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Interview   

Hypno5e s’éloigne de la rive


Hypno5e

Hypno5e était un petit bateau de plaisance qui est en train de devenir un immense paquebot. Mais si tous les artistes ont un jour été une petite embarcation, le fait est que tous ne deviendront pas des navires ayant fière allure. Cette réalité est parfois injuste mais le fait est que pour que le petit bateau devienne grand, il faut d’une part prendre le temps de s’exercer en mer et d’autre part partir avec les bons outils qui, pour un artiste, se trouvent avant tout dans des compositions qui ont ce pouvoir de toucher le coeur des foules. Des morceaux qui, comme ceux d’Hypno5e, peuvent être d’envergure et s’inscrire dans le cadre d’une démarche artistique plus globale qui dépasse la musique en tant que telle.

Si vous avez déjà écouté les albums d’Hypno5e, ou vu ses prestations live, vous n’êtes pas sans savoir que sa musique est étroitement liée à son concept qui mélange plages instrumentales, chant clair/hurlé et dialogues cinématographiques. Cela peut surprendre, de prime abord, mais une fois que vous prenez l’habitude de vous balader à bord vous ne pouvez qu’être submergés par tant de beauté et de magnificence. C’est cette identité, cette originalité, qui fait qu’Hypno5e avec son gigantesque nouvel album Shores Of The Abstract Line est concrètement en train de s’éloigner de la rive des artistes, cette masse indistincte dont les protagonistes sont souvent dotés de barques brinquebalantes, car comme tant d’autres avant lui il a cette capacité de faire la différence en proposant autre chose.

Emmanuel Jessua et Jonathan Maurois, respectivement chanteur-guitariste et guitariste du combo, étaient nos invités à l’antenne. Ci-après le compte rendu de nos échanges.

Hypno5e

« Pourquoi abstrait ? Parce que même pour moi, ce n’est pas tout à fait clair… [Rires] […] L’album tel qu’on l’a construit, le sens ne me vient que maintenant quand je l’écoute une fois qu’il est fini. »

Radio Metal : Votre album sort dans une semaine, pas trop la pression ?

Emmanuel Jessua (chant & guitare) : Un peu, oui. Après on est enfermé toute la journée en résidence. Là c’est parti pour trois semaines de préparation pour la tournée qui arrive. On est un peu enfermé toute la journée, donc on n’a pas trop le temps de songer à la sortie. On a hâte de monter sur scène dès jeudi prochain. Mais oui, depuis le temps qu’on attend cette sortie…

Vous travaillez souvent en résidence pour préparer une tournée ?

C’est juste en tout début de tournée ou alors quand cela fait un moment que l’on n’a pas tourné. On n’est pas vraiment un groupe de répète. On se retrouve deux ou trois semaines avant les tournées et on se prépare pour la totalité de la tournée. Là je pense qu’on ne va pas à nouveau répéter jusqu’à septembre.

Votre album devait sortir fin 2014, pourquoi un tel retard ?

Beaucoup de choses se sont mises ensemble. L’album en lui-même a été composé assez vite, finalement, on a commencé à travailler dessus début 2014, sur la fin de la tournée d’Acid Mist Tomorrow, et en effet on devait le sortir fin 2014 mais face au succès qu’il y a eu sur la campagne KissKissBankBank, on a décidé de faire les choses un peu différemment ce coup-ci et de faire appel à des producteurs extérieurs pour le mixage, l’enregistrement… C’est une des choses qui a fait que l’on a pris quasiment un an de retard sur la sortie. L’album s’est perdu, il est passé de mains en mains, par trois studios différents pour qu’au final on reprenne le mix il y a quelques mois et qu’on refasse tout à zéro.

Jonathan Maurois (guitare) : On n’était pas convaincu du résultat.

Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Humainement ça ne s’est pas super bien passé. On n’a pas eu de chance là-dessus, c’était un bon producteur reconnu dans le genre mais humainement c’était difficile, avec une bipolarité pas évidente… [Rires]

Emmanuel : C’était un peu chaud, ouais.

Jonathan : Et avec Hypno5e, on a besoin d’être tous présents au mixage. C’était l’expérience de le faire avec quelqu’un d’autre mais on ne pouvait pas forcément tous participer au mixage et ça on en avait besoin.

Emmanuel : En fait, l’album continue à s’écrire même au mixage, quasiment. On avait besoin de reprendre toute la phase d’arrangement à zéro, y compris le mixage. Et en faisant ça, on s’est rendu compte qu’on avait vraiment besoin d’avoir la main mise sur tout le processus de A à Z. Et même, comme il le dit, ça s’est très mal passé humainement parce qu’il nous a fait poireauter et on n’a pas eu de nouvelles pendant très longtemps, on ne savait pas où était l’album, donc c’était un peu compliqué… Maintenant, en magouillant avec certaines choses, on a réussi à récupérer les pistes et à recommencer le mixage.

Qui était ce premier producteur ?

[Rires] C’est un producteur américain. Si vous voulez le savoir, il y a son nom en petit sur l’album. On ne va pas dire son nom, mais c’est celui qui est crédité pour les batteries.

En dehors de ça, qu’est-ce qui a justifié de passer par trois studios ?

On a fait nous-mêmes les instruments, comme l’on fait d’habitude, puis on est allé chez lui pour les drums et le mixage, mais le mixage n’a jamais été fait. Pour raconter l’histoire dans l’intégralité, il a essayé de refourguer le mix à un autre studio sans nous prévenir. Sauf que l’on connaissait des gens qui bossaient dans ce studio-là et qui nous ont prévenus que le gars leur avait demandé de finir le mix à sa place. Du coup c’est repassé par notre studio pour qu’on puisse récupérer les pistes. C’était une manière pour nous d’avoir accès à notre album.

Est-ce que vous pensez que cette année supplémentaire a permis d’approfondir le résultat ?

C’était surtout au niveau de la production parce que musicalement l’album était fini. Quelques arrangements ont été faits mais…

Jonathan : Je dirais que cela nous a permis de sauver le résultat [petits rires].

Emmanuel : La première fois qu’on a reçu l’album ce n’était pas du tout l’album qu’on avait fait en pre-prod. Et donc ça nous a permis de refaire l’album qu’on avait prévu de sortir.

Il y a toujours une trame philosophique dans vos albums. Où nous avez-vous emmenés cette fois-ci ?

On a essayé de dessiner une sorte de cartographie. L’album est divisé en cinq morceaux où chacun est une rive parcourue par l’un des personnages que l’on suit. On essaye d’imaginer une cartographie intérieure dans laquelle on ère avec ces personnages-là, où chaque rive est une parcelle de mémoire, un souvenir. Dans chaque album il y a comme une sorte de monologue intérieur, et on suit ce personnage-là. Cet album est construit comme une île en fait, il y la rive nord, la rive sud, la rive est, la rive ouest, et chaque rive représente un fragment de l’histoire de ce personnage.

Hypno5e

« J’ai besoin de cette ambivalence, de cette dualité, de ces paradoxes, de passer d’un extrême à un autre. […] J’ai besoin d’avoir tout et son contraire. […] Le sens de la musique qu’on essaie de faire repose essentiellement sur ce conflit. »

Est-ce que ce personnage est un peu toi quelque part ?

Oui, forcément [Rires].

Jonathan : C’est bien possible !

Emmanuel : Oui il y a un peu de ça. Il a un peu toujours des thématiques récurrentes, des thématiques qu’on avait déjà abordées dans les deux premiers albums. Il y a forcément beaucoup de choses sur moi, surtout sur la chanson « Tio », la rive centre, qui pour le coup est une chanson qui me tenait beaucoup à cœur et qui est assez perso. Déjà dans Acid Mist Tomorrow il y avait une chanson inspirée par la Bolivie, un pays qui m’inspire pas mal de chansons. « Tio » parle du rapport que j’entretiens avec ce pays-là.

Le titre Shores Of The Abstract Line peut être traduit par Rives De La Ligne Abstraite. Quelle est cette frontière pour vous ?

Pour moi cette ligne c’est plus un chemin qui relie les cinq différentes rives. Je n’aurais pas imaginé ça comme une frontière mais plus comme un chemin intérieur que l’on prend pour passer d’un état à un autre, d’un souvenir à un autre.

Et pourquoi abstrait ?

Parce que… Euh… [Rires] Pourquoi abstrait ? Parce que même pour moi, ce n’est pas tout à fait clair… [Rires] L’idée, c’est comme pour l’utilisation des samples, c’est de créer un univers qui n’est pas vraiment défini dans lequel chacun pourra porter une interprétation qui lui est propre. Même pour moi, l’album tel qu’on l’a construit, le sens ne me vient que maintenant quand je l’écoute une fois qu’il est fini. C’est la raison pour laquelle on a appelé l’album comme ça.

Si je parlais de frontière, c’est parce qu’on peut faire un parallèle avec votre musique à proprement dite, où il y a une sorte de frontière abstraite, car on ne sait pas très bien la définir.

Oui, il y a quelque chose d’assez obscur qu’on veut garder. On ne veut pas donner une définition à tout ce qui est dit, tout ce qui est fait. La musique telle qu’on la conçoit, même moi j’aurais du mal à la définir.

Jonathan : Il n’y a pas d’étiquette.

Emmanuel : On avance par tâtonnements. L’idée est que ça reste assez abstrait pour que ça puisse devenir, pas universel mais pour que ça puisse évoquer quelque chose de différent à chaque écoute, à chaque personne, à chaque concert. Avec l’utilisation des samples, l’idée c’est que chacun peut se créer un scénario, son propre film [petits rires].

Est-ce que le concept est imaginé en amont ou est-ce qu’il vient pendant la composition ?

Non, ce n’est pas du tout prédéfini. On arrive avec des thèmes, des bouts de structure par ci par là qu’on agence et le sens nous vient une fois que l’album est vraiment fini. Rien n’est vraiment écrit avant. Même moi, quelque part, pour expliquer le sens de l’album, je suis obligé d’arriver au bout du processus de composition, de mixage et d’entendre ce qui est sorti pour l’expliquer.

Il y a quelque chose de très instinctif là-dedans.

Oui, même pour l’utilisation des samples. L’histoire se déroule au fur et à mesure qu’on avance dans la structuration du morceau. Quand on commence un morceau on ne sait pas où l’on va.

Jonathan : Le processus de création est instinctif car c’est Manu qui compose tout, ça sort de sa tête, et c’est quasi-composé en même temps que c’est enregistré. Sur cet album-là, c’était composé d’un trait sur trois semaines et c’est tout ce qui venait au fur et à mesure. Manu le sort comme ça, « là il faut ça, là il faut ça, je vois ça comme ça », ça se fait et ça prend forme.

Emmanuel : C’est une raison pour laquelle on aime bien aussi enregistrer nous-mêmes. Quand on rentre en studio l’album n’existe pas, en fait. Il y a des thèmes, des idées…

Jonathan : Il y a toujours des petits fragments avant qui sont rassemblés.

Emmanuel : Tout se compose sur le vif.

Ça doit du coup mettre une grosse pression en studio…

C’est pour ça qu’on a notre propre studio et qu’on enregistre nous-mêmes. On ne peut pas se permettre d’aller dans un autre studio avec cette manière de travailler. Déjà, je pense que les producteurs auraient du mal.

Jonathan : Et les ingés sons craqueraient.

Emmanuel : Et puis ça serait un budget qu’on ne pourrait pas [se permettre de dépenser].

Dans le communiqué de presse il y a une petite citation d’Emmanuel à propos de cet album : « confiant et incertain, excité et dépressif… Ces dichotomies sont inhérentes au groupe, c’est ainsi qu’on a tous ces hauts et ces bas qui s’enchaînent, comme dans la vraie vie. Notre musique est bipolaire ». Est-ce que votre musique est faite pour refléter la complexité de l’être humain et de la vie en générale ?

Je ne sais pas si elle reflète ça. Elle en est sûrement l’écho mais ce n’est pas volontaire. Mais oui, en tout cas, moi, je ne conçois pas des morceaux qui soient linéaires. J’ai besoin de cette ambivalence, de cette dualité, de ces paradoxes, de passer d’un extrême à un autre. C’est ça qui nourrit mon imaginaire et puis l’imaginaire de tout le monde, je pense. J’ai du mal à imaginer travailler autrement que dans cette rupture-là, dans ce paradoxe. J’ai besoin d’avoir tout et son contraire. Depuis qu’on est dans Hypno5e on est toujours arrivé à ça. Pour qu’une partie metal prenne toute sa charge émotionnelle et sa violence, pour moi, si elle n’est pas précédée de quelque chose avant qui l’amène, d’une rupture avec un passage plus calme avant, elle perd en puissance. Le sens de la musique qu’on essaie de faire repose essentiellement sur ce conflit. Ça fait partie intégrante de l’identité du groupe.

Hypno5e - Shores Of The Abstract Line

« L’album est comme un film qui s’écoute, qui se voit les yeux fermés. »

On peut avoir l’impression sur ce nouvel album que vous avez justement cherché à encore plus creuser ces contrastes, non ?

Oui, on a essayé de pousser un peu les extrêmes sur cet album-là. Il a aussi l’empreinte des années de tournées qu’on a eues, le côté violent est plus forgé pour la scène.

Jonathan : Après c’est toujours pareil, ce n’était pas défini au départ, on ne voulait pas forcément faire quelque chose de plus violent et plus calme. Ça s’est amené comme ça, c’était influencé par les nouveaux projets de Manu aussi, ce qui l’inspirait sur cette période.

Emmanuel : Il y a eu A Backward Glance On A Travel Road aussi, le side-project qu’on a fait entre les deux albums, qui a surement pas mal influencé l’écriture des parties calmes et les tournées qui ont influencé les parties violentes.

On a aussi l’impression que vous allez vers des albums plus globaux, de moins en moins découpés en chansons. Est-ce une volonté pour vous de faire désormais des albums de moins en moins fractionnés et plus d’un bloc ?

Oui, même si les morceaux sont composés séparément on essaye au maximum de construire un album qui s’écoute de A à Z. C’est toujours compliqué de sortir un morceau isolé pour dévoiler l’album car il s’écoute d’une traite, il est vraiment construit pour ça. Même les divisions des morceaux entre eux, par partie, c’est quelque chose qu’on a choisi mais on a longtemps hésité, on a failli revenir dessus. Effectivement, on tend vers quelque chose sans coupure, et pourquoi pas arriver vers un format d’album avec seulement un, deux ou trois titres. On verra sur le prochain album mais je pense que tôt ou tard on pourrait y arriver. Avec le chemin qu’on commence à prendre sur cet album-là, ça pourrait se dessiner sur le prochain.

Vous avez toujours eu une influence cinématographique, est-ce que cela joue dans votre composition musicale, dans la structure des morceaux et de l’album ?

Oui, ça joue mais ce qui donne ce côté-là, c’est plus quand on commence à intégrer les samples, les voix off, là on commence à structurer l’album comme un scénario. Après qu’on le pense comme ça en amont dans la composition…

Jonathan : C’est peut-être influencé par ton intérêt pour le cinéma aussi, à la base.

Emmanuel : Après, scénariser les morceaux, je pense que c’est propre à toutes les musiques. Un morceau est toujours un peu scénarisé : on part d’un point pour arriver à un autre. Ça me vient naturellement. Le côté cinématographique, on l’a mis plus en avant par rapport à l’utilisation des samples.

Est-ce que quand tu composes tu as des images en tête ?

Oui, pour moi les deux sont indissociables. Forcément je suis nourri d’images de voyages que j’ai pu faire, de livres que j’ai pu lire, de films que j’ai pu voir, de tableaux, tout ça nourrit la composition. A partir du moment où l’imaginaire est chargé et nourri on peut le mettre en musique. Bien sûr, c’est lié.

Le sample « The Man At The Piano » de Bukowski est particulièrement mis en valeur, pourquoi l’avoir choisi ?

Entre les albums chacun met de côté des extraits qu’il a pu entendre, des extraits de texte, d’interviews, on récolte tout ça et après ça s’intègre. Le premier élément qui rentre en compte est plus la musicalité du texte, la manière dont il est dit, c’est ça qui en premier nous guide vers tel ou tel sample, parce que rythmiquement ça correspond à ce que l’on cherche à ce moment-là du morceau. Après vient le sens du texte. Bien sûr on ne va pas mettre n’importe quoi [petits rires] mais souvent c’est la musicalité qui prime. Ce qui m’intéressait en premier dans le sample de Bukowski, c’était l’élocution et le rythme qu’il y avait dans enchaînement des mots qui correspondaient exactement à ce que l’on cherchait. Les samples qui sont vraiment intégrés dans la musique, pas seulement dans des pauses ou des silences, c’est vraiment la musicalité qui va nous intéresser.

Rapidement, quels sont les autres samples utilisés ?

Contrairement aux autres albums, il y en a beaucoup qui ont été enregistrés pas pour l’album mais presque, qui sont extraient d’un film que j’ai réalisé l’année dernière et qui est encore en fin de montage. Après, il y a des samples de Bukowski et Céline, mais essentiellement ils sont extraits de ce film-là, donc ce sont des textes qui ont été lus par des comédiens pour le film.

Est-ce que le but à terme ne serait pas de faire tout avec du « fait maison » comme ça ?

On en parle beaucoup oui, d’arriver à faire vraiment un pont entre le ciné et la musique, d’avoir un album fait sur un film ou un film fait sur un album. C’est quelque chose qu’on aimerait bien faire à l’avenir.

On qualifie votre musique de metal cinématographique mais à part les dialogues, comment définiriez-vous ceci ?

Jonathan : Déjà, ce n’est pas nous qui avons défini ça, c’est l’étiquette qu’on nous a donné et qu’on a accepté. Après il y aussi la vidéo utilisée en live et qui sera davantage exploitée sur la prochaine tournée.

Emmanuel : Ça et puis même les musiques telles qu’elles sont construites, l’album est comme un film qui s’écoute, qui se voit les yeux fermés. Je pense qu’intrinsèquement, dans la musique telle qu’on l’a composée, il y a une forme de narration propre à sa structure. Moi ça me semble assez approprié, je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi mais la manière dont j’ai envie qu’on écoute cet album-là, c’est un peu comme celle d’un film : le dérouler dans son intégralité, on part d’un point, on arrive à un point final, comme dans une fiction.

Hypno5e

« J’aime écouter des artistes qui inventent un langage, qui proposent une nouvelle lecture musicale. »

Quelles sont les œuvres cinématographiques qui vous influencent le plus pour votre musique ?

Pour notre musique directement, je ne sais pas. Moi j’ai beaucoup vu de film d’expressionnisme allemand pour Acid Mist Tomorrow, la Nouvelle Vague, le Réalisme Politique italien, un réalisateur comme Michael Haneke, actuellement j’ai beaucoup Bruno Dumont, il y a énormément de choses…

D’où te vient ce goût pour la langue et la musique latines qui sont très présentes, notamment dans la chanson « Tio » qui est entièrement en Espagnol ?

J’ai grandi pendant onze ans en Amérique du Sud, dont sept ans en Bolivie et c’est là que j’ai appris à faire de la musique. J’ai appris là-bas à découvrir la musique, à composer, j’ai toujours eu cette teinte-là, avec le souvenir de ces musiques andines, de ces sonorités-là, de ces instruments à vent. C’est quelque chose qui me parle beaucoup. Ça vient de là et j’entretiens toujours un rapport très affectif avec la Bolivie, j’y retourne souvent. On a tourné notre film là-bas. J’aime aussi la musicalité de la langue espagnole, qu’il y a moins dans d’autres langues, je trouve. Ça fait partie de la manière dont je compose.

Est-ce que pour toi faire un concert en Bolivie serait quelque chose de symbolique ?

Oui j’aimerais beaucoup ! [Petits rires]

Jonathan : C’est prévu !

Emmanuel : Enfin, non ce n’est pas prévu mais on y travaille. J’aimerais vraiment beaucoup aller tourner en Amérique du Sud. Après, pour ce qui est de faire des choses en Bolivie, on aimerait faire un enregistrement là-bas. C’est quelque chose que l’on a en tête, de pousser encore plus ce côté-là, en intégrant des collaborations avec des gens là-bas, c’est quelque chose qui m’intéresserait. Enregistrer là-bas pour puiser une énergie qu’on n’aurait pas ici, enfin que je ne trouve pas ici, c’est un projet. J’espère qu’on arrivera à le faire un jour, enregistrer un album dans son intégralité là-bas, en faisant intervenir des artistes et des instruments qu’on n’a pas forcément l’habitude de mélanger au metal.

Sur les chants clairs on peut trouver une grosse ressemblance à Cynic, notamment aux derniers albums, est-ce un groupe que vous appréciez ?

[Rires] C’est vrai que ça revient souvent et j’ai du mal à voir… Il faut dire que je ne connais pas bien Cynic ; je n’écoute pas trop de metal. En tout cas le rapprochement n’est pas volontaire. J’ai dû écouter un maxi de Cynic à l’époque où on devait tourner avec eux, mais depuis je n’ai pas vraiment creusé ce groupe-là.

Jonathan : J’ai écouté leur dernier album sorti il y a deux ans, avant que ça s’arrête, et ça ne m’a pas marqué non plus particulièrement.

Tu n’écoutes pas particulièrement de metal, qu’est-ce que tu écoutes du coup ?

Emmanuel : Quand je dis que je n’en écoute pas c’est que je ne suis pas un grand connaisseur.

Jonathan : Il se tient au courant.

Emmanuel : J’aime en écouter mais c’est vrai que je ne suis pas du tout calé. J’écoute beaucoup de musiques latinos, j’aime beaucoup les chansons humanistes de chanteurs latinos comme José Larralde, Facundo Cabral ou Mercedes Sosa, il y a eu influence de ces chanteurs pour Tio. Sinon, j’ai une formation classique, donc j’écoute pas mal de musique classique. Après, j’écoute pas mal de musique électronique en ce moment et c’est un peu banal de dire ça mais un peu de tout, tant que c’est bon quoi ! [Rires]

Jonathan : Tant que c’est bien fait, ouais.

Emmanuel : J’aime la musique qui propose quelque chose d’un peu nouveau, je m’ennuie vite quand j’ai l’impression d’écouter une redite, quelque chose que j’ai l’impression d’avoir déjà entendu quarante fois avant. J’aime quand il y a une proposition propre au groupe. J’aime écouter des artistes qui inventent un langage, qui proposent une nouvelle lecture musicale. Ça peut être n’importe quel style. Mais en metal, j’aime en écouter, mais dans mes références, je vais rester très mainstream. Il faudrait plus demander au reste du groupe qui, eux, sont plus metal que moi.

Pourquoi t’être orienté vers le metal, notamment avec le chant hurlé, si tes goûts sont plus ailleurs ?

Non mais j’en ai écouté et j’en écoute toujours, mais pour moi il y a une liberté dans le style. On y est venu naturellement parce qu’il fallait arriver à un extrême pour faire la musique qu’on voulait faire et cet extrême-là, c’était le metal. Il y a un éventail des possibles tellement large dans ce style-là que naturellement j’en suis arrivé à me tourner vers ça. La possibilité de jongler entre deux extrêmes, dans d’autres styles j’aurais eu plus de mal à la trouver. [J’avais besoin] de pouvoir dire tout et son contraire [rires]. Et j’aime l’énergie qui sur scène prend toute sa forme. La nervosité et la densité qu’il peut y avoir sur un concert de metal, j’ai du mal à les retrouver ailleurs. Il y a une jouissance que j’aurais eue du mal à trouver si j’avais fait un autre style de musique.

Est-ce que tu penses que ce sont ces influences ouvertes et extérieures qui font votre singularité ?

Je ne sais pas si ça fait notre singularité mais oui, l’esprit et l’esthétique du groupe se sont construits autour de ça, la volonté de faire se côtoyer dans un même morceau des choses qui peut-être ne devraient pas l’être, essayer de le justifier, de le rendre intelligible. C’est sûrement un moteur pour créer notre style.

Hypno5e - 07/04/2013

« Il fallait arriver à un extrême pour faire la musique qu’on voulait faire et cet extrême-là, c’était le metal. »

Emmanuel, tu es un peu l’âme de la musique du groupe et de son concept. A quel moment les autres musiciens interviennent dans ta tête ?

Jonathan : [Rires] C’est vrai qu’à la base c’est le monde de Manu, c’est un peu toutes ses émotions, tout ce qu’il a dans la tête. Après, nous, on s’y retrouve. Moi, j’ai rejoint le groupe il y a cinq ans et c’était vraiment tout ce qui me correspondait. La violence et la mélancolie, c’est ce qui me touche le plus dans la musique et j’ai vraiment trouvé ma place. Après, il y a un travail de groupe sur tout l’arrangement, sur le choix de la compo, etc. Manu ne reste pas tout le temps dans son coin. Il y a un partage et des décisions prises ensemble.

Emmanuel : C’est ça, j’arrive avec de la matière et en studio, c’est tout le travail d’arrangement et de structuration qui se fait avec tout le groupe. Le reste du groupe est essentiel pour ça, pour donner une logique et une structure censée à tout ça. La structure finale est le résultat d’un travail commun.

Est-ce que les autres peuvent également apporter de la matière ?

Si, si, ça arrive, bien sûr. Il arrive que Joe ou Gredin apportent des thèmes.

Jonathan : J’aurais dit un peu plus l’inverse [petits rires]. Personnellement, je ne pourrais pas composer en entier, tout seul, un morceau d’Hypno5e. Je ne dirais pas que j’ai le talent complet de composition telle qu’elle sort de Manu quand on est en studio. Après, pouvoir apporter un avis parce que c’est une musique que j’aime, que je connais et dire : « Là, il faut peut-être plus ça ou ça. » Mais le changer directement à la guitare… Moi j’ai besoin de plus de temps. Mais il y a une complémentarité.

Vous avez tourné trois ans pour Acid Mist Tomorrow, pensez-vous tourner aussi longtemps pour le nouvel album ?

Emmanuel : Tant qu’on pourra. On a envie de tourner un maximum pour cet album-là. Après, on va essayer d’écourter maintenant les périodes entre les albums, car il y a eu quatre-cinq ans entre chaque album. Là on veut écourter un peu le temps d’attendre entre chaque album mais oui, il se peut que la tournée dure au moins un an et demi, facilement. Je pense que l’on est parti pour tourner un bon moment.

Jonathan : Après c’est un ressenti avec le public. Avec Acid Mist Tomorrow, on avait l’impression que les gens ne s’en lassaient pas trop, qu’il y avait de quoi durer un peu, donc on en a profité.

Emmanuel : Tant qu’on arrive à renouveler le set et à intégrer des choses nouvelles, tant qu’on sent qu’il y a quelque chose à exploiter sur l’album en live, on continue. On verra sur cet album comment ça se passe.

Est-ce que l’idée d’un DVD live est encore à l’ordre du jour ?

Oui, c’est prévu, pour on l’espère cette fin d’année. Après on ne peut pas dire exactement quand ça sortira mais on compte le filmer sur la tournée de Shores Of The Abstract Line. C’est en cours mais on a pour projet de faire un long DVD un peu particulier, avec une grande partie du répertoire jouée en entier, donc ça va être un peu long à mettre en place. Dans l’idée on aimerait bien sortir un peu du cadre d’une salle de concert, tourner ça différemment mais tout ça n’est pas encore défini.

Vous n’allez pas faire comme S.U.P qui a fait un live sans public ?

Non, non, à priori ce n’est pas prévu. On a besoin du public là quand même ! [Rires]

Tu as mentionné tout à l’heure le projet A Backward Glance On A Travel Road, peux-tu nous en parler ?

C’est un projet qu’on a lancé il y a un moment quand même. On a fait un seul album il y a quatre ans je crois. A la base c’était fait pour être un album acoustique d’Hypno5e, justement, et on a décidé d’en faire un projet à part, mais qu’on a, par la force des choses, pas un peu délaissé mais dû mettre un peu de côté parce que Hypno5e prenait de plus en plus de temps. C’est vrai qu’on n’a pas eu assez de temps pour s’y consacrer. Là on a vraiment envie d’enchaîner la suite après cet album-là et de relancer un peu le projet. C’est quelque chose qui est sur la table, on en parle pas mal en ce moment. J’espère que d’ici peu on aura des nouvelles à donner là-dessus. L’album est déjà composé, en fait, mais c’est une question de temps, d’enregistrement, de sortie, de tout ce qu’il faut caler pour bien faire les choses. Mais l’album est déjà là, oui.

A quoi peut-on s’attendre sur cet album par rapport au premier ?

[Hésite longuement, puis rigole] Alors je ne peux pas t’en dire plus là ! Je ne pourrais pas te dire clairement à quoi t’attendre. Ça va rester dans la veine du premier album mais peut-être plus éthéré, moins dense, moins barré peut-être.

Et quels sont donc tes projets cinématographiques en cours ?

J’ai tourné mon premier long métrage il y a un an, un an et demi. On vient de finir le montage et là on est en train de le préparer pour la diffusion, l’envoyer aux festivals, etc. J’espère pouvoir le montrer bientôt. Après, c’est un milieu vraiment différent de la musique, c’est un processus beaucoup plus long, beaucoup plus fastidieux. Et puis on a un prochain film en cours, déjà en écriture, pour début 2017, donc c’est quelque chose que l’on va continuer. Selon la tournure que vont prendre les choses, on pourra peut-être créer un pont entre ce côté-là et Hypno5e et Backward, entre ciné et musique pour un prochain projet à venir.

Et pas de projet de cinéma concert ?

[Petits rires] Si justement, c’est en projet pour ce qui sera le successeur de cet album-là. C’est quelque chose qu’on a dans la tête depuis le début du groupe, de refaire une bande originale sur un film déjà existant ou sur un film qu’on crée pour l’occasion. C’est quelque chose que l’on a envie de creuser pour le prochain projet. Après, là on est encore en train d’en parler, pour le moment on est sur la sortie de ce nouvel album, mais ça se met en place tout doucement.

Interview réalisée par téléphone le 9 février 2016 par Nicolas Gricourt, Alexandre Covalciuc & Thibaud Bétencourt.
Introduction : Amaury Blanc.
Retranscription : Alexandre Covalciuc.

Site internet officiel d’Hypno5e : www.hypno5e.com



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