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Interview   

L’homme derrière Sapiens


Si on est artiste, on vivra certainement plus de moments de frustration liés au fait d’avoir trop d’idées et pas assez de temps que de moments où c’est l’inverse. Sapiens, c’est l’exemple typique du projet qu’il aurait été facile de mettre de côté en se disant : « Dans une seconde vie, j’aurais pu faire ça, ça aurait été énorme ! » Déjà parce que c’est un projet parallèle, né d’enregistrements d’ébauches comme nos ordinateurs en regorgent par dizaines. Mais c’est surtout, par nature, un projet, au-delà de son ambition et de son originalité, fastidieux à mener, qui en aurait découragé plus d’un.

L’homme derrière Sapiens, Nicolas Foucaud (Los Disidentes Del Sucio Motel), est allé au bout. Une belle leçon de persévérance qui devrait en pousser plus d’un à déterrer leur album solo de leur PC, relancer leur projet parallèle ou finir leur morceau « gros riff n.34 ». Il nous raconte ce long mais excitant processus, qui a rassemblé des dizaines de musiciens dont des chanteurs français de renom, tous séduits par la démarche originale et un brin militante de Sapiens.

« J’ai entendu toute ma vie ces remarques que tous les metalleux, je pense, entendent […]. Ça ne collait tellement pas à leurs codes, c’était tellement des clichés de merde… Ça m’a très longtemps saoulé, jusqu’au jour où je me suis coupé les cheveux et ça allait mieux [rires]. »

Radio Metal : L’album a été composé à deux avec dix titres pour dix chanteurs différents de rock et de metal français. Comment cette idée peu commune t’est-elle venue ?

Nicolas Foucaud (guitare) : Effectivement, l’idée n’est pas commune. Je sortais un peu d’un an, un an et demi, de tournée sur l’album Human Collapse de Los Disidentes Del Sucio Motel. Ça faisait un moment qu’il était sorti, nous l’avions joué pas mal de fois en live. Avant de me mettre à composer un nouvel album, j’avais un peu envie de faire autre chose. J’ai toujours composé beaucoup en acoustique. Il y a même certains titres des Disidentes que j’ai créés d’abord sur guitare acoustique et que nous avons passés en saturé après. Ça fait partie de mon histoire de musicien. J’avais plein de bribes de morceaux sur mon PC ; j’ai un répertoire « idées en vrac » [rires]. Dès que je trouve un truc, parfois je l’enregistre et des fois je retombe dessus, ou pas. En acoustique, j’avais comme ça des bouts de chansons, je savais que ça ne collerait pas avec un album des Disidentes, mais en même temps je ne voulais pas les jeter, donc je m’étais dit qu’un jour j’aurais peut-être l’occasion d’en faire quelque chose. En fait, j’ai changé de guitare acoustique, j’ai eu un vrai coup de foudre pour la nouvelle gratte que j’avais achetée, et j’ai commencé à rebosser sur ces bouts de morceaux que j’avais. Et puis, le fait de les jouer sur cette gratte, ça m’a complètement ouvert de nouvelles idées. J’avais l’impression de découvrir un nouvel univers et ça m’a plu. Donc j’ai écrit un morceau, puis deux, puis trois.

Un soir, je venais de finir de composer « Surreal Estates », qui est le premier morceau de l’album avec Julien Pras, j’étais dans mon lit, je m’en souviens très bien, je n’arrivais pas à dormir parce que la mélodie m’obsédait, en me disant : « Putain, il y a un truc à faire avec cette chanson ! » Et je ne me sentais pas forcément de faire un projet solo, juste moi et ma guitare. Je me suis dit : « Un morceau comme ça, ce serait génial si Julien la chantait, car ça lui irait hyper bien dans son univers. » Et après, je me suis dit : « Et puis attends, il pourrait y avoir ce morceau-là, on pourrait le donner à untel, et puis ce morceau-là irait vachement bien à untel. Pourquoi je ne ferais pas tout un album comme ça ? Me faire plaisir en invitant plein de chanteurs que j’adore et essayer de composer un morceau différent pour chacun, voir si ça peut tenir la route sur un album. » Au départ, je n’avais pas de prétention de sortir un truc aussi chiadé que ça. Je me suis juste dit : « Je vais écrire des petites chansons et si ça plaît à des gens je les mettrais sur internet, et si ça ne plaît pas, ça sera pour moi. » Finalement, tout le monde s’est tellement pris au jeu que nous nous sommes dit qu’il fallait aller au bout et sortir un vrai album.

Tu parlais du coup de foudre que tu as eu pour ta nouvelle guitare : qu’est-ce que cette guitare a de particulier pour toi ?

La marque n’est pas forcément méga connue mais les amateurs de guitare acoustique connaissent, c’est une marque qui s’appelle Furch. J’avais déjà essayé des Furch dans un magasin à Strasbourg où j’achète un peu tout mon matos. Ça faisait un moment que je voulais changer de guitare acoustique et passer un peu à la gamme au-dessus. Et puis on entend toujours parler des Martin, des Gibson, etc. mais je cherchais un truc un peu plus atypique. Le vendeur, un copain à moi, Kévin, m’avait dit : « Ecoute, le jour où tu te décides, tu viendras essayer des Furch au magasin et tu verras, tu repartiras avec. » Il a eu complètement raison ! J’ai essayé plusieurs modèles et à chaque fois je revenais sur celle-là parce qu’elle avait, je ne sais pas, un équilibre dans les fréquences qui donnait tellement de résonance avec ce que j’avais en tête du son ultime de la guitare acoustique… J’ai essayé des guitares totalement différentes, parfois du double ou du triple du prix et qui ne sonnaient pas comme ça. Celle-là avait un truc en plus. Des fois, tu ne sais pas ce qui se passe, mais l’alliage du bois et des cordes fait que celle-là te correspond, c’est la guitare faite pour toi. Au début, ce n’était pas trop le budget que je m’étais fixé, puis finalement, je me suis dit : « Bon allez, on va faire quelques économies, tu regretteras si tu ne l’achètes pas. » Je suis donc reparti avec, et quand j’ai commencé à rejouer à l’identique les mêmes trucs sur cette guitare, j’avais l’impression que ça devenait une évidence. C’était cette guitare qu’il me fallait. C’est un peu cette guitare qui a écrit les morceaux. C’était assez fluide ; dès que je jouais dessus, bam ! Il y avait un côté machine.

Faire un album acoustique avec dix chanteurs de rock et de metal, au lieu de simplement embaucher un chanteur folk de session, ce n’est pas anodin. Est-ce qu’il y avait une démarche un peu militante de vouloir défendre le côté metalleux ou rockeur ?

Oui, il y a quand même un peu de ça, je dois l’avouer. On va dire que ce n’était pas l’idée première. Je viens de la scène metal, j’ai appris la guitare en passant des heures à bosser mes gammes sur Metallica, Pantera, etc. Donc j’ai appris la guitare à travers le metal. Ce sont mes racines. Et j’ai entendu toute ma vie ces remarques que tous les metalleux, je pense, entendent : « C’est de la musique de sauvage, ce n’est que du bruit, le mec il ne sait faire que gueuler… » Ça, c’est la première approche. Après, le deuxième genre de remarque que j’ai eu toute ma vie, c’était : « Pourtant tu as l’air tellement calme comme garçon ! T’es tellement posé, tu n’as pas de tatouage, tu n’es pas habillé… » Tu dis : « Attends, c’est quoi ces clichés ? » Parce qu’on fait du metal, on doit être bas du front et s’habiller avec des jeans troués… Je trouvais ça complètement débile. C’est comme quand j’étais plus jeune, j’avais les cheveux longs comme tout bon metalleux, je les ai gardés longs très longtemps, même au début de ma carrière professionnelle. A côté de la musique, j’ai un boulot, je travaille dans le milieu du bâtiment, en bureau d’études, et les premières réunions de chantier que je venais faire, sorti de l’école, avec les cheveux longs, au milieu d’architectes, de maîtres d’œuvre, de conducteurs de travaux – il y avait un peu de tout –, j’étais tout de suite regardé : « Oh là, qu’est-ce que c’est que ce mec ? » Et après ils se disaient : « Ah mais c’est l’ingénieur de bureau d’études ? Mais il n’a pas une tête d’ingénieur ! C’est quoi ces cheveux longs ? » Ça ne collait tellement pas à leurs codes, c’était tellement des clichés de merde… Ça m’a très longtemps saoulé, jusqu’au jour où je me suis coupé les cheveux et ça allait mieux [rires].

« Les chanteurs que j’ai contactés, je savais très bien qu’au-delà des bêtes de scène que ça peut être, ce sont des mecs qui savent très bien gérer leur voix et chanter s’il y a besoin de chanter. Et je voulais un peu montrer aussi : ‘Vous voyez, dans le metal, on sait faire autre chose que brailler et qu’envoyer des murs de disto et de la double pédale.’ »

Même mes parents ont mis du temps pour comprendre. Je me rappelle très bien quand j’étais ado et qu’ils m’amenaient à des concerts, j’avais été voir Pantera au Zénith de Paris dans les années 90, j’avais quatorze ans, c’est sûr que mes parents quand ils voyaient la faune qui faisait la queue, ils se disaient : « Oh là là, qu’est-ce que j’ai fait de laisser mon gamin là-dedans ! » [rires]. Et puis, au fur et à mesure des années, ils se sont rendu compte que tous les copains qui venaient à la maison avec les cheveux longs et tout, en fait, ils étaient super polis, ils étaient très gentils, ils disaient « bonjour madame », etc. Ça a totalement démystifié cette image. Je trouve ça triste qu’on soit obligés d’en arriver là pour que notre scène soit reconnue comme une scène de vrais musiciens qui savent jouer et qui savent très bien ce qu’ils font. Les chanteurs que j’ai contactés, je savais très bien qu’au-delà des bêtes de scène que ça peut être – comme Poun ou Reuno –, ce sont des mecs qui savent très bien gérer leur voix et chanter s’il y a besoin de chanter. Et je voulais un peu montrer aussi : « Vous voyez, dans le metal, on sait faire autre chose que brailler et qu’envoyer des murs de disto et de la double pédale. »

Ce qui est frappant dans le disque, c’est le fait que, pour la plupart, les chanteurs chantent dans un registre qui est assez différent de celui pour lequel ils sont connus. C’était ça le pari à la base, essayer de tous les faire sortir de leur zone de confort ?

Exactement. C’était l’idée de base. Après, évidemment, il y en avait certains qui avaient déjà le pied dedans, puisque Julien Pras de Mars Red Sky a aussi un projet solo acoustique sous son nom, donc je connaissais, mais c’est sûr que les gens le connaissent plus via Mars Red Sky. Après, tu prends Forest Pooky, évidemment, son projet principal, c’est sa carrière solo en acoustique, mais avant ça, il vient du milieu punk rock ; je l’ai connu à travers son premier groupe qui s’appelait The Pookies et qui était un groupe de punk rock, donc j’ai invité d’abord le Forest Pooky de The Pookies avant d’inviter celui de maintenant qui fait sa carrière acoustique. Mais au-delà de ça, tous les autres avaient je pense un petit peu taquiné l’acoustique dans leur carrière en général… Au moment où Reuno a un peu pris tout le monde à contre-pied quand il a sorti l’album acoustique de Lofofora, tout le monde se demandait : « C’est quoi ce délire ? Lofo en acoustique ? » Mais moi je trouve que ça fonctionne plutôt bien. Poun, en discutant du projet, me disait qu’il adorait l’acoustique et qu’il rêverait de faire un album acoustique complet mais ça n’arrivera jamais avec Black Bomb A. Je pense que je leur ai donné ce nouveau terrain de jeu et d’expression, la difficulté était de leur proposer un terrain qui soit quand même cohérent avec leur sensibilité. Par exemple, Cédric [Toufouti] de Hangman’s Chair, évidement que je n’allais pas lui coller une petite ballade toute joyeuse. Forcément j’ai été chercher la mélancolie naturelle de sa voix. Tu prends Mat Peq de Babylon Pression, je n’allais pas lui écrire la même ballade que j’ai pu écrire pour Julien Cassarino, par exemple. Il y a des trucs comme ça où il fallait que je sois cohérent, tout en apportant quand même cette nouveauté qui leur donne envie de s’exprimer autrement.

As-tu essuyé des refus de gens que tu as contactés ?

J’ai eu d’abord un premier refus de Yann [Ligner] de Klone mais pas parce qu’il était contre le projet ou qu’il ne le sentait pas, car il est bien placé pour montrer qu’il gère l’acoustique [petits rires], mais c’était plus une question de temps parce qu’ils étaient en train de bosser sur le nouvel album. Il m’a dit : « Ecoute, je préfère te dire non tout de suite plutôt que de faire de la merde et te faire perdre ton temps. » Peut-être qu’un jour l’occasion se présentera mais ça n’a pas pu le faire avec lui. Après, au départ j’avais aussi contacté Loïc de Loading Data, qui est un copain à moi aussi et qui a tourné plusieurs fois avec nous, les Disidentes, donc nous nous connaissons un petit peu. Il avait commencé à bosser une démo qui était mortelle. Malheureusement, il a eu des soucis dans sa famille et il a dû quitter le projet en cours de route parce que c’était le truc de trop à gérer. Là encore, ce n’est pas forcément parce qu’il ne le sentait pas, c’est juste que la vie est faite comme ça et c’est tout. Après, globalement, tous ont été hyper enthousiastes. J’avais l’impression que certains n’attendaient que ça.

Il y a eu des démos à deux guitares que vous avez envoyées aux chanteurs, les chanteurs avaient carte blanche pour les textes et les mélodies, du coup ils se sont enregistrés chacun de leur côté, ils vous ont envoyé les prises. Derrière, vous avez récupéré les fichiers, réenregistré les chansons et parfois en repartant de zéro. Est-ce que ce fonctionnement n’a pas rendu l’écriture plus fastidieuse voire décourageante ?

Si, tu ne t’imagines même pas ! [Rires] C’était la grosse difficulté. En fait, je dirais que le projet est magique en soi par l’effet de surprise quand tu reçois les pistes de chanteurs que tu adores. Je le dis à chaque fois que j’ai fait un album de fan ; je suis fan de tous ces mecs-là depuis toujours. Tu te dis : « Putain, je viens de recevoir les pistes de Mat [Dottel] de Bukowski – ou n’importe qui. Avec ma petite démo à deux guitares, il en a fait un truc mortel ! » Cet aspect-là est grandiose. Il y a un côté vraiment magique qui est génial. Après, derrière, la logistique de l’enregistrement et surtout la communication, c’était un calvaire. Tu n’as pas ce temps consacré en répète d’un groupe normal : quand tu es avec ton groupe, tu jammes sur une idée, tu as untel qui va te dire « tiens, peut-être que ce groove, on pourrait le faire comme ci » ou « changeons la tonalité » et puis tu testes, alors que là, tu ne peux pas faire ça. Nous avons reçu les pistes et nous avons commencé à tout réenregistrer avec des vraies prises soignées, et nous envoyions au fur et à mesure de l’avancement du morceau : « Tiens, regarde, on a rajouté la batterie, tiens on a rajouté la basse, tiens on a rajouté les cordes, etc. » Et le problème, c’est que si tu avais le mec en face de toi, il te dirait tout de suite : « Ça je n’aime pas, ça j’aime bien. » Non, là, nous envoyions, le chanteur écoutait quand il avait le temps, parce que certains étaient en tournée, d’autres en studio, d’autres en vacances, etc. Ils n’étaient pas forcément devant leur PC au moment où tu leur envoies. Des fois, il se passait des semaines, voire des mois, avant d’avoir la réponse. Toi, en attendant, tu avais avancé et là tu reçois la réponse, et le chanteur te dit : « Je n’accroche pas sur ce que vous avez fait au deuxième couplet » ou « Le groove de batterie, je ne l’imaginais pas du tout comme ça quand tu m’as envoyé les démos. » Et là tu fais : « Oh putain ! Il va falloir tout recommencer. » C’était vraiment un casse-tête incroyable.

« Je suis conscient que l’album casse tous les codes et qu’il n’est pas forcément d’une évidence commerciale ou artistique. »

Tu as quand même dû mettre des limites à un moment donné, non ? Car ça aurait pu prendre des années, voire jamais se faire.

C’est sûr. Ce que nous nous étions fixé avec Thibault [Fassler], c’était de se dire que l’avis du chanteur avait autant de poids que le nôtre, donc que chaque remarque qu’allait faire un chanteur, nous allions l’étudier de long en large pour savoir si ce n’est pas lui qui a raison et si en ayant le nez dans le guidon depuis des semaines nous n’avions pas perdu cette objectivité que lui il a parce qu’il découvre le morceau maintenant. Très souvent, nous nous sommes pliés à l’avis du chanteur parce que finalement son avis était aussi intéressant que le nôtre et qu’il n’y avait pas de raison qu’il n’ait pas son mot à dire. Je prends l’exemple du morceau de Reuno : c’est sur ce morceau que nous avons le plus galéré. Je crois que nous l’avons refait cinq fois, parce que nous nous sommes perdus à un moment donné. Reuno était sur la tournée acoustique, donc il était beaucoup sur la route et il ne pouvait pas forcément nous répondre tout de suite parce qu’il n’avait pas forcément les bonnes conditions pour écouter. C’est sûr que si le mec est dans le van avec son casque et que tu lui demandes son avis sur le mix, il ne va pas pouvoir te dire grand-chose parce qu’il n’entend pas dans de bonnes conditions. Mais déjà sur l’écriture du morceau, à un moment donné, nous nous sommes perdus, parce que lui s’était fait une idée du morceau tel qu’il était dans sa tête avec juste deux guitares acoustiques et un chant.

Quand j’ai écrit le morceau, j’avais dans ma tête depuis le début une batterie hyper rock, or lui pas du tout. Nous avons donc enregistré la batterie en mode rock, et quand nous avons collé la batterie avec son chant entre chant crooner et spoken word, nous étions là : « Putain mais ça ne marche pas, en fait ! » Nous lui avons envoyé ça en lui demandant ce qu’il en pensait, et il disait : « Ah non, limite je préférais le morceau sans batterie. » Nous étions là : « Là, on a merdé… » Alors nous avons réessayé avec d’autres grooves de batterie, nous avons essayé avec d’autres arrangements de guitare, nous avons fait plein de versions, et à un moment donné, avec le franc-parler qui le caractérise, il nous a dit : « Non mais les gars, arrêtez tout. Vous êtes en train de vous perdre. Revenez à la base du morceau qui était très bien et qui m’a inspiré. Epurez le truc à fond, vous allez trop loin. » En fait, nous l’avons écouté, nous avons remis un groove de batterie ultra basique sur le début, presque trip-hop – on pourrait presque penser que c’est du Portishead – et nous avons posé son chant dessus, et nous nous sommes dit : « Putain, mais c’est une évidence, c’est comme ça qu’il faut le faire. » Aujourd’hui, c’est un de mes morceaux préférés sur l’album, alors qu’avant, je n’arrivais pas à rentrer dedans parce que nous n’allions pas dans la bonne direction.

Du fait de la multiplicité des voix, n’as-tu pas peur que le public ne s’attache pas au projet ou n’arrive pas à saisir son identité ?

C’est le risque, c’est sûr, parce que tu ne sais jamais si les fans de Forest Pooky, par exemple, c’est le même public que Black Bomb A, que Mars Red Sky, que Robot Orchestra… J’ai envie de te dire que je ne me suis pas posé la question et puis je suis l’exemple incarné qu’il y a bien des gens qui aiment tous ces groupes. A un moment donné, je me suis dit que faire un album avec que des chanteurs de hardcore, par exemple, est-ce que ça aurait eu un grand intérêt ? Ou faire un album avec que des chanteurs de punk ? Ok, au final, tu te serais dit que tout se ressemble. En fait, je pense que c’est justement la force de cet album : sa diversité. Il y a une diversité dans les timbres de voix et c’est ce qui me plaisait. Je n’ai choisi que des mecs qui ont des manières de chanter reconnaissables entre mille ; tu reconnais tout de suite la patte de chaque chanteur, et c’est ce qui me plaît chez eux. Je n’aime pas trop les voix un peu bateau. C’est pour ça que j’écoute de moins en moins de metal où ça braille parce que j’ai l’impression qu’ils ont tous la même voix, et finalement à quoi ça sert de chanter dans ce cas ? Je trouve que c’est la force de l’album. Après, c’est sûr que si tu tombes sur un public un peu fermé qui se dit « j’écoute Lofofora, je veux que des trucs qui ressemblent à Lofo », c’est sûr qu’il ne va peut-être pas y jeter une oreille de lui-même.

Dans ma question il y avait aussi l’idée que la chose à laquelle on s’attache en premier, c’est quand même la voix du chanteur, or ici il y a plein de chanteurs…

Oui, c’est vrai, mais peut-être que l’attachement va se créer dans musique cette fois, parce que la composition, c’est la même racine. C’est comme si tu faisais une compilation, sauf que c’est le même mec qui a composé toutes les musiques. Mais bon, je suis conscient que l’album casse tous les codes et qu’il n’est pas forcément d’une évidence commerciale ou artistique parce que les gens, comme tu dis, sont habitués à un format avec une voix tout le long d’un album, et là il y en a dix. Pour le moment, en tout cas, nous avons de très bons retours. Il n’y a pas grand monde qui m’a dit qu’il n’accrochait pas. Après, forcément, tu as toujours des affinités avec tel ou tel type de voix, c’est évident, mais on verra bien. C’est toujours le public qui a le dernier mot.

Comment est-ce que tu décrirais l’identité de ce projet ?

Je pense que la colonne vertébrale, c’est la composition et le fait qu’elle soit… Ça va peut-être paraître prétention ce que je vais te dire, mais je pense que le trait d’union, c’est moi. Toutes les idées de base – sauf une, le titre de Forest Pooky, je tiens à le préciser, qui est à la base un morceau de Thibault, et là c’est moi qui ai fait la deuxième guitare d’arrangement – ce sont des morceaux que j’ai écrits. Donc je pense qu’il y a une continuité et une cohérence d’écriture qui font cette ceinture autour de ces dix morceaux. Et puis, même s’il y a eu trente-cinq musiciens sur cet album, nous avons écrit les arrangements à trois, quasiment, tout le temps. Il y avait donc Thibault et puis Patrick Wetterer qui est le pianiste sur quelques titres de l’album et surtout l’ingé son au Dub&Sound Studio qui a fait certaines prises et le mix de l’album. En fait, nous faisions des sessions chez lui au studio autour de son piano et nous avons écrit les arrangements comme ça ensemble. Donc je pense que c’est la cohérence de composition qui fait le trait d’union entre tout ça.

« Avec eux, ce n’est pas forcément une synergie de groupe que j’ai ressentie mais c’était vraiment du bonheur, du fait d’avoir participé à ce projet, de se dire : ‘Moi, j’ai mis ma pierre dans l’édifice.’ Parce que tout le monde était conscient de la tâche énorme dans laquelle nous nous étions lancés. »

Justement, à propos des nombreux instrumentistes présents sur le disque, il y a pas mal de percussionnistes présents, notamment sur « Pure Love Ashes » où il y des enfants…

Oui. Ça, c’était un des très bons moments de l’enregistrement. Quand nous avons écrit ce morceau, dans ma tête – ça parlera surtout aux musiciens – je ne voulais pas de mesure en quatre-quatre, je voulais écrire un morceau avec des mesures composées. Quand je l’ai fait écouter à Thibault, il m’a dit : « On pourrait vraiment mettre l’accent sur le côté rythmique. On pourrait enregistrer comme ça une grosse section de percus. » L’idée nous a paru assez évidente à tous les deux et nous nous sommes dit : « Ok, mais comment on fait ça ? » Il y a deux batteurs principaux qui jouent sur l’album, le batteur des Disidentes et un autre qui s’appelle Cédric Grob qui est prof de batterie dans une école de musique juste à côté de chez moi, où mon fils prend des cours de guitare et le neveu de Thibault prend des cours de batterie avec ce prof. Nous avons été le voir et nous lui avons dit : « Ecoute, Cédric, qu’est-ce que tu penses de proposer ça comme projet à ton école ? On a un morceau qu’on veut enregistrer pour un album, donc ça ne sera pas juste un petit exercice. Derrière, il y aura un aboutissement : c’est un album qui sera pressé, vendu, etc. La particularité du truc est qu’on voudrait enregistrer une grosse section de percus mais uniquement avec des mesures composées et construire un gros Lego de percus avec plein de sons différents, plein de types de percus différents. » Il me dit : « Ecoute, c’est génial, je vais proposer le projet à l’école et voir si j’ai des élèves intéressés. » Il y avait deux petits gamins qui avaient huit ou neuf ans à l’époque, deux ados qui avaient quatorze ou quinze ans, le prof de batterie et moi pour compléter la dernière section. Nous étions donc sept ou huit percussionnistes. Il les a fait bosser de son côté pendant un mois sur chaque section de percussion de chaque passage du morceau, et le jour J, nous nous sommes pointés dans la grande salle de l’auditorium de l’école de musique, nous avons tout installé, nous avons mis plein de micros et c’était parti. Ils ont enregistré comme en studio et ils ont assuré comme des bêtes, les gosses ! Donc c’est génial.

Plus globalement, la plupart des musiciens ne se sont même pas croisés pendant l’enregistrement. C’était voulu, pour que chacun apporte sa petite pierre des quatre coins de la France ?

Non, c’était par la force des choses. Pour les chanteurs, évidemment, c’était beaucoup plus pratique qu’ils puissent enregistrer de leur côté plutôt que de les faire venir à Strasbourg juste pour ça. Nous l’aurions fait s’il n’y avait pas eu d’autres solutions, mais dans le milieu de la musique, on a toujours un pote qui peut nous enregistrer ou soi-même on sait le faire en home studio. Les chanteurs se sont débrouillés. Après, pour tout ce qui est instruments, les guitares ont été faites chez moi sur des petits bouts de sessions après le boulot. En gros, nous bossions de 21h jusqu’à 2h du matin et le lendemain nous allions bosser. Nous avons fait comme ça des sessions interminables. Juste l’enregistrement en soi, ça a duré un an. Nous ne faisions que des petites sessions par petits bouts. Les batteries, c’était pareil : Greg venait le soir après le boulot, nous allions chez Pat, nous le faisions enregistrer un morceau, il n’avait jamais répété. J’avais dans la tête le squelette du groove de batterie que je voulais qu’il joue sur le morceau. Après, je joue depuis quinze ans avec Greg, donc nous nous comprenons très vite. Je ne suis pas batteur, donc je lui explique ce que j’entends avec mes mots et il comprend ce que je veux dire. Il a donc enregistré les batteries comme ça, par petites sessions. Cédric est venu une journée et il m’a rentré trois morceaux dans la journée. Les pianos, c’est pareil, nous en faisions un petit peu chez Pat, ma copine a enregistré deux morceaux au piano à la maison. Les percus, il y a une partie qui a été faite en école de musique. Tout ce qui est tambourin, shaker, etc. des fois c’était fait chez moi le soir vite fait, des fois c’était fait entre deux sessions de batteries : « Tiens, vas-y, il nous reste une heure, tu peux me rentrer un shaker ? » En fait, nous avons construit l’album comme ça, je compare toujours ça à un Lego, brique par brique, jusqu’à à la fin avoir notre grosse maison, parce que nous n’avions pas le choix. C’était trop compliqué. Nous ne pouvions pas avoir tout le monde ensemble dans le même studio. Les cordes, violons, ça a aussi été enregistré lors d’une session à part. Ils ont enregistré toutes les cordes d’un coup toute une journée.

Malgré l’éloignement entre les différents participants à ce gros projet, est-ce que tu as réussi à ressentir une forme de synergie de groupe ?

C’est une excellente question. La synergie de groupe, je l’ai ressentie entre les acteurs principaux, à savoir Thibault, Pat, Greg mon batteur qui a quand même joué sur sept titres sur dix, et après, je dirais que certains guests étaient tellement contents d’être là et de participer au projet… Avec eux, ce n’est pas forcément une synergie de groupe que j’ai ressentie mais c’était vraiment du bonheur, du fait d’avoir participé à ce projet, de se dire : « Moi, j’ai mis ma pierre dans l’édifice. » Parce que tout le monde était conscient de la tâche énorme dans laquelle nous nous étions lancés. Par exemple, si j’avais un pote bassiste, je lui disais : « Ecoute, il y a ce morceau, ça t’irait super bien, je connais ton jeu, etc. » Tu lui expliques le projet et il te dit : « Bien sûr que je vais le faire ! Je veux être sur cet album, c’est trop cool comme projet. On va être super nombreux, ça va être génial. » Donc la synergie s’est faite entre trois ou quatre membres principaux et après, autour, c’était de l’enthousiasme partagé par tout le monde, et ça c’était vraiment un bonheur pour moi. Je ne peux pas avoir beaucoup plus de satisfaction que ça.

« Quand tu reçois leur fichier audio, tu reçois ça comme un cadeau de Noël. Je me rappelle très bien, des fois, je recevais le mail et je me disais : ‘Putain, ne l’ouvre pas parce que tu n’es pas en condition !’ […] J’avais cette espèce de côté cérémonial à l’ouverture de ce mail et de faire play avec le MP3 qui était vraiment solennel ! »

La plupart du temps, les musiciens préfèrent avoir une atmosphère de création dans une salle de répète avec tout le monde présent, et j’imagine que ça doit aussi être ton cas, mais malgré tout, est-ce qu’il y a des choses qui t’ont plu dans le fait de travailler à distance ?

L’effet de surprise. Ça c’est génial. Ça n’a pas de prix. Pour parler de Reuno, par exemple, moi j’écoute Lofo depuis que je suis au collège. Bon, je suis désolé Reuno pour le coup de vieux, mais c’est un peu ça. Il a accompagné ma vie depuis toujours. Je me rappelle, quand je lui ai envoyé le mail pour lui proposer le projet, il ne m’a pas répondu tout de suite. Je me suis dit : « Ouais, il doit être tellement pris. De toute façon, s’il me répond, ce sera sûrement non. Ce n’est pas grave, mais au moins j’ai tenté. » Et puis, je me rappelle, j’étais en vacances en Islande quand j’ai reçu son mail retour, peut-être trois mois après lui avoir envoyé, avec un message super sympa, disant : « Je trouve l’idée géniale. Pas de problème. Envoie-moi du son. Tu peux compter sur moi. » Rien que ça, t’es super content ! Après, tu te mets quand même une certaine pression, en te disant : « Bon, ok, je vais devoir écrire un morceau pour Reuno de Lofo… Ok, j’écoute ce mec-là depuis vingt ans, je connais tous ses albums par cœur, il ne va pas falloir faire de la merde ! » [Rires] Je lui envoie ma démo quelque temps après, et puis un jour, j’ai un numéro que je ne connaissais pas qui s’affiche sur mon portable : « Salut, c’est Reuno de Lofo. Je viens d’écouter ton truc… » Et là tu fais : « Putain, je suis en train de discuter avec Reuno sur mon téléphone ! » Lui n’aime pas du tout ce statut, s’il voit ça, il va être gêné, il va se dire : « C’est bon, arrête de me mettre sur un piédestal. » Mais ce n’est pas le fait de le mettre sur un piédestal, c’est que tu as l’impression de parler avec quelqu’un qui fait partie de ton histoire musicale. Et que ce quelqu’un participe à ton projet et qu’il trouve que la pauvre démo que tu lui as envoyée avec deux grattes est vachement bien et que ça l’inspire, c’est magique. Tu as quand même une forme de reconnaissance de ton travail qui est géniale, parce que c’est un de tes pairs et c’est un de tes référents.

Je te parle de Reuno mais Julien Cassarino, c’est pareil. J’écoute Psykup depuis longtemps. Le Temps De La Réflexion, ça a été un album qui a vraiment révolutionné ma vision de la musique. Black Bomb A, Human Bomb, c’est un des albums de hardcore que j’ai le plus écoutés de ma vie. Donc ces mecs-là que j’écoute depuis vingt ans te disent : « Ouais, ton projet est cool et le morceau que tu m’as envoyé m’inspire. » C’est quand même génial. Et quand tu reçois leur fichier audio, tu reçois ça comme un cadeau de Noël. Je me rappelle très bien, des fois, je recevais le mail et je me disais : « Putain, ne l’ouvre pas parce que tu n’es pas en condition ! » J’ai des enfants, donc j’ai une vie de famille, donc des fois je recevais le mail à l’heure du bain ou à l’heure du repas, je me disais : « Non, d’abord tu remplis tes obligations familiales et quand tu seras tout seul posé sur ton canapé avec ton casque sur les oreilles et que tu pourras écouter ça religieusement, tu le feras. » J’avais cette espèce de côté ceremonial à l’ouverture de ce mail et de faire play avec le MP3 qui était vraiment solennel !

A travailler avec autant de personnes, forcément on s’expose à perdre le contrôle du résultat, à ce que le concept nous échappe…

Ça aurait pu et en soi, ça n’aurait pas forcément été dérangeant si ça avait servi la musique avant tout. La priorité était d’écrire de bonnes chansons. Après, Si le concept avait évolué vers quelque chose qui m’aurait plu et que j’aurais trouvé artistiquement intéressant, je n’aurais pas été opposé à ça. Je pense que je concept de base se suffisait à lui-même pour être assez original et inspirant pour les musiciens, donc l’occasion ne s’est pas présentée. Je dis toujours… La citation ne vient pas de moi, j’avais lu ça une fois dans une interview de Lars Ulrich qui disait qu’un groupe c’était une démocratie avec un dictateur. Je trouve que c’est assez vrai. Il faut que tout le monde s’exprime dans un groupe, mais à la fin, il faut toujours qu’il y ait quelqu’un qui tranche, et en général, c’est un peu toujours le même. Ce n’est pas dans une optique de vouloir dominer les autres, c’est juste que si tu veux avancer et que ton projet aille au bout, à un moment donné, il faut que tu tranches et que tu te dises : « Bon allez, on va là. Cet arrangement, je suis désolé, je ne suis pas fan de ce que tu as fait, je préfère ça. »

Il y a eu quelques fois… Je prends l’exemple de Pat qui est un pianiste virtuose, il est d’un niveau de musicien bien supérieur au mien et j’ai un respect éternel pour ce mec parce que c’est un tueur dans la musique, mais son background de musicien n’est pas autant rock que le mien ou que celui de Thibault. Donc il y a eu parfois des petites phases d’adaptation au début du projet quand il nous proposait des arrangements de piano où je lui disais : « Ecoute, je suis désolé, Pat, mais ça, ça ne me parle pas parce que ce n’est pas dans mes codes. » Il y avait des arrangements qu’il nous proposait avec des types d’harmonies, pas forcément qui sonnaient fausses puisqu’elles ne l’étaient pas évidemment, mais qui ne collaient pas à ma sensibilité. Donc, des fois, je lui ai dit : « Cette note ne cadre pas avec ce que j’aurais écrit. Je n’aurais jamais composé un truc comme ça. Est-ce que tu peux jouer plutôt celle-là ? » Et nous nous mettions d’accord sur des trucs parce que, comme je t’ai dit, à un moment donné, il faut trancher. Mais nous y sommes arrivés !

Le projet s’appelle Sapiens. Sapiens fait évidemment référence à Homo sapiens, qui est le nom donné à l’espère humaine. Dans la mesure où le projet n’est pas vraiment un groupe mais plus une sorte de concept et un collectif avec plein de personnes qui sont venues s’y greffer, j’imagine que l’idée du nom est justement de désigner l’humanité au lieu de désigner un groupe de quatre ou cinq personnes…

Tu as tout résumé ! Tu as parfaitement compris le concept. Nous voulions ce côté universel, égalitaire. Nous ne voulions pas qu’il y ait un personnage ou un type de musicien plus en avant qu’un autre. Le concept, c’est de se dire qu’on est tous les mêmes, on est tous capables de faire quelque chose ensemble, et je pense que ce mot englobe bien cette notion. En plus, c’est un mot qui se dit pareil dans toutes les langues. Donc peu importe d’où tu viens, ton passé, etc., tu es juste un Homo sapiens comme moi.

Interview réalisée par téléphone le 10 octobre 2019 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel de Sapiens : www.facebook.com/Sapiensproject.

Acheter l’album Sapiens.



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