ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

L’hyper-expression de Tesseract


Il y a parfois des émotions qu’aucun mot ne peut exprimer. C’est pour combler ce manque que l’écrivain John Koenig s’est attelé en constituant le Dictionnaire Des Douleurs Obscures. Et puis il y a des artistes, comme Tesseract, qui choisissent la musique comme moyen d’expression de l’inexprimable. On ne s’étonnera pas que le second se soit intéressé au premier et ait utilisé un de ses néologismes pour intituler et conceptualiser son nouvel album : Sonder.

Finalement, on se rend compte qu’avec un simple mot, un mot bien particulier, définissant une idée très précise, on peut générer une foultitude d’interrogations et d’échanges, comme peut le démontrer notre conversation ci-après avec le chanteur Daniel Tompkins. Mais évidemment, là n’est pas le seul sujet de l’interview, la musique ayant évidemment elle-même son importance, Daniel nous décrivant les dessous créatifs de cet album, et revenant, avec du recul et une forme d’auto-analyse, sur son retour en 2014, peu avant la sortie de l’album Polaris.

« John [Koenig] est au premier plan de la progression linguistique. Donc je suppose que certaines personnes peuvent penser que d’une certaine manière, Tesseract occupe une position similaire dans le monde de la musique. »

Radio Metal : Le terme « sonder » est un néologisme créé par l’écrivain John Koenig, dont le projet intitulé « The Dictionary Of Obscure Sorrows » [Dictionnaire des Douleurs Obscures en français], définit les néologismes pour les émotions qui n’ont pas de terme descriptif. Est-ce que tu penses que c’est ce que fait Tesseract avec la musique ?

Daniel Tompkins (chant) : [Petits rires] Je pense que Tesseract est, pour sûr, un projet expérimental et très créatif. L’une des raisons pour lesquelles j’étais pour l’utilisation du terme « sonder » c’est parce que John est au premier plan de la progression linguistique. Donc je suppose que certaines personnes peuvent penser que d’une certaine manière, Tesseract occupe une position similaire dans le monde de la musique. J’ai l’impression que ce serait très prétentieux de le revendiquer personnellement. Nous aimons être créatifs, en toute honnêteté. C’est peut-être d’ailleurs l’un des atouts de Tesseract : le fait que nous faisons continuellement évoluer notre son. Chaque album que nous avons sorti est différent de son prédécesseur. D’ailleurs, je crois que chaque album avait plus ou moins sa propre fan base, ce qui est plutôt intéressant du point de vue de la performance ; quand nous regardons la foule et voyons comment les gens réagissent en entendant différentes chansons, c’est presque comme s’ils capturaient un moment précis avec lequel ils sont en osmose. C’est vraiment quelque chose d’intéressant à voir pour nous. Mais c’est vrai que j’adore le travail de John. Je trouve que c’est très bien écrit et bien pensé, et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles beaucoup de personnes se retrouvent dans ce mot et son sens.

Mais est-ce que tu as l’impression d’avoir pu exprimer certaines émotions grâce à la musique que tu n’aurais pas été capable d’exprimer avec seulement des mots ?

Absolument, oui. C’est également intéressant de ce point de vue-là. Quand j’ai écrit les paroles et les mélodies pour One, le premier album de Tesseract, j’avais pour habitude de m’endormir, et juste au moment où j’étais sur le point de vraiment m’endormir, j’écoutais les démos et la musique et j’avais des images qui me venaient à l’esprit. Assez souvent, il s’agissait d’émotions que je n’aurais pas été capable d’identifier précisément ou de décrire avec des mots et d’expliquer. On pourrait appeler ça dream-writing – ce moment où tu commences à partir et peut-être même à rêver. J’ai toujours trouvé que c’était un endroit très intéressant. Je ne m’y rends plus aussi souvent parce que je n’en ressens pas le besoin, mais c’était un endroit très agréable pour moi au départ. De ce fait, un bon nombre d’émotions contenues dans ce premier album étaient indicibles ou indiscernables. Mais j’ai fait de mon mieux pour essayer de construire des concepts et des idées autour de ce genre d’émotions au fur et à mesure que nous progressions en tant qu’auteurs-compositeurs et que nous sommes devenus meilleurs, plus compétents et que nous avons gagné en expérience. Cette attitude a pas mal changé. Quand j’ai vu le mot pour la toute première fois, j’ai immédiatement ressenti une importante connexion avec ce mot, pas seulement parce qu’il exprime un sentiment que nous ressentons tous de temps en temps, mais parce que j’avais vécu ce genre d’expérience intérieure lors de la création du premier album. C’est donc aussi lié à ce que je ressentais au tout début de Tesseract.

J’ai trouvé la définition suivante pour le mot en question, « sonder » : « Le profond sentiment de réalisation que tout le monde, y compris les étrangers passants dans la rue, a une vie aussi complexe que sa propre vie, et que tout le monde vit constamment malgré le fait qu’on en n’ait pas conscience. » Es-tu fasciné par la complexité de la vie des autres ?

Oui, c’est le cas. Je crois que parce que nous avons beaucoup voyagé, nous avons probablement développé une bonne idée de ce qui se passe dans le monde, des différentes cultures et contextes comparés aux personnes « normales ». Et nous voyons les choses différemment. Nous voyageons dans le monde entier, dans des villes différentes, nous rencontrons des gens venant de milieux très variés… L’un des problèmes que nous abordons toujours et dont nous parlons c’est cette idée de prendre du recul par rapport à ta vie et te rendre compte que tu n’es pas la personne la plus importante au monde. Mais c’est assez compliqué parce que nous vivons tous dans un corps et avec une conscience et nous voyons la vie au travers de deux yeux. Ainsi tout ce que nous faisons depuis l’enfance se résume à assembler et se construire une identité et par moments nous vivons de manière très égoïste. Chaque décision que nous prenons est faite pour nous apporter quelque chose à un certain niveau. Et je pense que c’est très dur de se séparer de ça par moments. En fin de compte, nous sommes insignifiants par rapport à l’immensité du monde. Nous avons besoin de cette perspective dans notre société actuelle. Il y a cette tendance à être parfois concentré sur soi-même et à être très « m’as-tu-vu » socialement, j’ai le sentiment que c’est quelque chose qui manque, que c’est un concept auquel on ne pense pas assez mais c’est en train de changer. John a fait un travail incroyable et il a dit avoir entendu des gens prononcer le mot en les écoutant parler [petit rire], et c’est lui qui a créé le mot ! C’est incroyable : tu crées un nouveau mot et des gens du monde entier l’utilisent. Je trouve ça fascinant.

Tu as parlé du fait que vous êtes un groupe live, vous faites des tournées dans le monde entier, vous visitez beaucoup d’endroits différents, rencontrez beaucoup de gens. Est-ce que ça a un impact direct sur votre art ?

Tu veux dire un impact sur la création de notre travail ? Oui, bien sûr. Je crois que nous travaillons le mieux lorsque nous sommes libres des contraintes de la vie [rires], si ça a du sens. Nous sommes chanceux de pouvoir vivre une vie plutôt libre. C’est dur parfois, nous sommes loin d’être des millionnaires, nous travaillons toujours énormément pour pouvoir vivre cette vie créative, mais lorsque c’est le cas, être ton propre patron t’apporte beaucoup de liberté et beaucoup de temps pour réfléchir à ce genre de choses et être philosophique. Et ça se propage dans notre musique et nos concepts. Nous avons le sentiment d’être dans une position privilégiée : faire des tournées mondiales, jouer et offrir notre musique aux gens, et être directement témoin de la manière dont ça peut affecter les gens et changer leur vie. A chaque concert, des gens viennent nous remercier du fond du cœur simplement pour avoir chanté ou écrit à propos d’un sujet en particulier dans lequel ils se retrouvent. Donc oui, nous sommes un groupe très réfléchi. Si nous écrivons une chanson, il faut qu’elle ait un véritable sens, sinon nous n’y voyons pas d’intérêt.

« L’un des problèmes que nous abordons toujours et dont nous parlons c’est cette idée de prendre du recul par rapport à ta vie et te rendre compte que tu n’es pas la personne la plus importante au monde. »

Est-ce que tu penses qu’avoir autant de respect pour la vie des gens qui t’entourent que pour la tienne est la clé pour obtenir une bonne entente professionnelle entre plusieurs individus, comme dans un groupe par exemple ? Si on suit la logique de la devise « le tout est plus grand que la somme des parties »…

Absolument ! Aucun de nous n’est vraiment fermé aux autres. Nous sommes très inclusifs et nous fonctionnons bien en tant qu’équipe. C’est un facteur très important. Être prévenant envers les gens autour de toi et vraiment comprendre leurs circonstances personnelles peut vraiment t’aider à mieux comprendre comment travailler ensemble, au lieu de se connaitre uniquement de façon superficielle et essayer de faire aller les choses. Tu as besoin de connaitre les gens de manière profonde pour véritablement les comprendre. J’ai enfin l’impression que nous avons atteint une position stable, nous nous respectons mutuellement et tout se passe très bien en ce moment. Tesseract a continué à se développer au point où notre succès est grandissant. Notre croissance est stable et en continue. Notre progression ne s’est pas encore immobilisée et les choses sont très excitantes. Nous possédons un bon business model derrière le groupe. Nous avons la sensation de vivre une période extrêmement créative de Tesseract. Ce sera intéressant de voir où nous allons aller par la suite. Alors même que Sonder n’est pas encore sorti, nous pensons déjà au prochain album et à la direction que nous voulons lui faire prendre.

Le terme Sonder vient d’un mot allemand qui signifie « spécial » et d’un verbe français, « sonder ». Est-ce que c’est ce que tu fais en tant qu’auteur : tu sondes la vie des gens pour en apprendre davantage sur le monde et possiblement même sur ta vie ?

Oui, tout à fait. Nous essayons toujours d’être philosophiques, d’aborder des sujets importants. Mais c’est intéressant parce que nous avons tous des avis et opinions différents, que ce soit en politique ou à propos de la religion ou la science ou je ne sais quoi d’autre, et en même temps nous avons tous du respect pour les autres, et c’est ça le secret. Sur internet et les réseaux sociaux, les gens sont tellement irrespectueux envers les autres, et c’est de plus en plus flagrant. Je suis un grand défenseur des bonnes manières, de la politesse et du respect. Nous veillons toujours à inclure ces valeurs dans la musique que nous écrivons. On y trouve beaucoup d’exploration, beaucoup de réflexions profondes, mais en fin de compte, il y a toujours, dans notre musique, ce sentiment d’espoir sous-jacent. En tout cas, c’est ainsi que je le vois.

Tu viens juste d’évoquer les réseaux sociaux ce qui m’amène à quelque chose que tu as déclaré : « La déconnexion les uns des autres ne peut être vue que comme une mauvaise chose à nos yeux, l’art de la communication est plus important que jamais. Dans un monde versatile, agressif et ignorant, c’est peut-être cette perspective-là qui nous manque et dont nous avons grand besoin. » Nous n’avons jamais été autant connectés grâce aux réseaux sociaux et autant assaillis d’informations que nous le sommes aujourd’hui. Qu’est-ce qui s’est passé d’après toi ? Comment pouvons-nous être si ignorants et égocentriques ?

C’est l’ironie de la chose [petits rires], le fait que nous soyons incroyablement connectés. Tiens, en ce moment par exemple, on est en train de se parler sur internet depuis différents endroits d’Europe. Il est tellement facile de communiquer de nos jours. Mais le problème est le suivant : une fois que tu as enlevé cette interaction personnelle et la nature personnelle d’une communication entre deux individus, tu n’as plus la possibilité de lire l’expression corporelle de la personne, tu n’es plus en mesure de vraiment comprendre cet individu, et je trouve que bien trop souvent, nous dépendons des réseaux sociaux pour développer des relations sans passer le temps nécessaire avec la personne. Quand je repense à quand j’étais enfant, je me rappelle que se faire des ami(e)s, ça se faisait en personne, c’était plaisant, et si tu n’aimais pas quelqu’un, tu pouvais te faire ton opinion sur cette personne en vis-à-vis, en fréquentant cette personne. Il nous manque ce genre de connexion dans la société actuelle. Peut-être que ça peut expliquer pourquoi on prend des décisions hâtives lorsqu’on noue des amitiés, au lieu de prendre du temps avec la personne et apprendre à la comprendre réellement. De l’autre côté, tu peux aussi découvrir beaucoup de choses sur les gens simplement en allant voir leur profil ou en les écoutant parler. Donc c’est donnant donnant. J’ai deux enfants et ça amène un autre sens et un autre aspect à la question parce que je vois la vie à travers leurs yeux et je suis conscient du fait qu’ils grandissent dans cette nouvelle ère de la technologie et je compare ça à la façon dont j’ai moi-même grandi. Je peux voir ce qu’on y perd. Rien que le fait qu’on puisse devenir tellement accro à la technologie, la manière dont ça nous éloigne de certaines choses très simples comme l‘art et l’expression. Mes enfants sont très attachés à des choses comme leur iPad, à tel point qu’il faut être stricte et dire « non, tu as passé assez de temps dessus pour aujourd’hui, maintenant il est temps de faire des choses plus personnelles. » « Prends un stylo ! Et si on écrivait ? Et si on prenait un pinceau pour peindre quelque chose ? Nous exprimer d’une manière plus humaine. » Je pense que c’est important.

Parlons maintenant plus du contexte de l’album ; comment est-ce que le terme « sonder » englobe les chansons de cet album ?

Toutes les chansons sont liées à un certain niveau. J’aime créer mes paroles et les partager avec le groupe en écrivant une explication au début de chaque chanson pour que tout le monde dans le groupe comprenne : « Ok, là je vois où tu veux aller, je vais lire les paroles et ça aura plus de sens. » Chaque chanson puise dans une facette du terme « sonder ». Par exemple, « Luminary » crée le genre de scénario dans ton esprit dans lequel tu marches dans la rue et tu as soudainement une épiphanie, tu te rends compte que les gens vivent des vies réelles et complexes. Il y a deux façons de réagir : soit ça te fait te sentir insignifiant ou, comme c’est mon cas, tu te sens à la fois insignifiant et éveillé. D’un côté, tu prends soudainement conscience que tu n’es pas la personne la plus importante au monde et que tes accomplissements sont aussi importants que ceux d’une autre personne, donc il se peut que tu te sentes un peu insignifiant, surtout quand tu regardes à quel point on est petit dans ce grand univers, si tu te penches sur la vie, en commençant par le côté microbiologique : les microbes, le comportement cellulaire, et puis les insectes, les animaux et les plantes, les humains, et puis tu regardes la Terre, et tu prends un peu de recul pour regarder la planète et le système solaire, et tu penses à l’immensité et l’étendue de l’univers. Ça peut te rendre très spécial parce que soudainement, tu te rends compte que le fait que tu existes dans cet immense univers est quelque chose d’incroyable. C’est un miracle en soi ! Je trouve que c’est un concept intéressant.

« Tu penses à l’immensité et à l’étendue de l’univers. Ça peut te rendre très spécial parce que soudainement, tu te rends compte que le fait que tu existes dans cet immense univers est quelque chose d’incroyable. C’est un miracle en soi ! »

Tu as parlé de ces courtes explications présentes au début de chaque chanson, mais la chanson « Mirror Image » n’en a pas…

[Petits rires] Oui, c’est un choix que j’ai fait. Je voulais conserver un peu de mystère autour de cette chanson parce qu’elle est très personnelle. Mais je voulais quand même que les paroles puisent être interprétées. Imagine ce moment de ta vie où tu t’aperçois dans le miroir et tu arrêtes tout ce que tu es en train de faire pour scruter à l’intérieur de tes propres yeux pendant plusieurs minutes sans interruption en réfléchissant à qui tu es et ce que tu es, et au fait que ton corps est séparé de ton esprit et de ta conscience, et tu examines ce pour quoi tu te bats, ce que tu représentes dans le sens de la vie, toutes ces choses. Cette chanson fait référence à cette conscience de soi, qui nous sommes et ce que nous sommes, mais également à quelques rêves que j’ai régulièrement faits par le passé. Si tu regardes le troisième paragraphe, où il est dit : « The lightning struck into a mirrored image of the truth » [L’éclair a frappé un reflet de la vérité] ; cette partie est basée sur un rêve extrêmement saisissant que j’ai fait par le passé dans lequel il y a une atmosphère apocalyptique et une sensation de terreur. Quand je me réveille de ce rêve, je suis toujours triste et désespéré parce que ce rêve évoque le fait de perdre la vie que j’ai, mon identité et ma famille. Ça provoque une grande tristesse en moi. En substance, il s’agit d’essayer de se comprendre en allant au plus profond de soi.

Tu as écrit les paroles en y mettant beaucoup d’effort et de réflexion. Comment est-ce que la musique et les paroles interagissent ? Est-ce que tu écrits toujours les paroles une fois la musique composée ?

Oui, je fais comme ça. D’ailleurs, j’ai du mal à écrire les paroles, ça me demande beaucoup de temps. Je suis parfois un auteur très littéral, très direct. C’est probablement le premier album pour lequel j’ai imaginé un concept et j’ai essayé d’écrire chaque chanson de façon à ce qu’elle soit liée aux autres à un certain niveau. J’essaye toujours d’être un peu plus poétique. Mais ce n’est pas si facile. Je vais être honnête : ça me demande beaucoup de travail. Mais généralement les paroles viennent après la musique. Elles doivent être cohérentes et suivre le mouvement de la musique. « King » est l’exemple parfait : tu peux y entendre la manière dont le scream se développe et les paroles deviennent plus intenses à ce moment de la chanson. Elles réagissent à la musique.

Tu as quitté le groupe en 2011 en disant que « tes priorités avaient changées. » Puis tu es revenu en 2014 et l’album Polaris est sorti. Quelle est la place du groupe dans ta vie maintenant ?

Très importante ! J’ai eu cette conversation de nombreuses fois avec beaucoup de personnes différentes : d’un côté, on pourrait penser qu’il faut être naïf pour intégrer un groupe et ensuite soudainement partir, mais comme c’est le cas pour tout, ça demande énormément de sacrifices pour créer ta vie et faire de tes rêves une réalité, et c’est fou le nombre de personnes qui sont touchées par ces décisions, même les plus petites. Mais quand nous avons commencé Tesseract, notre premier contrat d’enregistrement n’était pas le meilleur, comme c’est le cas pour tous les petits groupes de metal, et c’était un vrai choc quand j’ai réalisé que je pouvais partir en tournée pendant huit semaines en Amérique et revenir avec vraiment très peu de ressources financièrement, alors que j’avais une fiancée, un prêt immobilier et tous les engagements financiers auxquels tu peux penser… Jusqu’au moment où j’étais la seule personne dans le groupe qui n’avait pas de plan de secours et je galérais vraiment. Donc en définitive j’ai décidé de quitter le groupe et d’essayer de poursuivre ma carrière différemment. Et là il s’est passé quelque chose d’intéressant : je suis devenu coach vocal et je me suis rendu compte que je pouvais vivre de la musique, et donc que je pouvais être un artiste qui part en tournée. Les deux vont de pair maintenant ; je suis un coach vocal mais aussi un chanteur, et Tesseract est revenu pile au bon moment. Nous avions toujours dit que nous travaillerons ensemble de nouveau à un moment ou un autre parce que nous sommes tous de bons amis et il n’y a aucune animosité entre nous. C’était le bon moment pour essayer. Et comme je l’ai dit, nous sommes tous très heureux, nous avons un projet à long terme, je n’ai pas l’intention de partir ailleurs. Nous sommes sur la même longueur d’onde. Ces temps-ci sont très excitants pour Tesseract.

Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu es parti en tournée pour la première fois depuis que tu avais rejoins le groupe et que tu as dû t’approprier ces chansons qui n’étaient pas de toi ?

Quand j’ai écrit les paroles pour One et Ashe [O’Hara] a écrit les paroles pour Altered State, nous étions tous les deux dans un état d’esprit particulier. Nous avions la pression pour écrire des chansons pour pouvoir sortir un album, et une grande partie de ces chansons sont nées en studio, sans vraiment faire attention à comment nous les chanterions en concert. Du coup, quand je suis parti en tournée pour la première fois, je me suis rendu compte après une semaine que j’avais perdu ma voix et que je ne pouvais pas chanter la moitié des chansons correctement en live. Ça a été une vraie prise de conscience. De la même manière, Ashe a commis une erreur similaire, et c’est la raison pour laquelle nous avons clairement eu du mal à chanter sur scène par moments. Je n’ai pas seulement dû revenir et être un bien meilleur chanteur pour pouvoir chanter mes propres chansons en live, j’ai aussi dû faire beaucoup d’efforts pour essayer de chanter les chansons de Altered State parce qu’elles ont été écrites pour un timbre de voix totalement différent. Il m’a fallu retravailler les chansons pour qu’elles correspondent à mes capacités vocales. Mais, quand je suis revenu pour Polaris… J’ai pris un peu de temps loin du groupe et quand je suis revenu j’étais un artiste plus complet. Le processus était plus facile en quelque sorte. Je pense que Sonder est un pas de plus pour le groupe, nous sommes des artistes plus expérimentés. Nous avons pris des éléments de chaque album précédent et fait converger le tout en un son hybride.

A l’époque de Polaris, Amos Williams nous a dit que tu t’es « libéré de beaucoup de choses en faisant ces deux albums avec Shyharbor. Avec [Polaris], [tu as] beaucoup mûri et [t’es] bien plus concentré sur les paroles, à renforcer [ta] manière de raconter les histoires et les images qu[e tu] crée[s], alors qu’avant c’était légèrement plus abstrait. » Est-ce que tu penses que travailler avec Skyharbor t’a autant apporté ?

Oui, je pense que chaque album que j’ai fait a contribué à mon développement. Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte, mais j’ai sorti quinze albums ces sept dernières années, ce qui représente une quantité de travail en studio très importante. Il est logique de penser que plus tu fais quelque chose, plus tu vas progresser. En toute honnêteté, certains de ces albums sont meilleurs que d’autres, mais d’un autre côté, ça peut aussi être nocif parce que j’ai l’impression de m’être éparpillé et j’ai peut-être usé tellement de ma créativité que je me suis retrouvé dans une situation… Je ne dirais pas que j’ai développé le syndrome de la page blanche, mais je dois travailler beaucoup plus dur pour écrire de nouveaux concepts et être plus créatif. Pour être honnête, c’était une épée à double tranchant. Ça m’a aidé à mieux comprendre ce qu’est une mélodie et le processus d’écriture de chansons, mais je me suis aussi drainé de ma créativité d’une certaine manière. Mais écrire pour Skyharbor m’a beaucoup aidé, c’est sûr.

« J’ai l’impression de m’être éparpillé et j’ai peut-être usé tellement de ma créativité que je me suis retrouvé dans une situation… Je ne dirais pas que j’ai développé le syndrome de la page blanche, mais je dois travailler beaucoup plus dur pour écrire de nouveaux concepts et être plus créatif. »

Il m’a également dit qu’ils t’avaient donné beaucoup de liberté sur Polaris. Est-ce que tu as eu l’impression d’être plus libre en revenant dans le groupe ?

Pas vraiment. Honnêtement, je pense que cette liberté a toujours été là. Déjà sur le premier album, ils me disaient : « Fais ce que tu aimes ! C’est une toile blanche ! » Et je pense qu’ils ont fait la même chose avec Ashe. Les mecs de Tesseract n’ont jamais essayé d’étouffer le développement d’un chanteur. Ils ont toujours veillé à laisser de l’espace pour respirer. Donc je n’ai jamais eu l’impression qu’ils attendaient quelque chose de moi en particulier et j’ai toujours été libre de faire ce que je voulais. Ça a toujours été un processus ouvert pour nous tous. Ce qui est sûr, c’est que je suis revenu en ayant plus confiance en moi, mais c’était plus dû au fait que j’avais étudié le chant et la pédagogie du chant, j’ai développé mon art en tant que coach vocal et professeur. En ce sens, je suis revenu en étant un bien meilleur chanteur. J’avais plus confiance en moi et en fin de compte, si tu te sens à l’aise quand tu chantes sur scène, c’est de là que tu vas tirer une grande partie de cette confiance.

Tout à l’heure, tu as dit que pour l’album Sonder vous aviez « pris des éléments de chaque album précédent et fait converger le tout en un son hybride. » Est-ce que selon toi cet album est un bon résumé de ce qu’est Tesseract ?

Oui, peut-être. Je ne pense pas que Tesseract ait sorti son meilleur album pour l’instant. Je crois que le meilleur est encore à venir. Comme je l’ai dit plus tôt, j’ai la sensation que cet album possède un son hydride, c’est un mélange de l’ancien et du nouveau. Cependant, ce qui m’excite le plus c’est ce qui va se passer par la suite. Parce que nous sommes dans une position excitante dans laquelle nous… [Petits rires]. J’adore faire référence à ce que David Bowie a dit un jour dans une interview à propos de la façon dont il voit la créativité : « Imagine-toi sur le rivage et tu t’avances vers la mer, tu t’avances tellement que tu marches sur l’eau et tu ne sens plus le sol sous tes pieds. » Il a dit que c’était la position la plus excitante qu’il soit pour un artiste parce qu’il avait l’impression que sa créativité était à son meilleur niveau quand il ne savait pas à quoi s’attendre. Je crois que nous en sommes là avec Tesseract.

Donc peut-être aviez-vous besoin de créer un album comme Sonder dans lequel on retrouve tous les éléments du passé réunis pour ensuite aller ailleurs.

Oui, tout à fait.

Sonder présente une large palette de dynamiques, avec des moments très intenses et certains de vos passages les plus calmes, des chansons longues comme des chansons très courtes. Est-ce que c’est sur quoi vous êtes concentrés, élargir la palette ?

Je suis constamment à la recherche d’un nouvel aspect intéressant de ma voix, une facette que je n’aurais pas encore explorée. Polaris manquait clairement de scream, mais j’avais l’impression que l’album n’en n’avait pas besoin. J’ai toujours dit que si je devais de nouveau faire du scream, ça devrait être naturel et arriver quand le moment serait le bon. Je pense que c’est important de posséder une palette importante en tant qu’artiste et en tant que chanteur. Si tu veux vraiment impliquer ton audience, il faut que tu sois capable d’attirer les gens et de les jeter à terre [rires]. Je pense que c’est ce que j’ai essayé de faire, développer différentes facettes.

Aidan O’Brien, votre ingénieur, était très impliqué dans la création de Polaris tout comme dans celle du nouvel album, Sonder, puisqu’il est même crédité pour l’écriture de chansons. Quel est son rôle ?

Ça varie. Ce qui est sûr c’est qu’il est plus impliqué dans la production. Mais à vrai dire, il avait déjà aidé à produire certaines chansons de l’album Altered State ; c’était en quelque sorte le point de départ de cette relation. Il a fait plus sur Polaris et son implication est encore plus grande sur Sonder. C’est un super ingénieur du son. Grâce à lui, nous avons un super son en concert. Sans lui, notre son ne serait même pas à moitié aussi bon, nous devons beaucoup à Aidan. Il est lui aussi un auteur-compositeur et il a de très bonnes idées. L’écriture de cet album a été très différente comparée à notre méthode habituelle. Normalement, c’est Acle qui s’occuperait de composer toute la musique. C’est le guitariste principal et le producteur de Tesseract. Cette fois, nous étions tous impliqués. Tout le monde a apporté ses idées, des samples, certains sons et tonalités, des paroles, des mélodies… Tout le monde a eu l’opportunité de contribuer à l’album. Nous avions toujours voulu travailler de cette façon, mais à cause de contraintes de temps, nous avons souvent eu la pression pour sortir un album rapidement parce que le groupe était en tournée pendant longtemps et ça avait grapillé sur le temps que le groupe aurait dû passer en studio à écrire. Ça vient du fait que nous sommes un groupe progressif, nous avons dû travailler très dur à partir de zéro pour développer notre profil actuel. J’ai maintenant l’impression que nous sommes arrivés à un point où nous pouvons peut-être nous permettre de prendre plus de temps dans le processus créatif. Et, si tout va bien, nous nous retrouverons tous dans la même pièce pour écrire ensemble pour le prochain album [petits rires]. Ça a été très compliqué de nous rassembler dans la même pièce par le passé. Mais pour résumer, Aidan est en gros le sixième membre de Tesseract.

Est-ce que c’était un soulagement pour Acle que la méthode d’écriture des chansons ait changé, que d’autres personnes s’impliquent plus et que le tout ne repose pas seulement sur lui ?

Je pense plutôt que c’était un défi pour lui parce qu’il a dû abandonner ses responsabilités solos : d’habitude, il se rendrait en studio tout seul pour écrire tout un tas d’idées. C’est un compositeur très talentueux. Il n’est jamais à court d’inspiration et d’idées. Et nous avons en stock des heures et des heures de musique dans lequel nous piochons de temps en temps. Mais oui, je suis sûr que ça l’a aidé en retirant une partie de la pression qu’il avait sur les épaules, ça lui permet d’avoir plus de temps et de liberté pour évaluer les choses d’un point de vue différent. Cependant, Acle a toujours une position dominante dans le processus. Donc même si nous avons contribué à l’écriture de la musique et que c’était un effort collectif, c’est toujours lui qui a assemblé les idées, qui les a complétées. Et puis c’est également lui qui s’occupe du mixage et du mastering de la musique. Notre musique continuera d’être cohérente tant que Acle aura ce rôle.

« [David Bowie] avait l’impression que sa créativité était à son meilleur niveau quand il ne savait pas à quoi s’attendre. Je crois que nous en sommes là avec Tesseract. »

Le groupe a toujours eu la main sur la plupart des aspects de ses albums. Je suppose que c’est votre façon de conserver la pureté de la création, mais d’un autre côté, à l’époque de Polaris, Amos m’avait avoué qu’il aimerait bien essayer de faire appel à un producteur extérieur au groupe parce que « tu obtiens quelque chose de complètement différent par rapport à ce que tu attendais. » Qu’est-ce que tu en penses ?

Je suis d’accord ! Nous en avons d’ailleurs parlé à plusieurs reprises par le passé. Je suis pleinement d’accord qu’impliquer le bon producteur pourrait vraiment apporter une tournure différente et peut-être nous faire considérer des éléments que nous n’avons jamais considérés auparavant. Cependant, ça s’accompagne d’un risque parce qu’il faut vraiment trouver la bonne personne qui comprend ce que nous essayons de faire. Je vais être honnête : je ne pense pas que nous ayons rencontré quelqu’un en qui nous pouvons complètement faire confiance pour prendre les rênes pour l’instant. Si ça devait arriver, nous serions quand même très impliqués, j’en suis sûr. C’est aussi une question d’argent [rires]. Faire appel à un producteur extérieur au groupe peut coûter très cher.

Amos a déclaré que « presque à chaque fois, tu absorbes l’attitude des groupes avec lesquels tu pars en tournée à l’approche d’une nouvelle session d’écriture. » Est-ce que Tesseract est une espèce d’éponge créative ?

Je pense que c’est notre cas à tous, non ? Je veux dire, on est tous influencé par les gens qui nous entourent. Et en tant qu’artistes, nous serons toujours influencés, même de manière inconsciente. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous modelons notre son en fonction des artistes avec lesquels nous tournons. Pour être honnête, nous écoutons un mélange de musique tellement diverse que notre inspiration vient de sources variées. Mais en termes de comment les artistes se managent et comment ils travaillent ensemble, c’est souvent très pertinent. Tout le monde travaille de manière différente, donc tu peux adopter de nouvelles méthodes de travail. Dans ce sens, oui, je pense que nous sommes toujours enclins à apprendre de nouvelles choses.

Il n’y a donc pas d’influence musicale de Megadeth sur Sonder…

Non, je ne pense pas. Je n’entends vraiment rien qui ressemble à du Dave Mustaine sur l’album [rires]. Ils ont un style bien à eux. Par contre nous aspirons à faire des concerts comme les leurs. C’était incroyable : les projections, la fumée et les miroirs, c’était vraiment spécial. C’est un autre exemple qui illustre la façon dont les groupes peuvent inspirer d’autres artistes par leurs prestations.

Est-ce que, d’une manière générale, l’environnement live inspire l’environnement studio pour le groupe ?

[Réfléchis] Non. Je ne crois pas. Pas de manière évidente. La seule chose que je vais dire c’est que généralement nous écrivons la musique avant de partir en tournée. En réalité, quand nous étions en tournée avec Megadeth, nous avons sorti un single, « Smile », dans le cadre d’une campagne de RP pour aider avec la tournée. C’était en gros une chanson que nous avons sortie comme single sous sa forme de démo. Nous avons joué cette chanson en tournée pendant assez longtemps et quand nous sommes retournés en studio pour écrire Sonder, ça avait évidemment beaucoup changé. C’est la première fois que nous avons fait ça : jouer une chanson en tournée avant de l’enregistrer. Honnêtement, j’aimerais le faire beaucoup plus souvent parce que c’était tellement facile de revenir et de l’enregistrer.

Tu as dit plus tôt que vous aviez « un projet sur le long terme ». Quel est-il ?

Notre projet à long terme est : survivre [rires]. Et maintenir le groupe sur cette courbe de croissance constante. Je crois que tu peux te retrouver à un moment de ta carrière où tu commences à stagner et les choses peuvent commencer à digresser ou régresser. Nous sommes très chanceux parce que nous n’avons pas encore atteint ce moment. Du coup nous avons l’impression que nous faisons certainement les choses correctement. Mais en ce qui concerne le projet à long terme, nous aimerions prendre un peu de temps loin du groupe pour tous aller en studio et écrire dans un environnement différent. C’est définitivement un de nos buts. Des opportunités de partir en tournée, nous prendrons tout ce qui se présentera à nous. Nous partirons en tournée avec n’importe quel artiste si ça nous permet de jouer devant un nouveau public et un public ouvert, ça ne peut être que bénéfique. Nous espérons continuer pour peut-être pouvoir jouer dans des plus grandes salles à un moment ou un autre. Je ne vois pas comment ça pourrait ne pas se produire, tant que nous continuons de travailler dur et de sortir de la bonne musique. Ouais, être en studio et atteindre un niveau qui nous permettrait de jouer dans des grandes salles serait cool.

Interview réalisée par téléphone le 29 mars 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Lison Carlier.
Photos : Steve Brown.

Site officiel de Tesseract : www.tesseractband.co.uk.

Acheter l’album Sonder.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Valley @ Hellfest - jour 2
    Slider
  • 1/3