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Interview   

Gojira : la force du cœur


Tout n’est qu’une question de résilience. Gojira promeut et exerce toujours cette faculté, que ce soit dans ses thématiques, dans sa musique ou dans la vie même de ses membres. Un processus amorcé par la contemplation et les expérimentations de Magma (2016) et perpétué aujourd’hui par Fortitude, tout juste vingt après le premier album Terra Incognita.

Outre le fait de continuer à affiner la musique de Gojira, la faire évoluer et lui apporter de nouvelles dimensions par petites touches sans que le groupe oublie pour autant d’où il vient (on pense à leur affect pour Sepultura ou Cannibal Corpse), à l’instar de son aîné, ce septième opus brille par son homogénéité qualitative, ce dessein affirmé de faire de chaque titre un succès en devenir en se reposant sur une formule parfaitement équilibrée : puissance et mélodie, sans artifices. Nous en parlons ci-après avec Joe et Mario Duplantier qui reviennent sur l’évolution naturelle de leur musique et le désir d’exister dignement dans un monde à l’hostilité croissante.

Note : Interview parue initialement dans le magazine Radio Metal n°3 encore disponible aux points de distribution et en commande dans notre shop.

« Nous avions envie de revenir avec force, avec un album qui se tient tout seul, où il n’y a pas forcément un ou deux tubes qui se détachent par rapport au reste. »

Radio Metal : Magma était un album très personnel et tout son cycle marquait un moment difficile et triste pour tous les deux suite au décès de votre mère. En conséquence, pour Fortitude, vous avez souhaité revenir avec plus de joie, de force et de positivité. Comment ce nouvel entrain s’est traduit durant le processus et dans votre approche de la composition ?

Joe Duplantier (chant & guitare) : La réponse est dans ta question ! [Rires] C’est vrai que nous avions envie de revenir avec une énergie différente. Souvent, on réagit par rapport à ce qu’on a fait avant. Par exemple, si tu manges des patates le lundi, tu ne vas peut-être pas vouloir des patates le mardi. C’est un réflexe humain de vouloir varier les plaisirs, de vouloir rebondir sur quelque chose qui s’est passé pour aller vers son opposé. Action, réaction. Effectivement, Magma est un album profond, mélancolique, où il y a beaucoup d’expérimentations, où nous sommes partis dans des sentiers un peu sinueux. Nous étions dans une espèce de contemplation de ce qui se passait dans nos vies. Je pense que le dernier titre de Magma, qui s’appelle « Liberation », est bien représentatif de cette période, où nous avons pris le temps – et c’était d’ailleurs une expérience intéressante – de jouer, Mario et moi, lui avec une caisse claire et moi avec une guitare, et chaque note, nous la laissions vibrer et chanter comme ça. Il y avait quelque chose de très important dans cet album, où nous avons laissé des choses s’exprimer, et je pense que cela nous a beaucoup aidés, sur un plan personnel. En même temps, il y avait quand même deux gros tubes dessus, « Stranded » et « Silvera », qui ont poussé le groupe vers le haut. L’album avec lequel nous revenons maintenant, c’est plus un gros pavé dans la gueule que Magma. Sur Magma, il y avait plus d’expérimentations, alors que sur celui-là, nous avions envie de revenir avec force, avec un album qui se tient tout seul, où il n’y a pas forcément un ou deux tubes qui se détachent par rapport au reste. C’est plutôt un album extrêmement solide, duquel nous sommes très contents et qui, effectivement, revient avec une énergie nouvelle.

Ce qu’on remarque d’emblée, c’est qu’il y a une progression niveau sonore dans cet album, notamment au niveau de la basse qui sonne monumentale. Est-ce que c’est l’apport d’Andy Wallace au mix ou le résultat d’un travail de votre part dès le départ, voire d’une meilleur maîtrise de la production puisque c’est votre second album dans votre Silver Cord Studio ?

Mario Duplantier (batterie) : Je dirais les deux. Je m’amuse à dire que c’est un album de riffs parce que je me suis mis un petit peu en veilleuse sur pas mal de titres pour que le riff et même la basse prennent la place. Il y a donc « Into The Storm », « Grind » et « Born For One Thing » où je me suis un peu lâché à la batterie de manière un peu plus traditionnelle Gojira du passé, mais pour le reste, j’avais vraiment envie de servir les riffs et je trouvais que la batterie n’avait pas besoin d’être au premier plan, presque ni au deuxième. Du coup, la basse et la guitare sont ressorties. Après, le crédit vient quand même beaucoup d’Andy Wallace qui a mixé la basse d’une certaine manière. Nous n’aurions jamais mixé la basse comme ça nous-mêmes. C’est vraiment sa signature et je pense qu’il a réussi à mettre en valeur ce truc grosse-caisse/basse dans l’album.

A l’époque de Magma, on parlait du fait que, Joe, tu avais envie de chanter et que c’était très important pour toi d’explorer cette dimension. On remarque que vous poursuivez ce développement de la dimension vocale, qui est important sur une grande majorité des morceaux, y compris les plus agressifs. C’est clairement l’album de Gojira qu’on peut « chanter » le plus facilement. Est-ce que c’est aussi le signe d’un changement de méthode ou de paradigme par rapport à votre approche passée ?

Joe : Oui, je pense qu’il y a plusieurs dimensions. D’une part, il y a mon chant qui grandit, qui devient plus mature, qui vit depuis plus de vingt ans, qui a son chemin. Ce chant, il évolue, il se transforme, il est plus mature. Après, il y a la décision de Mario et moi de faire en sorte que ce chant qui est en train de grandir puisse avoir de la place. C’est une opération naturelle, spontanée et organique, parce que c’est une évolution. Après, il y a, effectivement, comment nous organisons les choses autour, avec Mario qui s’efface sur certains plans mais qui revient en force avec beaucoup plus de technique et de précision. Il y a donc tout un truc qui s’organise en laissant plus de place autour de la voix, mais c’est dû à une évolution naturelle.

On perçoit des influences plus blues, rock et stoner, il y a même des solos de guitare sur « The Chant » et « Hold On », ce qui est plutôt rare chez Gojira. Ce sont des influences qu’on retrouvait déjà auparavant, on peut penser à « World To Come » dans From Mars To Sirius ou « Yellow Stone » sur Magma, mais elles avaient jusqu’ici été utilisées plus sporadiquement. Est-ce que, comme pour le chant, ça vient d’un besoin plus fort d’expressivité, que la dimension plus rock apporte ?

Mario : Oui. Je dirais que nous, nous travaillons autour d’un groupe, d’une entité qui s’appelle Gojira et qui est là depuis maintenant vingt-cinq ans. C’est quasi devenu notre activité principale. Nous sommes quatre mélomanes, musiciens, mais toute notre énergie est au service de cette entité qui s’appelle Gojira, qui est une entité plutôt connue pour être metal. Au final, nous avons aussi besoin d’exprimer. Ce n’est pas qu’un besoin, c’est un désir d’élargir cette entité afin qu’elle soit un peu plus complète. Joe est capable de jouer du rock, du blues, du funk, n’importe quoi… Nous sommes avant tout des amoureux de musique, donc pour nous, c’est vrai que même si le projet Gojira est plus ou moins cerné, d’une certaine manière, nous appartenons à une famille rock/metal… Nous sommes aussi intelligents, nous jouons le jeu du truc. C’est-à-dire que demain, nous n’allons pas faire de l’électro en nous appelant Gojira. Par contre, nous avons un besoin vital de nous expandre et d’y mettre ces influences qui sont en nous et ces capacités de musiciens que nous avons. Joe est capable de faire des solos tellement géniaux, pourquoi ne pas nous en servir et pourquoi ne pas renforcer cette entité Gojira ? Donc spontanément, avec notre évolution, l’âge, etc., ça s’élargit.

« Nous avons évolué petit à petit vers un truc plus rock, plus ouvert, qui va peut-être plus avec notre âge et où nous en sommes dans la vie. »

Joe : D’ailleurs, Mario pousse pas mal pour les solos ! Des fois, c’est lui qui me dit : « Il faut un solo, putain ! » [Rires]. Parce que nous sommes en train de changer un morceau, de créer une plateforme complètement inédite pour nous, où il y a du chant, une batterie différente et plus légère mais qui s’emballe de temps en temps – je pense notamment au morceau « The Chant » – et Mario va être le premier à gueuler qu’il faut un putain de solo ! C’est marrant parce que ce n’est pas forcément quelque chose qui vient de moi, même si j’adore faire des solos. Comme le dit Mario, nous avons besoin de nous expandre, mais il y a un côté de nous qui est très… Par exemple, nous nous sommes amusés à faire des petites parodies de heavy metal à une époque, il y a plus de dix ans. Avec Mario, nous faisions des petites démos, juste pour nous, pour rigoler, où nous mettions des solos dans tous les sens, avec des gros breaks. Nous nous sommes aperçus qu’il y avait un côté super jouissif là-dedans, et à travers une sorte d’élan parodique, nous nous sommes rendu compte de la puissance des codes de ce style, des chants complètement incroyables, des solos qui partent dans tous les sens, alors que nous étions dans une énergie plus death metal, sans solo, sans joie, hyper terne et sérieuse, une espèce de mitraillette constante ! [Rires] Et tout d’un coup, nous nous amusons, nous nous surprenons à mettre des éléments, un peu de crème Chantilly par-ci, un peu de tel truc par-là. En fait, ça fait du bien. Je pense que nous nous ouvrons à cette dimension.

Mario : Aussi, le fait qu’il y ait moins de rouleaux compresseurs, ça laisse plus de place aux solos. C’est vrai qu’avant, nous nous suffisions avec des patterns, avec des groupes de notes très techniques, tous joués à l’unisson, avec des trucs hallucinants et spectaculaires à la double grosse caisse, guitare et basse. Nous avons un peu moins de cet élément, parce que nous avons tout simplement moins le désir de faire ça comme une redite. Nous sommes un peu fatigués de ce truc-là, donc ça laisse place à autre chose. Et quand on laisse plus d’air, plus d’espace dans un morceau, avec une batterie plus simpliste, ça laisse du coup place à un solo. Il y a ce désir, et comme Joe l’a bien expliqué, c’est jouissif. Nous avons envie de solos, en ce moment. Et il n’y en a pas assez, d’ailleurs, dans l’album ! [Rires]

A l’instar de Mario qui a un petit peu changé son approche de la batterie, penses-tu, Joe, avoir changé ton approche de la guitare, au-delà même des solos ?

Joe : Oui, j’ai changé mon approche de la guitare, mais ça change constamment. Je ne peux pas dire : « Tiens, j’ai changé mon approche. » Je me lève le matin, et je joue de la guitare. Puis je me lève le matin d’après, et je joue de la guitare. Petit à petit, il y a des choses qui évoluent et qui bougent, comme les nuages dans le ciel. Il n’y a pas un moment où je me dis : « Ah, tiens, j’ai changé. » Donc c’est difficile pour moi d’avoir un recul là-dessus, mais c’est sûr que si je regarde où nous en étions en 2002 sur The Link ou en 2008 sur The Way Of All Flesh, où nous avions une espèce d’obsession de créer cette machine de guerre qui mitraille constamment, là, oui, nous avons évolué petit à petit vers un truc plus rock, plus ouvert, qui va peut-être plus avec notre âge et où nous en sommes dans la vie.

Mario : Oui, mais c’est quand même très metal ! Joe a fait un travail dans cet album au niveau du riffing qui est excellent. Il y a beaucoup de riffs, et en ce sens-là, je trouve cet album très metal, parce que chaque morceau a au moins un à trois gros riffs, qui sont totalement dans la lignée de ce que Joe a toujours réussi à faire. Quand Joe s’est mis à faire du metal, il avait déjà ce truc. C’est quelque chose que j’entends dans Fortitude, mais c’est quelque chose qu’il a depuis vingt-cinq ans. Finalement, il a une signature au niveau de la guitare. Et je trouve que Fortitude, ce n’est pas un album rock ! Mais oui, il y a des morceaux qui ont une couleur rock.

Joe : Disons qu’il y a « The Chant », et il y a « Hold On! », où il y a des petits trucs rock, avec le côté heavy à la Iron Maiden. Je pense que ça interpelle les gens, mais c’est vrai que le reste est quand même ultra-metal ! Faut pas déconner ! [Rires] C’est le bastonnage incessant !

Justement, en parlant de metal, dès le début de l’album, on sent plus que jamais l’influence de Sepultura : l’intro de « Born For One Thing » rappelle beaucoup celle de « Straighthate », puis arrive « Amazonia » avec ses instruments et son groove tribaux, sans compter le côté très tribal de l’artwork. Est-ce que vous voyez Fortitude comme votre Roots ou en tout cas, en partie, comme votre hommage à Sepultura ?

Mario : C’est inconscient, alors ! Parce que nous sommes de gros fans des années 90. Pour nous, les prod des années 90 et les groupes de cette époque restent, encore aujourd’hui, une référence. En ce moment, j’écoute Cannibal Corpse, Sepultura… Je n’écoute que des albums des années 90. D’ailleurs, je m’en veux, mais je dirais que c’est dans nos gènes. Notre identité musicale est directement venue de ces groupes des années 90. Je ne me rappelle pas que nous nous soyons dit : « Tiens, on va faire un truc à la Sepultura. »

Joe : Non, mais quand nous avons sorti le riff d’« Amazonia », nous nous sommes dit : « Tiens, ça fait très Sepultura. » Mais nous n’avons pas eu de problème avec ça. Nous ne nous sommes pas dit : « Oh là là, il ne faut surtout pas que ça fasse Sepultura. » Je pense que nous n’avons pas le problème de laisser transparaître nos influences de Sepultura, parce que c’est juste mortel ! Ce sont des Brésiliens, qui font du metal, et qui ont ce truc de la percu, des origines de l’homme, des indigènes et compagnie, qui s’infiltre dans le metal, et qui amène presque ce qui manque au metal, que tu peux trouver dans le blues ou dans le hip-hop, une espèce de souffrance humaine qui vient s’exprimer à travers la musique. Le metal qui prend tout le côté tribal, ce n’est pas nouveau, effectivement, ça vient des années 90, mais c’est un truc qui nous a forgés énormément. Nous n’avons jamais laissé tomber ce côté percu, ce côté intro avec des bambous, le fait de mettre des flûtes et des trucs dans notre musique, ça en a toujours fait partie. Je dis sans problème qu’à chaque fois qu’on entend Sepultura dans la musique – nous l’avons déjà entendu, nous avons vu que ça faisait Sepultura –, je le prends comme un hommage, personnellement.

« Le rôle numéro un de la musique, c’est d’amener quelque chose aux gens, de poser une question, d’ouvrir un espace dans l’imaginaire, ou dans un monde physique parallèle. »

Sur ce morceau, on retrouve un motif rythmique de guimbarde qui sert un peu de trame de fond ; à un moment donné, même la guitare a l’air d’essayer de l’imiter. On dirait que plus qu’un arrangement, vous avez construit ce morceau autour de cet instrument…

Mario : En fait, le morceau est né de ce riff, tu as raison. J’ai presque envie de dire que le refrain ou la péripétie qui se passe au milieu sont moins importants. La guimbarde qu’on entend sur ce riff, c’est le morceau. C’est comme une transe. Ce riff exprime beaucoup de choses. Il est extrêmement simple, et c’est là qu’on peut parler de Sepultura qui avait fait un riff assez simple avec « Roots Bloody Roots », mais quand nous avons compris que cette guimbarde et cette guitare s’harmonisaient si bien, nous avions vraiment envie de jouer autour de ça et que ça ne s’arrête plus. Même au début, nous l’avions fait encore plus longtemps, il y avait dix-huit ou vingt-quatre mesures, je ne sais plus, c’était presque abusé, tellement nous nous sentions bien à le jouer. C’était plaisant et ça faisait du bien de l’entendre. C’est l’impact qu’avait ce riff sur nous, sur nos corps, et ce que nous ressentions était tellement bon que nous avions envie de le jouer encore et encore. En fait, ce riff avait initialement été écrit pour un morceau de Maciste Aux Enfers. Quand nous étions en train de travailler mon frère et moi, nous cherchions une espèce de riff simple pour caler une voix. Quand nous avons écrit ce riff, nous le trouvions tellement bien, au final, qu’il est devenu presque mieux que tout le reste et nous l’avons sorti de son contexte, nous l’avons mis de côté et nous nous sommes dit qu’il faudrait que nous en fassions un morceau. Ensuite, quand nous avons vu la situation en Amazonie, nous nous sommes dit que ce riff nous faisait penser à l’Amazonie et que nous allions jouer autour de ça, que nous allions lui ajouter une guimbarde, etc. Et quand nous avons mis la guimbarde, nous avons eu la confirmation, le morceau était là.

Sepultura interprète sa musique de manière très physique, très tribale, notamment par le biais de son actuel batteur Eloy Casagrande, dont le jeu et l’investissement physique sont particulièrement captivants à voir. Or on retrouve aussi beaucoup ça chez vous – surtout si on pense à toi, Mario, et à Jean-Michel. Cet investissement physique est-il obligatoire pour bien interpréter votre musique ?

Absolument ! Je ne peux pas jouer un morceau si les voyants ne sont pas au rouge. C’est d’ailleurs ce qui est le plus challenging pour moi : me donner à cent pour cent à chaque fois. Je ne peux pas jouer à soixante-dix pour cent. Je suis obligé de pousser les voyants au rouge. En même temps, ce rapport extrêmement physique à l’instrument où je pousse mes limites me fait beaucoup de bien ; ça me fait du mal et ça me fait du bien en même temps. C’est super important pour moi. C’est pareil pour Jean-Michel, sa seule façon d’incarner la musique, c’est d’être à fond. C’est quelque chose qui ne s’explique pas, ce n’est pas intellectuel, c’est un ressenti. La musique crée à notre corps ce que le corps crée à la musique. Il y a une espèce d’unité et de connivence entre les deux, un truc qui circule. Pour nous, ce n’est pas autrement.

Une autre surprise de l’album, c’est la chanson « The Chant » avec son intro « Fortitude », que vous décrivez comme un « rituel curatif » et qui a tout d’une incantation. Qu’est-ce que cette incantation représente pour vous ? Qu’est-elle censée soigner ?

Joe : [Réfléchit] Je ne sais pas comment le définir. Quand j’ai enregistré cette voix sur le refrain de « The Chant », j’avais une intention et une vibration dans tout mon corps qui étaient bien précises. C’est une espèce de chant qui peut s’apparenter à un mantra, à une prière, à une invitation ou à une intention d’apaisement. C’était subtil. D’ailleurs, pour moi, le rôle numéro un de la musique, c’est d’amener quelque chose aux gens, de poser une question, d’ouvrir un espace dans l’imaginaire, ou dans un monde physique parallèle. Les vibrations ont une puissance, donc pour te décrire exactement avec des mots ce qu’il y a dedans, si je pouvais le faire, il suffirait que j’écrive un bouquin là-dessus, mais la question n’est pas là. La question, c’est la musique, la vibration de la musique, la dimension mystique à laquelle nous sommes très sensibles. Je pense que ce morceau est un appel à l’humilité. On fait partie d’une race qui est très arrogante. On manque d’humilité, par rapport à l’infini de la nature, de l’univers, de la Terre, des animaux… On a zéro idée de ce qu’il se passe dans la tête des animaux, mais on les traite comme si c’était de la merde. On les fout dans des usines, on les décapite, on leur fout des hormones… C’est un exemple, comment on traite les animaux, mais aussi comment on traite la forêt amazonienne en ce moment : il ne reste plus que trente pour cent de ce qu’il y avait il y a encore quelques années, c’est en train de tout partir en fumée. Les océans sont vides de poisson… On a quand même un truc en nous qui est de l’ordre du parasite, pour cette Terre, mais on a aussi une beauté incroyable, un potentiel de divinité et de compassion qui est incroyable, et je pense que c’est ça que j’essaye d’exprimer dans ce chant-là. On est très toxiques, très destructeurs, mais on a aussi une beauté incroyable, essayons de l’entretenir et de la faire grossir, mais à notre niveau, sans prétention. Nous sommes un groupe de musique, nous faisons de la musique, nous exprimons ce qui est dans la vérité de notre cœur, et pour moi, quand je fais ce chant, The Chant, c’est un moment un peu spirituel, philosophique, qui s’exprime au milieu de l’album, qui est impossible à expliquer, mais qui est possible à ressentir.

Est-ce que cette dualité ou cette contradiction qui caractérise l’homme ne représente pas aussi l’essence de la musique de Gojira, car après tout vous êtes vous aussi humains ?

Mario : Oui ! Nous avons quelque chose de très moche dans notre musique et de très beau, de très agressif et de très doux… Nous sommes pleins de paradoxes ; nous sommes vraiment les premiers à être les plus paradoxaux. Tu vois l’incompréhension qu’il y a autour du metal, notamment la perception que les Français en ont, où ils continuent à véhiculer tous ces clichés, à penser que les metalleux sont des sataniques, des alcooliques, etc. On reste un peu dans cette espèce de schizophrénie, cette dualité, ce tout blanc/tout noir. En fait, les metalleux, probablement, parce qu’ils mettent beaucoup d’énergie, de frustration et de colère dans leur musique, sont à côté des gens très calmes. Dans Gojira, il y a un paradoxe qui est dur pour moi à expliquer. J’ai du mal à théoriser. Je me demande pourquoi je fais cette musique. Je sais qu’on va avoir de la promo avec des médias beaucoup plus généralistes – on va avoir M6, BFM TV, etc. – et des fois j’imagine les questions qu’ils vont me poser et je n’arrive pas à répondre exactement pourquoi je fais du metal. Je ne sais pas. Probablement qu’il y a ce truc de dualité, cet équilibre à trouver. Je suis intéressé par ce qui est dark et en même temps par ce qu’il y a de beau. Nous sommes les deux.

« On est très toxiques, très destructeurs, mais on a aussi une beauté incroyable, essayons de l’entretenir et de la faire grossir, mais à notre niveau, sans prétention. »

On peut traduire le mot « fortitude » par courage, cran ou tripes. C’est un album qui évoque beaucoup de problèmes qui touchent l’humanité, mais le message de ce titre est positif, tout comme un morceau comme « Hold On! » (« Tiens bon ! »). Pensez-vous que les gens ont plus besoin qu’on leur donne de l’espoir et qu’on les motive, plutôt que de les blâmer et les accabler comme c’est souvent le cas ?

Clairement, je pense que oui. Je pense que c’est un choix qu’on donne à nos vies. Je pense tout simplement que Joe, comme Christian, comme Jean-Michel, les quatre, nous sommes d’accord pour dire qu’il faut de la force pour affronter ce monde, et que nous choisissons délibérément la voie de la bienveillance. Nous essayons aussi de moins nous plaindre et de passer à l’action. C’est-à-dire que si tu ne fais partie de la solution, c’est que tu fais partie du problème. Pour moi, tout est résumé là-dedans aussi. Mais il y a aussi cette idée de l’encouragement. J’ai envie d’encourager mon prochain, mes amis, ma famille, à se renforcer, à être forts pour faire face aux difficultés du quotidien, aux difficultés de notre société, aux difficultés de la pandémie… Je pense que le message de cet album, c’est : « Renforcez-vous. » C’est comme ça que je l’interprète. C’est aussi à travers pas mal de discussions que nous avions, Joe et moi, durant cette période, où parfois, même sur des tracas du quotidien – et j’en reviens toujours à la même chose –, il faut se renforcer pour faire face à chaque chose qui te pose problème. J’aime bien cette idée de force et de sagesse.

Joe : On est des êtres sensibles. Ce que tu as dit est tout à fait vrai. Mario et moi avons une sensibilité assez importante, nous sommes des artistes, nous n’avons pas de cadre de sécurité de l’emploi. Nous nous sommes jetés dans une aventure incroyable presque malgré nous. Nous avons été appelés, il y a eu un appel. Nous nous sommes mis à jouer, jouer, jouer. Nous nous sommes retrouvés dans une cave devant des gens, les gens ont adoré, et c’était parti. Nous sommes dans une vie où nous avons besoin de nous structurer, de nous discipliner, d’être vachement responsables. C’est vrai que nous avons besoin de ce rappel qu’il faut être fort. Ça vient aussi du fait que nous-mêmes, ça nous fait du bien lorsque nous entendons quelqu’un qui nous motive, qui nous rassure… On en a tous besoin. Nous nous disons : « On va sortir un album, autant que ça soit un outil pour aider notre prochain. »

Fortitude a été réalisé à cheval entre le monde d’avant et le monde transformé par la pandémie, d’ailleurs le message de courage véhiculé par cet album prend un sens particulièrement fort dans ce contexte. Joe, tu as pris le temps de réexaminer les chansons pendant que tu étais en confinement en France : quel impact ce nouveau regard a eu sur l’album ?

Effectivement, c’était rigolo d’écouter les morceaux qui se faisaient mixer. Nous avions mixé trois morceaux lorsqu’il y a eu le premier confinement.

Mario : Oui, le 16 mars, nous avions trois morceaux mixés déjà.

Joe : Nous avions trois morceaux dans la poche, et de les réécouter avec ce nouveau contexte autour de nous, on se serait crus dans un film de science-fiction, de style Armageddon, 2012, San Andreas… Tu sais, tous les films catastrophe où tu as les familles devant la télé qui disent : « Mais qu’est-ce qui se passe ? » Bon, il n’y avait pas d’astéroïde, mais il y avait ce truc complètement surréaliste. Donc tout a pris une allure un peu différente. Je regardais mes enfants, je les regardais différemment. Je regardais ma femme, je la regardais différemment. Même ma voiture ! Je regardais la voiture que nous avions louée à l’époque quand je venais de rentrer en France, ça devenait un éventuel outil pour s’échapper d’une catastrophe, et je me disais : « Attends, elle est où ma machette ? » Tout était en train de basculer, nous étions dans un gros questionnement. Donc effectivement, le fait de réécouter ces titres qui parlaient d’apocalypse, de fin du monde, de « il faut se réveiller, tout part en couille », ça a pris une nouvelle dimension avec le confinement. Mais ça a vraiment été écrit avant, c’est ça qui est rigolo.

Comment avez-vous géré la situation sur le plan purement logistique ?

Mario : Tout a été enregistré avant. Toutes les prises étaient finies en janvier 2020, puis quand nous nous apprêtions à mixer au mois de mars et que le monde s’est arrêté, nous nous sommes mis en stand-by. Le gros challenge, c’était comment mixer cet album à distance, vu que nous sommes très exigeants et détestons ne pas être dans la pièce quand l’album se fait mixer. Sachant qu’Andy Wallace est aussi quelqu’un de très âgé qui n’a pas son home studio et qui, pour aller mixer, doit aller dans un studio à l’extérieur. Par exemple, il se prend un hôtel et fait les allers-retours entre le studio et l’hôtel. Donc pour lui c’était compliqué en plein Covid-19, vu son âge, de mixer cet album vu que le virus était notamment très présent aux Etats-Unis. Savoir ce que nous allions faire pour ce mix a donc été le plus gros challenge. Deuxièmement, ça a été la visibilité pour une sortie d’album. Je dirais que ça a été le truc stressant.

« Born For One Thing » véhicule un message anti-consumériste, enjoignant les gens à « posséder moins, et à faire don de ce dont on n’a pas besoin, car un jour il faudra tout abandonner ». Mais justement, de quoi a-t-on réellement besoin ? A-t-on besoin de la musique et de l’art par exemple ? A-t-on besoin d’Internet et des téléphones portables dont on n’arrive plus à se séparer aujourd’hui alors qu’on vivait très bien sans il y a quelques décennies ? Donc comment définissez-vous le besoin ?

Moi, je tends au minimalisme, même si je n’y arrive pas du tout. Je n’aurais pas la prétention de dire qui a besoin de quoi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a beaucoup de choses dont je n’ai pas besoin. Déjà, c’est ça que je constate. Ça rejoint aussi une philosophie bouddhiste qui parle du détachement, qui dit que l’esprit va perdurer, que le corps n’est qu’une enveloppe et que de toute façon, on n’emmènera rien avec nous. Encore une fois, je parle de nous quatre dans le groupe, parce que nous avons quand même ce point commun qui est que nous tendons au minimalisme. A chaque fois que je vois toutes les affaires que je possède, je me dis : « C’est trop, c’est un poids. Je n’ai pas besoin de ça, ni de ça. » En ce moment, j’arrête de prendre trop de photos, parce que c’est pareil, ça entretient une sorte de nostalgie. C’est une réflexion autour de ça. C’est Joe qui a écrit les paroles, donc je parle encore une fois de mon interprétation, mais je pense que l’on a surtout besoin de bienveillance. Tout est vain, sauf la bonté.

« Je tends au minimalisme, même si je n’y arrive pas du tout. Je n’aurais pas la prétention de dire qui a besoin de quoi. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a beaucoup de choses dont je n’ai pas besoin. »

Joe : Alléluia ! [Rires] C’est notre mère qui nous disait ça souvent ! « Tout est vain, sauf la bonté » ! C’est vrai, c’est tout ce dont on a besoin. Après, ce sont aussi des morceaux, des textes, de la poésie, donc ça va chercher un sentiment. Mario a vécu en France, puis il a vécu aux États-Unis, puis il a revécu en France, puis a revécu aux États-Unis, et maintenant, il est à nouveau en France. Moi, c’est pareil, j’ai pas mal bougé, ma femme vient de Lituanie… Nous sommes un peu des voyageurs, donc nous sommes forcés de ne pas avoir trop de trucs avec nous, car dès que nous quittons un endroit, il faut que nous trouvions où mettre nos trucs. Jean-Michel aussi a pas mal bougé, Christian bouge pas mal… Nous sommes tous un peu voyageurs dans l’âme, un peu nomades, ce qui nous force à lâcher… Par exemple, je vois une magnifique collection de CD derrière toi et ça, pour nous, c’est pas possible ! [Rires] J’ai cinq CD qui sont enroulés avec un élastique et quand je déménage, je les emmène ! Après, j’ai un désir de me poser, en ce moment. J’aimerais bien avoir une maison, être posé, avoir mes repères et commencer à construire quelque chose de plus sédentaire. Nous avons été poussés sur les routes du monde entier depuis vingt ans, ou un peu moins, car ça nous a pris dix ans pour commencer à partir sur les routes. Ça aussi, ça nous a appris une forme de détachement. Je pense qu’un jour, nous allons mourir, soit de façon accidentelle, complètement imprévue et super brutale, boum ! Et nous allons tout laisser derrière comme ça, sur les bras de quelqu’un qui devra s’en occuper. Soit nous allons mourir de vieillesse, de notre belle mort, mais d’une façon ou d’une autre, à un moment, nous allons quitter ce monde et il va falloir laisser l’objet le plus précieux que nous avons, qui est notre corps, nos yeux, notre cerveau, nos organes. Tout ça, adios ! [Rires] Si c’est la fin, et que l’âme n’existe pas, pas de problème, ça s’éteint et on ne saura jamais. Mais si effectivement, l’âme perdure, il va falloir faire preuve de détachement à ce moment-là, pour laisser notre corps derrière, et tous les gens et tous les lieux que l’on aime, pour aller vers l’inconnu. Le morceau « Born For One Thing », c’est un peu ça. C’est que si on arrive à être en paix un minimum avec cette idée de détachement et qu’un jour on va devoir laisser les choses derrière nous, ça veut dire qu’il faut le garder en tête, qu’il faut faire attention à comment on parle aux gens, parce qu’un jour, on ne sera plus là pour s’excuser si on s’est mal comportés. Et si on accumule trop de choses, ça va être à quelqu’un d’autre de s’en occuper, de nettoyer notre caca derrière. C’est une réflexion très humaine.

Dans nos sociétés occidentales où la religion est en net recul, est-ce que le consumérisme ne fait pas office de nouvelle religion, qui donne une raison d’être et des repères aux gens ? Est-ce que ce n’est pas, en partie, la conséquence d’un manque de spiritualité ?

Mario : Oui, clairement. Après, si on pouvait éviter de repartir dans l’archaïsme de certaines religions… Quand j’étais petit, je n’avais pas droit à l’hostie parce que je ne suis pas baptisé et je me rappelle que ça me faisait pleurer. Je trouve que c’est un peu extrême aussi. Il y aurait quelque chose à trouver entre les deux. Je ne suis pas catholique, je ne suis pas baptisé, donc je me construis ma propre spiritualité, mes propres croyances, sur fond de bouddhisme parce que notre mère était un peu yogi, un peu philosophe, très spirituelle. Elle nous a beaucoup communiqué la philosophie bouddhiste. Mais clairement, il y a un gros manque de spiritualité dans notre société, même si je ne sais pas ce qu’on pourrait faire pour ça.

Dans le clip d’« Another World » : on voit le groupe quitter la Terre pour vivre sur une autre planète, vierge de l’empreinte des hommes. En ce moment, on parle beaucoup de Mars, avec trois missions différentes : chinoise, américaine et des Emirats arabes. Il y a ce fantasme d’un jour vivre sur Mars d’une manière ou d’une autre, c’est d’ailleurs l’objectif assumé des Emirats arabes. Quel est votre regard sur cette « conquête » ?

Ça ne me fait pas rêver, moi personnellement, parce que je pense que si on n’arrive pas à régler les problèmes ici, on va les amener ailleurs. C’est comme quand tu es mal dans ta peau et que tu te dis : « Tiens si je vais là, j’irai mieux. » Alors qu’en fait, tu embarques avec toi les problèmes. Pour moi, aller faire la conquête de Mars alors qu’on n’a pas résolu les problèmes majeurs, à savoir déjà comment ne pas saccager un lieu, ça ne me fait pas du tout fantasmer.

On parlait tout à l’heure de la chanson « Amazonia » et il se trouve que les bénéfices liés à celle-ci iront aux tribus Guarani et Kaiowa. Joe avait déclaré qu’en tant qu’artistes vous ressentiez une responsabilité d’offrir aux gens un moyen d’agir. Pensez-vous que l’art soit plus puissant que la politique à cet égard ?

Non, je ne dirais quand même pas ça, car quand il y a des lois qui passent, c’est immédiat. Je dirais que tout est important. Les artistes ont leur rôle. Après, je me méfie du côté moralisateur des choses. Je parle souvent de ça en ce moment, mais écouter un bon Cannibal Corpse me fait aussi vachement de bien, alors qu’ils ne vont peut-être pas faire une telle opé. C’est juste que nous, en tant que citoyens du monde et à nos âges – nous arrivons à la quarantaine et nous nous rendons compte que nous sommes une génération qui a peut-être aussi merdé à un certain niveau – je pense que le fait de passer à l’action, ça nous fait du bien et c’est peut-être quelque chose qu’il faudrait que nous fassions de plus en plus. C’est vrai que les mots, la poésie, etc. c’est très important, mais passer à l’action, que ce soit des actions individuelles ou collectives, je pense que c’est une des clés. Avant, je le sous-estimais, mais effectivement, si tu fais attention à chaque détail dans ce que tu fais, ce que tu achètes dans les supermarchés, les bouteilles plastique que tu achètes ou pas, etc. Tout a un rôle. Un pour cent par-ci, un pour cent par-là, et le monde change petit à petit. Même si évidemment, on ne va pas remplacer les lois et un gouvernement, c’est vraiment ça qui fera la différence. Pour ce qui est de l’Amazonie, ça va se diffuser subtilement. Nous ne sommes pas une grosse communauté dans le metal, mais l’action que nous sommes en train de faire, ça va faire parler et si ça peut toucher une personne par-ci, une personne par-là, c’est déjà gagné. C’est une belle opération que nous sommes en train de faire avec l’Amazonie et nous avons déjà eu des réponses positives de Tool, Metallica, Guns N’ Roses, Deftones, Korn, Slayer, Slipknot, Morbid Angel, Decapitated, Bring Me The Horizon, Architects, et aussi des Français, comme Nono de Trust, Mass Hysteria, Shaka Ponk… Tous ces mecs, nous les avons contactés les uns après les autres et ils ont tous immédiatement dit : « Oui, on est prêt à donner quelque chose pour être vendu et récolter de l’argent pour les gens qui font des choses concrètes. » C’est hyper beau de voir que tout le monde est prêt à aider et j’ai l’impression que tout le monde demande juste une plateforme sur laquelle se connecter. Donc c’est une super belle opé. Je suis fier de mon frère, car c’est venu de son initiative. C’est un bon exemple qui me fait dire qu’il faudra reconduire ce genre d’opération, de plus en plus.

« Nous sommes exigeants avec nous-mêmes. Ce n’est pas seulement la peur d’être rejeté par les fans. Nous avons un désir d’absolu, d’atteindre une qualité créative que nous n’arrivons jamais vraiment à atteindre d’ailleurs. Nous sommes en quête. Nous sommes toujours dans une terre inconnue. »

Votre premier album Terra Incognita est sorti il y a tout juste vingt ans. Comment compareriez-vous le Gojira d’il y a vingt ans à celui de maintenant ?

Joe : Nous étions des gamins !

Mario : Oui, mais nous sommes aujourd’hui animés par le même désir, le désir de surprendre, de faire quelque chose de frais et dynamique. Je retrouve ça dans les morceaux de Fortitude. Je fais facilement le lien avec ce qui nous animait déjà pour Terra Incognita, personnellement.

Joe : Je me rappelle l’excitation, parce que c’était notre premier album. Nous n’avions pas d’ambition particulière d’être connus, à l’époque. Je me rappelle que c’était surtout l’ambition d’enregistrer un album. Il n’y avait pas de : « Putain, les gens vont entendre ça, ils vont halluciner ! » C’était plus : « C’est quoi, tous ces morceaux ? Il faut qu’on fasse un album ! » Je me rappelle que nous étions passionnés pour l’objet de l’album. Nous voulions juste tenir le CD dans nos mains avec cette collection de morceaux dessus. Nous étions en train de forger quelque chose. Je me rappelle notamment le morceau « Space Time », où il y avait cette espèce de truc à la Morbid Angel et en même temps cette espèce de truc néo-metal, un peu bizarre, avec des guitares planantes…

Mario : Tu commençais aussi à avoir de la personnalité dans la voix, dans le passage du milieu de « Space Time ».

Joe : Voilà, il y avait un truc du genre : « Tiens, est-ce qu’on ose mettre ces choses ensemble ? Oui, on ose. » Et en fait, nous adorons, et voilà, c’est nous. Nous étions en train de poser une signature. Moi aussi, je retrouve la même énergie dans Fortitude que dans Terra Incognita, d’une certaine façon.

A l’époque, comme l’indique le nom de l’album, vous vous lanciez en terre inconnue : est-ce que vous vous considérez désormais en terrain conquis ?

Joe et Mario : Non !

Joe : Notre patron, c’est le public ! Le jour où il décide de tirer la chasse, on dégage ! [Rires]

Mario : Non mais c’est clair, il n’y a rien d’acquis. Jamais, jamais, jamais. Tu ne peux pas te reposer sur tes lauriers une seconde. Quand tu as choisi cette voie-là, il faut être exigeant avec toi-même. Avant tout, nous sommes exigeants avec nous-mêmes. Ce n’est pas seulement la peur d’être rejeté par les fans. Nous avons un désir d’absolu, d’atteindre une qualité créative que nous n’arrivons jamais vraiment à atteindre d’ailleurs. Nous sommes en quête. Nous sommes toujours dans une terre inconnue.

Joe : Après, nous avons quand même une sorte de validation, et ça m’a moi-même presque surpris que nos expérimentations du début aient plu à tant de gens ! Parce qu’il y a quand même beaucoup d’expérimentations dans nos albums, il y a des paris qui ne sont pas gagnés d’office, et c’est vrai que quand nous abordons un nouveau morceau, nous nous disons : « Tiens, ça paraît un peu chelou, mais la dernière fois qu’on a fait un truc chelou, les gens ont bien aimé. » Nous avons la pression, mais en même temps, pas tant que ça. Nous nous faisons plaisir.

Dans le premier numéro de notre magazine, on avait accordé une tribune au chanteur Vianney qui ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Mais inversement, qu’est-ce que Gojira pense de Vianney ?

Mario : Personnellement, je trouve Vianney super sympa. C’est un mec très humble, très humain, très simple. Après, sa musique, je la connais très peu. J’ai entendu quelques morceaux à la radio et ce n’est vraiment pas la musique que j’ai envie d’écouter. Il y a peut-être quelque chose que je ne comprends pas, qui ne me touche pas trop. En fait, je n’ai même pas envie de juger, je ne suis pas du genre à laisser des commentaires négatifs sur les vidéos YouTube, par exemple. Après, oui, si j’en parle ma femme, je lui dirai ce que j’en pense vraiment, mais j’ai envie de respecter les gens. Je respecte sa musique, elle fait du bien à certaines personnes, tant mieux. Il y a des gens qui s’y retrouvent à cent pour cent. Ce n’est pas ma culture, ce n’est pas ma musique, mais je respecte la personne, je trouve que c’est un super mec.

Interview réalisée par téléphone les 2 & 25 mars 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Gabrielle Duplantier (1, 2, 3, 5, 6) & Travis Shinn (7).

Site officiel de Gojira : www.gojira-music.com

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