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Interview   

GOJIRA : ENTRETIEN AVEC JOE DUPLANTIER



Radio Metal : « The Way Of All Flesh » est sorti cette semaine. L’album reprend là où le précédent s’est arrêté. La structure de la chanson « Oroborus » est par exemple assez proche de celle de « Global Warming » avec ce motif qui se répète. Rejoins-tu cette analyse et est-ce une démarche claire de votre part pour faire un lien entre ces deux albums ?

Jo (chant) : Je suis d’accord avec l’analyse. Je ne peux faire autrement que d’être d’accord. Par contre ce n’était pas du tout volontaire ! Je pense que c’est bien symbolique de la continuité de notre travail. C’est vrai que c’est la même technique… Concrètement, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est du tapping (il imite le geste) où on joue sans médiator. C’est quelque chose que l’on aime bien et qu’on a bien développé dans cet album. D’ailleurs, même à des moments où ça ne s’entend pas trop, on est en tapping. Je pense que des gens qui vont essayer de retranscrire cette musique vont peut-être le faire au médiator, ça marche aussi. Mais en effet, on a beaucoup développé cette technique dans cet opus à l’instar de ce qu’on avait fait dans le précédent.

A la première écoute de « The Way Of All Flesh », on est frappé par le son massif, notamment celui de la batterie. Le jeu de Mario est encore plus mis en avant. Est-ce qu’il frappe plus fort, ou est-ce la production de Logan Mader sur la batterie qui donne ce résultat ?

C’est un choix collectif. C’est vrai qu’avec le recul, elle est très mise en avant, mais on avait envie de laisser exploser son jeu. Il est tellement riche…plein de trucs s’y passent et il a beaucoup travaillé son instrument. Je ne dis pas que l’on a rien fait pendant ce temps ! Nous aussi on a beaucoup travaillé, mais là encore, c’est un parti pris de trancher dans le son avec la batterie. Mais ça ne dessert pas les compos.

Et sur scène, est-ce que vous allez mettre en avant aussi la batterie plus que d’habitude ?

Pas spécialement. Ce n’est pas quelque-chose que l’on a planifié. On a tendance à mettre beaucoup de grosse-caisse et caisse-claire pour qu’elles explosent, c’est la base. Mais on a quand même la volonté de faire un mix harmonieux. C’est vrai que l’on l’entend bien la batterie sur cet album…Ce n’est pas une remarque qui m’a été faite souvent…mais c’est vrai !

Sur cette tournée, vous partagez l’affiche avec In Flames. Quel est votre rapport avec ce groupe ?

Très bon. Il est très simple, très calme, très cordial. Ce sont des gens assez civilisés. Bon, ce sont des suédois…donc il y a une sorte de « froideur ». Mais dès qu’on passe ce cap, on peut discuter. Spécialement avec Anders, le chanteur, avec qui on a bien échangé sur les paroles et le thème des morceaux. Il a beaucoup aimé notre album, il est venu nous le dire plusieurs fois. Moi j’étais gêné parce que je ne connaissais pas son album donc je me suis mis à l’écouter pour pouvoir lui en parler ! C’est marrant je lui en ai parlé tout à l’heure..! Enfin ça se passe vraiment très bien.

Quelle a été pour vous la tournée la plus enrichissante, voire même la plus folle ?

Je dirais que la plus enrichissante a été la deuxième tournée américaine avec Lamb Of God, Machine Head et Trivium parce que c’était un plateau énorme pour les Etats-Unis. On a fait 40 ou 45 dates en tout dans le pays. C’est là où on a le plus appris à travailler. Faut dire qu’il y a tout un aspect que les gens ne voient pas. Il n’y a pas que les morceaux, la scène, ce qu’on dit dans les interviews. Il y a toute l’organisation interne, comment on s’organise au sein du groupe. On est une dizaine et parfois même douze quand on joue en France sur des plateaux plus importants. Et avec cette tournée, c’est là où on a le plus travaillé pour, par exemple, gérer un emploi du temps sur une durée aussi importante. Et appris sur des questions importantes comme s’occuper du matériel, résoudre les problèmes internes du groupe ou voir venir le futur en étant en tournée…Ce sont des choses qui s’apprennent jour après jour et c’est passionnant. C’est vraiment un aspect que j’adore…comme une petite entreprise. Bon, ça casse le rêve et les paillettes mais c’est aussi ça une tournée.

On est vraiment dans l’envers du décor…

Oui mais pour nous c’est notre quotidien, notre vie. Quand on monte sur scène, c’est 40 minutes ou une heure d’une journée entière à travailler non stop, à peaufiner des détails, à changer des cordes, à résoudre des problèmes techniques, à analyser le show, à regarder les lumières, à discuter avec le management, le tour management. Il y a tellement d’aspects et de groupes qui n’arrivent pas à passer ce cap, à se structurer, à se professionnaliser…Et finalement ils finissent par arrêter parce que c’est trop dur. Les problèmes viennent gangrener tout, le moteur cale et c’est fini. On est très attentif à tout ça. Ce n’est pas très fun mais c’est notre réalité.

Sur la tournée « From Mars to Sirius », on a pu constater que votre jeu était plus détendu. Vous sentez vous plus a l’aise avec vos morceaux à force de les jouer soir après soir ?

Oui, c’est un fait. Quand on enregistre un morceau en studio, il faut une certaine concentration car c’est un exercice qui est bien particulier. Déjà là, il faut bien une semaine et demi de boulot pour être bien dedans. Le studio demande une concentration énorme. Ecrire les textes, faire les chants c’est vraiment un univers particulier. Quand on arrive sur scène, c’est tout autre chose. On doit faire vivre les morceaux, on doit les exprimer spontanément. On n’a pas le droit de refaire si ça ne va pas. Donc on réapprend à jouer les morceaux et à nous comporter live. On ne sait même pas comment bouger sur les morceaux. Et sur « From Mars… » au bout d’un an de tournée, on commençait à les sentir et à pouvoir les délivrer avec force. Ce n’est pas du tout le même exercice. C’est d’ailleurs marrant de voir à quel point ce sont deux univers différents. Et avec le nouvel album on en est vraiment aux balbutiements. On essaie de reproduire un petit peu le truc, mais on sait que d’ici quelques mois on va commencer à tenir les détails.

Vous venez de jouer en Angleterre et vous passez en ce moment par la France avant de partir jouer aux Etats Unis. Début 2009, vous repassez par chez nous. Qu’en est-il pour le reste de l’Europe et des festivals d’été ?

Alors actuellement on est sur une tournée européenne, on a joué en Allemagne et au Luxembourg. Demain on part en Espagne. On va faire l’Autriche, la Suisse, la Suède, la Norvège, le Danemark. On a fait l’Ecosse aussi. Donc on va tourner pendant trente dates dans toute l’Europe. L’Italie aussi où l’on n’a encore jamais joué…donc c’est une date très importante pour nous à Milan. Pour le reste de l’Europe, on prévoit, ce qui va être la prochaine grosse étape : être tête d’affiche à l’extérieur de la France. De toute façon c’est quelque-chose de logique pour nous. Depuis le tout début du groupe on a cette volonté de jouer à l’étranger et de pouvoir présenter notre univers à tout le monde. On ne s’est jamais fixés de limites, mais la réalité a fait que l’on a juste joué en France pendant les huit premières années du groupe. Maintenant, on peut enfin découvrir ce truc là. Il va y avoir une tournée en Europe, en tête d’affiche et ça va être très intéressant de voir combien de gens on ramène à Cologne, à Berlin, à Milan. Alors que là on a le public d’In Flames en face de nous. Ils ont tous le T-shirt d’In Flames, donc on ne sait pas qui viendrait nous voir..? Peut-être ceux qui ont aimé parmi le public d’In Flames.




(Joe) : « Il va y avoir une tournée en Europe, en tête d’affiche et ça va être très intéressant de voir combien de gens on ramène à Cologne, à Berlin, à Milan […] Depuis le tout début du groupe on a cette volonté de jouer à l’étranger et de pouvoir présenter notre univers à tout le monde. On ne s’est jamais fixés de limites. »

La vidéo de « Vacuity » est superbe. Peux-tu nous en dire plus sur le sens de la chanson et la façon dont vous l’avez adapté à l’écran ?

Justement le choix du morceau a été très compliqué pour faire une vidéo parce que dans cet album, il n’y a pas un morceau qui représente vraiment l’album. Chaque morceau a un univers bien particulier, et encore plus qu’auparavant. Celui-là se prêtait bien à l’exercice d’une vidéo. En fait ce sont deux réalisateurs qui sont de Tours qui sont venus et qui ont voulu travailler avec nous. Il s’agit de Julien Mocrani et Samuel Baudoin qui sont des jeunes fougueux, plein d’ambition et de talent. Ils nous ont proposé de faire ce truc avec notre cousine qui est actrice, et avec qui on n’avait jamais collaboré. Je l’ai vu au théâtre et j’ai été soufflé. Tous ces gens ont amené énormément, plus que n’importe qui auparavant. Ils sont venus avec une idée très précise de ce qu’ils voulaient. Donc ça a été un échange très rapide, presque nerveux entre le groupe et eux qui travaillaient dans leur coin. On a réussi à trouver une idée qui a la fois pouvait correspondre avec la musique au niveau des images, du tempo un peu lent et à la fois aussi avec le thème de l’album dans son ensemble : le rapport à la mort et le fait de traîner le poids de sa propre mort. On pourrait développer la thématique, on a beaucoup travaillé le sens des images. Après on ne ressent pas forcément le besoin de tout expliquer parce que sinon c’est comme disséquer une oeuvre d’art. C’est vrai qu’il y a une part d’aléatoire même au moment de la création, même quand on écrit des textes et quand on fait de la musique. Je n’irai pas plus loin dans la dissection du clip.

La chanson Oroborus ouvre l’album. Ce mot désigne la représentation d’un cycle, comme le serpent qui se mord la queue. Quelle est l’idée derrière ce titre ?

C’est le cycle des vies. C’est un morceau qui parle de la vie éternelle, de la notion même d’immortalité. Ce qui nous touche en tant qu’être humain, dans l’immortalité, c’est l’âme. Quelque-chose d’omniprésent sur cet album. Pas seulement sur cet opus car c’est un univers qui fait partie de mes croyances profondes. Je ne pense pas que l’âme puisse mourir. Ca ne me paraît pas logique, c’est-à-dire que je n’ai pas l’impression de devoir imaginer un truc spécial pour penser à la réincarnation ou à l’immortalité. Pour moi c’est juste un fait, c’est comme ça que je le vis. Le fait de commencer un album qui parle de la mort par une chanson qui parle de l’immortalité et du cycle mort/naissance/mort pose le ton. « D’accord, ça parle de la mort, la voie de toutes chaires » mais la base c’est que la mort n’existe pas.

Tu écris avec tes tripes. Parlons de l’écriture au sens général. Tu nous avais expliqué que ton écriture n’est pas forcément négative et que ton appréhension de la mort est plus une sublimation de tes propres peurs. Mais un lieu commun veut que l’écriture de textes sombres soit plus facile que l’écriture de textes heureux. Qu’en penses-tu ?

Effectivement. Je pense que tout simplement trouver le bonheur n’est pas si facile sur cette Terre. On dit que l’argent ne fait pas le bonheur par exemple et effectivement. Ca peut résoudre beaucoup de problèmes et permettre de mieux vivre. Personnellement j’aimerais bien avoir plus d’argent, ça me permettrait de mieux vivre, mais je ne pense pas que ça apporte le bonheur. La quête du bonheur, où est-ce qu’elle se situe finalement? Je pense que c’est dans l’acceptation du malheur, l’acceptation de la souffrance. Pas résignation, mais accepter que les choses soient telles qu’elles soient. En ce moment je fais un effort de réalisme par rapport à la vie en générale, par rapport à moi même, à mes peurs les plus profondes en essayant d’y faire face. Et encore, on n’est jamais sûr de vraiment faire face aux peurs profondes. On peut se leurrer soit même. Dans mes paroles, je n’essaye pas de créer une atmosphère triste ou pessimiste mais juste réaliste. J’essaye juste d’être honnête avec ce que je vis, ce qui me préoccupe et ce qui me touche. Ce qui est important pour moi c’est la paix intérieure. Mon but c’est d’être heureux tout simplement, c’est très basique. Je pense que j’ai une sensibilité qui m’oblige à voir profond en moi…je ne sais pas si je vais continuer…?

C’est très intéressant ce que tu évoques, car tu dis que tu acceptes tes propres peurs, la mortalité. Un des buts de la psychanalyse, c’est de faire apprendre à quelqu’un à accepter ses peurs, à accepter d’être mortel. C’est comme si, à travers tes textes, tu arrivais à une forme de psychanalyse.

Exactement. On a chacun notre point de vue dans le groupe, et pour nous quatre, c’est comme une psychanalyse, c’est thérapeutique. Ca nous oblige tous les jours à dépasser nos peurs, nos blocages. Ce n’est pas facile d’être confronté à une caméra et à expliquer ce que l’on fait, à monter sur scène où on a l’impression d’être nu. J’ai eu une impression l’autre jour, c’était en Hollande. On a fait un concert à Tilburg avant hier. Avant de monter sur scène, j’ai eu l’impression de mourir, de changer de corps presque. C’est un processus à chaque fois qui est très très fort. Ca se passe au niveau du trac avec une volonté de bien faire et tout à coup il y a pleins de choses qui se chamboulent dans la tête « Pourquoi est-ce que je suis là? » « Pour vendre des albums? » « Est-ce que c’est pour faire plaisir aux fans? » « Est-ce que c’est pour moi? » « C’est quoi déjà le but de tout ça? ». Et tout ça se remet en question constamment. Je me rappelle que ce show a été très, très, très fort. On est aussi confronté à ça. Il faut toujours être vigilant à « Pourquoi on fait les choses ». Ce soir là, ça a été : « Je vais essayer de m’amuser ». Donc tous les soirs il y a une espèce d’atmosphère unique pour chaque concert. On n’est pas dans un déni de tout ça, pas pessimiste, pas cynique du genre « On est là pour vendre des albums et on va essayer de faire notre boulot ». On est toujours vigilants et on vibre avec ce qui se passe sur le moment. On est sensible aux critiques. On sait que l’on se fait critiquer en France. Des gens disent qu’on est des vendus, des trucs comme ça. Ca nous touche aussi, ça se mélange dans nos têtes et nous pousse finalement à être constamment vigilants.

Ca vous pousse à donner du sens à ce que vous faites…

Oui c’est ça. C’est à nous à donner du sens à ce qu’on fait. Ce n’est pas aux autres de le faire pour nous. Sinon on se perd. Tout ça, ce sont des épreuves qu’on doit passer et qui ne sont pas évidentes. C’est marrant parce que ça repasse dans les paroles (NDLR : Joe mime le signe du cercle).

Il semblerait que vous appréciez les voyages et les paysages. Peux-tu associer un paysage à chacun de vos albums, prenons « The Link » par exemple ?

Je l’associerais à une forêt de chênes, de noisetiers, et de lauriers.

Et “From Mars to Sirius » ?

Je me vois dans l’espace en train de voler. Il est très spatial et je suis très fasciné par les planètes. La taille du système solaire par rapport à la taille de la Terre. La taille du soleil par rapport à la taille de la Terre. Tout ça donne une idée et permet de visualiser le système dans lequel nous sommes pour se rendre compte que nous nous trouvons sur une petite boule entourée d’eau et d’oxygène au milieu de quelque chose que l’on ne connaît pas. L’univers tout entier avec les galaxies qui sont des amas de systèmes solaires et après il y a les amas de galaxie qui sont des supers amas et il y a des amas de supers amas… Ca me fait du bien de penser à ça. Ca fait relativiser. Pendant « From Mars To Sirius » j’étais dans ce truc là.

Il serait intéressant de savoir ce que tu ferais si tu n’étais pas dans Gojira, ou même pire, si tu ne faisais pas de musique ?

Je serais activiste chez Green Peace ou Sea Shepherd, une action qui défend la planète ou les animaux. Sans aucune hésitation.

Dernière question : le groupe évolue dans une sphère artistique. Vous faites de la musique, réalisez vous-mêmes votre artwork, avez approché le monde du cinéma. Seriez-vous prêts à tenter l’expérience dans le monde du jeu vidéo ?!

Pourquoi pas ! C’est un monde que je ne connais pas donc j’aurais besoin de m’y pencher pour voir. J’avoue que c’est quelque chose qui ne m’attire pas du tout. Mais pourquoi pas.

Entretien réalisé le 11 Octobre 2008 au Transbordeur
MySpace Gojira : myspace.com/gojira




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