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Interview   

Herrschaft : le fest’ industriel


Le Festin Du Lion, nouvel album de Herrschaft, s’est fait attendre durant plusieurs années. Il n’y a rien là d’inhabituel pour le groupe qui, fort de son indépendance, s’est toujours donné le temps de peaufiner ses productions. Cela dit, cette préparation s’est cette fois aussi accompagnée d’une remise en question du groupe et de son line-up.

Zoé nous décrit dans cette interview ce qu’il appelle « le second souffle » de Herrschaft. En revanche, dans les éléments qui persistent, on retrouve entre autres l’aspect taquin du groupe, bien que Zoé se défende d’une quelconque volonté de polémiquer ou même de choquer. En résulte une réflexion plus générale sur l’humour, la décadence et l’évolution des sensibilités. Découvrez cet entretien ci-après.

« Dans Herrschaft, il y a quelque chose de très clair, c’est que nous sommes nos propres maîtres, nous faisons ce que nous voulons. »

Vous avez mis six ans à faire ce nouvel album. De manière générale, le temps qui sépare vos disques est relativement long. Peux-tu développer les raisons de ce délai ?

Zoé H. (guitare, basse, électronique, production) : Dans Herrschaft, il y a quelque chose de très clair, c’est que nous sommes nos propres maîtres, nous faisons ce que nous voulons, nous nous produisons nous-mêmes dans mon studio, parce que j’ai un studio à Paris dans lequel je produis beaucoup de groupes, et nous n’avons pas cette pression de faire les choses rapidement en studio, donc nous sortons quelque chose seulement quand nous en sommes complètement satisfaits. C’est une première chose et c’est ce qui explique pourquoi les autres albums avaient mis autant de temps à sortir. D’un autre côté, il y a aussi eu cette restructuration dans le groupe, il y a cinq, six ans. Nous étions trois, nous avons décidé en 2014 de nous séparer de notre chanteur, et là, il a fallu réfléchir. Nous étions deux dans le groupe, avec Max, qui sommes vraiment le binôme qui compose depuis le début, et nous nous sommes posé la question : « Est-ce qu’on prend une troisième personne pour faire le chant, ou est-ce qu’on reste à deux ? » Donc il y a eu beaucoup de réflexion là-dessus. Ça a poussé Max à finalement prendre le chant, parce que ça fonctionnait très bien comme ça, tous les deux, et que nous ne voulions pas intégrer de nouvelle personne dans le processus créatif. Donc tout cela a pris du temps parce qu’il a dû apprendre le chant pour pouvoir prendre ce poste. Il a donc pris des cours pendant un an, il faisait très bien le job et il a fallu tester pour voir si nous en étions satisfaits, il a fallu commencer par faire quelques morceaux pour voir si ça fonctionnait. Nous avons commencé par « How Real Men Do », qui a donné ensuite un clip, nous avons vu que ça fonctionnait. Ensuite, il a fallu tester ça en live, donc nous avons commencé à faire quelques dates avec cette nouvelle formule. Nous avons vu que ça fonctionnait aussi, tous les voyants étaient au vert, et c’est là que nous nous sommes décidés à faire un nouvel album et à composer à deux avec cette formule. Tout ça a forcément pris du temps, entre le fait d’apprendre le chant, le fait de le tester, le fait de tester ça en live, puis de composer les nouveaux morceaux. Ça a forcément donné une certaine inertie pour ce nouvel album, qui a une toute nouvelle couleur par rapport à ce que nous faisions avant, et qui a fait que nous avons pris six ans pour faire les choses vraiment bien et en être complètement satisfaits.

Est-ce que vous ressentez vraiment ce besoin, artistiquement, d’avoir cette tranquillité liée au temps ? Vous n’aimez pas le côté « urgence » ?

Ça dépend. J’ai eu plusieurs projets dans lesquels ça fonctionnait avec ce côté « urgence », par exemple mon projet post-punk Je T’aime, où nous avons besoin de faire les choses rapidement. Avec Herrschaft, c’est une musique beaucoup plus lourde, avec beaucoup plus de liberté et beaucoup plus d’éléments, et nous avons vraiment besoin de poser les choses, de les retravailler, de les travailler encore pour en être complètement satisfaits, pour intégrer l’électro au metal, pour faire une fusion sans privilégier le côté électro ou le côté metal mais en faisant une vraie fusion à cinquante-cinquante des deux. Et nous avons besoin de temps pour ça, nous avons besoin de nous échanger les idées, nous avons besoin d’en discuter, nous avons besoin de les retravailler, donc nous avons vraiment besoin de nous poser pour faire les choses. Ça ne veut pas dire que nous mettrons autant de temps pour faire le prochain album, mais pour celui-ci, ça s’imposait comme ça.

J’imagine que si vous n’aviez pas cette tranquillité liée au temps, il serait forcément plus difficile de travailler avec tous les invités que vous avez sur le disque. Est-ce que vous vous donnez du temps pour aussi avoir le temps de travailler avec qui vous voulez ?

Absolument. Il y a plusieurs choses. Il y a les gens avec qui nous travaillons, il y a aussi le fait que je sois très sollicité sur d’autres projets, avec Ambassador21, avec Je T’aime, avec The CNK à l’époque où j’étais encore dedans… Donc tout cela entre ligne de compte. Et le fait que nous ayons la tranquillité d’avoir notre studio, le fait d’être complètement maîtres de notre son, c’est un avantage et un inconvénient, parce que du coup, nous n’avons aucune pression, et c’est vrai que nous pouvons aussi prendre du temps à cause de ça.

Justement, est-ce que cette autonomie n’incite pas parfois à un peu procrastiner ?

Alors par contre, nous ne procrastinons pas. Nous avons quand même travaillé six ans sans relâche et sans nous arrêter, il n’y a pas eu de pause, il n’y a pas eu de blanc là-dedans. Nous faisons très attention à nous donner une rigueur là-dessus, nous nous voyons très régulièrement, nous travaillons constamment. Mais c’est sûr que nous repoussons aussi sans arrêt l’échéance en nous disant : « Bon, là, on n’est pas encore satisfaits totalement, il faut retravailler, il faut continuer. » Nous avons énormément de chutes de studio. Comme le disait Max dans une autre interview, nous avons suffisamment de matière pour sortir un album tous les deux mois, mais ce seraient des choses dont nous serions peu fiers. Nous avons vraiment besoin d’aller au fond des choses, d’être complètement satisfaits, de mettre des morceaux de côté, d’en recommencer d’autres, jusqu’à nous sentir complètement maîtres de ce que nous sommes et de ce que nous proposons aux gens, et surtout en mesure de proposer des choses de la meilleure qualité possible.

Certains de vos morceaux, vous les avez en tête pendant trois, quatre, cinq, six ans. Avec tout ce temps, on pourrait s’en lasser. Comment évolue votre relation à ces morceaux pendant tout ce temps où vous les avez, où vous ne les sortez pas, et où vous ne passez pas à autre chose ?

Justement, nous avons une sorte de tiroir, une caisse dans laquelle nous mettons les morceaux dont nous ne sommes pas satisfaits, que nous avons besoin de digérer un peu plus. Donc nous les mettons de côté quand nous n’en sommes pas satisfaits, nous sortons un album, et ensuite nous nous tournons vers ces chutes-là, nous voyons s’il y a des choses à récupérer, et nous les retravaillons à ce moment-là. Ces morceaux se bonifient avec le temps, nous changeons des parties, nous changeons parfois complètement le style du morceau, nous les retravaillons, et c’est aussi ce qui donne à la fin des morceaux aussi riches, parce que maintenant, il y a même des gens qui nous disent que nous faisons quasiment du prog metal, alors qu’à la base nous avons une volonté d’être vraiment industriel et électro-metal. Mais j’ai l’impression que la richesse plaît aux gens parce que les morceaux ne sont pas linéaires, ils sont recherchés. En tout cas c’est ce que nous essayons de faire en les ressortant des cartons et en les retravaillant, et c’est comme ça que nous en arrivons à un album aussi riche et varié, j’ai l’impression, en tout cas je l’espère, à l’écoute, après avoir macéré pendant six ans.

Est-ce qu’au moment où vous sortez ces morceaux, qui pour certains sont assez âgés, ça les rafraîchit, ça leur donne une seconde naissance à vos yeux et à vos oreilles ?

Oui. Il y a même des morceaux qui datent non pas de l’album d’avant, mais de l’album d’encore avant, Tesla, en 2008. Il y avait certaines chutes de studio dont nous n’étions pas contents à l’époque et que nous avons bien voulu retravailler, parce que ces morceaux nous plaisaient malgré tout et que nous en sentions le potentiel. À l’époque, nous ne les trouvions pas assez bons, et avec le re-travail, maintenant, nous les trouvons géniaux, nous les adorons, et nous avons hâte de les jouer en live, parce que nous leur avons donné une nouvelle couleur, nous les avons rafraîchis et nous sommes contents. Encore une fois, en étant maîtres de tout ça, si nous n’en étions pas contents, nous les laisserions de côté, nous les oublierions, et nous ne les retravaillerions pas pour un nouvel album. À noter quand même que ce n’est pas le cas de tous les morceaux, il y a bien sûr une grande partie de l’album qui a été composée beaucoup plus récemment. Mais pour ceux qui datent des anciens albums, pour ces chutes de studio que nous avons voulu retravailler et ressortir, oui, nous sommes clairement fiers de les avoir retravaillés et rafraîchis.

« Choquer pour choquer, ça ne fonctionne plus. Un Marilyn Manson ne choque plus, alors qu’il me terrorisait quand j’étais gosse ! […] J’ai l’impression que les choses qui choquent vraiment, ça n’existe plus, plus personne n’est choqué par grand-chose. »

Tu as évoqué la restructuration du groupe un peu plus tôt, et vous avez décrit cet album comme une forme de renouveau, de second souffle. Artistiquement, toi, tu le décrirais comment, ce second souffle ?

Comme on disait, c’est à la fois un renouveau et une suite logique. C’est une suite logique parce qu’il y a des chutes de studio que nous composions déjà avec Max, mais nous leur avons donné aujourd’hui une nouvelle saveur. À l’époque, nous faisions probablement une musique plus sombre, plus froide, plus sérieuse aussi. Et le fait de les avoir rafraîchis, nous leur avons aujourd’hui donné le côté un peu plus fun, un peu plus cynique, un peu plus goguenard que nous voulions, et qui va avec notre discours, nos textes, etc. C’est ça la vraie différence. C’est pour ça que c’est aussi un renouveau. Donc nous avons retravaillé les choses au goût du jour. Nous avons retravaillé le côté visuel, nous avons retravaillé ce que nous voulons transmettre, nous avons retravaillé notre discours, et ça donne aujourd’hui une image du groupe, moins froide, plus cynique, plus drôle, ça reste du metal extrême, mais elle est beaucoup moins sombre.

Quand on écoute l’album, ce qui ressort, c’est évidemment que c’est pêchu, énergique, mais en même temps, il y a ces nappes sonores, ce côté répétitif qui installe une ambiance presque planante et qui incite vachement à la transe. Un des meilleurs exemples serait « New World Order », avec son piano et son riff qui se répète sur le final. Dirais-tu que cet équilibre entre votre côté rentre-dedans et pêchu, et cette espèce de transe qu’il y a en arrière-plan, est difficile à trouver ?

Je vois de quoi tu veux parler. Oui, c’est de cette fusion-là que je parle, effectivement. Nous ne voulons pas faire quelque chose de répétitif. Il y a effectivement un côté répétitif, mais il y a aussi beaucoup d’ambiances. Nous avons toujours beaucoup travaillé les ambiances, c’est quelque chose qui a toujours été important pour nous, et ce n’est pas forcément le cas depuis cet album. Ça a toujours été le cas, nous avons toujours voulu poser des ambiances avant tout, pour raconter aussi ce qui va avec les textes et les paroles. J’ai l’impression que c’est toujours le cas aujourd’hui, mais que nous arrivons peut-être encore mieux à le faire maintenant.

Vous vous voulez groupe international, d’où le chant en anglais, mais ça fait deux albums dont les titres sont en français. Dirais-tu que c’est un choix artistique pour la sonorité du titre en français ou est-ce un choix un peu plus militant ?

Non. Figure-toi que ce n’est pas militant, et que ce n’est pas non plus un choix absolu de vouloir un titre en français. C’est vrai que ça fait deux albums que nous le faisons. Comme tu le dis, nous chantons en anglais, nous insistons sur le fait que nous ne soyons pas un groupe franco-français, nous voulons nous exporter. Pas forcément aux États-Unis, etc., mais au moins en Europe. Notre cible reste un pays comme l’Allemagne, par exemple, parce que c’est un foyer de la musique industrielle. Donc nous insistons sur le fait de garder notre chant en anglais, mais nous avons un héritage de notre ancien chanteur qui est de temps en temps de sortir de ça et de faire des textes en français, donc nous avons toujours eu au moins un morceau en français sur chaque album, ou parfois même dans d’autres langues. Après, ce n’est pas forcément un choix de continuer ça juste sur les titres d’albums. Nous avons longtemps cherché des titres en anglais pour cet album-là, pour le précédent aussi d’ailleurs, mais nous n’en trouvions pas qui nous satisfasse, et à chaque fois, nous revenions sur celui-ci, et c’était une évidence. Le Festin Du Lion, c’est vraiment le titre qui souligne tout ce qu’il y a dans cet album, qui transmet le mieux tout ce que nous avons injecté comme ambiances dans cet album. Mais ce n’était pas un choix volontaire, ça s’est imposé comme ça. Donc il n’y a rien de militant à vouloir dire que nous sommes quand même un groupe français à la base, et il n’y a pas non plus de choix particulier. C’est un choix créatif, mais qui s’est imposé de lui-même.

Comme à l’accoutumée, il y a ce concept autour du futur de l’humanité. Avant, vous parliez beaucoup plus de l’humanité dans son côté global, avec une réflexion sur la société. Là, vous êtes quand même plus sur l’individu, qui serait observé par une sorte de diable qui regarde les humains et qui se dit qu’en fait, ils n’ont même plus besoin de lui. C’est très cynique, et pour le coup très pessimiste…

En fait, ce n’est pas forcément pessimiste. En tout cas, tu as bien compris le concept de l’album et c’est effectivement de ça que nous parlons maintenant. Mais ce n’est pas pessimiste, il n’y a pas de jugement dans ce que nous faisons. Nous ne sommes pas là pour juger, pour critiquer ces choses-là, nous sommes là pour les constater, pour les montrer, et après, les gens se font leur avis. Moi, ce n’est pas quelque chose qui me rend pessimiste. Les histoires dont je suis cerné, autour de moi, ce sont des choses qui me font rire, dont je m’abreuve et dont je jouis. C’est comme hier, par exemple, je vois une histoire qui est le genre d’anecdote ou de fait divers qui me fait hurler de rire, c’est un directeur d’école ultra-catholique qui se fait choper parce qu’il organise des orgies pleines de cocaïne et de baise. Moi, ce sont des choses qui me font rire et que je mets dans mes morceaux, parce que ces histoires-là me fascinent. Je jouis de la décadence de l’humain, et je le montre aux autres. Après, les autres peuvent le juger, mais nous ne le jugeons pas, nous le regardons, nous le montrons, et nous regardons ce que les gens en pensent. Mais il n’y a pas de jugement, pas de pessimisme. Moi, ça ne me rend pas pessimiste. Au contraire, la dualité de l’humain, ce qu’il est en plein jour et ses travers dans la nuit sombre, c’est quelque chose qui me fascine, et c’est vraiment ce dont nous parlons dans cet album, c’est ça que nous avons envie de mettre en avant. Et encore une fois, nous ne jugeons pas, nous le montrons de manière très détachée, et nous en rions ensemble, c’est ça qui me va. C’est en ce sens-là que nous essayons d’incarner le diable, l’entité satanique, en regardant ces choses-là, en regardant le monde brûler, en croisant les bras, en profitant du brasier et en se mettant au chaud devant.

Cette espèce de diable devient un personnage important de votre univers à travers vos visuels. Est-ce qu’il faut s’attendre à le voir revenir dans les autres albums et même sur scène ?

C’est difficile à dire maintenant. Pour l’instant, nous sommes sur cet album-là, donc est-ce qu’on va le développer sur les autres albums, peut-être, je ne sais pas exactement. En tout cas, pour l’instant, c’est clairement la figure de proue de cet album, nous allons l’emmener en live, et peut-être le développer sur d’autres médias, d’autres idées, comme des clips. En tout cas, nous avons d’ores et déjà commencé à intégrer sur les lives les deux personnages qui sont sur la pochette. En plus, c’est un peu l’héritage de notre passé black metal, ce côté satanique, mais en beaucoup plus marrant. Comme c’est ce nouveau personnage qui nous fait marrer, qui transmet le mieux nos paroles et notre idée derrière cet album, nous allons l’emmener un peu partout. Nous avons fait le Hellfest costumés comme ça, ça a beaucoup plu aux gens, nous avons bien rigolé avec. Donc dans l’idée oui, c’est plus ce personnage-là que nous qui prend le pas sur Herrschaft.

Dans ce titre, Le Festin Du Lion, il y a ce côté festif, décadent, mais mine de rien, le fait de parler du lion, il y a aussi le côté prédateur et le côté règne. Peux-tu développer cette idée-là ?

C’est vrai que le côté règne a toujours été prédominant chez Herrschaft. Le nom herrschaft même est le synonyme de quelque chose signifiant le règne ou la souveraineté en allemand. Après nous l’avons détourné. Avant, encore une fois, nous le prenions de manière très sérieuse, en parlant de la souveraineté de l’humanité, de l’hégémonie sur le monde, etc. Maintenant, nous parlons plus des arcanes du pouvoir, de l’individu. Nous parlons des individus qui ont du pouvoir sur les autres. Ça peut être ce Satan-là, ça peut être un trader… Mais dans l’idée, nous parlons maintenant vraiment du pouvoir qu’ont certaines personnes sur d’autres. C’est aussi ce que nous développons dans les textes sur cet album-là. Ça peut aussi être le pouvoir que peut avoir l’Église sur les gens, avec les curés qui ont le pouvoir sur leurs ouailles, mais qui en même temps font derrière des saloperies et sont complètement décadents et grotesques. Donc oui, cette idée de règne et de souveraineté est encore très dominante, mais plus dans le même sens qu’avant. C’est dans un sens moins général, moins humanité et plus individus.

« [La scène industrielle française] est plus soudée qu’il y a quinze ans. C’est-à-dire que comme nous sommes peu nombreux, nous nous serrons les coudes, nous faisons des collaborations. […] Maintenant, nous avons l’âge où plus personne ne se tire dans les pattes comme c’était le cas il y a quinze ans. »

Il y a cette projection dans le futur de l’humanité dans votre musique. Il y aussi l’aspect humour dont tu as parlé voire de provoc. Dirais-tu que cette volonté de provoc est liée à la réflexion que vous avez sur notre société du futur ?

Tu me parles de provoc, mais nous ne cherchons pas du tout à provoquer. Ce n’est pas du tout quelque chose que nous cherchons. Nous faisons les choses parce qu’elles nous font marrer, mais encore une fois, nous les présentons de manière assez blanche aux gens, mais ce n’est pas absolument dans le but de provoquer ou de faire réagir. Nous, ce sont des choses qui nous touchent, qui nous font marrer, nous les prenons, nous les modelons à notre façon, et nous les présentons au public, mais encore une fois, sans jugement et de manière très blanche, si je peux m’exprimer ainsi. Donc il n’y a pas de recherche de provoc absolue. Ce n’est pas gratuit, en tout cas, nous ne disons pas : « Tiens, on va prendre des nazis parce que ça fait chier, ça fait du poil à gratter, et nous allons le montrer parce que… » Ce n’est pas du tout l’objectif, et ce n’est pas du tout dans cette démarche-là que nous le faisons.

Du coup, dans les faits, ça suscite des réactions, et je pense notamment aux réactions homophobes que vous avez eues dernièrement et qui venaient notamment de Pologne. Comment vivez-vous le fait de présenter quelque chose, de le montrer de manière humoristique, et d’avoir des réactions qui sont beaucoup moins neutres et beaucoup plus polémiques ?

Quand nous avons eu ces réactions-là, j’étais assez surpris. Je ne pensais pas que ça allait choquer les gens. Je savais que ça allait en faire rire beaucoup, que ça allait amuser. Après, je pensais qu’on avait passé ce stade de se choquer pour des trucs comme ça, surtout que nous ne faisons que raconter des histoires, c’est du divertissement, tout ça. Nous sommes là pour faire du divertissement, pour amuser. Nous nous disons que si ça nous amuse, ça va amuser les autres. Le fait qu’il y ait des réactions comme ça, ça ne m’a pas choqué parce qu’il en faut beaucoup pour me choquer, mais ça m’a surpris, par contre. Je pensais surtout que si nous avions des réactions comme ça, elles seraient plus vers chez nous que dans les pays étrangers. Après, finalement, c’est une petite partie que ça choque, tous les autres ont pris ça avec bienveillance, avec humour, et tout ce qu’il fallait. Et si en plus ça peut faire parler du truc, tant mieux. C’est là que ça peut effectivement devenir de la provoc, mais encore une fois, ce n’est pas fait dans cet objectif-là, ce n’est pas fait pour avoir des réactions haineuses ou quoi. C’est en cela que nous ne faisons pas de provoc. Donc voilà, ça nous a surpris. Après, ça n’a pas été beaucoup plus loin que de recevoir quelques mails d’insultes qui, du coup, nous ont fait sourire aussi, en nous disant que finalement, il y en a quand même que ça dérange. Mais ça nous en a chatouillé une sans toucher l’autre [rires].

Par rapport à la manière dont réagissent les gens, la société, maintenant, par rapport à l’humour, ne trouves-tu pas que la société a un peu moins de second degré et d’humour qu’avant ?

C’est une bonne réflexion. Pourquoi pas ? C’est vrai, c’est possible. Ce que je trouve surtout, c’est que choquer pour choquer, ça ne fonctionne plus. Un Marilyn Manson ne choque plus, alors qu’il me terrorisait quand j’étais gosse ! Au final, non, peut-être que les gens ont plus d’humour. Après, c’est les affres d’Internet, tout le monde a son mot à dire, et ça va souvent dans le n’importe quoi, parce que tout le monde peut dire n’importe quoi, justement. Donc d’un côté, j’ai l’impression que les choses qui choquent vraiment, ça n’existe plus, plus personne n’est choqué par grand-chose. D’un autre côté, j’ai l’impression que certaines personnes vont avoir de l’humour, et ce sont ces personnes que nous visons, ces personnes qui veulent s’amuser avec nous sur des sujets aussi graves. Donc finalement, je ne sais pas si les gens ont moins d’humour. Je pense que plus de gens ont accès à des choses, donc plus de gens donnent leur avis et peuvent être choqués, mais d’un autre côté il y a aussi plus de gens qui peuvent s’amuser avec nous de ça. Il y a quinze ans ou vingt ans, je ne sais pas si nous aurions fait autant rire avec ce que nous faisons aujourd’hui. Je ne sais pas, la question se pose. C’est une vraie question que je me pose. Je pense que c’est proportionnel : comme beaucoup plus de gens ont accès à nos bêtises, il y a beaucoup plus de gens qui n’aiment pas, mais il y a aussi beaucoup plus de gens qui aiment. Mais sur Internet, on voit plus souvent les gens qui n’aiment pas que ceux qui aiment. Ceux qui aiment, ils aiment dans leur coin, et ceux qui n’aiment pas le font savoir.

Il y a un morceau qui sort un peu de ce cadre-là, c’est « The White Russians », en hommage à Mika Bleu. Peux-tu nous en dire deux mots ?

C’est vrai que c’est le morceau un peu à part qui ne suit pas le même fil conducteur que les autres morceaux de l’album. C’est un morceau que nous avons écrit en hommage à Mika Bleu, un ami très proche qui malheureusement est décédé dans un accident il y a deux ans maintenant, quasiment jour pour jour. Ses amis proches ont décidé de lui rendre hommage en créant une compilation avec des morceaux de groupes qu’il aimait, ou de groupes de ses amis proches, que ce soit The Arrs, Tantrum, etc. Et nous avons évidemment répondu à l’appel, ça nous tenait à cœur de marquer le coup et d’écrire ce morceau en son honneur.

Dans une interview récente, tu parlais de la scène indus française qui s’est un peu réduite il y a quelques années. Comment l’expliquerais-tu ?

La scène indus française était, pour moi, très développée il y a quelques années. Je pense d’ailleurs qu’elle était à son pic lorsque nous avons créé le groupe et que nous étions tout jeunes, en 2004, donc ça fait quinze ans maintenant. Il y avait une profusion de groupes, des amis d’ailleurs, entre Temple Of Nemesys, Tantrum, Punish Yourself, etc. De cette époque-là, il n’y en a pas beaucoup qui ont su passer les quinze années et traverser les âges, à l’image de Punish Yourself, pour le coup. Aujourd’hui, elle a un peu réduit, mais j’ai l’impression que ça reprend un petit peu. On retrouve un peu de sang neuf chez d’autres groupes qui sont des amis, comme Shaârghot, etc. Donc c’est en train de revenir à la mode. Il y a eu un très bon indicateur cette année au Hellfest, c’est qu’il y avait une scène sur laquelle il y avait beaucoup d’indus, je crois que c’est une première. On a pu voir Combichrist, Shaârghot, Punish Yourself, donc nous sommes très contents de voir cette scène se réveiller un peu. Je ne sais pas si ça donnera quelque chose, mais en tout cas, nous suivons cela d’un œil intéressé, mais ce n’est pas ça qui fera que nous arrêterons ou que nous continuerons. Nous faisons ça dans notre coin.

N’y a-t-il pas une forme d’« union sacrée » ? Par exemple, vous êtes proches de Shaârghot, autant humainement que musicalement, et même dans l’esprit, dans ce que vous racontez. Dirais-tu que cette scène est soudée et que vous avez envie de raconter les mêmes choses ?

Ouais, j’ai l’impression qu’elle est justement plus soudée qu’il y a quinze ans. C’est-à-dire que comme nous sommes peu nombreux, nous nous serrons les coudes, nous faisons des collaborations – parce que ça nous intéresse de le faire, attention ! Si les groupes de cette scène-là étaient mauvais, nous n’aurions pas forcément envie de travailler avec eux ou d’être associés ensemble. Mais je trouve que cette scène est de qualité, tous ces gens-là font des choses très bien, en plus ils sont très sympathiques, donc ça ne gâche rien. Du coup, je ne sais pas si on trouve une force là-dedans, parce que ça reste très compliqué pour cette scène-là de trouver des dates, de vendre des albums, etc. Mais oui, en tout cas, il y a une solidarité sous-jacente. Nous ne sommes pas en collectif ou quoi, mais nous aimons travailler avec ces gens, nous aimons ce qu’ils font. Mais ça s’étend aux autres styles de musique, c’est-à-dire que nous collaborons aussi avec des artistes qui ne sont pas de l’industriel. Maintenant, nous avons l’âge où plus personne ne se tire dans les pattes comme c’était le cas il y a quinze ans. Nous sommes plus là pour aider la musique que nous faisons, qu’elle soit industrielle ou pas, tant qu’elle est bien, nous sommes là pour nous entraider et pour faire les choses ensemble. C’est de ce point de vue-là qu’à mon avis, les choses sont plus saines aujourd’hui.

Interview réalisée par téléphone le 4 juillet 2019 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

Facebook officiel de Herrschaft : www.facebook.com/HerrschaftOfficial.

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