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Interview   

Haken : la culture progressive


Vector (2018) est déjà un album massif, riche et très complexe en lui-même. Loin étions-nous de nous douter qu’en réalité, Haken n’avait pas un mais deux albums dans les tuyaux. Ce n’est pas tout, puisque ce dytique formé avec Virus trouve son origine dans la chanson « Cockroach King » – le « hit » du groupe – issue du classique The Mountain (2013). Et comme Haken est joueur, il a rajouté une couche de complexité ludique avec la multiplication d’emprunts, de dérivations et de développements musicaux et thématiques entre les trois œuvres.

Sans doute qu’à ce stade de cette introduction, on est déjà en train de perdre les moins férus de musiques progressives. Pourtant, s’ils se penchaient dessus, Haken pourrait bien leur transmettre le « virus » du progressif. Car aussi savante puisse être la démarche d’Haken, elle est aussi et surtout très divertissante, avec leur sens du gros riff, l’importance accrue qu’ils accordent aux « bons refrains », leur recherche d’équilibre, avec des accès de technique parfois davantage motivés par le second degré que de la démonstration. A ce titre Virus est exemplaire, il a tout de la carte de visite tant Haken y exploite toute son ADN.

Afin de faire le lien avec notre précédente interview il y a deux ans à l’occasion de la sortie de Vector, nous avons de nouveau échangé avec le guitariste Richard Henshell. Ce dernier lève les zones d’ombre entourant ce projet conceptuel – l’idée du double album était top secret jusqu’à il y a encore quelques mois –, dissèque avec nous les liens entre les deux albums et la chanson « Cockroach King » et évoque la méthodologie très technologique mais aussi collaborative de Haken.

« Nous étions déjà prêts à sortir l’album, donc la pochette était prête, les masters étaient prêts, nous avions même fait un clip, et toutes ces choses tournaient autour de l’idée du virus, donc c’était trop tard pour changer les choses. »

Radio Metal : Votre nouvel album s’intitule Virus. De nombreuses personnes sur internet ont d’abord pensé que vous surfiez sur la pandémie actuelle de Covid-19. Seulement, vous avez bien fait comprendre que c’était une pure coïncidence et les fans de Haken ont tout de suite fait le rapprochement avec le précédent album Vector. Cependant, avez-vous songé à changer le nom de l’album à un moment donné pour éviter le lien avec ce qui se passe actuellement dans le monde ?

Richard Henshall (guitare) : Oui, c’est une époque vraiment dingue que l’on vit actuellement. Je n’ai jamais vécu quoi que ce soit dans le genre. Donc oui, le timing aussi est malheureux. Ça faisait à peu près deux ans que nous avions ce titre en tête. Pendant que nous travaillions sur Vector, nous savions que ça allait faire partie d’un double album et c’était prévu depuis le départ que Virus serait le nom du second album. Nous l’avions même laissé entendre dans le livet de Vector et nous avions pointé dans cette direction également dans les textes. Donc quand cette pandémie est arrivée, nous étions là : « Oh non, c’est horrible ! » C’était la pire coïncidence possible. A ce moment-là, nous étions déjà prêts à sortir l’album, donc la pochette était prête, les masters étaient prêts, nous avions même fait un clip, et toutes ces choses tournaient autour de l’idée du virus, donc c’était trop tard pour changer les choses à ce moment-là et ça n’aurait eu aucun sens si nous avions dû opter pour un autre titre. Mais nous avons communiqué en même temps que l’annonce de l’album pour dire que c’était une pure coïncidence et que nous ne capitalisions sur le malheur de personne. Nous espérons juste que les gens peuvent comprendre que ce sont deux choses entièrement séparées.

Tu veux donc dire que c’était prévu dès le début des sessions de Vector que ça serve de base à non pas un mais deux albums ?

Oui. Nous n’avons jamais essayé ça auparavant et c’est quelque chose dont nous parlions depuis un moment mais nous n’avions jamais vraiment de sujet pour lui rendre justice. Nous avons donc pensé qu’avec ces albums, c’était le bon moment pour le faire. En plus, nous avions beaucoup de matière et, pendant que nous composions, nous trouvions que pour vraiment faire honneur à ces idées, il fallait que nous les exprimions sur deux albums. Ça s’est bien déroulé et le résultat est vraiment comme nous l’avions imaginé. Donc pendant que nous écrivions Vector, nous savions que ça allait faire partie d’un double album, donc nous mettions délibérément de côté des idées pour Virus, et une fois que nous avons écrit Vector, nous avons réfléchi à la manière dont nous pouvions développer ces idées. J’essaye de trouver un exemple parlant… La chanson « Nil By Mouth » est une instrumentale et c’est sans doute l’une de nos chansons les plus heavy. Elle est déjà bien chargée telle qu’elle est actuellement mais à l’époque, nous avions une démo qui faisait dans les onze minutes, si je me souviens bien, c’était du riffing incessant tout au long de la chanson, et pour un morceau instrumental c’est peut-être un peu beaucoup. Nous avons donc décidé de retirer certains des meilleurs riffs – notamment un riff inspiré par le dubstep, qui était un peu le pic du morceau original – pour former la base d’une partie de la chanson « Messiah Complex ». Il y a donc quelques petites idées et thèmes que nous avons développés sur Virus de manière similaire.

Comment avez-vous décidé quelles chansons seraient développées pour Vector et lesquelles seraient réservées à Virus ?

Pendant que nous écrivions Vector, nous écrivions seulement cet album mais nous avions quelques autres chansons que nous ne pensions pas être encore prêtes à être mises sur un album. Nous trouvions qu’elles avaient besoin de plus d’espace et de temps pour être développées et devenir quelque chose de plus grand. Nous les avons donc mises de côté. Nous n’avons pas vraiment choisi en disant que telle chanson serait pour tel album. Au moment où nous avons sorti Vector, ces chansons étaient celles qui étaient prêtes et elles étaient toutes liées d’une certaine manière et elles s’enchaînaient comme nous le voulions. La chanson « Messiah Complex » était probablement la chanson que nous avons mis le plus de temps à créer des deux albums. Celle-ci avait commencé avec une démo que Ray avait réalisée, qui était très rythmique et sonnait très différente de la version présente sur l’album aujourd’hui. Nous avons beaucoup travaillé dessus durant les deux dernières années. Nous n’avons cessé de faire des allers-retours. Nous en avons fait des quantités de versions différentes. C’est là un exemple de chanson que nous trouvions n’être vraiment pas prête pour Vector. Il fallait la développer, et qu’elle grandisse pour devenir plus imposante. Nous l’avons donc mise de côté et nous avons mis le paquet dessus quand nous avons écrit pour Virus. Cette chanson est sans doute la plus technique et la plus heavy que nous ayons jamais écrite, donc ça sera vraiment amusant à jouer en live !

La dernière fois, tu nous avais dit à quel point les premières étapes du processus de Vector était un « énorme puzzle ». Est-ce que le fait que vous aviez deux albums en tête a rendu le puzzle encore plus compliqué que d’habitude ?

Oui. C’est toujours délicat quand on compose n’importe quel album, on se demande toujours : Comment ça va s’enchaîner ? Où va aller cette idée ? » Il faut se concentrer sur une idée et en même temps, essayer de penser au tableau d’ensemble et à la façon dont cette idée trouvera sa place dans le grand puzzle. C’est toujours la partie la plus difficile pour moi, je trouve. J’imagine que tu as raison : le fait de penser à une plus grande échelle a pu ajouter une pression supplémentaire au projet et le rendre encore plus épineux, mais ce n’est jamais facile de savoir comment les choses vont s’intégrer dans l’ensemble. Il faut trouver le bon équilibre entre le fait de se concentrer sur les petits détails et celui de penser simultanément à la vue d’ensemble. Mais j’ai trouvé que la mise en place des idées initiales pour Vector était la partie la plus difficile et ensuite, pour moi en tout cas, sur Virus ça a été beaucoup plus fluide.

« Parfois une chanson vient toute seule, les idées s’enchaînent les unes aux autres plus naturellement, mais d’autres fois c’est plus un puzzle et on essaye de faire coïncider les idées sans que ça sonne trop décousu. »

Quand nous avons écrit pour Virus, nous avons en fait pris certains thèmes de certaines chansons et nous avons construit des sections autour de ces thèmes, mais il y a aussi un paquet de chansons qui sont toutes fraîches et ne sont pas spécialement basées sur un thème particulier de Vector. L’une de ces chansons est « Carousel – en dehors peut-être de l’harmonie sur la partie centrale héritée de l’interlude calme de « Good Doctor ». C’est probablement ma chanson préférée sur l’album. Elle est jouée accordée en drop de Ré. C’est toujours vraiment marrant d’écrire dans cet accordage, car on peut vraiment profiter des cordes à vide. Ça te pousse vers un certain style de jeu à la guitare, les positions de doigts sont très agréables. Donc la composition de cette chanson a été très fluide et naturelle. J’ai parfois l’impression que ça se fait tout seul et parfois je galère quand je compose. Il y avait de longues périodes de plusieurs semaines d’affilée où c’était la page blanche et je n’arrivais à rien produire, et aucune des idées ne semblait s’enchaîner naturellement. J’imagine que ça dépend vraiment de l’état d’esprit dans lequel on est sur le moment et aussi de la chanson sur laquelle on travaille. Parfois une chanson vient toute seule, les idées s’enchaînent les unes aux autres plus naturellement, mais d’autres fois c’est plus un puzzle et on essaye de faire coïncider les idées sans que ça sonne trop décousu. Tout est question de créer une fluidité.

Je pense que la partie cruciale du processus de composition c’était le mois complet que nous avons passé dans le bus en tournée avec Devin Townsend. C’est assez rare pour nous, parce que nous sommes tous éparpillés partout dans le monde, nous n’avons pas très souvent l’occasion de traîner ensemble et nous n’avons pas forcément beaucoup le temps de nous retrouver dans la même pièce pour écrire et partager des idées. Nous avons donc eu ce mois ensemble, nous avons mis en place un studio de fortune en haut dans le bus, dans le salon du fond, et durant ce mois nous avons déterminé une grande partie des idées vocales, des lignes mélodiques des refrains, des idées de paroles, à consolider et finaliser les structures et les arrangements des chansons. En fait, quand nous sommes partis en tournée, les arrangements étaient déjà pas mal étoffés et définis, le plan de l’album était tracé. La plupart des idées clés étaient déjà écrites à ce moment-là et nous avions enregistré en démo la plupart de nos parties, donc il s’agissait surtout de peaufiner et déplacer des parties, et nous voulions vraiment nous concentrer sur les lignes vocales pour qu’elles soient vraiment solides et surtout sur de bons refrains, car c’est crucial pour nous. Quand nous composons, le refrain et la partie clé de la chanson, c’est la partie autour de laquelle les gens gravitent quand ils écoutent la musique et c’est la partie qu’ils chantent en chœur. Nous passons toujours beaucoup de temps à travailler sur ces parties et pour cet album, en particulier, nous avons été très méticuleux avec ces dernières. Donc cet environnement dans le tour bus a été une partie très utile du processus, car cette tournée a mené à l’enregistrement. Dès que nous sommes rentrés chez nous, nous sommes directement allés en studio et nous avons commencé à enregistrer. Sans ce mois, j’ai l’impression que les chansons auraient eu des structures très différentes.

A quoi ressemblait l’atmosphère dans ce tour bus à travailler sur la musique ?

C’était super amusant ! Enfin, c’était assez éreintant parfois, mais nous étions le groupe d’ouverture et Devin Townsend la tête d’affiche sur cette tournée, donc nous n’avions pas beaucoup de responsabilité durant la journée et nous avions beaucoup de temps libre. Nous étions donc posés dans le salon à l’arrière du bus avant et après chaque concert de la tournée, peut-être huit à dix heures par jour. Nous nous réveillions, nous allions directement dans le salon – il y avait toujours quelqu’un là-bas –, pour écrire des idées, peut-être faire des démos de certaines parties de guitare, parler de la structure et dire : « Peut-être que cette section pourrait aller là. » Nous étions assis en cercle, à nous passer le microphone, à partager des idées et à enregistrer des choses dans le projet Logic que nous utilisions. L’album était constamment dans nos esprits, nous y pensions constamment. Puis après les concerts, nous y retournions pour travailler sur l’album jusqu’au petit matin. C’était assez dévorant, mais à la fois, c’était un environnement très créatif.

Comment avez-vous arrangé le salon du bus pour mettre en place ce studio de fortune ?

C’est extraordinaire. C’est génial de vivre à notre époque où on peut rendre notre propre studio aussi portable et obtenir une production de grande qualité sur un laptop. Je peux enregistrer un album partout dans le monde. C’est une époque incroyable pour un musicien. Je ne crois pas que nous aurions été capables de faire ça il y a dix ans. Donc, ce que nous avons fait, c’est que nous avions un ordinateur portable, avec Logic Audio installé et Logic enregistrait les démos – nous avons même utilisé Logic pour enregistrer l’album. Nous avons tous un exemplaire de Logic pour pouvoir facilement nous partager ces projets, ce qui fluidifie beaucoup tout le processus. Ensuite, nous avons une interface et dans l’interface, nous avions un microphone branché ou notre instrument, comme une guitare ou une basse. C’est vraiment tout ce dont on a besoin. Ça couvre tous les besoins pour enregistrer un album professionnel aujourd’hui.

« C’est génial de vivre à notre époque où on peut rendre notre propre studio aussi portable et obtenir une production de grande qualité sur un laptop. […] Nous avons une interface et dans l’interface, nous avions un microphone branché ou notre instrument, comme une guitare ou une basse. C’est vraiment tout ce dont on a besoin. Ça couvre tous les besoins pour enregistrer un album professionnel aujourd’hui. »

On peut même utiliser des simulateurs d’amplis sur un ordinateur portable, ce qui recrée le son de célèbres amplificateurs à lampe et donne peut-être un meilleur son que si on met un micro devant un ampli dans un studio. Il n’y a donc aucun problème d’incohérence, on obtient toujours le même son. Il suffit de se brancher directement dans une interface et on peut même utiliser un casque, il n’est pas nécessaire d’avoir des enceintes, et on peut recréer des sons extraordinaires à la guitare. C’est ce que nous faisons. Nous pouvions même, si nous le voulions, enregistrer l’album dans le bus et ensuite envoyer les fichiers à Nolly [le producteur] pour les mixer. C’est donc très flexible aujourd’hui pour ce qui est de composer et d’enregistrer. Avant, j’avais une idée mais je ne pouvais pas parfaitement l’exprimer, car je n’avais pas les moyens de l’enregistrer. Il fallait donc que je la programme en utilisant un son de guitare midi et ça ne donnait pas une bonne impression. Mais maintenant que j’ai ces simulateurs d’amplis à portée de main sur mon ordinateur portable, c’est parfait pour exprimer de manière fluide mes idées.

Au final, penses-tu que le groupe soit ressorti de cette expérience en étant plus soudé et meilleur ?

Oui, c’était génial. C’était vraiment bien de participer à ça. A l’époque des trois premiers albums, la plupart d’entre nous vivions à Londres, donc nous nous réunissions régulièrement pour jammer sur les arrangements. C’était à chaque fois un processus très agréable mais aujourd’hui, c’est beaucoup plus dur de faire ça, donc ça a été vraiment une expérience de cohésion. Tout ce processus où nous étions ensemble à partager des idées était très collaboratif. Ça nous a amenés, selon moi, à créer notre album le plus unifié et à avoir la vision la plus collective que nous ayons jamais eue sur un album, et je trouve que ça s’entend vraiment dans la musique. C’est clairement quelque chose que nous allons continuer à explorer lorsque nous travaillerons dans le futur, car quand nous sommes dans le bus, nous vivons vraiment ensemble dans le même espace, donc c’est le moment parfait pour travailler sur de la musique.

La dernière fois, quand on parlait de Vector, tu nous disais qu’avec « la beauté de la révolution digitale et ce qui peut désormais être accompli en ligne, [vous êtes] parvenus à rendre ça aussi organique que possible et à presque créer une atmosphère de salle de répétition via internet ». Du coup, cette expérience à l’arrière du bus ne vous a-t-elle pas prouvé que malgré tout, rien ne pouvait remplacer l’interaction physique ?

Oui, c’est compliqué. Comme je l’ai dit plus tôt, nous sommes tous éparpillés, donc c’est toujours difficile de recréer ce sentiment qu’on a quand on est dans la même pièce. Cependant, certains d’entre nous ne vivent pas trop loin. Charlie et moi vivons à environ dix minutes l’un de l’autre et Ray vit dans le nord de Londres, soit à une heure. Donc pour Vector et Virus, nous avons eu plusieurs sessions où nous pouvions nous rencontrer, jammer sur divers riffs et trouver des bribes d’idées qui se sont ensuite développées pour former d’autres idées. Mais oui, nous essayons toujours de simuler l’effet d’être dans un espace de répétition, ce qui est assez difficile à faire en communiquant par internet, mais c’est de plus en plus possible grâce à la révolution digitale. Personnellement, j’adore travailler seul. J’ai l’impression que je trouve certaines de mes meilleures idées quand je suis dans mon propre espace. Ensuite, je peux partager mes idées avec les gars et on peut les triturer ou en faire ce qu’on veut. Après, il y a aussi des avantages à travailler avec quelqu’un d’autre : souvent les idées qu’on obtient dans un tel environnement sonnent différemment des trucs sur lesquels on travaille tout seul. J’essaye de trouver un exemple… La chanson « Red Giant » serait un bon exemple sur l’album Affinity. Celle-ci est venue d’un petit jam que Ray et moi avons fait ensemble. Nous étions juste guitare et batterie, et ces riffs sont venus naturellement. Cette chanson ne serait probablement pas ce qu’elle est si elle avait été faite par seulement l’un de nous deux devant un ordinateur.

Sur le plan conceptuel, Virus est lié à Vector, mais ça va même plus loin que ça puisque Ray Hearne a révélé que vous avez développé ces albums sur la base des intervalles, des harmonies, des rythmes et du texte de la chanson « Cockroach King » présente sur l’album The Mountain. Qu’est-ce que ça a impliqué de prendre une chanson et de la développer sur deux albums ?

Donc la chanson « Cockroach King » provient en effet de notre album The Mountain et ils font partie de nos chansons et nos albums les plus populaires. C’était vraiment l’album qui a commencé à construire notre élan et c’était le premier avec Inside Out Records, ce qui nous a ouvert à de nouveaux marchés. C’est probablement l’album que beaucoup de gens ont entendu en premier de notre part et la chanson « Cockroach King » était l’une de nos chansons les plus populaires sur cet album. Elle nous a vraiment suivis durant toutes ces années, nous avons joué cette chanson quasiment à chaque concert depuis que nous l’avons sortie en 2013, ce qui fait beaucoup. C’est donc une chanson spéciale pour nous et elle est toujours agréable à jouer. Mais pour moi, cette chanson s’est toujours démarquée dans The Mountain, elle sonnait différemment et avait un autre feeling, et aussi le concept et le thème de la chanson étaient un peu à part dans The Mountain. Il y avait le même type d’idée mais elle était présentée autrement.

« Nous ne nous disons pas : ‘Il faut faire mieux que The Mountain.’ Car ça finirait par aboutir à un album qui sonne comme The Mountain, or ce n’est pas du tout ce que nous voulons. […] J’essaye autant que possible de ne pas vivre dans l’ombre de nos œuvres passées. »

The Mountain parle de surmonter les obstacles et d’atteindre le sommet de la montagne, alors que « Cockroach King » était un peu analogue à l’idée de Gasby Le Magnifique, parlant d’un gars presque narcissique au sommet de la chaîne alimentaire financière, pour ainsi dire, mais au final il ne trouve jamais le bonheur en faisant ça et ça le mène à sa destruction. C’est donc un autre regard sur la même idée, d’une certaine façon. Nous trouvions que cette idée pouvait vraiment être développée dans un tas d’autres choses. Il y a donc des parallèles avec l’histoire de Midas et Gasby Le Magnifique, il y a aussi une influence de Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson… Toutes ces choses ont mené à une idée qui pouvait être développée sur Vector et Virus. Ça vaut aussi pour la musique. Les sonorités et les couleurs de cette chanson sont différentes du reste des chansons sur The Mountain, et il se passe énormément de choses en termes de rythmes et d’harmonies qu’on pouvait développer et qui semblaient être un bon point de départ ou une bonne base. Ceci étant dit, nombre des idées sur Vector et Virus sont entièrement séparées et nombre des références et des « œufs de Pâques » sur les albums sont assez subtils et sont plus des clins d’œil. Il y en a un dans « Nil By Mouth », en particulier, qui est assez évident, mais il y en a des plus subtils où nous nous basons sur un rythme pour le transformer en quelque chose de nouveau.

Comme tu l’as mentionné, le Cockroach King est un personnage narcissique et cupide, et ça finit par le détruire. Mais du coup, comment devient-il ce patient catatonique qu’on nous présente sur « Good Doctor » ?

Tout est très ouvert à l’interprétation. Enfin, il y a une histoire que Ross a écrite mais nous ne voulons pas être trop littéraux et trop mâcher le travail de nos fans vis-à-vis du concept. Ça fait partie de leur plaisir lorsqu’ils écoutent et lisent nos textes. Mais essentiellement, le protagoniste dans « Cockroach King », la chanson, c’est le gars qui subit le traitement par électrochoc dans ce concept. Il est coincé dans un asile mental pendant cette période. L’album Vector, nous aimons le voir comme une sorte d’histoire passée ou sur l’origine de « Cockroach King » et ensuite, dans Virus, c’est son ascension à travers sa tyrannie, ce qui le mène à sa destruction finale. Toutes les chansons dans Virus se basent sur le thème englobant du narcissisme, d’une certaine façon, qui se développe tout au long de l’album jusqu’à la dernière chanson, « Messiah Complex », qui est le point culminant de l’histoire et qui résume tout. Cette chanson, pour moi, est celle qui fait le plus référence aux thèmes et idées de « Cockroach King ».

Le terme « vector » (vecteur, NdT) fait référence à « un genre d’organisme, ou un insecte, qui nous mord pour injecter son poison. » L’insecte, c’est évidemment le Cockroach King et le virus est ce qu’il injecte avec sa morsure. Mais du coup, quel est ce virus dont le Cockroach King est le vecteur ?

Le titre de l’album, Virus, à nos yeux, est plus une métaphore pour désigner les aspects négatifs de la société et n’est pas à être interprété dans un sens littéral. Je pense que la chanson « Canary Yellow » est un bon exemple ou, tout du moins, une manière de comprendre cette idée : parfois, en apparence, on donne l’impression que tout va bien mais au fond, nous avons de gros défauts, comme le narcissisme, la cupidité, ou tout dépend, ça peut être n’importe quoi. Tout le monde a des côtés négatifs dans sa personnalité qui ne sont pas toujours exprimés de manière apparente. Donc pour cette chanson, nous avons utilisé des mannequins qui ont tous la même expression sur le visage afin d’illustrer l’idée. Je trouve que c’est une très bonne illustration, surtout quand on regarde l’impressionnant clip vidéo réalisé par Crystal Spotlight – c’est une animation, nous n’avions jamais fait ça auparavant. Il résume bien l’album.

Selon toi, si tu devais établir un parallèle dans la vraie vie, qui serait le Cockroach King aujourd’hui ?

Elle est difficile ta question ! Je n’ai pas envie d’être trop politique, car nous essayons de séparer le groupe de la politique. Laisse-moi réfléchir… C’est dur parce que je dirais qu’Alan Sugar est un bon exemple, mais d’un autre côté, il ne s’est pas encore détruit [petits rires]. Je vais éviter cette question si possible. Je n’ai pas envie d’entrer sur un terrain trop politique et mettre le groupe dans une position bizarre.

On voit donc que la chanson « Cockroach King » et donc l’album The Mountain ont été le point de départ de Vector et Virus, et comme tu l’as mentionné, c’est l’album le plus réputé parmi les fans d’Haken. Penses-tu que The Mountain a défini un standard pour Haken et les albums suivants ?

En effet, plein de gens ont accroché à cet album. C’est un album très spécial et ce sera toujours un album très spécial pour moi, pour diverses raisons. C’est lui qui a lancé la carrière du groupe. Comme je l’ai dit précédemment, c’était le premier album que nous avons enregistré avec le label Inside Out Records et ça faisait des années que nous cherchions à signer chez eux. C’était une des choses que nous avons toujours voulu accomplir. Quand le groupe a commencé, nous avions une liste de choses que nous voulions accomplir, nous avions un paquet de petites cases que nous devions cocher et ça, c’en était une. Nous avons donc signé chez eux et ça a été un grand moment pour nous. Nous avons donc écrit cet album et le message contenu dans cet album nous parle en tant que groupe, parce qu’avoir un groupe ça revient à essayer de surmonter des obstacles pour atteindre un sommet ou une montagne. Être dans un groupe est une épreuve, mais il y a évidemment des choses plus dures à surmonter dans la vie et tout le monde peut s’identifier à ça. Ça renvoie à plein de choses différentes dans la société. Je pense que c’est vraiment la raison pour laquelle cet album a touché la corde sensible chez de nombreux fans.

« Souvent nous mettons un peu d’humour dans notre musique et nous essayons de ne pas toujours nous prendre trop au sérieux quand nous composons, il faut toujours que nous nous amusions un peu. »

Musicalement, il est très éclectique et reflète une grande partie de mes influences. Il est donc également spécial pour moi à cet égard. Mais pour revenir à ta question, quand nous écrivons un album, nous ne nous soucions pas trop de ce que les gens vont en penser. Nous nous contentons d’écrire ce que nous voulons en toute honnêteté. Nous ne nous disons pas : « Il faut faire mieux que The Mountain. » Car ça finirait par aboutir à un album qui sonne comme The Mountain, or ce n’est pas du tout ce que nous voulons. Je trouve que The Mountain est du même niveau que tous nos autres albums, et je suis content de tout ce que nous avons sorti jusqu’à présent. J’essaye autant que possible de ne pas vivre dans l’ombre de nos œuvres passées.

Tu as mentionné le fait que « Cockroach King » a toujours été à part dans The Mountain, autant musicalement que conceptuellement. Pourquoi a-t-elle fini par autant se démarquer quand vous l’avez créé ?

Cette chanson a toujours été le morceau excentrique dans l’album. Souvent nous mettons un peu d’humour dans notre musique et nous essayons de ne pas toujours nous prendre trop au sérieux quand nous composons, il faut toujours que nous nous amusions un peu quand nous faisons de la musique. C’était donc une chanson dans laquelle nous avons tout balancé, tous les plans décalés et passages comiques dans une seule chanson. C’est une chose que nous n’avions jamais vraiment faite avant ça. Avant, il y avait juste certaines sections d’une chanson qui déviaient du thème principal, mais là, toute la chanson était consacrée au côté décalé, à la Mr. Bungle, de notre son. Donc à cet égard, elle se démarquait des autres chansons, qui étaient plus émotionnelles et poignantes. Il y a plein de choix différents d’harmonies là-dedans et elle ne suit pas vraiment une structure de chanson typique, ce qui contribue aussi à la démarquer. Mais conceptuellement aussi, c’est peut-être la version inverse du concept de The Mountain. Comme je l’ai mentionné plus tôt, le concept de The Mountain parle de surmonter les obstacles, d’atteindre le sommet de la montagne et de galérer à atteindre ce sommet, ou quoi que ce soit, alors que « Cockroack King » repose presque sur une idée anticapitaliste et anti-cupidité, comme quoi on peut se frayer un chemin vers le sommet mais ça ne nous apportera jamais le bonheur et on n’accomplira pas ce qu’on veut accomplir en faisant ça. C’est donc l’opposé de « The Mountain », d’une certaine manière. Donc oui, pour moi, elle sortait du lot, c’est une chanson décalée, et je suis surpris que les gens y aient accroché, parce que ce n’est pas notre chanson la plus commerciale. Ça m’a toujours rendu perplexe. Mais c’est une chanson vraiment marrante à jouer en concert, avec son groove et son côté funky.

La chanson d’ouverture sur Virus, « Prosthetic », qui est aussi la première chanson dévoilée, est très heavy, totalement dans la veine des chansons sur Vector. Cependant, elle n’est pas forcément représentative de la diversité de Virus. Etait-ce délibéré pour faire le lien avec Vector ?

Cette chanson était en fait une des premières chansons que nous avons commencé à faire en démo. Charlie est plus ou moins à l’origine des idées initiales de cette chanson. Quand nous avons entendu ce riff heavy, nous avons pensé que ce serait une manière vraiment sympa d’ouvrir l’album. Par le passé, généralement, nous avions une intro décontractée au piano ou au synthé sur les albums, mais cette fois, nous avons décidé de rentrer directement dans le vif. Donc nous savions depuis le début que ça allait être la chanson d’ouverture et tu as raison, elle est un peu à part dans l’album. C’est probablement la chanson globalement la plus heavy de l’album. Depuis que nous avons commencé à travailler dessus, nous savions que ce serait probablement le premier single, et elle endosse joliment le rôle de lien entre les deux albums. Elle est assez intense, et au final, c’est une chanson qui parle de revanche. Elle représente l’état mental du protagoniste qui perd la tête. Nous avons fait un clip pour cette chanson où on nous voit jouer mais il y a aussi une narration. On y voit le patient complètement perdre la tête. Ensuite ça amène à la chanson suivante, « Invasion », qui est un peu morose, menaçante, et traite vaguement de maladie mentale, et ainsi de suite.

Tu as mentionné « Messiah Complex », une chanson de dix-sept minutes, divisée en cinq parties, qui part vraiment dans tous les sens. Comment parvenez-vous à trouver une cohérence et à ne pas vous perdre quand vous construisez un morceau aussi tentaculaire ?

Comme je le disais plus tôt, c’est la chanson la plus technique que nous ayons jamais faite avec le groupe ; il y a des riffs et des parties vraiment compliqués ! C’est une longue chanson… Nous avons fait de longues chansons avant, mais il y avait toujours des moments de respiration, comme des interludes calmes, des parties solos ou des petites ballades au milieu, plein de passages qui apportaient un équilibre, alors que cette chanson ne s’arrête jamais. C’est vraiment amusant et nous n’avions jamais essayé de faire ça à une telle échelle avant. C’était la chanson la plus difficile de toutes. Il y a plein d’idées différentes dedans et pour moi, elle résume tout le double album. Elle traite de nombreux thèmes, concepts et idées qu’on retrouve sur le reste des deux disques. C’était voulu depuis le début du processus de composition. C’est pourquoi c’est devenu une chanson avec plein d’étapes différentes.

« [‘Cockroach King’] est une chanson décalée, et je suis surpris que les gens y aient accroché, parce que ce n’est pas notre chanson la plus commerciale. Ça m’a toujours rendu perplexe. »

Le processus de composition en soi était différent de la plupart des autres chansons, y compris des longues chansons comme « Visions ». La plupart du temps, quand on écrit une chanson on peut visualiser comment elle va terminer. Il y a une notion de structure tout au long du processus de composition et on pense aux grandes lignes, en se disant : « D’accord, cette section va ici parce que plus tard ça va partir par là » et ensuite on voit comment ça va se conclure, alors que « Messiah Complex » a été composée autrement. Nous étions tous impliqués dans cette chanson et c’était un style d’écriture très linéaire. Donc les idées se transformaient en d’autres idées et se développaient à mesure que la chanson avançait. Elle n’a pas vraiment de conclusion mais c’est plus une conclusion au double album, donc la chanson en tant que telle paraît très linéaire et traverse plein d’atmosphères, de couleurs et d’étapes différentes, et en conséquence, plein de sections. C’est pourquoi quand nous avons décidé de lui donner un nom, nous nous sommes dit : « Peut-être qu’on devrait la découper en différentes parties pour vraiment représenter les différentes ambiances et couleurs qu’elle traverse. » C’est vraiment excitant de le réécouter parce que nous n’avions jamais vraiment écrit une chanson de manière aussi linéaire auparavant.

Comme tu l’as dit, c’est clairement la chanson où les références à « Cockroach King » sont les plus évidentes, en particulier sur la partie « The Sect » qui lui emprunte sa ligne de refrain et même un petit riff dans la partie instrumentale…

Tout à fait ! Cette chanson était – je n’ai pas de meilleure description – la chanson du Cockroach King. Donc au niveau de l’histoire elle traite en grande partie des thèmes de « Cockroach King ». Toutes les chansons ne sont pas explicitement basées sur les sons et les idées issus de « Cockroach King », mais avec « Messiah Complex », nous voulions être beaucoup plus explicites là-dessus et il y a quelques parties dans les paroles de « Cockroach King » qui nous paraissaient pouvoir être développées. Parmi celles-ci, il y a le mythe de Midas auquel il était fait référence et qui s’est transformé en une section entière dans « Messiah Complex » qui s’appelle « Marigold ». Marigold était la fille du roi Midas. Donc Ross a pris une idée de paroles isolées dans « Cockroach King » et il a construit toute une section autour pour la développer. Nous avons fait ça avec plein de choses. Et oui, la ligne mélodique de « Cockroach King » a été placée sur un riff, c’était une idée qui est venue après que nous ayons trouvé le riff. Ce riff est celui dont je parlais plus tôt, celui provenant de « Nil By Mouth ». C’était une idée que nous avions pour Vector mais nous trouvions qu’elle avait besoin de plus d’espace pour être développée dans quelque chose de plus conséquent. Voilà donc où nous l’avons mise, vers la fin de « Messiah Complex », et nous l’avons vraiment étirée, nous avons ajouté la mélodie de « Cockroach King » par-dessus ainsi qu’un solo de guitare. Mais oui, tu as totalement raison, cette chanson est celle où l’influence de « Cockroach King » est la plus apparente.

En parlant de parties héritées de Vector, plus tôt tu as mentionné une harmonie dans « Carousel » venant de l’interlude calme de « Good Doctor ». Peux-tu nous en dire plus ?

Initialement, quand nous étions en train de travailler sur les démos, c’était une section bien plus longue et nous trouvions que dans l’arrangement de « Good Doctor », nous n’avions pas besoin de cette longue section centrale, car nous voulions que la chanson soit très concise. Du coup nous avons pas mal raccourci cette section centrale pour qu’elle ne devienne plus qu’un moment fugace, mais la progression dans cette chanson était très colorée et là encore, je trouvais qu’elle avait besoin de plus d’espace et qu’on pouvait l’explorer un peu plus. C’est ce que nous avons fait, nous avons pris cette progression d’accords mais nous l’avons jouée d’une manière totalement différente dans la chanson « Carousel ». Ça forme cette sorte d’accalmie dans « Carousel » et aussi un genre de riff vers la fin de la chanson. Il y a donc quelques exemples de ce type tout au long de Virus qui sont des références à d’anciennes idées musicales un peu plus subtiles que d’autres. Peut-être que certains de nos fans les plus malins les remarqueront !

Tu viens de dire que vous vouliez que la chanson « Good Doctor » reste concise, et plus généralement, la dernière fois tu nous avais expliqué que vous vouliez faire que Vector soit « aussi cohérent et concis que possible ». Dirais-tu que pour un groupe de metal progressif et des musiciens aussi techniques et créatifs que vous, le fait de virer le surplus et faire le choix de la concision est l’un des plus gros challenges ?

Oui, je crois que c’est très important d’essayer de créer des chansons concises. C’est très facile d’avoir une super idée dans une chanson et d’y être tellement attaché que tu ne veux pas la laisser filer. Je plaide coupable ! Parfois je vais travailler sur quelque chose et il y a ce passage que j’aime énormément et je me dis que je ne peux pas le jeter parce que c’est le meilleur passage du morceau, mais quand je l’écoute dans le contexte de la chanson, il n’a aucun sens, il bousille toute la structure et tout l’arrangement. Ça fait donc partie du challenge et il faut être impitoyable parfois sur ce plan. Il faut savoir abandonner certaines choses et peut-être que ces choses que tu abandonnes peuvent être retravaillées ailleurs. Ça fait partie de l’équilibre et du processus de jonglage qui a lieu quand on compose un album ou une chanson. C’est amusant mais c’est difficile.

Ceci dit, nous adorons les longues chansons aussi. Parfois tu as une idée et tu sais qu’elle est suffisamment imposante et riche pour se développer en un truc beaucoup plus gros, mais souvent, ça prend beaucoup plus de temps d’assembler une telle chanson. J’essaye de trouver un exemple… Je dirais la chanson « Visions ». Celle-ci, j’ai commencé à travailler dessus au tout début du processus de composition de Visions et au final, elle aura pris environ un an voire tout le temps de la composition de l’album. Cette chanson était toujours présente dans mon esprit ou en filigrane du processus, à rôder, j’y apportais des choses tout au long du processus. C’est la chanson qui a pris le plus de temps mais parfois, quand tu as une idée qui, selon toi, est suffisamment riche pour être développée, ça facilite tout le processus, parce qu’il y a plus de choses avec lesquelles travailler.

« C’est très important d’essayer de créer des chansons concises. C’est très facile d’avoir une super idée dans une chanson et d’y être tellement attaché que tu ne veux pas la laisser filer. Je plaide coupable ! »

Mais oui, Vector s’est avéré être un album très concis. Ce n’était pas une décision que nous avons prise pour essayer de rendre l’album plus commercial ou quoi que ce soit de ce genre. Ce n’était clairement pas le cas parce que c’est un album assez barge et l’un des plus complexes que nous ayons faits, mais nous étions encore plus impitoyables que jamais avec les parties. Nous avons pris tout ce que nous trouvions inutile dans les arrangements et nous nous en sommes débarrassés. Nous voulions vraiment dégraisser ces chansons et rendre l’album plus digeste, et quand nous composions une nouvelle chanson, nous pensions à l’enchaînement global de l’album. Le plus important pour nous quand nous composons un album, c’est sans doute l’idée collective que les chansons forment. Evidemment, ce sont des chansons individuelles, mais elles doivent aussi être écoutées d’une longue traite pour en profiter un maximum.

La chanson « Canary Yellow » dont tu parlais tout à l’heure renvoie directement à l’illustration en raison de la couleur : qu’est-ce que ce jaune canari représente ?

Je ne le savais pas avant, mais c’est vraiment une variété de jaune. Ça me rappelle la couleur des autocollants « biohazard » ou d’avertissement qu’on voit dans les centrales nucléaires. D’un autre côté, le canari peut être vu comme un symbole de joie, ce qui donne un connotation ironique à cette couleur, surtout si on voit le clip, ça rejoint le concept dont je parlais, le fait qu’en apparence on peut avoir l’air heureux alors qu’il y a une tristesse qu’on ne peut voir à l’intérieur du mannequin. Pour moi, la chanson « Canary Yellow » est probablement l’une de mes préférées dans l’album. Elle est très différente de certaines de nos autres morceaux, piochant des influences chez Radiohead et Elbow. Elle est très douce. Elle se base sur les harmonies de refrain de « A Cell Divides ». On y trouve un mouvement harmonique similaire, en termes d’accords. Encore une fois, c’est une chanson importante pour obtenir un équilibre dans l’album, c’est l’une des chansons qui créent un vrai contraste avec les chansons plus riffues.

Virus se termine avec « Only Stars » avec un feeling assez similaire de celui avec lequel « The Path » introduisait The Mountain : était-ce voulu pour créer un effet circulaire entre The Mountain, Vector et Virus ?

Clairement. C’était l’idée de Ross. En fait, ce morceau est basé sur le thème d’ouverture de Vector, qui s’intitule « Clear », avec lequel nous ouvrions nos concerts. Nous voulions vraiment créer un effet circulaire en conclusion de l’album, et surtout à la fin de la chanson « Messiah Complex », qui est un véritable assaut de riffs, de parties de batteries et de guitares techniques pendant dix-sept minutes. Nous trouvions qu’il nous fallait un calme après la tempête. C’est pour cette raison que nous l’avons mise là, mais tu as raison, ça crée un vrai sentiment de circularité à la fin.

Virus, tout comme Vector, est composé de sept chansons : est-ce que ce nombre a un sens particulier ou c’est une coïncidence ?

Ce n’est qu’une coïncidence, pour être honnête. Généralement, nos chansons sont assez longues et il s’y passe beaucoup de choses, donc si nous bondons l’album avec vingt chansons ou je ne sais combien, ça fait trop. Et les idées que nous mettons dans chaque chanson ne se prêtent pas bien à des chansons courtes. Une idée peut à elle seule faire trois minutes dans une chanson, or c’est la durée typique d’une chanson pop. Donc les chansons s’avèrent relativement longues et sur un album, plus que, disons, dix chansons, ça ferait trop pour nous. Ce n’était donc pas une décision consciente, nous nous sommes retrouvés naturellement avec le même nombre de chansons.

Adam « Nolly » Getgood a une nouvelle fois travaillé avec vous sur cet album, évidemment pour d’autant plus lier Virus et Vector, mais vous avez aussi déclaré qu’il était « évident que cet album serait une évolution du son de Vector ». Du coup, comment votre collaboration et le son résultant ont-ils évolué, selon toi ?

C’est extraordinaire de travailler avec Nolly, nous avons beaucoup de chance. C’est un mec vraiment terre à terre et il vit également pas très loin de nous – nous sommes basés à Londres et lui à Bristol. Il est incroyablement doué dans son domaine et très complet en matière de production. C’est un extraordinaire guitariste et bassiste. Il a joué de la basse dans le groupe Periphery, donc il a de grandes connaissances en matière de son et d’enregistrement de la basse, mais peu de gens savent que c’est également un excellent guitariste, donc lorsqu’il s’agit d’enregistrer ou de mixer les guitares, il a énormément d’informations avec lesquelles travailler. C’est vraiment sympa de se poser dans son studio et de le regarder faire. Nous avons également pu faire du reamping en faisant passer nos guitares dans les amplis qu’il a dans son studio. Ça a été une expérience révélatrice, nous n’avions pas eu l’occasion de faire ça avant. Non seulement ça, mais il possède aussi une entreprise qui s’appelle Get Good Drums, spécialisée dans les librairies de samples de batterie. Encore une fois, c’est un maître en matière d’enregistrement de batterie. Il a supervisé les sessions d’enregistrement de batterie des deux albums et a donné un paquet de conseils et d’informations utiles à Ray concernant l’enregistrement et l’accordage des peaux de batterie. Résultat, il nous a offert le meilleur son de batterie que nous ayons jamais eu.

« J’ai l’impression que ce virus a vraiment mis en évidence le fait qu’on vit dans une société fragile qui ne sera pas toujours parfaite ; on se rend compte qu’on est coincés dans un système très capricieux qui pourrait facilement se désagréger. »

En ce qui concerne les guitares, nous avons voulu opter pour un son presque plus épuré, avec moins de gain sur Virus, car pour moi, la musique est un peu plus éclectique, il y a un éventail d’idées plus vaste que sur Vector. Vector était assez agressif et heavy d’un bout à l’autre, donc nous avons utilisé un amplificateur 5150. C’est un ampli metal assez typique, avec beaucoup de gain et qui a été utilisé sur un paquet d’albums de metal au fil des années. Alors que sur Virus, nous avons voulu un son légèrement plus crunchy, donc nous avons utilisé un Friedman HBE, qui a un son intermédiaire. Il y a pas mal de chansons qui ont un côté presque post-rock / alternatif, mais il y a aussi beaucoup de trucs heavy, donc cet ampli est un bon compromis entre les deux. A cet égard, le son global est très différent sur cet album.

Même s’il conserve une bonne partie du côté heavy de Vector, Virus est en effet un album plus éclectique. Est-ce qu’il pourrait être autant connecté à Vector qu’il est une réaction à Vector, qui était un album plus orienté riff et presque davantage unidimensionnel ?

Il est clairement plus éclectique à mes yeux. C’est plus varié, il y a plus d’influences également. On peut probablement entendre du Radiohead et du Elbow, comme je l’expliquais, dans la chanson « Canary Yellow », et « Caroussel » a un peu de Tool. « The Strain » vient de moi et c’est aussi une chanson qui qui sonne probablement plus rock alternatif, avec un peu de Porcupine Tree. C’est une chanson plus focalisée sur l’atmosphère que sur le riffing en tant que tel – j’y ai utilisé ma guitare Stranberg Sälen qui est plus crunchy. Mais il y a aussi des influences de Fear Factory et de Meshuggah sur un morceau comme « Prosthetic ». Il y a donc davantage d’influences à tous les niveaux. C’est un vrai reflet des diverses choses que nous écoutons dans le groupe. Nous sommes assez éclectiques dans ce que nous écoutons et nous avons essayé de tout balancer dans cet album, sans véritable retenue. Si nous pensions qu’une chanson devait sonner d’une certaine manière, nous décidions de le faire, au lieu de nous soucier de ce que les gens allaient en penser. Etrangement, on y retrouve certains de nos passages les plus heavy et certains des plans les plus techniques que nous ayons jamais écrits, mais il y a aussi des passages très émotionnels, détendus et doux. Il est clair qu’il est plus éclectique. Je le trouve palpitant. J’ai hâte de le jouer sur scène. Mais je ne pense pas forcément que ce soit une réaction à Vector. Vector était juste un album plus heavy. Toutes les idées que nous trouvions à ce moment-là étaient plus heavy et avec Virus nous ne cherchions pas spécialement à y répondre. Nous avons abordé Virus de la même manière que tous nos albums, nous nous contentions de composer et de voir ce qui en ressortait, et ceci en est le résultat.

Vous avez travaillé sur Virus en secret ces deux dernières années : pourquoi en avoir fait un secret ?

Nous n’avions jamais rien fait de tel avant. Nous avons toujours dévoilé des choses aux fans, nous étions là : « Nous sommes en studio, nous travaillons là-dessus » et de manière pas très professionnelle, nous postions des trucs sur nos comptes Instagram et Facebook personnels, sans être très raccords dans ce que nous divulguions. Du coup, pour cet album, nous nous sommes dit que nous allions essayer une autre approche et rester silencieux, et un jour nous annoncerions l’album et commencerions simultanément la promotion. Je pense que ça a vraiment joué en notre faveur. Le résultat est que l’annonce et la première chanson dévoilée ont reçu les réactions les plus positives que nous ayons jamais eues. La chanson « Prosthetic » a très bien marché. Il y a eu dès le premier jour un tas de reprises à la guitare, et il y a eu d’extraordinaires retours sur Spotify et sur d’autres plateformes. Ça a payé, donc peut-être que nous allons le refaire.

Même si, comme on en a discuté au début, le timing de la sortie d’un album intitulé Virus dans le contexte actuel est une malheureuse coïncidence, penses-tu que ce contexte donne une autre perspective à l’histoire et à l’idée du virus développées dans cet album ?

Il est clair que c’est une période intéressante. C’est un peu fou. Nous n’aurions jamais pensé sortir un album intitulé Virus durant une épidémie [petits rires]. J’imagine que c’est un bon moment pour que les gens écoutent notre musique. Il y a sans doute plein de gens qui n’auraient normalement pas forcément eu le temps de nous écouter qui nous écoutent aujourd’hui. Ça joue un peu en notre faveur, je suppose. J’imagine qu’on pourrait interpréter la situation actuelle et la lier à l’histoire du virus, d’une certaine manière, mais là encore, c’est à l’auditeur de voir. A mon sens, ça met en lumière la fragilité de la société. Parfois on prend les choses pour acquises. Par exemple, le fait d’aller au supermarché et d’acheter de la nourriture, on le prend pour acquis et on suppose que ce sont des choses qui seront tout le temps facilement accessibles. J’ai l’impression que ce virus a vraiment mis en évidence le fait qu’on vit dans une société fragile qui ne sera pas toujours parfaite ; on se rend compte qu’on est coincés dans un système très capricieux qui pourrait facilement se désagréger. A chacun de voir comment il gère ça.

« Je ne vois pas les tournées reprendre cette année. Même si les gouvernements le permettent, j’ai l’impression que, s’il n’y a pas de vaccin, la plupart des gens ne voudront pas se retrouver coincés dans une salle avec cinq cents autres personnes. Ce n’est tout simplement pas le meilleur endroit où se trouver quand il y a un virus qui circule. »

Et vous, en tant que groupe, comment vivez-vous la crise actuelle ?

C’est compliqué ! La plupart des groupes sont probablement en difficulté, comme nous, à cause de l’absence de concert. Nous étions en tournée avec Devin Townsend et à mi-chemin dans le tournée, nous nous sommes réveillés avec un message disant qu’elle devait être annulée parce que diverses salles ne permettaient plus d’accueillir un certain nombre de spectateurs. Nous avons dû annuler la tournée et organiser notre matériel pour le renvoyer dans divers entrepôts, tout notre merch a dû être envoyé quelque part, et ensuite organiser les vols pour revenir chez nous. Nous sommes coincés chez nous depuis. Nous sommes confinés depuis six semaines au Royaume-Uni. Nous essayons de réfléchir à la manière dont nous pouvons rester impliqués auprès de nos fans et en contact avec eux. Nous avons récemment mis en place un compte Twitch sur lequel nous organisons des sessions de question-réponse, nous faisons des sessions où nous décomposons les chansons et disséquons diverses parties. L’autre jour, le réalisateur du clip de « Prosthetic », Vincente [Cordero], a parlé de son approche des clips. Nous faisons des vidéos aussi. Récemment, nous avons réalisé une variante de la chanson « The Architect » tirée d’Affinity, nous avons fait une version jazz acoustique de cette chanson et nous l’avons mise sur diverses plateformes.

La réalité de la situation est que nous allons probablement restés coincés chez nous tout le reste de l’année, vu comme c’est parti. Je ne vois pas les tournées reprendre cette année. Même si les gouvernements le permettent, j’ai l’impression que, s’il n’y a pas de vaccin, la plupart des gens ne voudront pas se retrouver coincés dans une salle avec cinq cents autres personnes. Ce n’est tout simplement pas le meilleur endroit où se trouver quand il y a un virus qui circule. J’ai aussi travaillé de mon côté sur de la nouvelle musique plus dans un style électronique, j’ai donné des cours à des fans, j’ai fait du travail de session et en tant qu’invité pour d’autres gens, juste pour rester occupé et pouvoir payer les factures, car c’est très important [petits rires].

Comment avez-vous eu l’idée de faire cette version jazz de la chanson « The Architect » ?

Tout de suite après avoir terminé la tournée, nous sommes revenus chez nous, or nous étions censés être sur la route pour encore deux ou trois semaines, donc étant chez nous, nous nous sommes dit : « On devrait être dans le bus en ce moment pour aller faire des concerts, donc autant utiliser ce temps et imaginer que nous sommes encore en train de travailler. » Nous avons décidé de prendre la section centrale de « The Architect », qui sonne très différente du reste de la chanson. La chanson est globalement assez heavy, mais cette section centrale a un côté presque à la King Crimson ou Gentle Giant. Donc nous avons pensé que ce serait sympa de la retravailler et la faire avec des instruments acoustiques. Au final, ça a donné une chanson jazz très libre, avec un rythme très relâché derrière. C’était vraiment amusant ! Nous n’avons rien fait d’autre depuis, mais nous avons sorti ça sur notre propre page Bandcamp, que nous avons récemment créée. Si quelqu’un a envie de l’entendre, il peut aller y faire un tour.

Avez-vous d’autres idées de ce genre ?

Pas pour le moment, mais il est clair que nous allons faire d’autres trucs comme ça. La sortie des singles et toute la campagne promotionnelle pour Virus sur lesquelles nous travaillons en ce moment nous prennent beaucoup de temps, donc nous avons fait des vidéo playthrought – j’en ai récemment terminé une pour la chanson « Canary Yellow », qui va bientôt être publiée – et nous faisons des interviews entre autres, mais une fois que nous aurons passé le gros de la campagne promotionnelle, je pense que nous nous y remettrons, car nous allons avoir pas mal de temps libre coincés chez nous. Nous devrions vraiment mettre ce temps à profit et rester investis auprès des gens.

Sur un tout autre sujet pour finir, on peut entendre des sons façon jeu vidéo dans « The Sect » : êtes-vous des joueurs ?

Oui, par le passé je l’étais. Aujourd’hui, quand je ne suis pas en train de tourner, je dois m’occuper de mon fils qui a seulement quatre ans et je n’ai aucun temps libre ! Le moindre temps libre que j’ai, je le passe à composer de la musique ou à m’entraîner à la guitare ou au piano. Je n’ai plus autant de temps qu’avant. Le seul moment où j’ai du temps pour jouer à des jeux vidéo ce serait en tournée. Nous avons récemment acheté une Nintendo Switch – quand je dis « nous », je veux dire quatre d’entre nous dans le groupe. Nous jouons parfois à Mario Kart ensemble dans le bus, à revivre nos rêves d’enfants, et c’est vraiment marrant. J’ai aussi acheté Zelda: Breath Of The Wild, qui est très amusant. Il faudrait vraiment que je grandisse, n’est-ce pas ? [Rires] Parfois, on est coincés en tournée, toute la journée est très monotone, à faire tous les jours la même chose, donc c’est sympa de se détendre, se poser dans la couchette dans le bus et jouer à des jeux sur ordinateur.

Interview réalisée par téléphone le 6 mai 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Max Taylor Grant.

Site officiel de Triptykon : www.triptykon.net.

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