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Chronique   

Grorr – Ddulden’s Last Flight


Au-delà du nom qui intrigue, Grorr entend bien se démarquer par son approche singulière de la musique. Le groupe originaire de Pau et formé en 2005 compose sa musique à partir de storyboards élaborés en amont, désireux d’accentuer le cachet cinématographique de sa musique. À cela s’ajoute la versatilité des musiciens, aussi à l’aise avec des instruments traditionnels que des sonorités plus « modernes ». Ses deux précédentes créations, Anthill (2012) et The Unknown Citizens (2014), ont eu le succès critique qu’elles méritaient, de quoi permettre à Grorr d’arpenter les scènes et de donner vie à son concept : une « musique visuelle », accompagnée de clips en stop-motion. La formation a survécu à un changement de chanteur en 2016 et a redonné signe de vie en novembre dernier avec l’EP II, une mise en condition avant l’imminence de Ddulden’s Last Flight. Par ce biais, Grorr veut rendre hommage aux bandes originales de films d’aventures classiques, un terreau fertile pour les orchestrations ambitieuses.

Ddulden’s Last Flight narre les péripéties d’un héros qui va cristalliser plusieurs aspirations sociales inspirées du luddisme, mouvement clandestin né du conflit en 1811-1812 entre ouvriers à bras et manufacturiers favorables à l’utilisation de machines dans le travail de la laine. Par extension, le luddisme ou « néo-luddisme » aujourd’hui se rattache à un activisme opposé aux dérèglements engendrés par les progrès techniques sur l’être humain. Un constat que l’artwork représente parfaitement via ce protagoniste contemplant la transformation sinistre des reliefs par l’activité humaine. Ddulden’s Last Flight est aussi l’occasion pour le groupe d’incorporer des éléments renvoyant à sa propre trajectoire, sans jamais dénaturer le récit. Ce dernier est parfaitement structuré à l’instar des œuvres antérieures : « Ddulden Dreams Beyond The Peak » se repose sur des instruments asiatiques traditionnels et des jeux de cordes pour communiquer les aspirations oniriques du personnage, désireux de s’émanciper d’un contexte avilissant. Les percussions, synonyme d’une gravité qui se dévoile peu à peu, ouvrent « Sky High Streaming » et ses articulations djent. La rigueur rythmique de celles-ci s’accorde parfaitement avec le timbre suave de Franck Michel flirtant parfois avec le growl sans jamais atteindre un degré de violence pure. Il y a une volonté de maîtrise émotionnelle omniprésente chez Grorr, résultante d’une musique subordonnée à l’histoire. « Hit The Ground » fait la part belle aux arrangements traditionnels, riches et immersifs, et inspire une forme de désillusion et de résilience vécue par le protagoniste. Grorr prend un malin plaisir à s’illustrer dans des gradations épiques toujours propices à l’irruption du riffing. « Siren’s Call » prend ainsi le relais et propose une fusion entre articulations syncopées de guitare retenues à la Leprous et envolées de violons.

La formule de Ddulen’s Last Flight a le mérite d’être limpide. Elle est un enchaînement toujours fluide, qui repose sur une alternance d’orchestrations classiques et un vocabulaire math-rock / djent avant d’opérer leur synthèse en point d’orgue. Surtout, elle fonctionne sans peine. L’immersion et la projection dans le destin de Ddulden ne souffrent aucune interruption. Il faut souligner le rôle des transitions, à l’instar de « Ddulden Flies To His Fate » qui embraye sur les montagnes russes de « Blackened Rain » et celles de « Newborn Whirlwind ». Même lorsque Grorr se laisse à aller à des élans de guitare extrêmement appuyés, il maintient l’auditeur dans le cadre de sa narration. Il le doit évidemment à son instrumentation hybride, véritable génératrice de périples fantasmés. Seule la conclusion cathartique « Last Flight » s’émancipe malgré elle de la cohérence du récit en faisant la part belle à un riffing plus prononcé et moins nuancé, que les jeux de cuivres, de violons, de voix et autres sonorités peinent à canaliser.

Ddulden’s Last Flight est une œuvre captivante qui nous entraîne sans jamais nous lâcher, quitte à nous guider par la main. Il faut la revivre pour en apprécier pleinement les moments paroxystiques, parfois camouflés par la volonté maniaque de respecter une cohérence narrative et de ne pas tomber dans le contraste facile. Ils finissent néanmoins par apparaître et insuffler l’épique qui convient à l’épopée de Ddulden. Grorr a bel et bien réalisé son album d’aventures.

Album Ddulden’s Last Flight, sortie le 26 février 2021 via ViciSolum Productions. Disponible à l’achat ici



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