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Chronique   

Ibaraki – Rashomon


Dans les anciennes légendes japonaises qui rapportent son histoire, le démon Ibaraki, vaincu par un samouraï qui lui coupa le bras, dupa ce héros en se présentant chez lui sous les traits de sa tante, pour récupérer son membre. Revêtir une apparence inhabituelle et se jouer des identités ou des rôles préconçus semblent aussi être les mots d’ordre du projet qui livre ici son premier album. Derrière le nom d’Ibaraki se cache en effet celui de Matt Heafy, chanteur et guitariste de Trivium, qui entend dévoiler par ce biais sa facette… black metal. Le projet, annoncé et resté dans les tiroirs depuis une dizaine d’années, est d’autant plus surprenant que l’Américain a réussi à s’offrir, pour le mener à bien, la collaboration d’Ihsahn. En ajoutant au casting les noms de Nergal (de Behemoth) et de Gerard Way (de My Chemical Romance), en un improbable grand écart entre caution black metal et emo-punk pour adolescent, Ibaraki s’annonçait comme une entité difficile à cerner.

Enfin achevé, l’objet ne se laisse en effet pas aisément appréhender. Son caractère black metal se révèle en réalité un étrange mélange stylistique dont la versatilité peut s’expliquer par sa longue gestation. Finalisé pendant la période de pandémie, cet album a germé il y a plus de dix ans, lorsque Matt Heafy, amateur de black metal de longue date, a commencé à réaliser quelques démos dans ce style puis les a fait parvenir à l’un de ses héros, Ihsahn. La réponse encourageante de l’ancien membre d’Emperor a alors poussé Matt Heafy à s’intéresser à l’album solo que celui-ci venait de publier. C’est dans cette confrontation à l’œuvre d’Ihsahn que celle d’Ibaraki prend véritablement sa source. S’ensuivit une collaboration à distance et au long cours entre les deux musiciens, un processus de réalisation qui explique également la teneur particulière de cet album. Fruit de cet échange d’idées et d’une succession de bifurcations, de caps suivis qui en dévoilent d’autres, celui-ci ne pouvait être qu’hybride, rebelle à toute catégorisation facile, à la fois audacieux et bancal, passionnant et décevant.

Le jeu de volte-face qui caractérise l’album commence avec de lancinants mouvements d’accordéon entraînant dans leur danse triste des chœurs fredonnants et des cuivres sur le court et introductif « Hakanaki Hitsuzen », avant que déferle avec « Kagutsuchi » une séquence de brutalité véloce où le black metal cède rapidement la place au metalcore, sur fond d’arrangements d’instruments traditionnels japonais. Se succèdent alors des alternances de chant crié et de chant clair, puis la structure progressive du morceau multiplie ses mutations jusqu’à précipiter une douce échappée mélodique dans un final qui renoue avec le black metal (exception faite du chant de Matt Heafy qui ne s’éloigne guère de celui délivré au sein de Trivium). Ainsi s’affirme un des principaux ressorts de l’album : le contraste exacerbé entre des ambiances très différentes, apposées en tableaux successifs comme dans « Jigoku Dayu » ou s’affrontant en un duel musical au sein d’un même passage comme sur « Tamashii No Houkai ». Ce dernier morceau, comme « Ibaraki-Doji », illustre la teneur musicale globale d’Ibaraki : un bain entre death mélodique et metalcore duquel émergent, çà et là, des fragments black metal, des orchestrations et de belles envolées mélodiques suivant des plans progressifs. La présence bienvenue du chant (en polonais !) de Nergal, un caractère plus sinistre, l’introduction et quelques autres parties éparses rapprochent « Akumu » des sphères black, malgré le chant de Matt Heafy et un canevas de riffs et de tempi majoritairement death et metalcore. On reconnaît le travail de composition d’Ihsahn, épique, avant-gardiste, mais, ici encore, le black metal n’apparaît que par bribes ou teinte parcimonieusement un metal très moderne dans son esprit comme dans sa production.

Construit suivant l’ordre chronologique de création des morceaux, l’album laisse augurer avec les deux derniers avant l’épilogue une suite possiblement plus intéressante. « Ronin » recèle une performance surprenante : celle de Gerard Way qui délivre un chant black pour le moins inattendu. Au-delà de ce détail, cette longue pièce aux innombrables tiroirs (introduction et couplets évoquant Katatonia, élan épique où le chant clair de Matt Heafy se gonfle d’emphase, courtes mais intenses furies black metal, solo de guitare signé Ihsahn sur un pont inventif, suivi d’une accalmie aux consonances, là encore, traditionnelles) est la plus aboutie en matière de construction progressive, d’intrication de styles et d’ambiances générées. Né de l’envie d’un musicien de metalcore / thrash metal d’exprimer son goût pour le black metal, Ibaraki s’est transformé au contact d’un musicien de black metal qui s’est lui-même ouvert à d’autres champs créatifs. Il en résulte un album aussi irritant que séduisant dans lequel se télescopent plus souvent qu’ils s’harmonisent les talents de chacun de ses géniteurs.

Clip vidéo de la chanson « Ronin » :

Clip vidéo de la chanson « Akumu » :

Clip vidéo de la chanson « Tamashii No Houkai » :

Album Rashomon, sortie le 6 mai 2022 via Nuclear Blast. Disponible à l’achat ici



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