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Chronique   

Ihsahn – Arktis


Ihsahn - ArktisVegard Sverre Tveitan se sent-il un peu seul sur sa planète musicale ? L’Ihsahn de 2016 semble en effet bien loin de l’isolement Nietzschéen dont il faisait l’éloge dans le Eremita de 2012. Celui qui se voyait auparavant bien en Zarathoustra dans sa montagne s’ouvre désormais un peu plus à chaque nouvelle offrande qu’il délivre, dessinant un univers musical de plus en plus accessible, dans le bon sens du terme. N’y voyez là aucun rapprochement à but commercial, mais plutôt un resserrement des lignes mélodiques et structurelles de son monde, une sorte de synthèse où l’on pourrait retrouver les ébats excentriques de Das Seelenbrechen et la déstructuration introspective d’Eremita dans un format plus conforme à des standards rock. Mais même dans une perspective plus calibrée, le propos d’Ihsahn garde un caractère insaisissable, transgressif, inattendu, toujours aux frontières d’une forme d’élitisme et de singularité black metal, mais qui voit ses angles un brin arrondis.

C’est sur Eremita qu’Ihsahn avait entrouvert la porte à de nouveaux mondes plus vastes ; sorti pas tout à fait indemne du triptyque studio jazz/prog qui marquait le début de son aventure solo, il avait commencé, sur « The Paranoid » par exemple, à développer quelque goût pour le refrain accrocheur. Das Seelenbrechen voyait quant à lui l’apparition d’une verve électronique insoupçonnée (« Pulse »), à quelques encablures des expérimentations d’Ulver, et dont on découvre un déploiement plus conséquent sur cet Arktis, véritable allégorie de l’exploration musicale rapprochant l’image de l’explorateur avec son piolet dans le grand Nord à celle de l’artiste qui trace sa propre route en studio.

Le Norvégien continue effectivement sa conquête de terres inexplorées – par lui, du moins – même s’il parcourt d’abord des contrées bien connues : un rythme frénétique à la Devin Townsend, des structures alambiquées, quelques touches jazzy (magnifiées par le saxophone mélancolique de Jørgen Munkeby sur « Crooked Red Line ») et cette alternance de douceur et de violence rarement anticipée. Les coups d’éclats apparaissent pourtant cette fois-ci plus significatifs car plus immédiats : les refrains emportent (« Disassembled », « Mass Darkness », « In The Vaults »… ), la déraison s’organise de manière plus efficace par des structures plus facilement identifiables et traditionnelles (« Disassembled » ) et les emportements vocaux black metal ne forment plus qu’un contrepoint toutefois nécessaire pour rappeler les origines du bonhomme, comme sur le singulier « South Winds » qui emprunte à la transe, avec ses beats qui battent le temps et un Ihsahn qui susurre sournoisement. Les petits écarts de cohérence n’ont pas tous été gommés : ce qui semble logique dans la tête du sieur Tveitan ne l’est pas forcément dans toutes les autres et il pourra arriver encore, à quelques occasions, que l’on ait un peu de mal à faire le lien entre toutes les parties d’un même titre, sur « Until I Too Dissolve », par exemple, tout en paradoxes car marqué par un riff hard rock vintage à la Van Halen, une rythmique à la huit cordes lourde et très moderne et des couplets en quasi-apesanteur. Mais alors que l’auditeur pouvait totalement perdre pied à l’écoute des premières œuvres solo d’Ihsahn, c’est de moins en moins le cas ici, celui-ci pouvant se raccrocher à un certain nombre de balises rythmiques et mélodiques qui le relient au monde connu : un certain nombre de ponts musicaux ou vocaux, de solos ou de refrains sont là à cet effet pour guider l’écoute.

Ihsahn intègre toujours un grand nombre d’influences, de styles, qui ne sont parfois que des subtilités tirées d’autres sphères : on trouve ainsi ici ou là des solos à la Joe Satriani ou typés années 80 (« Mass Darkness », « Until I Dissolve »), une ambiance à la Opeth (« My Heart Is Of The North », l’orgue Hammond appuyant la parenté) qu’on retrouvait déjà un peu sur Das Seelenbrechen, des synthés à la Rammstein (« South Winds », « Pressure ») ou complètement symphoniques (« Celestial Violence »)… Ces synthés en question ont d’ailleurs pris une importance particulière sur cet album ; Ihsahn les utilise à diverses fins, bien plus que pour « garnir » Arktis. Ils peuvent complètement guider une composition (« South Winds »), être présents sous forme de nappes qui soutiennent les guitares en arrière-plan (« Pressure »), interpeller (« Frail ») ou apporter un grain un peu plus sombre à un morceau (« My Heart Of The North »). Un Moog remplace d’ailleurs intégralement la basse sur l’album, tandis qu’un grand nombre de filtres et autres oscillateurs sont utilisés tout du long.

Pourtant, Arktis n’est empreint d’aucune froideur synthétique démesurée qui déshumaniserait trop le travail d’Ihsahn. Au contraire, c’est peut-être son œuvre la plus émotionnelle, touchante (« Frail » en surprendra plus d’un à cet égard) et proche de tout type de publics. La présence d’autres artistes en différents points de l’album aide aussi à servir le propos plus accessible d’Ihsahn : Matt Heafy de Trivium et son chant redneck épais, Einar Solberg de Leprous et son formidable travail mélodique ou encore Jørgen Munkeby (Shining) et son saxophone… tous œuvrent pour l’incroyable variété de l’album et son attrait auprès d’une audience plus large. La complexité des structures et la sophistication des arrangements rappellent que le Norvégien opère dans un domaine musical toujours pointu : cependant, son talent, conjugué à sa volonté de ne pas se cantonner derrière certaines barrières de la création, risquent bien de lui ouvrir un certain nombre de portes à l’avenir, tant auprès des autres artistes que du public. La non-conformité se vit finalement aussi très bien dans l’ouverture, surtout quand on vient du black metal.

Les chansons « Crooked Red Line » et « Pressure » :

La lyric vidéo de « Mass Darkness » :

Album Arktis, sortie le 8 avril 2016 via Spinefarm/Caroline.



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