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Chronique   

Haken – Virus


Difficile d’anticiper ce que prépare Haken. Peu de gens savaient que Vector (2018) était le début d’un double album, complété par Virus, le dernier opus des Britanniques. Pourtant l’idée planait depuis l’écriture de The Mountain (2013), l’album qui a propulsé le metal éclectique et progressif du groupe sur le devant de la scène. La chanson « Cockroach King », l’une des plus populaires de la formation, a constitué le lien entre ces trois œuvres : Vector et Virus forment bien un double album, presque un triptyque si l’on y adjoint The Mountain. Inutile d’accuser Haken de faire preuve d’opportunisme en intitulant sa dernière réalisation Virus, non seulement le groupe a précisé que le titre était prévu depuis deux ans et qu’il était trop tard pour changer le nom de l’album en dépit des circonstances, mais les fans auront immédiatement établi le lien avec le titre Vector (au sens médical, le vecteur d’une maladie, donc d’un virus). Ce Virus que veut décrire Haken est celui qui évolue en profondeur et de manière insidieuse, laissant une surface en apparence intacte, presque saine. Ce « Cockroach King » a une toute-puissance apparente et il finit tout de même par se détruire. Vector présente les origines du protagoniste tandis que Virus décrit son ascension et sa chute inéluctable. À la thématique complexe (le « Cockroach King » n’est pas l’unique inspiration qui motive Virus) se joint une musique extrêmement technique, l’une des plus ambitieuses présentées par les musiciens.

Adam « Nolly » Getgood est à nouveau à la production. Le bassiste studio de Periphery est un habitué des prouesses musicales et du son chirurgical qui leur rend justice. Sur ce plan, Haken est irréprochable : les instruments respectent tous un spectre très précis et personne ne prend le pas sur autrui. Et heureusement : Virus est dense. Très dense. Si Haken revendiquait une forme (relative) de concision sur Vector, Virus ne recule pas devant les développements plus audacieux. Le riffing de « Prosthetic » qui ouvre les débats fait profiter d’un son de guitare gargantuesque et contemporain. Très vite, le timbre aigu singulier de Ross Jennings guide l’auditeur au sein d’une forêt de riffs et d’articulations rythmiques. Haken conserve un sens de la mélodie aiguisé et parvient à ciseler des refrains fédérateurs : un tour de force pour le genre. Le groupe cultive toujours ce sens du jeu au sein de sa musique, à l’instar des balancements rythmiques d’« Invasion » qui se conjuguent parfaitement avec le phrasé mélancolique de Ross. Il exploite encore très largement son goût pour les gros riffs (la lourdeur de certaines rythmiques sur « Invasion », justement, flirte avec le deathcore) mais le nuance sans arrêt, exploitant toute l’étendue de son spectre et donnant des effets de contraste saisissants. De quoi rappeler qu’à l’art de la dynamique, Haken se trouve parmi les plus grands. Les dix minutes de « Carousel » et ses multiples changements d’intensité ne le démentiront pas. Ceux qui apprécient davantage les grandes élancées mouvementées des Britanniques que son talent de synthèse présenté sur Vector seront comblés. Haken retrouve par ailleurs les aspects les plus poignants de sa musique à travers des mélodies entêtantes : les arpèges de lead de « The Strain », les lignes de chant délicates de « Canary Yellow » (titre par ailleurs porté par un groove basse-batterie d’un rare raffinement) et le refrain de « Messiah Complex I: Ivory Tower » en tête.

La colonne vertébrale de Virus n’est autre que la déferlante « Messiah Complex ». Dix-sept minutes de musique découpées en cinq parties et de multiples références au « Cockroach King », que ce soit thématiquement ou musicalement. « Messiah Complex III: Marigold » est un renvoi évident aux paroles de « Cockroack King » et à la mention de Midas (Marigold est la fille du roi Midas). « Messiah Complex IV: The Sect » réutilise quant à lui le refrain de « Cockroach King » et un bout de son riffing. L’intégralité de « Messiah Complex » n’est en fait qu’un jeu pour Haken : celui de dépasser ses limites pendant dix-sept minutes, ne s’accordant aucune accalmie et utilisant tout l’arsenal à sa disposition : riffing ultra-technique sur « Messiah Complex I: Ivory Tower », déferlement de puissance sur « Messiah Complex II: A Glutton For Punishment », acrobaties instrumentales déjantées sur « Messiah Complex III: Marigold » et « Messiah Complex IV: The Sect » (allant jusqu’à conjuguer metal extrême et son de jeu vidéo 8-bit, non sans rappeler Igorrr) et goût pour les rythmiques djent sur « Messiah Complex V: Ectobius Rex », le tout ponctué de plages mélodiques aux influences hybrides. Haken a voulu se montrer extravagant pour son propre plaisir. Si l’on abandonne la volonté de tout décrypter assez vite, on en vient à se prêter au jeu : les délires de grandeur d’Haken ont leur charme. L’accalmie « Only Stars » conclut le cycle, écho à la fois à l’introduction « The Path » de The Mountain et à « Clear », celle de Vector, qui amène la circularité souhaitée par le groupe. Il ponctue l’opus avec nostalgie, une façon pour Haken de signifier l’achèvement.

Il est difficile de parler de metal progressif aujourd’hui sans évoquer Haken. Le groupe domine son art et cultive ce plaisir de jouer qui transparaît dans sa musique et qui lui confère parfois un second degré bienvenu (nécessaire pour certains). Il y a certes beaucoup à digérer sur tous les aspects mais le groupe respecte les fondamentaux : une écriture qui privilégie l’émotion et, bien que prodigieusement technique, ne voue pas un culte au cérébral. Un équilibre parfait, s’il existe.

Clip vidéo de la chanson « Canary Yellow » :

Clip vidéo de la chanson « Prosthetic » :

Album Virus, sortie le 5 juin 2020 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici



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