musiques composée pour finalement en « presser le jus » et en extraire « un condensé », plus d’un mois pour confectionner les voix, des remises en question, une auto-production, etc. Magma, c’est à la fois un Gojira plus adulte encore mais aussi un Gojira sans filtre, au plus proche de l’auditeur, qui retrouve l’esprit artisanal des débuts, l’expérience et les envies nouvelles en plus.

Inutile d’en dire davantage, tout est raconté dans ce qui suit mieux que nous ne pourrions le faire dans cette introduction. Nous avons pu échanger à plusieurs reprises au cours des dernières semaines avec les frères Duplantier, toujours aussi humbles et intègres malgré le succès qui leur a explosé à la figure. Le résultat est un entretien riche et des plus généreux. Il n’y a plus qu’à suivre le guide pour plonger en profondeur dans le magma bouillant et arpenter les terres fertiles qu’il laisse derrière lui.

Gojira 2016

« Notre démarche a toujours été la même, c’est de recycler nos émotions. »

Radio Metal : Vous avez un nouveau studio, le Silver Cord Studio à New York, qui a été construit « autour » du nouvel album Magma. Concrètement qu’est-ce que cela signifie et implique ?

Mario Duplantier (batterie) : Quand nous avions réfléchi au nouvel album et comment nous voulions le faire – parce qu’à chaque fois que nous abordons un nouvel album nous nous demandons avec qui nous voulons bosser, est-ce que nous voulons faire intervenir peut-être quelqu’un pour enregistrer ou alors un producteur ou un mixeur, nous avons toujours beaucoup de discussions autour du désir -, ce qui s’est passé c’est que nous nous sommes plutôt dit que nous voulions tout faire nous-mêmes [petits rires] ! Nous nous sommes dit pourquoi ne pas juste se mettre dans une pièce dans laquelle nous pourrions expérimenter, composer, voire même enregistrer des démos qui pourraient peut-être au final figurer sur l’album, garder peut-être un petit peu plus de charme que sur les deux derniers albums où nous avions fait appel à des producteurs, qui étaient des supers producteurs d’ailleurs, Logan Mader et Josh Wilbur. Mais ce coup-ci, j’ai l’impression que nous nous sommes dit qu’il ne faudrait pas de tierce personne entre nous et la musique, qu’il ne faudrait pas d’autres intervenants que nous car c’est là que nous arrivons à garder un certain charme. Donc quand nous disons nous avons construit le studio autour de l’album, c’est cette réflexion et cette décision de se construire une pièce dans laquelle nous savions que nous allions mettre des micros et peut-être enregistrer l’album partiellement ou dans sa totalité. C’était vraiment ça à la base. Et finalement comme mon frère est un perfectionniste un peu névrosé [rires] – tu mettras bien que je rigole, hein ! – nous nous sommes retrouvé à construire un vrai studio avec la vitre, le travail de l’acoustique, les panneaux en plafond, le plancher flottant… Et donc là ça a été un travail de… [Grand soupir] Un travail assez fatiguant de trois quatre mois de construction.

Joe Duplantier (chant & guitare) : En fait, nous avons toujours eu notre studio en France dans la maison de notre père dans les landes du Pays-Basque, c’était la maison familiale. Nous avons enregistré à peu près tous les morceaux de Gojira là-bas, à part L’Enfant Sauvage qui a été enregistré à New York. Moi maintenant j’habite ici depuis cinq-six ans et je commençais à souffrir d’un manque de local parce que la vie est assez chère, l’espace est assez réduit et il nous fallait un lieu pour bosser. L’idée de base était de louer un local, de mettre des tapis et des rideaux, de répéter là, de faire toutes nos pré-prods et ensuite d’aller dans un autre studio ou alors, si la salle sonnait bien, d’enregistrer. Je n’étais pas trop sûr de comment je voulais le faire mais je savais que je voulais créer une certaine atmosphère autour des prises parce que nous sommes quand même un groupe qui sait exactement ce qu’il veut, nous sommes assez sensibles aussi aux atmosphères, à la lumière, aux vibrations. Nous voulions créer une espèce de truc autour de nous, qui soit un cocon, pour donner naissance à des morceaux qui soient vraiment « nous ». Petit à petit, de fil en aiguille, des gens m’ont proposé de me prêter du matériel. J’ai eu notamment le soutien de ce mec qui s’appelle Jamie et qui déménage maintenant d’ailleurs à New York pour m’aider avec le studio puisqu’il va en être le manager. Donc lui m’a prêté du matériel, d’autres gens aussi et j’avais accès aussi à une partie du backline de Gojira – nous avons du câblage, des micros, nous avons quand même du matos dans un entrepôt dans le New Jersey. Du coup, cela m’a permis, au lieu d’investir dans de la location de matos, d’investir dans les murs. Après, je les ai montés moi-même. Quand tu achètes du bois, un peu de laine de verre, un peu de ceci, un peu de cela, ce n’est pas hyper cher non plus. Du coup, en faisant le boulot moi-même et en embauchant de l’aide de temps en temps, j’ai réduit le coût de construction par dix. Cela m’a permis d’aller plus loin, je me suis vachement renseigné sur les techniques d’acoustique, d’isolation, etc. C’est quelque chose que j’avais déjà fait de toute façon en France et avec lequel je suis familier. J’étais aussi entouré de personnes qui s’y connaissent sur la question. Donc le studio est tout dans les règles de l’art, il y a un plancher flottant, des murs flottants, un espace entre la control room et la live room, etc. Au final, c’est un vrai studio donc c’est excellent, c’est un super outil pour nous et pour l’avenir aussi.

Construire un studio, mettre les mains dans le cambouis, ce n’est pas tout à fait la même chose que faire de la musique, composer… Ça doit changer…

Comme je te l’ai dit, j’ai toujours fait ça. Nous avons fait notre propre studio en France, cela nous a pris à peu près cinq ans car nous avons retapé une grange. Nous avons toujours été assez bricoleurs. Après avoir construit notre studio en 2002, nous y avons enregistré The Link, notre deuxième album. A l’époque nous ne faisions pas beaucoup d’interviews, nous n’en parlions pas, tout le monde s’en foutait de toute façon [rires]. Mais nous étions déjà un peu dans cette dynamique-là ! Ensuite nous avons construit un local de répétition dans la forêt, là où nous avons toujours répété et qui est encore aujourd’hui notre quartier général en France. Bon, du coup, il y a des serpents des fois dedans, ou des rats [rires] ! Mais ça a toujours été notre truc de construire. Disons que nous avons pris un petit break avec le monde du bâtiment pendant quelques années [rires]. Mais là ce n’était pas non plus un gros choc de mettre les mains dans le cambouis.

C’était donc important pour vous de retrouver ce côté artisanal que vous avez toujours un peu eu, surtout au début du groupe ?

Mario : Oui. Oui, parce que, tu sais, nous avons toujours expérimenté, cherché à faire des albums mieux produits, plus puissants, nous étions toujours en quête du gros son. Nous sommes allés voir Logan Mader parce que nous nous sommes dit que nous aurions un son mieux taillé, plus produit, plus puissant, sans défaut, et c’est quelque chose que nous respectons, l’intention d’aller vers la perfection. Avec Josh Wilbur c’était dans la continuité, nous ne nous sentions pas de faire un album par nous-mêmes et puis nous sommes tombés sur lui complètement par hasard. Nous ne le connaissions pas au début, nous ne savions même pas pour qui il avait travaillé. La première fois que nous l’avons contacté il était en train de travailler avec Lamb Of God. Donc voilà, pour Magma nous nous sommes dit qu’il était peut-être temps de revenir à quelque chose qui soit entièrement nous, quitte à avoir un son moins nucléaire, moins américain, moins gros. Quand je dis américain, ce n’est pas forcément que nous cherchions un son américain mais juste un son puissant et notre école vient plus du death metal floridien et des groupes américains comme Pantera. Nous aimons cette dynamique dans le son plus que les sons scandinaves, donc nous avons été attirés par les États-Unis. Mais au final, là, nous nous sommes dit revenons à quelque chose qui soit nous de A à Z, prenons le temps, sans pression, sans producteur, sans que quelqu’un nous donne des conseils, parce que des fois c’est plus des bâtons dans les roues qu’autre chose et que nous savons ce que nous voulons. Voilà, c’était ça l’intention pour cet album.

Parce que ça a été un peu des bâtons les roues de travailler avec Josh Wilbur ?

Ça n’a pas été des bâtons dans les roues mais il disait ce qu’il pensait et je n’étais pas toujours d’accord avec lui. La collaboration a été très positive, c’était vraiment enrichissant de travailler avec lui, mais ce n’est pas facile d’avoir quelqu’un qui donne son avis quand tu as une conviction. Comme nous sommes aussi des gens respectueux, nous avons toujours tenu compte de ce qu’il nous disait. Il faut trouver un bon équilibre. Quand tu bosses avec quelqu’un tu es obligé de le considérer aussi, c’est la façon de faire sinon tu bosses tout seul. Bon, c’est ce que nous avons fait avec cet album ! [Rires]

Gojira 2016

« J’étais dans la mort, la perte, l’acceptation, le lâcher-prise, et puis la naissance, la vie, l’amour. C’est vrai que ça fait une espèce de magma à l’intérieur du bide. Le titre de l’album vient de ça, de ce magma d’émotions, un peu brûlant et bouillonnant. »

Depuis L’Enfant Sauvage vous êtes tous les deux devenus papas, et puis en pleine conception de Magma vous avez perdu votre mère. J’imagine que cela a dû être une sacrée décharge d’émotions contradictoires. Est-ce que vous vous êtes sentis tiraillés émotionnellement pendant la conception de cet album ?

Joe : Oui, évidemment. Après, « tiraillés » je ne sais pas, mais remués, oui. Plus que des choses qui tirent, ce sont des choses qui poussent à l’intérieur, c’est un peu comme une machine à laver, ça va un peu dans tous les sens. Mais oui, comme n’importe qui qui perd sa mère on était bouleversé.

Mario : Nous avons été face aux aléas de la vie, comme tout le monde. C’est vrai que nous avons perdu notre mère, comme beaucoup de gens qui perdent des membres de leur famille. J’ai beaucoup d’amis qui ont perdu un parent, un frère, une sœur, c’est quelque chose qui arrive, ce sont les aléas de la vie. C’est juste que notre façon de faire, c’est que nous recyclons de manière générale tout ce qui nous arrive et nous ne pouvons pas faire autrement parce que nous avons choisi une voie artistique. Notre démarche a toujours été la même, c’est de recycler nos émotions. Donc bien sûr que cet album est plein de notre mère, du fait qu’elle soit partie, et plein de nos expériences de jeunes parents, comme tous les jeunes parents, mais vu que nous avons choisi une voie artistique, c’est par là que ça passe. Magma, c’est un peu tout ça. Mais oui, tu as raison, ce sont des émotions fortes et perdre une mère que tu aimes autant, parce que j’aimais beaucoup, beaucoup ma mère et c’était aussi mon meilleur ami, c’est forcé qu’il se passe ensuite des choses dans le processus de composition. Ca oriente, ça influence, et oui, Magma c’est tout ça. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le magma est évoqué, cette matière qui fusionne, qui est un peu le soleil, un peu la mer, une matière qui représente un peu l’absolu. C’est aussi une réflexion autour de la vie, comme d’habitude, mais sous d’autres formes.

Joe : Pour ma part, c’est toujours difficile de répondre… [Rires] Là comme nous sommes en pleine promo, nous faisons tellement d’interviews, nous parlons tout le temps de ça, si tu veux ce n’est pas forcément ma vocation première d’aller parler de ça tout le temps. C’est toujours un peu difficile d’en parler. J’ai envie de dire, c’est la vie, nous perdons tous des proches. Il y a plein de gens qui vont lire ces interviews et qui comprendront, tous ceux qui ont perdu leur maman ou leur papa, leur frère ou leur sœur. Ce sont toujours des moments d’une intensité extrême. C’est même assez difficile d’en parler, c’est assez récent quand même, je ne peux pas juste en parler comme si c’était juste une tierce personne, ce sont des choses qui me touchent directement. L’album est plein de ça, oui, l’album est plein de cette dualité entre la mort et la naissance. Ça fait un moment que je suis dans ces thèmes, que j’écris sur la fin d’un cycle et le début d’un autre cycle, la mort, la vie après la mort, la naissance… Je suis un peu obsédé par ces thèmes-là et on va dire que là j’y étais plongé. J’y étais. J’étais dans la mort, la perte, l’acceptation, le lâcher-prise, et puis la naissance, la vie, l’amour. C’est vrai que ça fait une espèce de magma à l’intérieur du bide. Le titre de l’album vient de ça, de ce magma d’émotions, un peu brûlant et bouillonnant. Mais c’est la vie au final, la mort et la vie se rejoignent.

Dans le mot « magma », qui est le cœur de la terre, il y a aussi le mot « mama »…

Mario : Oui, c’est marrant que tu l’évoques car évidemment, il y a le mot « mama » et nous le savions.

Joe : C’est une sorte de clin d’œil à notre maman mais disons que le mot « magma » est venu avant. C’est quelque chose que nous avons constaté : « Tiens, ça fait ‘mama’! Nous étions contents de ce message subliminal.

Mario : Après, nous n’avons pas trop voulu mettre l’accent dessus car nous ne voulons pas que ça sonne niais ! [Rires] Mais oui, tu as raison, c’est une belle interprétation, c’est le cœur de la terre, c’est le soleil, etc. Nous avons aussi été mis face à des réflexions, face à la douleur, à la perte, à la peur et la propre peur de notre mort, à l’existence. Ça a été une période très riche aussi et je tiens à dire que ce n’était pas que du deuil. Il y a deux dimensions : la joie de composer, de se retrouver ensemble avec le groupe, des fois tout seul avec mon frère à s’épanouir en tant que musiciens, mettre toute l’expérience de ces années passées dans la musique, dans l’art de composer, les transitions, les riffs, c’est un peu tout ça, mais c’est vrai que la toile de fond était cette réflexion autour de la perte.

D’ailleurs vous disiez à un moment donné que ce triste événement était quelque part enrichissant, dans le sens où vous avez beaucoup appris sur la mort. Est-ce pour vous important d’arriver à tirer des choses positives d’expériences négatives ?

Je ne sais pas comment les autres personnes qui savent qu’elles sont condamnées et qui vont partir réagissent, mais dans le cas de ma mère elle nous a donné une leçon avant de partir. Elle était prête à partir, sereine, elle nous a donné beaucoup de confiance. Donc ça a été quelque chose qui m’a beaucoup marqué, que j’ai trouvé très beau, très positif, très fort et que je n’oublierai jamais. Le regard qu’elle avait, même les quelques jours avant de partir, c’est bizarre parce qu’elle nous a dit de nous détendre. L’acceptation, quoi. C’était vraiment quelqu’un d’exceptionnel. Quand j’en parle je réalise combien elle était exceptionnelle [rires] ! Finalement quand les gens partent, c’est plutôt la manière dont ils partent que l’on retient. Si quelqu’un est très angoissé, qu’il part dans ses peurs… Alors que là, elle est partie sereine et elle nous a donné une sacrée claque, une sacrée leçon. C’est ça que je retiens.

A quel point l’album était composé quand cela s’est passé ?

Le truc c’est qu’elle était malade, donc sa maladie a duré un certain temps. Donc nous avons composé surtout dans une période où notre mère était malade. Mais je ne pensais pas que ça allait aussi vite. C’est plutôt au moment d’enregistrer les batteries que tout s’est accéléré, là c’était très grave. Donc j’ai dû un peu avorter mes prises batterie. Les voix ont été faites après le départ de ma mère, c’est là que mon frère a fini ses paroles et a enregistré ses voix. Ça s’est fait en deux temps. C’est un peu de toute cette période mélangée. Mais comme je te dis, quand nous composions, nous n’y pensions pas forcément, nous étions juste dans le présent et dans la création, tout simplement.

Donc l’impact s’est surtout ressenti dans les paroles de la deuxième partie de ce qu’a écrit Joe ?

Oui, parce que c’était une sacrée onde de choc, ça venait de se passer, Joe écrit de la poésie en général et il ne peut pas faire autrement que de s’inspirer de ce qu’il vit. C’est ce que j’aime bien avec ses textes, c’est assez authentique, il n’a pas essayé de s’auto-plagier, s’auto-caricaturer, s’il a parlé une fois des baleines c’est fini quoi, il suit son instinct. C’est ce que j’apprécie dans sa démarche d’écriture, c’est toujours très direct, très spontané et sans prétention. Oui, forcément la poésie qui en est sortie était teintée de cet événement.

Gojira - Magma

« On peut voir une dimension sacrée dans chaque chose de la vie et de la journée. Je pense que ce qui donne la dimension spirituelle aux choses, c’est la présence qu’on leur accorde et dans cet album, chaque note est pleine de présence et d’intention. »

D’ailleurs, Joe, une fois tu nous faisais remarquer que par le passé tu avais « tendance à écrire sur la vie et sur la mort dans la globalité des choses. » Du coup, ces réflexions sur la vie et la mort, on les retrouve dans Magma, mais est-ce que tu dirais que ce que tu as vécu t’as fait changer de point du vue ? Un point du vue plus humain, individuel, et moins spatial que la façon dont tu abordais le sujet auparavant ?

Joe : Si tu veux, je grandis, je vieillis même et puis je suis devenu papa. Donc oui, mon discours change, enfin ce n’est pas un discours mais mon approche des paroles, et puis de la vie en générale, change, s’adoucit d’une certaine façon, se renforce d’une autre façon. Je me sens plus humble aussi, d’une certaine façon. Mais ça, je dirais que ça a commencé il y a cinq-six ans quand j’écrivais les paroles de l’Enfant Sauvage, c’était moins des aventures à travers l’espace et le temps, plus des émotions et des choses plus à l’échelle humaine. Sur cet album il n’y a pas vraiment de thème, c’est plutôt « voilà qui nous sommes, ce qui nous préoccupe, ce qui nous habite », ce n’est pas forcément des grandes idées sur ceci ou sur cela. C’est plus humain, c’est plus direct et encore une fois je pense que le titre de l’album révèle bien ça, Magma. C’est juste du magma, de la musique qui bouillonne avec des émotions dedans.

Est-ce que tu le qualifierais d’ « album spirituel » ?

[Il réfléchit] Pour moi, tout est spirituel… Enfin, je ne sais pas comment dire. J’ai du mal à séparer les choses comme ça. Boire un café le matin peut être un acte spirituel, à partir du moment où tu y accordes de l’importance, à partir du moment où tu es vraiment présent dans ce que tu fais. Tout comme, faire caca ! [Rires] Ça peut être un acte spirituel parce que ça peut être vu juste comme « bon bah, c’est le corps qui chie » mais ça peut être aussi une offrande à la Terre, le fruit d’un travail mystérieux et complètement divin du corps. Tu vois ce que je veux dire ? On peut voir une dimension sacrée dans chaque chose de la vie et de la journée. Je pense que ce qui donne la dimension spirituelle aux choses, c’est la présence qu’on leur accorde et dans cet album, chaque note est pleine de présence et d’intention. Donc oui, je dirais que c’est un album spirituel.

Ayant vécu ensemble ce décès mais aussi la paternité à peu près en même temps, est-ce que vous vous êtes nourris des émotions de l’un et de l’autre ? Est-ce que ça aide à extérioriser ses sentiments lorsque l’on travaille entre frères ?

Mario : Oui, surtout que lui et moi nous sommes à peu près sur la même longueur d’onde. Quand nous partageons nos sentiments, quand nous communiquons, c’est toujours fluide et riche. Bien sûr que cela m’a aidé. Lui a été parent avant moi, donc ça a été aussi un exemple. Et puis les deux, quand nous nous sommes mis à composer, je pense qu’intérieurement nous avions les mêmes désirs. Je ne sais pas, mettre un peu moins ce côté dark et d’amener peut-être d’autres éléments. Il faut savoir que quand tu fais un album, tu composes un album qui va te suivre toute ta vie et, dans notre cas, qui va nous suivre les deux ou trois prochaines années sur la route. C’était important de travailler sur l’humeur et je pense que le fait d’avoir été parents, puisqu’on parle de ça, tu travailles sur l’humeur aussi parce que quand tu as un enfant tu ne veux pas lui donner que de la mélancolie et du dark, choses qui moi ne me font pas peur et dans lesquelles j’aime me complaire, avec des mélodies sombres, mais tu veux aussi donner de la joie, de l’amusement, il faut aussi faire le con, faire rire ton enfant. Donc il y a une sorte d’équilibre. Être parent te pousse à t’équilibrer un petit peu plus. Je trouve que cet album c’est un peu ça. Symboliquement, c’est un album qui pour moi sonne plus équilibré au niveau même de l’humeur, du ton. C’est moins sombre, il y a des riffs avec des gammes même un peu majeures, avec une humeur plus ludique ou positive. J’aime cet album pour ça, je le trouve plus adulte.

Concernant le clip du morceau « Stranded », comment doit-il être interprété ? Certains, notamment, ont fait le rapprochement entre la femme qui y est présente et votre mère…

Joe : Ah ouais ! [Il hésite] Non, en fait… Bon, je pense que les gens qui ont vu ça, effectivement, oui, pourquoi pas parce que la personne disparaît à la fin mais ce n’était pas l’idée de base. Je ne sais pas comment cela doit être interprété. Nous avons a bossé avec un mec, Vincent Caldoni, qui est vachement original et pas du tout metal. Il fait juste des films à Portland et il a fait une vidéo pour une chanteuse folk, Alela Diane, ça s’appelle « The Rifle » et le clip est vachement bien, cela fait à peu près dix ans que je le connais et que j’en suis amoureux, c’est ça qui nous a donné envie de travailler avec ce réalisateur. C’est filmé en super 8, ce sont des vieilles images qui se passent dans la forêt, il y a un feu, c’est un truc à la fois hyper vieux, romantique et authentique. C’est ce que nous voulions pour cette vidéo, je voulais vraiment bosser avec lui. En fait le scénario a évolué d’une façon un peu inattendue. A la base je voulais qu’il y ait un rapport avec les Indiens, j’avais une espèce d’idée et puis il a contrecarré ça, il m’a dit : « Ecoute, c’est bien mais non, ça va pas le faire. Si vous êtes habillés en Indiens, ça peut être mal perçu aux États-Unis et puis même, en général, par des gens qui s’intéressent à l’histoire des Amérindiens. » Donc l’histoire a évolué vers quelque chose d’un peu mystérieux.

Le thème du morceau c’est l’exclusion, le fait de se sentir exclu. Il y a le truc de la porte, dans le refrain c’est : « Ne me referme pas la porte au nez. » Le morceau est sur les relations humaines et parfois l’incapacité de communiquer des émotions et des choses simples, dans un couple, en amitié, dans un groupe. Il y a la sensation d’être reclus, éjecté. Il y a cette relation avec la porte. Les paroles je les ai écrites à un moment où je pense que je me sentais comme ça, c’était en hiver, il faisait froid et j’étais froid à l’intérieur. Le clip tourne un peu autour de ça, autour de la porte, et cette femme qui danse symbolise ça, l’exclusion, le virus de l’isolement. Après, c’est un clip artistique, c’est le groupe en train de jouer, c’est assez simple au final. Et il y a d’autres choses qui ont été apportées par le directeur de la vidéo. Et nous avons un clip qui va sortir bientôt sur le morceau Silvera, complètement différent, c’est d’une autre tonalité, plus haut en couleur, pêchu, qui est vachement bien aussi.

Après, les vidéos ne représentent pas forcément le contenu artistique de l’album. La vidéo, maintenant, c’est une porte ouverte sur l’univers du groupe et pour avoir une présence sur Internet, tu es obligé d’avoir des vidéos. Donc à un moment il faut qu’on s’y colle. Souvent nous aimerions bien pousser un peu plus, faire d’autres choses parce que nous avons d’autres envies. D’ailleurs, nous prévoyons de faire d’autres vidéos pour deux autres clips et du coup, nous allons prendre un petit peu plus le temps pour raconter quelque chose d’un peu plus fort, d’un peu plus personnel. Pour la première vidéo, nous avions envie de quelque chose de brut où on voit le groupe jouer. C’est quelque chose que nous n’avions jamais trop fait avant, nous faisons souvent des films où nous ne sommes pas dedans, où il y a une espèce d’histoire en dessin animé, des clips à base de photos… Nous avons beaucoup expérimenté mais celui-là a un côté un peu plus brut où tu peux nous voir. Je pense que ça fait du bien au groupe d’ouvrir une fenêtre sur lui-même, de dire : « Voilà, c’est nous. »

Gojira 2016

« Être parent te pousse à t’équilibrer un petit peu plus. Je trouve que cet album c’est un peu ça. […] C’est moins sombre, il y a des riffs avec des gammes même un peu majeures, avec une humeur plus ludique ou positive. »

Cet album a eu un processus de composition relativement long puisque les premières idées ont visiblement germées en 2013, durant la tournée avec Slayer. Est-ce que cela vous a permis de peaufiner un maximum ?

Mario : Ah oui, complètement. C’est un luxe que nous nous sommes pris, de prendre ce temps-là, car dès qu’on n’est pas sûr la route, on ne génère pas d’argent et si on veut vivre de la musique, il faut qu’on génère de l’argent, du coup il faut tourner. Nous nous sommes pris le luxe de faire une pause, quitte à être des fois dans des situations un peu plus difficiles, parce que justement nous avions besoin de cette digestion. Et je dirais que la matière première de cet album était immense. Nous avons accumulé énormément de matière, comme jamais. Il y a presque dix à quatorze entités de morceaux qui ont fini à côté, qui ne sont pas dans l’album. Nous n’avions jamais fait ça avant. C’est un condensé, c’est comme si on avait eu une tonne de fruits et qu’on en avait pressé le jus pour faire un petit shot de fruits. Alors qu’avant ce n’était pas du tout le cas, nous avions tous nos ingrédients et nous en faisions un album, point à la ligne. Là, dès qu’une idée n’était selon nous pas assez forte ou que l’humeur ne nous plaisait pas, nous la mettions de côté. Ce que j’aime avec cet album, le sentiment que j’ai, c’est que dans chaque riff, il n’y a rien d’inutile pour moi. Peut-être qu’il y a des gens qui vont se faire chier en l’écoutant… [Rires] Mais pour moi chaque riff est essentiel et a été réfléchi, travaillé, muri, recyclé, retravaillé. C’est marrant parce que ça a été une étape assez inédite. Nous avons pris cet album un peu plus sérieusement aussi. Nous nous sommes dit que peut-être qu’à nos âges, à ce moment de notre carrière, de nos vies, est-ce qu’il ne faudrait pas y mettre plus de concentration et de travail ? Arriver à vraiment à un résultat qui nous corresponde et plaise. Nous avons redoublé de travail, je trouve, pour cet album, par rapport à L’Enfant Sauvage, par exemple.

Votre maison de disques n’a pas été impatiente au bout d’un moment ?

Si, mais ce qui est assez cool avec Roadrunner, malgré ce que l’on pourrait penser parce que c’est une grosse maison de disques – nous avions tous des préjugés, moi y compris avant de signer avec eux -, c’est qu’ils nous font énormément confiance, ils sont très cools, ils essaient de ne pas se mettre sur notre chemin. Je pense que nous sommes un groupe qui sait ce qu’il veut, nous savons le son que nous voulons, c’est moi qui fait les teasers, nous sommes même un groupe chiant à travailler. Nous avons un mot sur tout, le moindre visuel, le moindre réalisateur, le moindre teaser, c’est nous qui actuellement prenons la tête à notre label plutôt que l’inverse [petits rires]. Nous avons la chance d’être entourés par des gens qui nous font confiance et ça c’est super.

Vous avez revendiqué une volonté de simplifier, d’aller droit au but et de faire des chansons plus courtes, ce qui était déjà le cas avec L’Enfant Sauvage. On remarque aussi que Magma confirme le développement de la part mélodique et accrocheuse du groupe, ce que l’on retrouve y compris dans les parties de batterie. Le morceau « Stranded » en est un bon exemple…

Oui. Ça tient du fait d’être adulte, comme je te disais. Tu sais, quand tu es adolescent ou jeune adulte, tu te prends vachement la tête. Moi avant, quand je parlais, je disais « pardon » tout le temps, toutes les deux secondes, ou j’allais trop loin dans mes explications. Au fur et à mesure, avec l’expérience de la vie, j’ai commencé à épurer et à arrêter de dire pardon tout le temps. Tu vois ce que je veux dire ? A synthétiser un petit peu plus mes paroles, à gagner en confiance. Dans mon jeu de batterie, figure toi que c’est un petit peu pareil, l’art d’épurer, c’est quelque chose… [Il souffle] Ce n’est pas facile ! Je pense qu’il faut beaucoup d’expérience pour arriver à épurer et déjà, il faut mettre un petit peu son égo de côté parce que tous les batteurs ont un égo surdimensionné, on veut démontrer de la technique. J’ai fait le choix de mettre un petit peu de technique à la fin avec les breaks qui s’enchaînent mais surtout de servir le riff, la musique, le tempo du morceau. Je suis étonné parce que je trouve qu’il faut beaucoup d’expérience pour arriver à ça. Ce n’est pas si facile. Donc « Stranded » c’est aussi un effort, une volonté d’épurer, de jouer plus simple, c’était vraiment mon désir. Après, je n’ai pas pu m’empêcher… Par exemple, le morceau « Pray », ça n’a pas l’air si compliqué que ça mais, en fait, ça l’est assez. Le premier riff qui rentre, c’est des groupes de notes qui rentrent à droite et à gauche [il fredonne la partie de batterie] et en fait je joue tout en droite-gauche, droite-gauche, droite-gauche mais quand tu fais [il fredonne à nouveau], toujours droite-gauche, tu remarqueras qu’il faut commencer à droite le premier triplet et à gauche le deuxième. Donc c’est une alternance de patterns. J’ai dissimulé ma technique dans ce genre de trucs. Ou alors le morceau « The Cell », le début qui est très technique à la batterie. C’est pareil, j’ai compressé et synthétisé ma technique dans quelques endroits majeurs selon moi, mais je ne l’ai pas mise tout au long. Mais j’ai quand même encore ce truc-là en moi.

Donc le challenge était de rendre cette technique plus subtile, finalement.

Plus subtil oui. Oui, c’était mon but. J’espère que j’y suis arrivé [rires].

On voit le metal extrême reculer dans votre musique, est-ce que ce genre fait toujours partie de vos influences et est-ce que l’on peut s’attendre à le voir disparaître progressivement de votre son ?

Je ne sais pas te dire. Pour l’instant, le metal extrême c’est la base. Lorsque nous avons commencé, nous étions un groupe de death metal pur et dur, fasciné par la scène floridienne. Mais avant ça, nous étions quand même de gros fans de Metallica et Sepultura et moi c’est ça ma plus grande influence. Un album comme Chaos A.D. reste mon influence majeure, un des albums qui pour moi est l’un des plus plaisants du metal de manière générale. Donc je dirais que le Chaos A.D. qui est en nous a refait un petit peu plus surface. Mais tout comme nous pouvons être fan de Tool. Nous aimons la musique, nous aimons les Beatles… Nous avions besoin d’être un petit peu plus en phase, parce que le metal extrême exprime aussi beaucoup les démons, cette rapidité dans les rythmes, toutes ces gammes mineures… Et comme je te dis, le fait d’avoir été parent te force à équilibrer les choses. Ce côté mineur, rapide et tout a un peu pris du recul, oui, pour amener quelque chose de différent et peut-être dissimuler nos influences, le rock des années 70 que nous aimons écouter, Mike Oldfield que nous adorons, etc. Nous avons besoin d’être plus en phase avec nos influences et ça a pris un petit peu plus le dessus sur cet album. Donc oui, le metal extrême recule. Après, un riff comme « Only Pain » ça vient pur et dur d’un mélange entre Sepultura et du death metal extrême, « The Cell » aussi, il y a encore de ça, nous sommes imprégné de ces trucs-là et c’est quelque chose de fondamental chez nous.

C’est peut-être qu’il y a des choses que vous voulez exprimer aujourd’hui et qui sont impossibles à exprimer avec du metal extrême ?

Exactement. Moi je suis le premier adorateur de Necrophagist, quand je mets l’album Epitaph dans ma bagnole, je jubile ! Mais le truc, c’est que j’ai d’autres choses à exprimer aussi, nous avons d’autres choses. Joe avait envie de chanter et c’était très important pour lui d’explorer cette dimension. Moi j’apprécie d’écouter cet album en me disant qu’il me correspond bien, c’est une balance de ce que j’aime aujourd’hui. Je trouve que c’est un album plus adulte.

Gojira 2016

« Quand je crie, je hurle vraiment, ce sont de vrais hurlements. Donc du coup, je ne peux pas trop maîtriser ce qu’il se passe. Ma marge de maîtrise est assez limitée parce que je suis tout le temps dans le rouge quand je hurle. »

L’album peut donner l’impression d’être scindé, notamment par rapport aux interludes « Yellow Stone » au milieu et « Liberation » à la fin. Pourquoi ce choix ?

Pour être honnête, nous avions une trentaine d’interludes que nous avions composés sur la route où nous avons fait un gros travail de composition et où nous nous sommes retrouvés à plus composer des interludes que des morceaux car, vu la configuration du bus, ce n’était pas évident. J’aurais aimé en mettre plein dans l’album parce c’est aussi un truc que nous aimons explorer, un truc sans voix, sans batterie, une approche plus minimaliste… Nous aimons ça parce que nous sommes musiciens avant tout. Sur cet album, je me suis dit… Quand je dis « je », en fait, c’est parce que j’ai vachement impulsé la dynamique de l’album… Mais nous avons décidé de garder l’album assez brut, c’est à dire avec les chansons qui s’enchaînent. Nous avons viré plein d’interludes au fur et à mesure parce que nous en avions mis après le deuxième morceau, après le troisième morceau… Au fur et à mesure, nous nous sommes dit que ça cassait le rythme, autant voir cet album comme un morceau entier. Il n’est pas très long mais prenons-le comme presque une plage. Et nous aimions bien l’idée que les morceaux s’enchaînent, sans bla-bla. Mais je me suis dit qu’avant le morceau « Magma », il faut une respiration. Je le sentais aussi pour amorcer une autre dimension parce que ce morceau a carrément une autre énergie que « Stranded ». Du coup, c’était la volonté de créer un tremplin pour un autre chapitre dans l’album. « Yellow Stone » c’est une ligne de basse, le genre de truc que Joe fait souvent sur sa guitare, avec un côté très médiéval, Cliff Burtonien, c’est des mélanges entre son amour pour la musique classique et son amour pour Cliff Burton [petits rires]. Donc il est venu avec cette ligne de basse et je me suis dit : « Putain, c’est mortel ! » J’ai juste fait du tambourin derrière, donc j’ai fait ça sur un tom au final sur l’album, mais mon but c’était juste de donner un peu de rythme sur cette basse et je trouvais que c’était génial dans l’album. Donc nous l’avons mis comme ça parce que nous aimions.

Après, pour « Liberation », nous avons beaucoup hésité. Nous nous sommes demandé si ça ne pouvait pas être un morceau caché. C’est un morceau minimaliste que nous avons tenu à mettre parce que c’était un jour important pour nous : nous avons appris que les choses tournaient très mal pour notre mère et que, probablement, c’était condamné pour elle. Nous étions à ce moment-là les deux censés composer, jouer quoi, batterie et guitare, et nous étions vraiment abasourdis par la nouvelle. Nous avions un nœud au ventre et nous nous sommes retrouvés comme deux cons dans une pièce, il avait une guitare sur les genoux et je me rappelle que dans le silence, à un moment, il a juste joué cette mélodie, moi j’ai pris une caisse claire qui était à droite, je l’ai mise sur mes genoux et j’ai tapé dessus. C’est un moment où nous avions le ventre hyper noué et jouer cette mélodie, ça nous a juste un petit peu calmé. Du coup nous avons mis un micro dans la pièce, nous avons enregistré la mélodie brute, sans mixer, un mp3 tout pourri et nous nous sommes dit que ça avait son sens aussi, ça a son intérêt dans l’album et à la fin pour adoucir la frénésie d’idées, parce qu’il y a beaucoup d’éléments dans cet album, même s’il est plus court. Nous nous sommes dit qu’à la fin ça calmerait le jeu et amènerait un petit peu plus d’humanité aussi.

Il y a aussi un fin travail d’arrangement dans cet album, il y a de la flûte sur « Pray », on retrouve aussi divers effets de percussions, vous avez utilisé aussi une cloche venant du village de votre grand-mère au Portugal, etc. On a l’impression que vous avez vraiment mis l’accent là-dessus…

Oui, nous avons pu mettre l’accent dessus parce que nous avons construit notre studio et j’avais bien dit à Joe que ce qu’il y aurait de bien quand nous aurons construit notre studio, c’est que nous pourrions arranger. Le charme dont je te parle, c’est le charme qu’il pouvait y avoir dans un « From Mars To Sirius », que nous avons fait aussi nous-mêmes et que nous avons énormément arrangé, même si des fois ça ne s’entend pas mais ça peut être une voix de plus que nous avons eu le temps de rajouter, par exemple. Alors qu’un producteur, ça coûte tellement cher que tu n’as pas le temps de rajouter cette voix qui va amener une dimension, une subtilité à l’album. Là où j’étais content, c’est que nous avons pu dissimuler ci et là des guitares un peu subliminales, beaucoup de voix. Le travail des voix était incroyable. Là où Joe aurait dû faire ses voix en dix jours normalement, là il a pris le temps, trois semaines, un mois, voire peut-être même un mois et demi. Il est revenu, quand un mot le dérangeait il revenait bosser tout seul, sans ingénieur du son, il était tout seul, littéralement tout seul avec un micro dans le studio. Tout ça, c’était cette volonté, le charme que je voulais retrouver, que nous voulions retrouver, c’est passé par ce studio qui est devenu notre Q.G., notre bulle dans laquelle nous avons pu avoir le loisir de créer plus d’arrangements. Les percussions font partie de ça, les petites flûtes, du tambourin des fois, ce sont des choses que nous n’aurions jamais eu le temps de faire si nous avions été dans un studio qui coûte un bras [rires].

D’ailleurs, sur quoi tapes-tu sur le début de « Pray » ?

Sur des bouts de fer et une espèce de tuyau métallique géant qui était dans une salle, un hangar vide. Nous avons mis un micro devant et j’ai fait une dizaine de prises différentes. Après, j’ai pris aussi des morceaux de bambou que j’ai trouvé, je tapais sur ces bambous ; j’ai pris tout ce que je trouvais. Là au moment où je te parle je suis dans une pièce, je suis sûr que je pourrais trouver un truc sur lequel taper qui rendrait un son intéressant. C’était juste s’ouvrir à la possibilité d’expérimenter. J’ai pris ce qu’il y avait aux alentours et c’étaient des bouts de métal.

Le travail vocal est vraiment surprenant dans Magma, notamment ton chant clair, Joe. Mario disait d’ailleurs qu’aujourd’hui tu avais envie de chanter, que c’était important pour toi d’explorer cette dimension. Qu’est-ce qui t’a donné cette envie ?

Joe : Disons qu’on change, qu’on évolue, moi c’est comme ça que j’ai envie de m’exprimer. Comment dire… Un album ce sont des moments qu’on passe et on n’explique pas trop ce qui sort à certains moments. Au moment de composer, c’est ça qui est sorti mais c’est quelque chose, je pense, que j’avais en moi depuis longtemps. Déjà sur l’Enfant Sauvage, j’avais envie de chanter au moment de la composition de l’album. Nous avions fait pas mal de morceaux où j’essayais de chanter mais ça ne passait pas par rapport à l’énergie du moment et à la musique, donc j’avais mis ça de côté, c’était des cris qui sortaient spontanément. Mais cela fait un petit moment que je fais des démos dans mon coin, juste pour moi, pour expérimenter et il y a un truc qui me démange, c’est de chanter, de m’exprimer d’une façon différente. Là je suis encore dans la trentaine pour quelques mois [petits rires] mais je n’ai plus seize ans. Du coup, j’évolue, je change et c’est ça qui sort de moi en ce moment. Les sensations que je trouvais avant en hurlant, je les trouve maintenant en chantant. C’est quelque chose d’assez naturel pour moi maintenant de chanter. Donc j’ai envie de continuer à chanter.

Est-ce que c’est aussi parce que la voix est le premier vecteur d’émotions ?

Oui, bien sûr. Après, je m’exprime beaucoup à travers la guitare aussi, à travers le genre de notes, d’effets et de mélodies qui sort de la guitare. Mais c’est vrai que la voix, c’est la voix du groupe et c’est l’émotion. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde dans le groupe, nous nous reconnaissons tous dans « The Shooting Star », un morceau qui amorce une nouvelle ère du groupe. Mais oui, la voix est un vecteur, c’est ce qui porte un message, ce qui donne la voix du groupe et l’émotion.

Gojira 2016

« Au fur et à mesure, avec l’expérience de la vie, j’ai commencé à épurer et à arrêter de dire pardon tout le temps, à synthétiser un petit peu plus mes paroles, à gagner en confiance. Dans mon jeu de batterie, figure toi que c’est un petit peu pareil. »

Cela peut d’ailleurs paraître culotté de commencer l’album avec un morceau comme « The Shooting Star », qui va surprendre beaucoup de monde. Est-ce que c’était volontaire pour déstabiliser un peu votre public ?

Oui et non. Quelque part, c’est vrai que nous avions envie de commencer en annonçant la couleur, que nous évoluons et que nous changeons. Au lieu de partir sur un morceau qui soit une caricature de nous-mêmes, nous annonçons direct la couleur. C’est vrai que nous réfléchissons quand nous faisons l’ordre des morceaux dans l’album. C’est un truc qui se fait vers la fin car au début nous ne savons pas trop ce qui va se passer dans les morceaux, ça évolue petit à petit. Mais à la fin, c’est vrai que ça a été une discussion. Quand nous avons trouvé ce riff d’intro du morceau qui dure un certain moment, c’est un truc que nous avions en tête. Dès que nous l’avons trouvé, nous nous sommes dit que ça ferait une super ouverture d’album, un truc méditatif, lourd et sombre. Ce n’était pas forcément pas rapport à la voix. Au départ, nous avions vraiment envie d’ouvrir l’album avec ce riff-là. A l’époque, je ne savais pas ce que j’allais faire à la voix, quand nous avions trouvé ce riff. Donc ça tombait bien de commencer avec un truc complètement différent. Je suis curieux de voir la réaction des gens quand ils vont découvrir l’album.

On parle de ton chant clair mais même ta voix extrême a un peu changé sur certains morceaux, comme sur « Silvera », où la première fois qu’on l’écoute on te reconnaît à peine. Est-ce quelque chose que tu as aussi voulu travailler et développer ?

La voix c’est quelque chose de très sensible, je ne maîtrise pas trop ce qui se passe, ça dépend du niveau d’intensité que je mets dans mon chant. En gros, sur certains tempos, certains riffs, certaines tonalités, ma voix va prendre une texture un peu différente et je suis victime du changement corporel au fil des ans [rires]. Mon corps évolue, il vieillit, en gros ! Mais c’est ma voix telle qu’elle est. Je ne fais pas d’efforts particuliers pour sonner d’une façon ou d’une autre. Tu parlais d’émotion tout à l’heure, c’est l’émotion qui se dégage qui donne la direction et la texture de la voix. Encore une fois, ce n’est pas quelque chose que je maîtrise trop, c’est plutôt quelque chose qui jaillit. Et si tu veux, quand je bosse avec d’autres chanteurs, je produis d’autres groupes en ce moment, je vois comment ils abordent le chant et beaucoup d’entre eux ont une maîtrise de ce qu’ils font. C’est-à-dire qu’ils ne chantent pas très fort, ils se servent de l’amplification à travers le micro et maîtrisent ce qu’ils font en chantant au même volume qu’ils parlent, ils font une sorte d’imitation de cri. Mais moi quand je crie, je hurle vraiment, ce sont de vrais hurlements. Donc du coup, je ne peux pas trop maîtriser ce qu’il se passe. Ma marge de maîtrise est assez limitée parce que je suis tout le temps dans le rouge quand je hurle.

Mario disait que tu as enregistré seul le chant pendant environ un mois. Est-ce que tu avais besoin d’être tout seul ?

Alors, j’ai commencé à travailler avec quelqu’un qui m’a enregistré, un gars qui est extrêmement compétent qui s’appelle Will Putney. Il a produit le dernier Body Count, par exemple. C’est un mec qui n’était pas loin dans le New Jersey. Nous avons bossé ensemble pendant deux semaines et il m’a vachement poussé d’une certaine façon, c’était très pro, mais il m’en demandait presque trop. J’ai réécouté ensuite ce que nous avions fait – nous avions fait cinq ou six morceaux – et je ne me reconnaissais pas trop dans les prises, donc j’ai décidé de tout refaire moi-même. En fait, j’ai commencé à réenregistrer des titres pour voir comment ça se passerait si j’enregistrais tout seul. Parce qu’en fait, je travaille beaucoup tout seul, je fais beaucoup de démos tout seul, je fais toutes les pré-prods moi-même avant de rentrer en studio, je passe des heures tout seul avec un micro, mon ordi portable, à faire des démos et des expérimentations. Je me sens assez bien comme ça parce que c’est un état un peu méditatif où je n’ai pas besoin d’expliquer ce que je vais faire, je n’ai pas besoin d’être dans un rapport social au moment où j’enregistre. C’est vraiment de la pure création. Du coup, j’ai eu envie de retrouver ça pour l’album, d’être tout seul avec ma voix, et en fait cela s’est bien passé. J’ai fini par repasser deux mois et demi, trois mois, en studio à réenregistrer tout moi-même. Il n’y a aucun moment qui a été tuné. Tu sais, souvent ce qui se fait en studio, c’est qu’on passe une journée sur un morceau, après il y a un passage qui est un peu faux alors on le rectifie avec des logiciels pour accorder la voix pour qu’elle soit juste, etc. Il n’y a rien de tout ça sur l’album. C’est vraiment de la prise brute et des moments passés tout seul. Ce que j’ai fait, c’est que j’ai réenregistré parfois six ou sept fois un morceau jusqu’à ce que ça soit bien, au lieu de l’éditer après sur l’ordinateur. Ce sont vraiment des vraies prises. C’est des instants, des moments, et pour ça il faut passer beaucoup de temps. Je suis assez perfectionniste aussi, j’ai voulu pousser la performance vocale à son max. Du coup, c’était une formule qui m’allait bien de travailler tout seul.

Tu n’as pas ressenti le besoin d’avoir une oreille extérieure ?

Oui, c’est vrai que c’est un coup à devenir dingue un peu. Quand tu n’as pas d’oreille extérieure tu finis par t’enfoncer parfois dans un truc où tu penses que c’est bien alors que ça ne l’est pas. C’est relatif, de toute façon. En gros, mon oreille extérieure, c’était le groupe. Je leur envoyais mon travail tous les jours et quand ça cliquait pour tout le monde, c’était une validation. C’est ça que j’aime bien sur cet album, c’est qu’il n’y a pas de producteur extérieur, pas d’oreilles extérieures et en même temps, quelque chose qui est précieux dans le rock et le metal, c’est que sans producteur c’est vraiment la voix du groupe, c’est vraiment le groupe à l’état brut. C’est ça qu’on a sur cet album. Je pense que ça a été quelque chose de précieux de ne pas avoir de producteur extérieur.

Il y a du chant en français sur « Low Lands », qu’est-ce qui t’as poussé à le faire sur ce titre en particulier ?

C’est sorti tout seul [rires], encore une fois ! Il y a certains morceaux où, quand je me lance dans l’enregistrement, je n’ai pas toutes les paroles. Des fois, c’est un peu en friche et j’aime bien ça parce que je suis dans un état où je me lâche, littéralement, je lâche la maîtrise, je débranche le cerveau et j’essaie vraiment d’être dans l’instant, de chanter. A ce moment-là il y a du français qui est sorti, je trouvais ça chouette et je l’ai gardé. Il n’y a pas de règles, en fait. Je pourrais aussi faire un langage inventé, je pourrais chanter en chinois, mais bon, il se trouve que je suis français, donc c’est du français qui est sorti à ce moment-là. Le français résonne en moi d’une façon particulière. Mario et moi, nous sommes à moitié américains, notre mère est née aux États-Unis. Du coup, chanter en anglais, c’est un peu revenir à une certaine source en moi, ma source maternelle, et pour moi ça fait sens dans le rock de chanter en anglais ; l’anglais est un peu la langue du rock. Nos influences, ce sont Metallica, Sepultura, donc l’anglais a été quelque chose de spontané dès le début. Et puis je n’ai jamais été capable de chanter en français. J’ai déjà essayé de faire des textes en français mais il y a un côté qui ne passe pas trop. Mais là, sur ce morceau, à ce moment-là, j’ai chanté en français et j’ai trouvé que ça sonnait bien donc j’ai gardé. Il n’y pas de calculs particuliers, de revendications ou de clins d’œil, c’est un juste un truc qui est sorti sur le moment et qui correspondait à une émotion particulière.

Tu disais que tu pourrais aussi bien chanter sur une langue inventée, ça t’es déjà arrivé ?

Oui, ça m’arrive souvent de faire du yaourt comme tous les groupes qui font des démos [il chantonne], mais bon là ce n’est pas vraiment une langue inventée… C’est plus… du yaourt ! [Rires] Mais non, ça ne m’est jamais arrivé d’inventer une langue dans une chanson. Mais il y a un musicien que j’aime beaucoup, Stephan Micus, qui fait un peu de la world music, qui prend des instruments du monde entier, des flûtes japonaises, des instruments africains, des trucs égyptiens, des instruments disparus qu’il fait reconstruire, il enregistre tout lui-même et il a inventé une langue. C’est un truc que j’aime bien et qui m’a toujours interpellé, mais je n’ai jamais essayé.

L’album précédent s’appelait L’Enfant Sauvage et maintenant, le titre « Low Lands » contient des paroles en français… Est-ce que cela a une quelconque importance pour vous de faire des clins d’œil discrets aux origines françaises du groupe ?

Oui, je ne sais pas comment dire… Nous ne faisons pas vraiment partie d’une scène en particulier. Nous n’avons jamais été vraiment intégré à la scène française parce que nous n’avons jamais vraiment chanté en français et puis Mario et moi, nous avons aussi des origines un peu diverses. On n’est pas trop représenté en France, nous n’avons jamais figuré dans les victoires de la musique, etc. Nous ne sommes pas trop invités dans les télés, tout ça… [Rires] Nous nous sentons plutôt… un groupe quoi. Nous ne nous sentons pas français en particulier, mais le fait est que nous sommes français ! [Rires] Donc c’est vrai que des fois, un petit clin d’œil qui montre que nous sommes français… Mais ce n’est pas comme si nous voulions le revendiquer ou porter le drapeau, représenter la scène. Je trouve qu’il y a des groupes qui représentent bien la scène française. Lofofora c’est un groupe qui chante vraiment en français, qui parle de problèmes politiques. Il y a Mass Hysteria aussi qui développe vachement le côté langue française, qui fait un peu de la poésie à travers leurs chansons. Nous n’avons pas ce truc-là. Donc ça n’a pas une importance particulière de faire un clin d’œil ou de revendiquer, mais c’est de là que nous venons, donc de temps en temps ça jaillit. C’est très rare mais ça arrive.

Gojira 2016

« Notre ambition principale est la grâce artistique et spirituelle. Faire partie d’un groupe rock, c’est dédier son énergie à une musique iconoclaste par nature, rebelle et puissante. Nous avons besoin de cette discipline, de cet art, plus que n’importe quelle reconnaissance. »

Tu dis que vous ne passez pas à la télévision ou aux Victoires De La Musique par exemple, est-ce quelque chose que vous aimeriez faire ?

Oui, bien sûr. Nous avons envie d’être représenté et présent dans les médias parce que c’est notre vie, c’est notre métier, notre mission, notre passion. Après nous n’en faisons pas tout un plat, nous faisons du metal quand même, du metal même assez bourrin. Ce n’est pas un truc qui nous chiffonne en particulier. Dès le début nous étions un peu exclus de toutes les chaines… Mario et moi, nous avons grandi à la campagne, dans une magnifique ruine dans la forêt, avec des parents un peu en marge, « bizarres » pour la plupart des habitants des alentours, une mère américaine, un père artiste maudit, un peintre qui a un art très torturé. Nous n’avons jamais trop participé aux activités locales. Tu sais, les gens nous appelaient la famille Adams. Nous avons été habitués à faire partie de « la marge ». C’est un sentiment que nous avons prolongé et cultivé en formant notre groupe Gojira. C’est assez naturel pour nous d’être les bêtes noires du business de la musique. Aucun regret et même une certaine satisfaction. Après, oui bien sûr nous aimerions être plus présents dans le paysage musical Français mais ce n’est pas notre priorité. Loin de là… Notre ambition principale est la grâce artistique et spirituelle. Faire partie d’un groupe rock, c’est dédier son énergie à une musique iconoclaste par nature, rebelle et puissante. Nous avons besoin de cette discipline, de cet art, plus que n’importe quelle reconnaissance. Ceci dit, si une institution décide de nous couronner, nous n’aurons rien contre… Dans quelques jours nous allons jouer sur le plateau du Petit Journal. C’est assez inédit pour nous de faire une télé, et ça fait bien longtemps qu’une émission française n’a pas invité un groupe metal à s’exprimer à l’antenne. C’est une bonne nouvelle pour le metal français. Espérons que les groupes rocks/metal/punk/alterno/whatever vont refaire surface dans les medias autrement que pour être montrés du doigt comme des freaks satanistes.

De ce qu’on a cru comprendre, Mario, comme ton frère, tu vis désormais aux États-Unis…

Mario : Ouais… Alors, je suis allé travailler avec Joe sur cet album et les autres ont fait des aller-retours. Je ne sais pas trop où je vis, c’est entre la France et Brooklyn, je suis dans une situation intermédiaire ! [Rires] Je dirais juste que passer un an et demi à Brooklyn m’a fait beaucoup de bien, juste parce qu’il y a des supers cafés, des expos, plein d’artistes, c’est très nourrissant d’avoir été là-bas. J’ai pu un peu améliorer mon anglais et ça m’a fait du bien de vivre cette expérience. Mais je suis dans un entre-deux. Je ne sais pas trop ce que je vais faire [rires], pour être très honnête !

Ce n’est pas compliqué d’avoir un groupe scindé en deux géographiquement ?

Oui, c’est plus compliqué mais il faut savoir que… Bon, déjà nous sommes un groupe qui est devenu international, nous tournons autant aux États-Unis qu’en Europe, nous explorons maintenant l’Amérique du Sud, le Japon… Oui, c’est plus compliqué mais en même temps, c’est l’histoire de tout le monde. Mes amis, ils ne sont pas restés à Biarritz, ils se sont cassés à Lyon, à Paris, en Espagne, en Norvège, aux États-Unis. Moi, j’ai bossé ma batterie toute ma vie et j’ai voulu uniquement me consacrer à Gojira, donc je suis resté à Biarritz toute ma vie. Eh bien, je peux te dire que des fois, tu vois tes potes qui partent et qui te disent : « Tu verrais Lyon, c’est mortel ! Les bouchons, etc. » « Paris, putain, je m’éclate ! » Et moi je dis : « Ouais, eh bien, moi je suis à Biarritz parce que j’ai un groupe et il faut qu’on soit les quatre au même endroit. » Donc nous, nous sommes restés à Biarritz toute notre vie, les quatre, comme quatre cons. Moi, Biarritz j’adore, mais au bout d’un moment il n’y a rien à faire ! [Rires] Je surfe, j’adore la montagne, mais c’est les mêmes mecs qui étaient au collège avec moi ! [Rires] Non mais là je te parle très cru et très franc… Donc quand Joe a dit qu’il partait à Brooklyn, j’ai dit : « Non, tu peux pas ! Faut qu’on reste à Biarritz ! » Et il m’a dit : « Mais je veux pas rester à Biarritz ! » Je lui ai dit : « Bah, va à Paris ! » Il m’a dit : « je ne veux pas être à Paname ! » Je lui ai dit : « Bon bah, va à Bordeaux ! » Il me dit : « Mais je m’en fous de Bordeaux, je veux aller à Brooklyn ! » Je lui ai dit : « Bon bah, vas-y et on se démerdera ! » Voilà ce qui s’est passé.

Et moi, de partir de Biarritz un petit peu, je peux te dire que ça m’a fait du bien. Je vois le même Carrefour depuis que je suis gamin… Tu vois ce que je veux dire ? Donc, tu vois, quand tu arrives à quarante ans, tu réfléchis à ta vie et tu essaies d’assouvir des désirs d’autre chose. Nous avons aussi envie de vivre d’autres trucs, le problème c’est que nous sommes quatre. Donc comment tu fais à quatre ? Ça veut dire qu’à quatre, tu vis toute ta vie à Biarritz ? Non. Et d’ailleurs il n’y en a plus aucun qui vit à Biarritz, nous sommes tous à droite à gauche, même en France il y en a un qui vit ailleurs. Donc maintenant nous nous retrouvons, nous nous prenons dans les bras, nous faisons des répètes et nous partons en tournée. C’est une autre organisation. Au début, nous répétions les weekends, moi j’allais au lycée à Bayonne, le bassiste bossait à Quicksilver à Saint-Jean-de-Luz… Après, chacun retournait à son boulot. Maintenant ce n’est plus du tout notre configuration, mais alors elle n’est plus du tout la même. Nous faisons des marathons de tournée. Quand nous revenons, nous ne nous voyons même plus entre les tournées parce que nous vivons la vie que nous avons à vivre, nous nous occupons de nos papiers, de nos familles, etc. Vivre à Brooklyn n’est plus devenu un problème. C’est un peu plus chiant, car si nous voulons nous voir le soir pour boire une bière, eh bien, nous ne nous voyons pas, donc nous faisons un Skype, mais en même temps, ça enrichit nos vies sur le point de vue personnel. Même si j’adore Biarritz et je suis accro à l’océan, et quand j’étais à Brooklyn, le manque de vague me manquait énormément, j’ai été rafraîchi par le simple fait de voir d’autres choses, d’autres cultures, des brassages culturels, ethniques, des expos partout… Donc je pense que c’est très important.

Mais aussi, dans la mesure où c’est vous deux qui composez principalement la musique et que vous étiez ensemble pendant que Jean-Michel et Christian eux faisaient des aller-retours, ne se sentent-il pas un peu mis en marge ?

Joe : Si tu veux ce n’est pas nouveau, depuis le début c’est comme ça. Mario et moi, nous composons essentiellement. Personne n’est éjecté, tu sais nous sommes des gens simples et sympas, et entre nous, si quelqu’un a une idée, tout le monde l’écoute. Mais spontanément, Mario et moi, nous débordons d’idées, de visions et nous nous retrouvons souvent les deux, quoi qu’il arrive, même quand nous étions basés à Ondres dans les landes. Nous nous retrouvions souvent les deux à travailler sur les morceaux et après, l’apport de Jean-Michel et Christian est un peu plus minime, mais ils apportent quand même leur truc. Des fois ils posent leur veto [rires]. Par exemple, nous avions fait un morceau sur cet album que Mario et moi adorions, il y avait une fin hyper épique et les deux autres n’appréciaient pas du tout. C’était : « Euh, non. Non, j’aime pas. » Donc nous nous sommes un peu frité là-dessus : « Putain mais il est génial ce morceau ! » Et finalement, il n’est pas sur l’album. Donc non il n’y a pas d’exclusion et puis, ils sont venus, nous avons fait des sessions à quatre, nous avons posé les bases de cet album, nous avons beaucoup jammé, nous avons fait des démos ensemble. Il faut dire que six mois par an, nous sommes les quatre collés dans un bus et beaucoup de la compo se passe là aussi.

Après il y a toute une étape des morceaux où c’est Mario et moi qui faisons les démos ensemble, les pré-prods, nous travaillons beaucoup en studio lui et moi. Et c’est ainsi parce que nous avons créé le groupe, au début nous étions tous les deux. Christian et Jean-Michel nous ont rejoints assez vite, au cours des deux premières années, mais ça a toujours été un peu ça la dynamique du groupe. The Way Of All Flesh a été fait en France, dans notre village, mais la plupart du temps c’était Mario et moi. Donc il n’y a pas de changement radical sur celui-là. Et d’ailleurs, aujourd’hui nous tournons beaucoup plus qu’à l’époque, donc au final nous sommes plus souvent ensemble qu’avant. C’est aussi pour ça que j’ai pu bouger à New York, chose que j’avais envie de faire depuis tout gamin, c’est parce que maintenant nous sommes tellement tout le temps ensemble qu’au final, où nous habitons entre les tournées n’est plus si important que ça. Par exemple, sur le deuxième album, The Link, Christian a habité à Tours pendant deux ans, donc nous ne le voyions presque jamais ; il y a beaucoup de l’album qui a été composé sans lui. Ensuite Jean-Michel a bougé dans les Alpes, donc pareil, nous étions à distance. Donc finalement ça ne fait pas une énorme différence par rapport à avant.

Interview réalisée par téléphone entre le 20 avril et le 12 mai 2016 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Alexandre Covalciuc.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt & Philippe Sliwa.

Site officiel de Gojira : www.gojira-music.com



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