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Interview   

Hypno5e et l’éternel recommencement


Dans le domaine de la confusion des arts, Hypno5e est désormais un maître en la matière. Décrire minutieusement la musique du combo français sans passer par des images ou des concepts paraît compliqué, c’est d’ailleurs ça qui a attiré le groupe vers la lumière. La marque de fabrique reconnue du groupe repose évidemment sur la liaison intime entretenue avec le septième art, Emmanuel Jessua nous rappelant par ailleurs dans l’entretien qui suit que son premier rapport à l’art était par l’image et le cinéma, mais la curiosité naturelle du compositeur pour la peinture et la littérature se fait également ressentir pour l’auditeur qui s’attarde sur les concepts développés par la musique d’Hypno5e. Sheol découle ainsi de cette ouverture, se voulant encore plus narratif que les précédents travaux du groupe, quitte à ne pas bouleverser fondamentalement la formule musicale établie ces dernières années mais à l’affiner plus subtilement pour joindre les deux bouts de l’histoire entamée avec A Distant (Dark) Source.

L’enchevêtrement des arts ne signifie pas pour autant noyer le plus important : la musique. Si Hypno5e propose une histoire derrière un diptyque conceptuel travaillé et un soin particulier pour son imagerie notamment à travers des clips élaborés, ce n’est finalement qu’un « cadre » pour mieux saisir la proposition musicale, pour reprendre les mots du compositeur. Autrement dit, l’auditeur peut très bien se passer du concept pour être embarqué par les mélodies ambivalentes du projet, tout cela n’étant finalement que du bonus pour l’auditeur qui voudrait aller plus loin. Forcément, notre discussion dans une brasserie parisienne à l’heure du déjeuner nous a permis de creuser tous ces sujets avec Emmanuel, avec qui nous avons également évoqué les récents changements de line-up, le dernier album live, la composition, jusqu’à nous promener quelques instants en Bolivie.

« Nous sommes arrivés à un moment où les gens qui connaissent Hypno5e ont une écoute assez curieuse et je me sens la possibilité de leur proposer ce vers quoi je veux aller sans me poser la question de savoir si ça va plaire, si les fans qui écoutent du metal vont aimer, etc. J’ai pu pousser plus l’identité du groupe sur cet album qu’avant. »

Radio Metal : Vous avez annoncé être entré en studio en septembre 2020 sur vos réseaux, soit un an après la sortie de A Distant (Dark) Source. Penses-tu que vous avez suffisamment fait vivre cet album, car vous avez tourné juste avant la période de confinement, ou êtes-vous allés en studio un peu plus tôt en raison des circonstances ?

Emmanuel Jessua (chant & guitare) : Non, je pense que l’album n’a carrément pas eu la vie qu’il devait avoir. Sur un album comme ça, tu peux tourner un an et demi voire deux ans. C’était très bien parti avec le début de la tournée en France. Nous étions d’ailleurs assez surpris de la réaction du public et du taux de remplissage des salles. Nous avons fait pas mal de dates complètes. Nous ne nous attendions pas vraiment à ce qu’il y ait des réactions aussi enthousiastes. Nous étions bien lancés pour que ça enchaîne sur l’automne, notamment avec des tournées en support pour développer l’album à l’étranger. C’est la seule chose que nous n’avions pas pu faire au début. Il y avait aussi beaucoup de dates françaises qui n’étaient pas encore faites et qui devaient avoir lieu après le premier confinement. Ça a coupé un peu court à tout ça. Nous avions l’espoir que ça reprenne après le premier confinement, que c’était juste un break, mais le break a duré trois ans. Entre les confinements, nous avons fait trois ou quatre dates par-ci par-là, mais c’était trop épar pour que ça puisse vraiment faire vivre l’album. Vu comment ça se passe aujourd’hui avec le streaming et tout, la durée de vie d’un disque est quand même plus courte. Après, ça ne change rien au fait que nous avions quand même prévu d’attaquer l’enregistrement en cours de tournée, parce qu’entre les différents albums, nous avons à chaque fois eu de nombreuses années. C’est aussi dû au fait que nous ne vivons pas au même endroit et que nous avons un processus de composition un peu particulier. Nous composons tout en studio, donc ça se fait vraiment sur le coup. Nous avions donc envie de prendre de l’avance pour, après ces deux ans de tournée, pouvoir directement enchaîner dans la foulée un album sans pause ou presque. Finalement, il y a eu deux ans de pause et nous avons fini par enregistrer. Nous n’avons même pas forcément plus travaillé l’album pendant le confinement, parce que c’était un peu difficile. Nous l’avons travaillé autant que si nous avions été en tournée.

Nous sommes un peu frustrés de ne pas avoir pu éprouver plus l’album, car pour moi, c’était vraiment le disque qui était forgé pour la scène. Nous avions pas mal d’idées, notamment des concerts où nous l’aurions joué en entier, qui ont finalement été annulés. Paradoxalement, le Covid-19 nous a permis de refaire vivre un peu Alba avec un concert plus acoustique et assis. Ça a permis de mettre en avant d’autres choses du groupe, ce qu’autrement nous n’aurions pas forcément fait. En tout cas, l’album va prendre une place qu’il n’aurait peut-être pas autant prise dans les prochains sets, car nous avons envie de faire vivre ces morceaux. D’autant que c’est un diptyque, donc ça a du sens si on joue les deux albums ensemble.

Vous avez réalisé un album live, A Distant Dark Source Experience. Etait-ce un projet dans les tuyaux dès la genèse du précédent opus ou était-ce aussi le contexte qui vous a amenés à faire ça ?

Ce n’était pas du tout prévu. Personnellement je n’étais pas trop friand des concerts en ligne – d’ailleurs, je pense que personne ne l’était – mais en voyant ce qui pouvait se faire, je me suis dit que c’était quand même intéressant de tenter le truc. Pour le coup, le côté posé d’une captation sans public, où tu peux habiter un lieu pratiquement en mode résidence pendant deux ou trois jours et vraiment travailler la scénographie, la vidéo, la lumière spécifiquement pour une captation vidéo, nous n’aurions pas eu l’idée de le faire s’il n’y avait pas eu le Covid-19. Ça a donc permis de faire ce projet. Nous ne nous attendions pas à ce que ça prenne. Je me disais que moi, je n’aurais pas la patience de me mettre devant un écran pour regarder un concert. Par contre, c’était intéressant de pouvoir en faire ensuite un DVD, un objet qui prolonge le travail que nous avons pu faire sur l’album. Nous avons voulu le reproduire avec Acid Mist Tomorrow, car nous avons fait les dix ans de cet album en 2022, mais vu qu’il n’y avait plus de Covid-19, ça a moins pris. C’est vraiment quelque chose propre à la période qu’on a passée. Je ne suis pas sûr que ça puisse être encore pertinent de faire des concerts captés en ligne. A part peut-être pour le public à étranger qui n’a pas accès aux tournées que nous pouvons faire.

« J’ai trouvé très intéressante l’idée que ce soit un éternel recommencement, comme si l’espèce de lumière qui jaillit à la fin de l’album était condamnée à disparaître à nouveau. »

Malgré ce que tu dis, cette sortie un peu spéciale vous a apporté quelque chose en tant que groupe ?

Nous avions prévu de le sortir juste pour faire vivre le groupe et ne pas tomber aux oubliettes pendant toute cette période. C’est le label qui a émis l’idée de l’éditer et de le sortir en DVD. Nous, nous n’y avions absolument pas pensé quand nous avons fait le livestream. Pour nous, c’était un one-shot et c’est tout. Je ne sais pas trop quelles ont été les retombées de cette sortie. En tout cas, ce qui est intéressant, c’est que ça donne un angle de lecture différent de notre musique. Nous n’avions jamais sorti de live avant. Je pense que c’est intéressant pour les gens qui suivent le groupe depuis longtemps et qui veulent avoir accès à quelque chose qui est plus dans l’intimité. Il y a peut-être une interprétation assez différente d’un album, car sur album, il y a énormément d’arrangements. Même si ça reste basse, batterie, guitare, il y a quand même beaucoup de samples, de rajouts, de travail avec les harmonies, donc en live, on a forcément une écoute et une transcription différentes de ce qu’on peut entendre sur un album.

Vous avez connu aussi quelques changements importants, avec le départ du bassiste Cédric Page et du batteur Théo Begue qui étaient des membres de longue date. Peux-tu nous en dire un peu plus sur les raisons respectives de leur départ ?

Je pense que nous étions arrivés au bout de quelque chose. Concernant Cédric – ou Gredin, car il n’aime pas qu’on l’appelle Cédric –, il était là depuis le début. Lui et moi étions les deux membres d’origine du groupe. Je pense qu’il avait envie musicalement d’essayer d’autres choses et la vie en tournée ne lui convenait plus. Il se retrouvait peut-être un peu moins dans ce que nous faisions avec Hypno5e, même s’il n’y a jamais eu de problème personnel ni musical. Les tournées se sont toujours très bien passées. J’ai adoré travailler avec lui et c’est quelqu’un que j’ai plaisir à revoir maintenant. C’était vraiment un choix personnel relatif à son rapport à la musique. Il voulait retrouver des choses qu’il avait peut-être un peu perdues avec Hypno5e vis-à-vis de ses goûts d’origine. Théo, c’était aussi un choix personnel de sa part de partir du groupe. Nous avons eu quelques malentendus sur le fonctionnement du groupe, mais ça n’a jamais été problématique. Pareil, ça s’est toujours bien passé en tournée. C’était tous les deux des putains de musiciens, donc il n’y a rien à redire. Il n’y a pas eu de conflits outre mesure qui ont mené à la rupture. Ça s’est vraiment fait naturellement.

Du coup, l’arrivée du nouveau batteur Pierre Rettien et du bassiste Charles Villanueva a-t-elle changé l’approche que tu avais initialement pour cet album ? Car pour rappel, c’est censé être le prequel du précédent, même si c’est plus sur l’aspect conceptuel…

Oui, carrément. Déjà, l’esthétique musicale qu’ils apportent en était une que nous n’avions pas forcément avec Hypno5e, surtout Pierre qui a un jeu qui, à la première écoute, peut paraître un peu antinomique avec la musique que nous faisons. Lui a un jeu très free, très jazz, mais en même temps porté sur l’improvisation, ce qui, pour le coup, correspond bien à ma manière de composer. Ce qui est intéressant, c’est que Charles et Pierre ont vraiment apporté une lecture différente de ce que j’aurais pu imaginer sur la composition. En général, j’arrive avec les compos, je pose des bases et des idées de rythmique, de basse, etc., mais je vois les choses par rapport à la guitare et aux instruments que j’utilise pour composer. Eux ont ramené la musique à leurs instruments. Pour moi, la présence de leurs instruments a vraiment du sens et apporte quelque chose d’essentiel à la composition de cet album. La force de cet album est aussi liée à ce changement de line-up. Pierre est rentré dans le groupe, l’album était fini d’être enregistré. Je savais que c’était un mec qui aime improviser et qui a beaucoup de talent pour ça, donc je lui ai dit, en gros : « Ecoute, on a une deadline, on doit finir l’album assez vite, si possible. Vas-y, on va en studio et tu improvises en direct sur l’album. » Nous avons passé une semaine à quasiment écrire l’album en direct pendant qu’il improvisait. Ça a permis d’amener les morceaux à des endroits où, je pense, nous n’aurions pas imaginé les amener, car il entendait les riffs ou les métriques différemment de moi. Nous nous sommes surpris mutuellement et nous avons trouvé un terrain d’entente qui, à mon sens, fait que l’album a cette couleur-là. Je suis très content du line-up !

« Ce à quoi j’aspire, c’est toujours l’ailleurs et quand je suis dans cet ailleurs, finalement, ça ne va pas être où je dois être. La sensation d’avoir été déchiré à quelque chose est plus mon territoire que là où j’habite. »

Cet album semble vouloir pousser davantage les aspects progressifs que ces côtés plus extrêmes, en tout cas par rapport à ses prédécesseurs. Était-ce ton intention de pousser le curseur sur les influences progressives sur cet opus ?

Oui. Enfin, ce n’est pas volontaire, je ne me suis pas trop posé la question, mais naturellement, j’avais envie d’aller sur des terrains où je mettais peut-être plus en avant la voix. En tout cas, j’avais plaisir à ce moment-là à construire des mélodies et des harmonies, à travailler plus de longues plages ambiantes qui se développent et qui amènent après à des résolutions plus violentes. Ça a naturellement pris une tournure un peu plus prog, même si je n’en écoute pas vraiment. C’est la couleur qui en ressort un peu. Mais je pense que c’est une couleur qui était déjà un peu en amorce dans l’album précédent album, avec « Tauca – Part II (Nowhere) » qui annonce un peu la direction que je voulais prendre sur ce nouvel album, c’est-à-dire en allant dans des choses plus ambiantes, plus mélodiques, et aussi moins cérébrales, plus brutes. Il y a un rapport plus direct à la composition – en tout cas, c’est la sensation que j’en ai. Ça fait que, naturellement, nous nous sommes un peu éloignés des trucs plus extrêmes que nous avions avant, même si, à mon sens, ça n’a pas disparu. C’est plus condensé et il y a des ruptures plus nettes. C’est plus extrême dans les deux sens – dans les parties calmes et dans les parties violentes.

Selon toi, qu’avez-vous cherché avec cet album que vous n’aviez pas expérimenté avant ?

C’est essentiellement par rapport au chant. J’ai accepté d’épurer un peu les parties. Il y avait peut-être aussi un systématisme à un moment donné à la fin d’A Distant (Dark) Source. Je me disais que, systématiquement, la partie du metal va être associée à un chant crié, même si ce n’était pas totalement écrit comme ça d’avance et qu’il y avait des parties criées sur des parties très calmes à la fin de « Tauca ». Mais il s’agissait peut-être d’assumer d’être dans quelque chose de beaucoup plus chanté sans qu’il y ait l’obligation de rajouter de la violence à une partie qui était déjà violente. Il y a un peu moins de cris. Il y a peut-être un peu moins de samples et des morceaux plus condensés, pour certains, plus courts. Par exemple, « Tauca – Part I – Another » est un morceau que je ne me serais jamais permis de mettre dans un album il y a deux albums de ça. Nous sommes arrivés à un moment où les gens qui connaissent Hypno5e ont une écoute assez curieuse et je me sens la possibilité de leur proposer ce vers quoi je veux aller sans me poser la question de savoir si ça va plaire, si les fans qui écoutent du metal vont aimer, etc. Je me dis que c’est au bon endroit parce que c’est l’identité du groupe. J’ai pu pousser plus l’identité du groupe sur cet album qu’avant.

T’as voulu casser certaines évidences qu’il pouvait y avoir avant…

C’est ça. C’est peut-être aussi que nous nous sommes dit qu’Hypno5e était très typé avec l’alternance entre parties claires et distorsion. Je n’avais pas envie qu’on sente que c’est un écueil, que c’est un systématisme, même si on le retrouve aussi, car c’est le socle de notre travail. En tout cas, nous ne nous sommes privés de rien. S’il y avait de longues plages calmes sans rien qui dure trois ou quatre minutes, nous ne nous sommes pas interrogés sur le fait que ça puisse être inaudible ou trop long, alors que ce sont des questions que nous nous posions avant.

« Je n’aime pas composer avec une idée derrière la tête. Je n’aime pas savoir que la musique est au service d’un discours ou d’une histoire. Quand je la compose, elle est vraiment liée uniquement à un rapport au présent, à une sensation, à un état d’âme qui se raconte uniquement lui-même et qui se suffit à lui-même. »

Vous aviez présenté A Distant (Dark) Source conceptuellement comme étant la suite de Sheol, puisque Sheol présente ce qui s’est passé avant A Distant (Dark) Source. Au final, c’est plus complexe que ça, car tu présentes les deux albums comme un cycle que tu compares au mythe de Sisyphe. Sheol commence là où A Distant (Dark) Source s’arrête qui lui-même se termine là où Sheol commence. Quel sens mets-tu derrière ce cycle ?

En fait, l’idée de diptyque n’a pas été imaginée au début d’A Distant (Dark) Source, dans le sens où ça a été composé comme un album à part entière, mais à la fin de la composition, quand j’ai vu la matière qu’il y avait, surtout avec « Tauca – Part II », j’ai imaginé qu’il était nécessaire d’expliciter pourquoi on en arrive ici, à ce niveau de violence et de mélancolie. C’est une fois qu’il était presque fini que j’ai imaginé qu’on pouvait évoquer ce qui précédait ce parcours. En même temps, pendant que je composais Sheol, j’ai senti qu’il y avait des ponts entre cet album et A Distant (Dark) Source, entre différentes mélodies, des atmosphères ou même le sens des mots, des parties du texte, qui faisaient que j’avais l’impression que ça communiquait sans cesse. Ça m’a fait dire que ce n’était pas l’avant, mais un entre-deux. J’ai donc trouvé très intéressante l’idée que ce soit un éternel recommencement, de quelque chose qui se reproduit tout le temps, comme une espèce de fatalité condamnée à recommencer au point zéro et comme si l’espèce de lumière qui jaillit à la fin de l’album était condamnée à disparaître à nouveau. Du coup, effectivement, l’album se termine là où A Distant (Dark) Source commence. Si on écoute bien le dernier morceau, dans les cris, on a les prémices de ce qui se joue après.

Justement, comment, musicalement, as-tu réussi à faire en sorte que ces deux albums se répondent sans être dans la répétition ? Tu viens déjà de donner un élément de réponse, mais on peut l’entendre aussi sur certains motifs… Est-ce que ça a nécessité un recul supplémentaire sur le premier opus au moment où tu composais le second ?

Ça s’est fait naturellement. Comme je disais tout à l’heure, le point de départ, c’est « Tauca », car la première partie qui est présente dans Sheol a été composée pour A Distant (Dark) Source. C’est au moment où nous avons décidé de faire ce diptyque que j’ai décidé d’enlever ce morceau pour le garder pour l’album suivant. Donc ça s’est surtout joué autour de ce morceau, même si d’évidence comme ça, à l’écoute, les gens auront peut-être du mal à trouver [le lien]. Enfin, il y a quand même des points communs, car mélodiquement, il y a un thème qui est là, mais ce n’est pas forcément évident, en tout cas esthétiquement, que ces deux morceaux ont un rapport. Je ne pense pas que ça se joue sur la couleur musicale, même si ça a un lien. C’est plus sur l’atmosphère et les images que déploie l’album. On est sur des thématiques qui tournent autour de ce lac et continuent à suivre le personnage qui vient sur ce lac dans A Distant (Dark) Source. On retraverse les rives du lac mais celles-ci sont habitées différemment, parce que c’est avant qu’il y ait l’espèce d’« apocalypse ». Donc, je pense que dans la composition, ça s’est fait assez naturellement. Nous ne nous sommes pas interrogés sur le moment, en disant qu’il fallait que ci fasse penser à ça, etc., car j’étais dans un état d’esprit qui était pratiquement le même que pour A Distant (Dark) Source, donc les similitudes sont, je pense, plus dans le ressenti qu’on a entre les deux albums. Les deux ont une couleur esthétique qui peut se rapprocher.

Dans la Bible hébraïque, le Shéol est le lieu où toutes les âmes se retrouvent après leur mort. C’est donc la source sombre et lointaine décrite sur le premier volet. On peut voir cet album comme une sorte de réponse qui pose d’autres questions. Est-ce un peu le sens de ce diptyque, de se questionner sur la mort et sur l’approche que l’humain a de celle-ci ?

Pour moi, le cœur de cet album, c’est une histoire d’amour mais aussi un lieu ou un territoire. Dans A Distant (Dark) Source, la personne revient sur les rives de ce lac où les gens qui l’habitaient ont disparu – la question de la mort est donc là, bien sûr. La nuit tombée, les morts qui ont été absorbés par le lac reviennent et c’est parmi ces fantômes qu’il recherche quelqu’un, on peut supposer que c’est la femme qu’il a aimée. Dans Sheol, c’est donc avant que tout ceci ait lieu, mais on est quand même déjà dans quelque chose qui a disparu parce qu’il intègre sa propre disparition à l’intérieur de lui. C’est comme si cet espace-là était chargé de sa disparition. L’idée, c’est comment un lieu, donc le lac Tauca, peut intégrer en lui des souvenirs, la mémoire de quelque chose, de ceux qui l’ont parcouru, de ceux qui l’ont habité ou juste d’un événement très intime, comment l’espace est chargé de cette mémoire. Ça parle donc du rapport à la mémoire et comment elle s’inscrit dans l’espace. Je me suis servi du lac Tauca parce qu’il porte un peu cette question-là pour moi. C’est un lac qui a vraiment existé, qui a laissé derrière lui tout un désert de sel, et quand tu te balades là-bas, tu peux voir les restes de ce qui a été là il y a quatorze mille ans. C’est donc la question de la mémoire, comment, à l’intérieur de ce territoire qui paraît désolé, donc un territoire d’errance, de mort, un souvenir persiste, qui m’a poussé à composer cet album. C’est finalement quelque chose de plus lumineux que ce qui paraît.

« J’ai construit une narration parce qu’il me semble que c’est bien de donner des éléments de lecture, mais en vrai, la musique en elle-même se passe de cette histoire, elle a déjà sa propre histoire. C’est peut-être un peu un piège de vouloir à tout prix mettre un concept sur la musique, mais pour moi, il s’agit juste de donner un cadre. »

Ce concept, pour toi, c’est juste l’histoire d’un personnage, une création artistique, ou bien c’est aussi le fruit de tes réflexions personnelles sur la mémoire et l’amour ?

Pour moi, c’est beaucoup lié aux mêmes problématiques qui m’habitent depuis que j’ai commencé à faire de la musique. J’ai vécu et grandi en Bolivie qui est un pays qui m’a forgé artistiquement et intellectuellement. C’est vraiment la première fois que j’ai senti que quelque chose pouvait m’échapper. J’y suis retourné plein de fois mais je n’ai jamais retrouvé ce que je voulais retrouver. C’est par la création musicale, avec Alba par exemple, que j’ai pu retoucher du doigt la mémoire de ce territoire. C’est vraiment lié au fait d’être parti là-bas et après, de n’avoir jamais été sûr d’appartenir à un endroit. Même si je suis français et que j’habite ici, encore maintenant, je me demande si je suis au bon endroit. En fait, ce à quoi j’aspire, c’est toujours l’ailleurs et quand je suis dans cet ailleurs, finalement, ça ne va pas être où je dois être. Je me rends compte que c’est plus le fantasme et la construction de cette mémoire… Ce souvenir est imprégné en moi et la sensation d’avoir été déchiré à quelque chose est plus mon territoire que là où j’habite.

Cet ailleurs, on peut le retrouver dans les rêves. Or l’aspect onirique est quelque chose qui revient souvent dans votre musique, dans votre esthétique en général. Tu as même voulu pousser ça un peu plus loin avec le clip de « Lava From The Sky ». Quels artistes t’inspirent personnellement dans l’univers onirique en général ?

Quand j’ai monté Hypno5e, j’étais beaucoup dans le néo-expressionnisme allemand, les films de [Friedrich Wilhelm] Murnau, L’Aurore, même Métropolis [de Fritz Lang]… J’étais beaucoup dans l’imagerie très baroque et poussée de ce cinéma-là. Après, ça revient aussi beaucoup à la Bolivie, au rapport à la liturgie et au syncrétisme. Même si je ne suis pas du tout croyant, j’ai toujours été fasciné par la manière dont, dans ces pays, se mélangent les croyances hispaniques et non hispaniques, et comment le résultat de cette confrontation entre différentes croyances donnait lieu à quelque chose de très baroque, des images très fortes, chargées de symboles, de couleurs, etc. Je pense que c’est quelque chose qui m’influence pas mal dans la construction des images. Après, par exemple, pour Alba, je sais qu’inconsciemment, il y a l’influence de Werner Herzog ; La Colère De Dieu et des films comme ça m’inspirent beaucoup. Musicalement, j’ai commencé avec la musique classique et j’ai beaucoup été inspiré par la musique romantique, Mahler, et la musique baroque, qui pour moi est très évocatrice et chargée d’images. Au niveau musical plus contemporain, j’aime écouter des choses comme Godspeed You! Black Emperor ou A Silver Mt. Zion qui sont très post-rock, très mélancoliques et avec des passages très éthérés, très longs et lents.

Quand on regarde l’œuvre d’Hypno5e en général, l’aspect narratif est quand même fondamental dans l’écriture de cette musique. Peux-tu, à l’inverse, composer une musique, qu’elle soit brute ou purement atmosphérique, qui ne raconte pas nécessairement quelque chose ou, pour toi, c’est vraiment un impératif et ça n’aurait pas de sens de composer une musique qui ne soit pas narrative ?

Quand nous composons, au début, la musique ne raconte rien. Il n’y a aucune anticipation, les paroles ne sont pas écrites. Je n’aime pas composer avec une idée derrière la tête. Je n’aime pas savoir que la musique est au service d’un discours ou d’une histoire. Quand je la compose, elle est vraiment liée uniquement à un rapport au présent, a une sensation, à un état d’âme qui se raconte uniquement lui-même et qui se suffit à lui-même. En plus, les morceaux sont composés sur des périodes très longues, du coup je ne sais jamais où ça va aller, et le sens que ça prend c’est ce que la musique me raconte une fois que je l’écoute quand je l’ai finie. Par exemple, avec A Distant (Dark) Source, je n’avais jamais eu l’idée du concept. C’est quand j’ai écouté le « produit fini » que je me suis dit que ça me racontait ça. A partir de là, j’ai construit une narration parce qu’il me semble que c’est bien de donner des éléments de lecture, mais en vrai, la musique en elle-même se passe de cette histoire, elle a déjà sa propre histoire. C’est le parcours de l’album dans sa globalité qui peut être dirigé par cette histoire, mais la musique a sa propre histoire qui n’a pas besoin d’être racontée. Donc, de base, pour moi, la musique ne raconte rien ; enfin, elle se raconte elle-même. A mon sens, elle doit être assez abstraite et universelle pour pouvoir raconter autre chose que ce qu’elle m’a raconté quand je l’ai composée, pour que je puisse aller chercher une autre histoire pour ceux qui veulent l’écouter. C’est peut-être un peu un piège de vouloir à tout prix mettre un concept sur la musique, mais pour moi, il s’agit juste de donner un cadre.

« Mon premier rapport à l’art, c’était par l’image et le cinéma. Je suis venu à la musique plus tard. Pour moi, les deux sont indissociables, donc je continue de mon côté à travailler sur des projets de films. »

Donc en tant qu’auditeur, on peut écouter Hypno5e sans connaître toute l’histoire qu’il y a derrière…

Oui, c’est un peu de la branlette, on va dire [rires].

On connaît un peu votre rapport au cinéma et à la complémentarité des arts en général. J’ai parlé d’un clip tout à l’heure, vous en avez sorti deux pour l’instant. Cet aspect cinématographique est-il quelque chose que vous voulez pousser dans Hypno5e ?

Oui, mais je pense que ce n’est pas quelque chose qui va être déterminant pour tous les albums d’Hypno5e, parce que, pareil, il ne faut pas qu’il y ait un systématisme. Par contre, je suis justement en train de travailler sur un autre projet qui sera dans la prolongation de ce que nous avons fait avec Alba, autant musicalement qu’avec le travail sur le film. Mon premier rapport à l’art, c’était par l’image et le cinéma. Je suis venu à la musique plus tard. Pour moi, les deux sont indissociables, donc je continue de mon côté à travailler sur des projets de films et j’ai notamment écrit le scénario d’un film sur lequel je travaille, dont j’ai composé la bande originale et qui va être un peu sur le même principe qu’Alba. A long terme, j’aimerais bien qu’il y ait deux facettes dans Hypno5e, celle plus musique metal, qui est quand même chargée de cette image un peu cinématographique, et une autre comme celle que nous avons développée avec Alba, où on va chercher des choses différentes, des formes différentes, des manières de raconter la musique et l’image différemment, où on peut se permettre un espace de liberté absolue sans question de style, ni de forme sur scène. Donc oui, nous travaillons là-dessus et c’est pour bientôt, nous sommes en train de lancer un projet qui donne une suite à Alba.

L’artwork de Sheol est très lumineux, il dénote par rapport aux précédents opus. Qu’est-ce que vous souhaitiez illustrer avec ce visuel ? Y a-t-il quelque chose aussi à décortiquer en tant qu’auditeur ? On voit qu’il y a les inscriptions : « Rien ne peut » et « Rien d’autre » dessus…

Il y a un côté liturgique sur la pochette, justement, par rapport au visage du personnage. En fait, cette pochette est venue d’un des dessins que mon père fait. J’avais senti que ses dessins portaient les mêmes problématiques que moi j’avais quand je composais la musique. Du coup, je lui ai demandé si je pouvais utiliser des éléments de ses dessins. Il y a aussi notamment des collages, comme « Rien d’autre », « Il y a trois siècles d’amour » et plein de choses qui sont écrites à droite à gauche. Je n’ai donné aucune instruction au mec qui fait les pochettes. Il s’agit d’Ivan Bertin, c’est avec lui que nous travaillons depuis Shores Of The Abstract Line. Je lui ai dit : « Prends ces éléments et l’album, qu’est-ce que ça te raconte ? » En deux heures, il m’a envoyé cette pochette, sans donner d’instruction, ni d’éléments de langage. Tout ce que raconte l’album est là. Il y a le côté un peu solaire, les ronds, les formes géométriques, les personnages errants qui se dessinent au loin, il y a ces espèces de phrases à moitié commencées, à moitié finies qui évoquent une pensée qui se perd, et ce visage à la fois un peu inconsolable et résigné à ce qu’il va traverser… Sans forcément analyser, ça raconte un peu le parcours qu’on peut avoir en écoutant l’album. C’est pour ça aussi que nous travaillons avec Ivan Bertin, parce que c’est quelqu’un avec qui nous travaillons depuis longtemps et nous pouvons nous passer d’explications, parce qu’il a vraiment compris une partie de ce que nous faisons. Comme pour la musique, nous essayons de ne pas surcharger les choses de sens et de collaborer avec des gens qui font une lecture juste de la musique, tout en apportant leur propre patte.

Aujourd’hui, on a l’impression qu’il y a de plus en plus d’artistes qui sont dans une proposition artistique complète, comme Hypno5e. D’un autre côté, il y a de plus en plus de gens qui écoutent la musique en passant d’un titre à l’autre sur Spotify. Du coup, quel regard as-tu sur la consommation de la musique à l’heure actuelle et ce paradoxe ?

C’est sûr que c’est un peu antinomique quand tu sais que la plupart des albums vont être écoutés sur Spotify ou sur Deezer et que l’objet n’a plus vraiment de valeur. Si nous nous prenons un peu la tête à conceptualiser les albums, c’est parce qu’il y a une vraie trame et quelque chose de scénarisé, et pour moi, les morceaux prennent leur sens quand ils sont impliqués entre eux et que l’écoute se fait du début à la fin. Après, ça ne veut pas dire que les morceaux ne peuvent pas exister indépendamment, évidemment, mais c’était aussi une des raisons pour lesquelles nous avons moins divisé les morceaux de cet album, parce que justement, les algorithmes font qu’on écoute la musique différemment et qu’on peut écouter la fin d’un morceau, puis un autre morceau au milieu, etc. J’ai l’impression que ce n’est pas un lieu pour écouter des longs morceaux. Après, moi, je n’ai pas Spotify et, en vrai, je ne suis pas un grand consommateur de musique ; en fait, j’écoute souvent les mêmes choses. Je pense que le fait qu’il y ait une facilité de sortie, ça permet aussi d’avoir peut-être plus d’exigence dans la composition, dans le concept, dans l’artwork, d’avoir des objets qui sont complets. A la fois, ça fragilise plus la musique, parce que ça la banalise un peu. Paradoxalement, c’est peut-être plus dur d’avoir une curiosité, d’aller chercher des choses de niche, sur lesquels on ne serait pas tombé naturellement alors qu’il y a une proposition énorme. Après, je ne vais pas faire genre c’était mieux avant, car je ne suis pas du genre à acheter des disques non plus, mais je pense que ça a, à la fois, ses bons et mauvais côtés : d’une part on a accès à énormément de choses très intéressantes auxquelles on n’aurait pas pu avoir accès autrement, notamment des choses qui ne sortent qu’en digital et n’auraient pas pu exister faute de moyens. D’autre part, ça disperse peut-être un peu l’écoute.

Interview réalisée en face à face le 26 janvier 2023 par Jean-Florian Garel.
Transcription : Nicolas Gricourt.
Photos : Cyrielle Thélot.

Site officiel d’Hypno5e : www.hypno5e.com

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