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Metalanalyse   

Gojira au naturel


Au lendemain de sa signature sur le puissant label Roadrunner Records, Gojira envoie un message fort : c’est aujourd’hui, installés dans une carrière internationale, que les Bayonnais choisissent de donner un nom en français à leur nouvel opus : L’Enfant Sauvage. Une manière de montrer que le groupe n’a pas oublié d’où il venait mais, plus encore, imposer le savoir-faire français sous les yeux témoins du monde. Cette initiative ne peut qu’être saluée.

L’Enfant Sauvage, c’est aussi un titre qui, de fait, rend hommage à la nature en tant que mère. La nature qui réconforte, la nature qui initie à la vie, la nature qui ressource mais aussi la nature sévère qui parfois gronde. Thème de prédilection chez Gojira, celui-ci dirige aujourd’hui, plus que jamais, le cœur du quatuor. A tel point que ce thème transpire aujourd’hui totalement dans la musique elle-même. La sagesse que transmet la nature à l’homme qui la contemple se retrouve en chaque recoin de cet Enfant Sauvage. Terme ô combien paradoxal, au premier abord, pour baptiser cet album définitivement dénué de la folie juvénile et agressive des deux premiers albums. Mais peut-être pas si paradoxal en y regardant de plus près. L’enfant peut souvent s’avérer plus clairvoyant que l’adulte, tout comme le sauvage n’est pas toujours celui qu’on croit. La sagesse, c’est peut-être ainsi qu’elle s’acquière : en recouvrant cet état d’Enfant Sauvage auquel Gojira dédie son album.

La musique du groupe grandit donc avec ses musiciens et leur philosophie. Quoi de plus normal, n’en déplaise aux nostalgiques qui voudraient voir leurs groupes fétiches s’arrêter dans le temps. « Il y a des choses sur le premier album qu’on ne retrouvera jamais parce qu’on avait quatorze, quinze, seize, dix-sept ans à l’époque et, aujourd’hui, il y a des choses beaucoup plus profondes, beaucoup plus riches, beaucoup plus intéressantes qui surgissent et qui sont dues à notre expérience. Ce ne sont pas les mêmes albums mais c’est la vie, tout change constamment. Quand on achète un objet, il est tout neuf au début et puis, après, il vieillit, on ne peut pas faire autrement. Et avec une vie humaine, c’est pareil » nous affirmait Joe il y a quelques mois.

Si la musique est toujours aussi intense, que la production est plus massive que jamais, il ne se dégage de ce disque que de la sérénité. « C’est une forme d’exorcisme pour une finalité optimiste et positive » déclarait Mario (batterie) à France 2 en 2008. Il s’agit d’une phrase-clé pour décrire où se dirige Gojira avec sa musique. A cet égard, le qualificatif de death metal devient progressivement plus flou et inappropriée pour parler de la musique de Gojira. Les caractéristiques techniques sont pourtant là : guitares sous-accordées et dissonantes, jeu de double pédales, rythmiques puissantes, intenses voire étouffantes. En revanche, point d’atmosphère horrifique ou négative. L’Enfant Sauvage est dominé par des ambiances tribales et obsessivement répétitives générant un véritable état de transe. N’y aurait-il pas quelque chose de shamanique dans cette approche ? D’un autre côté, il est facile de voir un parallèle avec les artistes scandinaves qui exploitent très souvent dans leur musique un certain rapport à la nature et aux paysages. Ce n’est peut être pas un hasard s’il est possible de retrouver dans cet album des mélodies et harmonies proches de ce que propose la scène nordique : le passage ambiant, presque contemplatif, d’ « Explosia » qui rappelle l’esthétique post-black metal des In The Woods ou autre Green Carnation, cette rythmique lourde traversée par une guitare légère en trémolo sur le titre éponyme qui n’est pas, dans une certaine mesure, sans évoquer le In Flames moderne ou cette mélodie mélancolique de « The Axe » qui n’aurait pas dépareillé sur un album de Ghost Brigade.

Dans cette description, il y a une caractéristique majeure qui se dessine : Gojira n’a jamais été aussi mélodique et harmonieux que sur L’Enfant Sauvage. Ça fait deux albums que Gojira tente précautionneusement de s’aventurer sur ce terrain. Désormais, il est clair que le groupe est assez mature pour y mettre un pied assuré sans dénaturer outre mesure sa patte. Les effets de voix robotisée introduits sur « A Sight To Behold », tiré de The Way Of All Flesh, sont finement exploités sur des titres tels que « Liquid Fire », « Planned Obsolescence » et « The Fall » (l’ombre d’un Cynic – connu pour l’usage de ce genre de voix – n’est pas loin). La voix gutturale de Joe fait, quant à elle, parfois preuve d’une étonnante mélodicité. Un Joe qui exploite plus que jamais les diverses facettes de sa voix, y compris le registre clair (le très gothique « Born In Winter », « The Fall »). Outre le chant, c’est aussi dans le jeu instrumental, sous ou entre les gros riffs, que cette mélodie se dévoile : tappings (surtout celui « The Gift Of Guilt »), arpèges ou sonorités synthétiques (le thème répétitif et presque enfantin de « The Wild Healer » qui n’est pas sans rappeler ce que peut produire Muse).

Malgré tout, il ne faut pas pour autant y voir une rupture musicale. Bien au contraire, Gojira fait preuve d’une évolution on ne peut plus logique par rapport à ses deux précédents efforts. Joe l’avouait d’ailleurs lui-même : « Je n’ai rien d’exceptionnel à annoncer, tu vois ce que je veux dire ? C’est du Gojira, il y a de la double pédale, de la guitare qui tranche… » Même si, dans les faits, avec cette déclaration, il tait l’évidente marche en avant du groupe (modestie ?). Un Joe qui, en outre, insistait sur l’importance du jam. Ces titres sont, en effet, le reflet de cette manière de travailler. Les morceaux de L’Enfant Sauvage comportent beaucoup de ces moments hypnotiques évoqués plus haut, où un motif est répété à l’envie. Pour autant, l’effort de concision lui vaut non seulement le maintien de son intensité mais également d’éviter la lassitude de l’auditeur : seul l’introductif « Explosia » dépasse les six minutes. Une démarche expliquée par Mario décrivant l’album comme étant précisément « plus intense et plus simple. […] C’est comme un rêve et une tempête ». Pour rendre sa musique encore plus marquante et imagée, Gojira a fait le choix de dire moins de choses, alors que sur les titres alambiqués du disque précédent, le groupe prenait le risque de perdre son auditeur. Une démarche de concision allant sans doute de paire avec le choix d’écrire sur des problématiques plus concrètes : « Cependant, là, je suis revenu à des préoccupations plus quotidiennes, plus proches de l’identité dans la société. Je dirais que c’est plus terre-à-terre. Je parle de mon souci de liberté dans cette vie, dans cette société et de la problématique de l’identité : qu’est-ce que je suis ? J’ai un nom, j’ai un statut, je suis chanteur dans un groupe, je suis français, j’ai un prénom, un numéro de sécurité sociale, mais qu’est-ce que je suis au-delà de ça ? J’ai l’impression d’être un enfant sauvage qui vient de sortir de la forêt. »

Une simplicité, une concision, certes, mais une vraie richesse dans les textures sonores. Et là un nom vient immédiatement en tête : Devin Townsend. Qui sait si l’expérience de Joe sur le Deconstruction du Canadien n’a pas laissé des marques, tout autant que la contribution de ce dernier sur un titre des Bayonnais pour l’EP dédié à la cause de Sea Shepherd encore à paraître. Mario nous a d’ailleurs confirmé le « tournant » qu’a représenté la découverte de la musique du Canadien pour son frère. Toujours est-il que ces harmonies sur « The Wild Healer », « Planned Obsolescence » ou « Pain Is A Master », et ces voix en couches donnant une ampleur massive, voire grandiose, aux lignes vocales sentent le Devin Townsend à plein nez. Le Townsend des Ocean Machine et Terria très exactement. Est-ce si surprenant ? Les deux artistes partagent ce même amour pour la nature. Un amour que Townsend avait justement mis en musique sur les deux albums précités. Quoi de plus logique, donc, que l’esthétique qu’évoque Dame Nature à ces deux artistes révèle de fortes similitudes.

A l’aube de la sortie de ce nouvel album, nombreux sont ceux à avoir exprimé une préoccupation quant à l’évolution musicale d’un groupe désormais soutenu par une prestigieuse maison de disque. La peur de voir l’enfant sauvage du pays se laisser aller à des compromis commerciaux. Joe Duplantier nous disait d’ailleurs comprendre cette préoccupation et modère en cassant le fantasme du confort financier qu’offre une grosse écurie telle que Roadrunner, avant de simplement affirmer comme un coup de poing sur la table : « Mais putain, j’ai trente-cinq balais quoi ! On grandit, on vieillit et puis on fait avec ce que l’on a. » Il est probable que les plus rustres associeront, quoi qu’il en soit, bêtement la mélodicité de cet album à une soumission. Ceux-ci utiliseront très certainement ce qui s’avère être l’atout majeur de cet album contre lui-même, pour de bien mauvaises raisons. Car, au final, Gojira ne trahit en aucun cas ce qu’il est. Bien au contraire, il s’affirme et étoffe son caractère.

Co-rédigé par Metal’O Phil et Spaceman.

L’Enfant Sauvage : sortie le 25 juin 2012 via Roadrunner Records.



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  • Nicolas 00002 dit :

    Vivement qu’on puisse l’écouté en attendant on n’a toujours The Flesh Alive

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  • One Eyed Wisdom dit :

    Me Wantee!!

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  • Hate de l’avoir entre les mains (et les oreilles).

    J’ai eu un flash en lisant l’article, « L’Enfant Sauvage » me fait penser à Nosfell, j’adorerais entendre une collaboration entre Gojira et lui ^^

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  • Influence Devin ???

    Merde, encore un album qu’il va falloir à tout prix acheter… Mon portefeuille souffre.

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    Styks

    Grave !!!

    Entre « L’Enfant Sauvage » et « By a Thread », ça fait des frais…mais quels frais !!!!

  • kinchaos.groscon dit :

    je croyais que vous aviez fait un commentaire au titre par titre… en tout cas, l’album sera bon après les 2 titres parus, ça sera plus « doom » si je puis dire mais ça sera bon, en tout cas me concernant.

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