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Interview   

Grey Daze : le passé et l’au-delà


L’histoire de Chester Bennington est loin d’avoir commencé avec Linkin Park. A vrai dire, sans son premier groupe Grey Daze, il n’y aurait pas eu de Linkin Park tel que nous l’avons connu pendant vingt ans. Et si l’histoire de Grey Daze a longtemps été reléguée aux oubliettes par l’industrie, Chester et son compère Sean Dowdell – batteur du groupe et partenaire de business de Chester –, eux, ne l’avaient pas oublié. C’est en 2016 qu’ils se sont mis en tête de raviver Grey Daze et en 2017 qu’ils ont commencé à plancher sur le projet d’un nouvel album. On connaît la triste suite : Chester se donnait la mort quelques mois plus tard, à la surprise de ses proches, dont Sean.

Grâce à la persévérance d’un Sean voulant honorer son ami et sentant ce dernier le pousser depuis l’au-delà, avec l’aide d’une myriade d’invités, dont Jaime, l’un des enfants de Chester, l’album Amends voit le jour cette année. Un album où d’anciens morceaux ont été totalement réécrits autour de lignes de chant (parfois inédites) enregistrées par Chester il y a plus de vingt ans, avec pour objectif de les moderniser. Mais c’est également l’occasion de replonger dans le passé et de redécouvrir ces premiers albums oubliés qui ne manquent pas de charme. Nous en discutons ci-après avec Sean Dowdell qui nous raconte l’histoire de Grey Daze et de ce nouvel album, et nous parle, non sans émotion, du Chester qu’il a connu.

« Le gamin a débarqué à l’audition, il devait peser quarante-cinq kilos tout mouillé, il avait une touffe de cheveux bouclés, il avait de petites lunettes à monture, il avait complètement l’air d’un geek, et nous étions tous là à nous dire : ‘Ça ne peut pas être ce gars-là !’ Ensuite, il a chanté et il nous a scotchés. »

Radio Metal : Grey Daze a été fondé en 1992 par toi et Chester Bennington adolescent, des années avant qu’il ne devienne une superstar avec Linkin Park. Peux-tu nous raconter l’histoire de ta rencontre avec Chester et des débuts de ce groupe ?

Sean Dowdell (batterie) : En 1992, nous étions en train de monter notre premier groupe. Nous avions un ami commun qui s’appelait Chris Hewlett qui jouait un peu de guitare – il n’était pas dans le groupe mais il jammait de temps en temps avec nous –, il a dit qu’il connaissait un gamin qui chantait exactement comme Eddie Vedder et que nous devrions l’auditionner. Nous avons dit : « D’accord, amène-le. » Deux ou trois jours plus tard, le gamin a débarqué à l’audition, il devait peser quarante-cinq kilos tout mouillé, il avait une touffe de cheveux bouclés, il avait de petites lunettes à monture, il avait complètement l’air d’un geek, et nous étions tous là à nous dire : « Ça ne peut pas être ce gars-là ! » Ensuite, il a chanté et il nous a scotchés. Nous étions là : « Bordel de merde ! » Il a chanté « Alive » de Pearl Jam pour l’audition. Nous étions stupéfiés par son talent. Nous lui avons demandé : « Quand peux-tu commencer ? » Il a dit : « Eh bien, il faut que je demande à mon père. Tu pourrais venir et parler à mon père pour moi ? » J’ai littéralement pris ma voiture et j’ai conduit jusqu’à chez Chester et j’ai rencontré son père, Lee. Nous nous sommes posés dans le salon et j’ai convaincu son père de laisser Chester intégrer le groupe. J’avais deux ans de plus que Chester – il avait quinze ans, j’en avais dix-sept – mais je pense que son père m’imaginait bien plus vieux, et j’étais assez mature, j’étais très sérieux. Son père pouvait voir que je voulais faire quelque chose de sérieux avec la musique et pas juste sortir pour essayer de prendre de la drogue et faire des conneries – même si nous avons fait tout ça, nous étions déterminés à créer un groupe qui avait une importance et irait quelque part. Son père pouvait voir ma conviction. Il me faisait confiance et on pouvait voir que j’étais une bonne personne. A partir de là, j’ai pris Chester sous mon aile et j’étais très protecteur envers lui.

Voilà comment le groupe a débuté. Ensuite, nous avons commencé à répéter deux ou trois jours par semaine et à écrire des chansons originales. Nous avons donné notre premier concert peut-être trois ou quatre mois après nous être unis. Nous avons commencé à être pas mal en place à mesure que nous commencions à faire des concerts. Comme tout gosse qui fonde un groupe, nous voulions nous éclater, faire la fête, faire de gros concerts mais, à la fois, nous rêvions de passer à la radio et de réussir. C’était toujours au premier plan dans notre tête : nous voulions avoir beaucoup de succès. Au fil du temps, nous nous sommes améliorés, nous avons commencé à en prendre la direction et à voir comment y arriver. Nous avons enregistré notre premier album en 93, un second en 94 et notre troisième album en 97, et le groupe a fini par se séparer en 98.

Quel genre d’adolescent était Chester Bennington ?

Il était tout sec, il était drôle, il avait un bon sens de l’humour, il avait beaucoup de compassion. Je ne l’ai jamais vu devenir agressif ou se lancer dans une bagarre avec qui que ce soit. C’était très facile de traiter avec lui. C’était aussi une âme libre. Il aimait faire la fête et s’amuser mais, à la fois, la musique était très importante pour lui, il prenait ça très au sérieux.

Pouvais-tu déjà voir qu’il était destiné à une grande carrière ? S’était-il déjà trouvé en tant qu’artiste avec Grey Daze ?

Je crois que quand il avait quinze, seize et dix-sept ans, il se cherchait, mais quand Grey Daze était à son apogée en 1998, c’était une rockstar accomplie. A chaque fois que le groupe jouait, c’était à guichet fermé, nous passions à la radio régionale et on nous proposait des contrats avec des maisons de disques – nous en avons signé trois différents. Chester était un chanteur affûté à ce moment-là. Nous avions probablement enregistré plus de cent chansons. Il avait de vrais dons et si tu écoutes les musiques de Grey Daze, ses prestations, c’est largement au niveau de certains vieux morceaux de Linkin Park qu’il a fait à peine un an et demi après notre séparation. Je dirais qu’il s’était absolument trouvé avant que le groupe ne s’arrête.

A l’époque, Grey Daze a principalement sorti deux albums typés grunge : Wake Me (1994) et …No Sun Today (1997) – le premier disque étant plus une démo. Quels sont tes souvenirs de la conception de ces albums ?

Je crois que Grey Daze était un peu au-delà de la scène grunge. Nous étions ce qu’on appellerait du post-grunge. Des groupes comme Live et Bush sont arrivés après le grunge et nous étions un peu dans cette catégorie de groupes. Le grunge a été une grosse influence pour nous mais je ne pense pas que nous étions un groupe de grunge. Nous étions plus post-grunge. Pour ce qui est de ce que je ressentais en écrivant la musique, c’était une longue expérience, ça a duré six ans, et c’étaient différentes époques, différentes émotions durant différentes cycles de compositions, mais j’ai toujours apprécié écrire de la musique avec Chester. Lui et moi avons écrit la plupart des textes ensemble et c’était probablement le chanteur ayant le moins d’ego avec qui j’ai travaillé dans ma vie. Il était très ouvert aux idées des autres et il prenait ces idées et essayait de travailler dessus et de les façonner pour en faire quelque chose à lui, ce que je trouvais assez exceptionnel. J’ai travaillé avec des chanteurs incapables de prendre en compte la moindre participation extérieure et il n’était pas de ceux-là. Il était disposé à écouter et à travailler avec à peu près n’importe qui, tant que ça créait une bonne chanson, ce que j’ai toujours admiré, c’était vraiment cool. C’était amusant ! Nous aimions beaucoup écrire ensemble.

« Le Chester que je connaissais quand nous nous sommes séparés n’était pas très sûr de lui. C’était une rockstar sur scène mais dans sa vie personnelle, je pense qu’il manquait beaucoup d’assurance […]. Le Chester qui est revenu dans mon univers musical en 2016 était un gars qui était très confiant vis-à-vis de ce dont il était capable musicalement. »

Quelles étaient les circonstances du départ de Chester de Grey Daze en 1998 ?

Ce n’était pas tant qu’il est parti : tout le groupe a implosé et s’est séparé. Nous avons eu une grosse dispute. Chester venait de se marier à l’époque et ça causait des problèmes. Mace [Beyers] avait développé un important problème d’addiction à la drogue. Je dirais que j’avais personnellement un problème d’ego. Je dirais que Chester était en train de se faire dominer dans sa vie personnelle. Toutes ces choses combinées faisaient que nous nous tapions mutuellement sur les nerfs. Bobby [Benish] et moi avions l’impression de tout porter sur nos épaules et c’en est arrivé à un point où nous nous sommes pris le bec à propos de Mace qui ne venait pas aux répétitions, Mace qui ne venait pas charger le matériel, Mace qui foirait les concerts, Mace qui arrivait en retard, etc. A cette époque, nous avions signé un contrat avec Warner Bros. Pour produire quatre chansons. Nous voulions faire un concert de mise au point avant d’aller en studio et nous avons eu une grosse dispute après le concert. Tout le monde s’est mis à crier contre tout le monde et à pointer tous les autres du doigt. Nous n’avons pas pu nous en relever. Nous avons appelé notre avocat et nous avons dit que nous n’irions pas en studio enregistrer, que le groupe était fini, mais notre avocat – il s’appelle Scott Harrington – a pu réaliser que Chester était quelqu’un de spécial. Il travaillait avec des groupes à Los Angeles et il lui a dit : « Pourquoi n’enregistres-tu pas une démo pour ces gars et s’ils t’aiment bien, ils te feront auditionner en personne. » Bien sûr, il l’a fait. C’était environ un mois et demi après la séparation du groupe. Il est allé à Los Angeles et a rejoint le groupe Xero, qui est devenu Hybrid Theory, qui est devenu Linkin Park. Scott Harringon est en fait le gars à qui on doit ça, mais il a été effacé de l’histoire de Linkin Park, ce qui est malheureux, car sans lui, rien de tout ça ne se serait passé.

Peux-tu nous parler de ta vie après Grey Daze ?

Après la séparation de Grey Daze, Bobby et moi avons essayé de continuer le groupe pendant quelques mois, mais ça n’allait pas, donc nous avons formé un nouveau groupe qui s’appelait Waterface. Ensuite, j’ai signé un contrat avec EMI Records et nous avons fait un album avec ce groupe, puis j’ai quitté l’industrie musicale en 2001. J’ai investi tout mon temps et toute mon énergie dans mon entreprise, en tant qu’entrepreneur. Je possède une entreprise qui s’appelle Club Tattoo. Donc j’ai quitté la scène musicale. Chester et moi nous sommes réconciliés en 2002, quand nous avons appris qu’on avait diagnostiqué une tumeur au cerveau à Bobby et que les pronostics n’étaient pas bons. Chester et moi avons repris notre relation où nous l’avions laissée, en tant que meilleurs amis, et nous avons commencé à nous revoir. Nous avons brièvement envisagé de remonter Grey Daze en 2002, puis à nouveau en 2007, mais le timing n’était pas le bon. Grey Daze était clairement une passion pour Chester. Il voulait s’y remettre à différents moments de sa carrière. Nous adorions jouer ensemble. Nous avons fait quelques petits projets parallèles ensemble durant les années 2000 – je crois qu’en 2004, 2005, 2006, Chester et moi avons joué ensemble dans de petit projets. Ma vie s’est tournée vers le monde du business où nous avons développé notre relation : Chester et moi sommes devenus partenaires dans Club Tattoo, nous avons développé ce business dans sept lieux différents à Las Vegas et en Arizona. Ça marche très bien et je me porte très bien avec ma femme, je me suis marié et j’ai deux enfants. Puis en 2016, nous avons décidé de remonter le groupe et de repartir pour un tour.

Tu as mentionné qu’à l’époque de Grey Daze, tu avais des problèmes d’ego : est-ce quelque chose sur lequel tu as travaillé par la suite ? Penses-tu que tu étais une autre personne quand tu as renoué avec Chester ?

Je pense que nous avions tous des problèmes d’ego, pas seulement moi. Tu te fais une fausse idée de qui tu es quand tu joues devant des milliers de gens à un jeune âge. Ça te vrille un peu la tête. Je me dois de trouver ma part de responsabilité dans notre séparation et je l’expliquerais par l’ego que j’avais l’époque et le fait de n’avoir pas compris ou fait preuve d’empathie envers ce que les autres gars traversaient. Mais absolument, je ne pense pas avoir un énorme ego aujourd’hui. J’essaye d’être autant terre à terre que possible et de me faire vraiment confiance. Je crois vraiment ne plus avoir un gros ego. C’est une des choses que j’ai apprises : quand tu vieillis, tu n’as rien à prouver à qui que ce soit, tu dois juste te le prouver à toi-même. Il faut donc rester fidèle à qui on est et travailler dur sur soi pour chaque jour devenir une meilleure version de soi-même.

Comment comparerais-tu le Chester que tu avais quitté en 1998 et l’artiste accompli qu’il était devenu quand tu as commencé à retravailler avec lui après vingt ans de Linkin Park ?

Il faut garder en tête que Chester et moi étions les meilleurs amis et des partenaires de business durant toute sa carrière avec Linkin Park. Donc nous traînions tout le temps ensemble, il vivait à deux pâtés de maisons de chez moi, nous faisions de l’exercice ensemble, nous partions en vacances ensemble, nous faisions des déjeuners et des dîners ensemble, nous faisions beaucoup de business ensemble, nous avions deux entreprises de vêtements, nous avions six magasins, donc nous faisions plein de trucs en dehors de Linkin Park. Nous étions donc très proches durant tout ce temps. Donc quand il m’a demandé de remonter le groupe, c’était très organique et ça paraissait très naturel, car nous avions déjà songé à le faire deux ou trois fois avant. Le Chester que je connaissais quand nous nous sommes séparés n’était pas très sûr de lui. C’était une rockstar sur scène mais dans sa vie personnelle, je pense qu’il manquait beaucoup d’assurance et se tournait vers plein d’autres gens pour obtenir des conseils. Le Chester qui est revenu dans mon univers musical en 2016 était un gars qui était très confiant vis-à-vis de ce dont il était capable musicalement et suffisamment mature pour ne pas écouter de mauvaises influences et pour aller dans son propre sens. Il en était enfin à point dans la vie où, j’ai l’impression, il ne voulait pas qu’on lui dise de faire certaines choses d’une certaine façon. Ce sont ses propres mots, il disait : « Je veux un groupe de rock à moi pour pouvoir faire ce que je veux et ça me manque de jouer avec toi. » C’est à prendre tel quel. Je pense qu’il en était à un stade de sa vie où il voulait être son propre patron.

« Quand j’ai eu la nouvelle de son décès, ça m’a complètement pris par surprise, car ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais qu’il fasse. Je crois qu’il a fait ça sur un coup de tête, que son moral a subitement chuté très bas et qu’il n’a pas été capable de rebondir. Il a fait ce choix, mais je crois vraiment que Chester a regretté de faire ça au moment même où il l’a fait. »

Toutes les chansons sur Amends proviennent des albums précédents. Non seulement elles ont été réenregistrées, mais elles ont été complètement réécrites et modernisées. Elles sonnent presque comme de nouvelles chansons. Comment avez-vous abordé ce travail de remaniement des chansons sur cet album ?

Quand Chester était encore en vie, nous échangions par e-mail et au téléphone. Il était en train d’écrire de la nouvelle musique, genre quatre ou cinq chansons, pour le moment où nous pourrions nous retrouver et aller en studio, et il m’avait fait écouter ces chansons par téléphone. Nous avons commencé à travailler sur des pistes de guitare et de batterie sur trois des chansons de l’album en studio et nous avons discuté d’autres morceaux, mais nous n’avons pas eu le temps de disséquer ces autres morceaux et de travailler dessus avec des producteurs. L’intention, à l’origine, était d’enregistrer les chansons telles qu’elles étaient, de les nettoyer et de les sortir. Quand nous avons commencé à travailler dessus, dans nos échanges, nous nous sommes dit : « Elles sonnent un petit peu datées, pourquoi ne pas essayer de les moderniser, d’y mettre des trucs programmés, de faire intervenir différents producteurs, etc. » Ça, c’était quand Chester était encore en vie.

Malheureusement, nous n’avons pas eu la chance de le faire enregistrer de nouvelles pistes de chant. Nous allions le faire après le retour de tournée de Chester et évidemment, il est décédé peu de temps après son retour de tournée. Nous avions prévu de faire tout ça, nous allions faire venir [la productrice] Sylvia [Massy] pour enregistrer son chant si le temps le permettait ou l’envoyer lui au studio, et c’est là que ça s’est arrêté. Quand nous avons repris le projet après le décès de Chester, nous avons contacté cinq producteurs différents pour nous aider à moderniser et réécrire les chansons, car nous savions déjà que c’était la direction que nous voulions prendre quand Chester était encore là. Nous voulions rendre la musique plus moderne et pertinente dans le monde musical actuel, et que ce soit quelque chose auquel ses fans pourraient s’identifier un peu plus facilement. Nous voulions donc que ça sonne comme s’il avait enregistré ça littéralement juste avant son décès. Je pense que nous y sommes parvenus. Je trouve que nous avons créé un chef-d’œuvre avec cette musique.

C’était donc presque comme créer des chansons à partir de zéro ?

C’est exactement ce que c’était ! Nous avons procédé à l’envers. Normalement, on écrit la batterie, la basse, les guitares, et ensuite on écrit une mélodie par-dessus, alors qu’avec ça, les premiers mois, nous les avons passés à déshabiller la musique pour ne laisser que les pistes de chant, sans les instruments. Nous avons commencé avec la mélodie et nous avons dû restructurer l’intégralité des chansons autour du chant de Chester, à chaque fois. C’était très difficile, mais nous avons pu le faire. Nous écoutions sans arrêt les vieilles pistes de chant de Chester, encore et encore, ce qui était incroyablement émotionnel. Beaucoup de larmes ont été partagées en studio à travailler là-dessus. Mais oui, nous avons réécrit ces chansons de fond en comble.

Quels sont tes souvenirs de Chester les semaines voire jours avant sa mort ?

J’ai parlé à Chester au téléphone deux jours avant qu’il ne nous quitte. Il était à Sedona avec sa famille, il venait de terminer la tournée avec Linkin Park. Il devait prendre l’avion pour Los Angeles pour rapidement faire une publicité à la télé et sa famille allait rester à Sedona puis prendre la voiture pour venir à Phoenix, tandis que lui allait prendre l’avion à Los Angeles pour les rejoindre à Phoenix. Nous avions prévu de dîner ensemble ce samedi soir et de commencer les répétitions le dimanche. Nous avons parlé deux jours avant son décès, nous étions censés commencer à répéter trois jours avant son décès. Il était aux anges quand je lui ai parlé. Il était surexcité à l’idée de commencer à travailler sur la musique. Il était excité par toutes les choses que nous faisions niveau business, nous prévoyions de nous développer encore et de monter une autre boutique. Il était dans un très bon état d’esprit. Donc quand j’ai eu la nouvelle de son décès, ça m’a complètement pris par surprise, car ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais qu’il fasse. Je crois qu’il a fait ça sur un coup de tête, que son moral a subitement chuté très bas et qu’il n’a pas été capable de rebondir. Il a fait ce choix, mais je crois vraiment que Chester a regretté de faire ça au moment même où il l’a fait.

Comment as-tu trouvé la force, quelques mois plus tard, de finir le travail sur Amends ?

Parce que je crois vraiment que Chester me donnait des coups dans la poitrine chaque jour qui passait après son décès pour que je le fasse. Je me réveillais chaque jour en pensant à finir cette musique d’une manière ou d’une autre. Environ six mois sont passés, je me suis réveillé un jour et j’ai dit à ma femme, Thora : « Ecoute, je vais finir cet album. » Elle a dit : « Comment vas-tu faire ça ? » Je ne le savais pas ! Vraiment pas. Donc j’ai dit : « Je ne sais pas ! Ceci dit, je vais trouver le moyen. » Voilà comment ça a commencé.

« Warner Bros. avait plus ou moins effacé l’histoire du groupe quand Linkin Park a explosé, et ça m’a longtemps gonflé qu’ils aient fait ça. Ça gonflait également Chester. »

Était-ce presque une expérience spirituelle pour toi ?

Je ne sais pas si j’emploierais le mot « spirituelle ». Il est clair que ça m’a permis de me lier à Chester dans l’au-delà. Je veux dire que j’ai ressenti sa présence, donc j’imagine que dans ce contexte, on pourrait employer « spirituel ». Il était clairement là avec nous dans le studio. Je ressens beaucoup sa présence. Ça va paraître étrange, mais des médiums qui parlent à l’au-delà venaient me voir à l’improviste et me dire : « Votre ami vous dit de ralentir, d’être patient avec la musique », et ces gens ne me connaissaient même pas. C’est arrivé deux fois. C’est quelque chose que Chester aurait absolument dit, car il sait que la patience est un des gros points faibles de ma personnalité, donc qu’il se manifeste et me dise d’être patient, c’est clair que c’était lui, je n’en ai pas le moindre doute. Il y a eu un autre cas où j’étais aux Fidji avec ma femme et nous étions sur une île presque déserte, sans wifi, sans rien, et nous sommes entrés dans notre petite hutte, mon ordinateur était fermé, posé sur le lit, nous étions dans la pièce depuis à peine cinq minutes et tout d’un coup, mon ordinateur s’est allumé au milieu du refrain de « Sickness », avec Chester qui criait : « I need more, can you help me ? », sans crier gare. Ce genre de choses s’est produit durant tout le processus.

A l’origine, Sylvia Massy était impliquée dans le projet, mais elle n’a pas continué après le décès de Chester. Pourquoi ?

C’est une bonne question. Sylvia est une dame très sympa et une très bonne productrice. Seulement, je ne sais pas si elle comprenait la vision de ce que nous étions en train de faire une fois que nous y avons été à fond sur le côté moderne de ces chansons, et à l’époque, je pense… S’il vous plaît, ne prenez pas ça pour une insulte, car je le comprends totalement : elle ne voulait pas vraiment travailler sur un album sans obtenir une avance assez importante sur ses honoraires. A l’époque, nous n’étions pas préparés à faire ça. Je voulais juste mener à bien la musique. Je finançais tout moi-même. J’étais là : « Tu sais quoi ? Je ne veux pas faire un chèque d’avance à un producteur pour cinquante mille dollars » ou je ne sais plus combien c’était. Elle voulait travailler dessus, mais ça ne s’est pas organisé et elle ne voulait pas travailler sans garantie. Et il y avait certaines choses qu’elle ne voulait pas faire. Elle ne voulait pas contrarier Linkin Park, elle ne voulait pas contrarier la femme de Chester. Même si nous avions obtenu l’approbation et le soutien de tous ces gens pour le projet, elle se disait : « Bon, je ne sais pas. Peut-être que ça va les fâcher si on continue à faire cette musique », alors que ce n’était pas le cas, mais je pense que c’est un peu l’impression qu’elle avait et puis, comme je l’ai dit, elle voulait une avance sur ses honoraires. Nous avons donc décidé de ne pas continuer ensemble, je suppose, c’est la meilleure façon de le dire.

Chester sonne incroyablement moderne sur ces nouvelles versions, malgré le fait que ces enregistrements vocaux datent d’il y a vingt ans. Avez-vous apporté des modifications sur son chant ?

Nous avons assurément réalisé des ajustements mais je ne dirais pas que nous avons beaucoup modifié. Nous avons travaillé sur les arrangements et nous avons travaillé sur certaines parties mais à la fois, ces prestations sont les siennes. L’une des raisons pour lesquelles nous avons voulu finir cet album était que nous trouvions que ces chansons et ses prestations étaient incroyablement bonnes, et Warner Bros. avait plus ou moins effacé l’histoire du groupe quand Linkin Park a explosé, et ça m’a longtemps gonflé qu’ils aient fait ça. Ça gonflait également Chester. Je me souviens de lui avoir parlé et d’avoir échangé des textos, genre : « Mec, quand nous aurons remonté ce groupe, est-ce que Warner Bros. va encore nous baiser ? » Il a dit : « Ne te soucie pas de Warner Bros., je peux faire ça, je n’ai pas besoin de leur permission et je ne vais même pas leur demander la permission. Je vais le faire, c’est tout. » Donc… J’ai oublié comment j’en suis arrivé à cette partie de la réponse, mais nous trouvions que ces prestations étaient tellement bonnes que nous n’avons pas tellement eu à les retoucher. Nous avons bien travaillé sur les arrangements, nous doublions un refrain ici ou nous retirions un pré-refrain là parce qu’il ne convenait pas, mais majoritairement, ce que vous entendez, c’est vraiment à quel point il était bon et à quel point ces chansons sont bonnes.

Quel est ton regard aujourd’hui, vingt ans plus tard, sur ce qu’il chantait à cette époque ?

Lui et moi avons écrit tout ça ensemble. J’écrivais plus d’un point de vue philosophique, mais après sa disparition, depuis que j’ai disséqué ces textes, sachant qui a écrit et contribué à quoi, il est clair pour moi qu’il souffrait bien plus que je ne l’avais compris. Il pensait vraiment chaque mot de ces paroles. C’est très triste pour moi de lire tous ces textes maintenant parce que je le comprends à un tout autre niveau, bien plus profondément, et je comprends le tourment qu’il traversait à l’époque.

Chester a toujours été une âme très tourmentée. Penses-tu que la musique et le fait d’écrire ces textes l’apaisaient ?

Non. Je pense que c’était une manière pour lui de s’exprimer. Là où certaines personnes se mettraient en colère et frapperaient le mur, lui était capable de chanter, faire ressortir ce poison de son estomac et l’évacuer. Plein de gens disent que c’était un don, et je crois que c’était un don, mais à la fois, pour lui, ça n’avait sans doute pas l’air d’un don, il avait probablement l’impression de vomir pour pouvoir se débarrasser de ces émotions.

« Là où certaines personnes se mettraient en colère et frapperaient le mur, lui était capable de chanter, faire ressortir ce poison de son estomac et l’évacuer. Plein de gens disent que c’était un don, et je crois que c’était un don, mais à la fois, pour lui, ça n’avait sans doute pas l’air d’un don, il avait probablement l’impression de vomir pour pouvoir se débarrasser de ces émotions. »

« Soul Song » est une chanson sur laquelle son fils Jaime chante les chœurs, et il a lui-même réalisé le clip dans lequel il apparaît également. Comment l’as-tu impliqué là-dedans ?

Je connais Jaime depuis qu’il est bébé. J’ai toujours eu une bonne relation avec tous ses enfants, sa femme, sa mère et son père. Donc quand nous avons décidé d’impliquer les enfants de Chester, nous avons demandé à tous ses enfants, pas seulement à Jaime. Jaime était le seul à avoir accepté. Draven appréhendait un peu. Je pense qu’il n’était pas à l’aise pour chanter. Typer, Lily et Lila étaient simplement trop jeunes. J’ai compris quand j’en ai parlé à Talinda, j’ai dit : « Je suis totalement d’accord. Je veux juste m’assurer qu’on puisse sortir ça. » Dès que j’ai appelé Jaime, nous en avons parlé et il était tout de suite partant. Il a compris les implications à long terme de ce qu’il allait faire et dans quoi il serait impliqué. C’était assez magique. C’est quelque chose que nous avons pu rendre à Chester, car il n’avait jamais eu l’occasion d’enregistrer avec ses enfants de son vivant. Nous avons pu faire ça pour lui, et c’était vraiment spécial.

Vous avez fait contribuer plein de gens à cet album : Head et Munky de Korn, Marcos Curiel de P.O.D., Chris Traynor de Bush, Paige Hamilton de Helmet, LP, etc. Quelle était ton idée en invitant tous ces gens à participer ?

Chester avait plein d’influences musicales différentes et il aimait plein de gens. Si tu l’avais côtoyé, tu saurais que s’il y avait une guitare à proximité, il était le premier à la prendre. Il était toujours en train d’écrire de la musique et il voulait toujours jouer avec d’autres gens. Nous avons donc essayé d’inviter des gens qu’il admirait et avec qui il aurait voulu jouer s’il avait été encore parmi nous, et des gens qui l’admiraient en retour et voulait lui dire merci. C’était vraiment ça le critère. Nous ne cherchions pas à aligner des noms connus ou quoi que ce soit de ce genre. Il y a des gens qui nous ont demandé d’être sur l’album et à qui nous avons refusé, ils étaient connus mais ça ne collait pas, soit parce qu’ils ne connaissaient pas Chester, soit parce que Chester n’aurait pas voulu jouer avec eux. C’était vraiment ça l’idée et ça s’est fait de manière relativement organique. Ce n’est pas comme si nous avions fait une liste de vingt personnes à qui nous allions demander de participer. J’ai eu une conversation avec Head au téléphone et tout d’un coup, nous nous sommes retrouvés avec Head et Munky qui jouaient sur une chanson. Nous étions en train d’enregistrer un morceau, nous avons fini par avoir une discussion avec Jasen [Rauch] de Breaking Benkamin et à le faire jouer sur le morceau. En revanche, nous avons vraiment recherché une chanteuse, c’est ainsi que LP a été impliquée, car sur ce morceau, nous savions que nous voulions une chanteuse, et un ami commun à Chester et moi, Rene Mata, nous a présentés à LP et l’a contactée, et c’était également une grande fan de Chester. Elle est donc venue, et je crois que trois ou quatre jours plus tard, nous lui avons demandé de faire une chanson. Elle fait un super duo avec lui sur « Shouting Out ». Marcos de P.O.D. était un bon ami de Chester, Paige de Helmet était un bon ami de Chester, Ryan Shuck, bien sûr, était un bon ami à moi et à Chester… Ce sont tous des gens qu’il paraissait naturel d’inclure dans ce que nous étions en train de faire.

Amends est donc un album posthume de Chester : as-tu hésité avant de le sortir, en te disant qu’il pourrait être mal interprété ? Enfin, tu sais comment peuvent être les gens…

Non, je ne pense pas comme ça et très honnêtement, je vais être direct : ces gens peuvent aller se faire foutre. Cette musique n’est pas pour eux, cet album a été fait en essayant de finir quelque chose avec mon ami et notre collègue avec les meilleures intentions qui soient. C’est quelque chose qu’il voulait sortir, quelque chose que nous voulions sortir. Donc les gens qui sont contrariés par ça ou je ne sais quoi – il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a quand même – peuvent aller se faire foutre et aller écouter tout ce qu’ils veulent. Ils ne sont pas obligés d’écouter cette musique. Nous nous en fichons. Je ne peux pas perdre du temps sur ce genre de négativité.

Pourriez-vous ressortir les deux premiers albums avec les chansons originales ? Car ils ont vraiment leur charme…

Je pense que ça va arriver, oui. Dès que nous en aurons fini avec cet album et probablement un de plus, nous allons sans doute les ressortir dans leur format original.

Tu dis « probablement un de plus », donc Amends n’est pas le dernier…

Nous avons suffisamment de matière pour en faire au moins un de plus, si ce n’est deux. Nous avons plein de super chansons avec Chester et si cet album est bien reçu, nous en ferons un autre.

Avez-vous des enregistrements live de Grey Daze ?

Oui, plusieurs. Je crois qu’il y en existe huit, neuf ou dix, quelque part sur internet. Je les ai également, si c’était la question. Nous pourrions probablement les sortir aussi. Enfin, tout dépend de ce que la maison de disques aimerait faire mais oui, je pense que c’est possible.

Si ce groupe rencontre suffisamment de succès, pourrait-on s’attendre à ce que vous alliez plus loin avec un autre chanteur ?

Nous pourrions faire des concerts hommage où nous inviterions des gens à chanter pour Chester et à propos de Chester, en centrant ça sur Chester, mais nous ne voulons pas remplacer Chester. Donc si nous faisons quoi que ce soit en live, nous pourrions faire un genre de truc virtuel avec des écrans vidéo ou inviter des chanteurs mais non, nous ne voulons pas remplacer Chester, ça n’arrivera pas.

Interview réalisée par téléphone le 9 juin 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tom Preston (2, 6).

Site officiel de Grey Daze : greydazemusic.com.

Acheter l’album Amends.



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