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Chronique   

Ihsahn – Pharos


Ihsahn ne laisse pas les choses inachevées. Il avait amorcé en février dernier le début d’un cycle de deux EP avec Telemark. L’effort prônait un retour aux premiers affects d’Ihsahn, « un retour à la maison », à sa terre natale et à un black metal sans ambiguïtés ou presque. Il ne pouvait cependant pas envisager de se limiter à un genre dont il est toujours la figure de proue. D’où l’existence de Pharos, la deuxième partie du cycle et deuxième face d’une même pièce. Pharos se devait de contraster avec Telemark, faisant honneur à la soif d’expérimentation du musicien et sa vaste culture musicale. Pharos puise son inspiration dans la musique pop dans son acception la plus large, loin de l’image décérébrée que les esprits étriqués veulent lui donner. Une démarche qui se rapproche de celle d’un Steven Wilson par exemple. Pharos continue d’entretenir la figure d’un artiste polymorphe, qui mourrait s’il était cantonné à un seul registre.

Pharos a été enregistré avant l’épidémie de Covid-19 dans le home-studio d’Ihsahn. Seules les parties de batterie ont été réalisées par Tobias Solbakk au Jukes Joint Studio. Coïncidence, le dessein de Pharos est de détailler les changements sociétaux auxquels nous sommes confrontés. Pharos, « phare », symbolise la quête de ce qui nous guide, nous protège et nous permet de faire le tri, pour le meilleur ou le pire. Les guitares bluesy lointaines qui ouvrent « Losing Altitude » ne laissent aucun doute quant à la différence drastique d’écriture avec Telemark. Ihsahn emprunte un vocabulaire d’une pop atmosphérique et délicate, ponctuée de notes de piano et d’arrangements de voix que Riverside ne renierait pas. « Losing Altitude » se nourrit d’influences électro-trip-hop qui soutiennent son groove, et d’une superposition d’éléments qui la rapprochent du rock progressif jusqu’à culminer sur un riffing aussi lourd que succinct. Il a aussi cette qualité d’écriture qui fait la réussite de la pop : un refrain entêtant et extrêmement fluide. Rien d’étonnant lorsqu’on est familier de la carrière solo d’Ihsahn. Cette faculté d’agréger les composantes est le point fort de l’artiste. « Spectre At The Feast » peut cependant déstabiliser davantage. Les arrangements de cordes confèrent un aspect cinématographique au titre qui évoque effectivement les génériques de James Bond. Ihsahn n’a pas peur de s’exprimer loin du metal, avec une guitare minimaliste, et de respecter la structure conventionnelle du couplet-refrain. Ce qui compte, à nouveau, est la facilité d’appréhension du morceau. Bien que tout aussi évocateur et cinématographique, « Pharos » emprunte un chemin différent. Il lorgne davantage du côté de la pop expérimentale, à l’instar d’un Radiohead. Il s’introduit par une atmosphère mystérieuse, désabusée, nourrie de syllabes prolongées par Ihsahn, d’une rythmique ténue et d’une mélodie discrète portée par la guitare et le piano. À nouveau Ihsahn réussit le tour de force d’aboutir sur un léger groove pop avant d’éclater complètement pour donner naissance à un riffing grandiloquent porté par les chœurs qui scandent « pharos ». La fragilité du voyageur qui recherche la majesté du phare.

Les influences pop d’Ihsahn sont explicitement dévoilées à travers les deux reprises de l’opus. « Roads » de Portishead est un travail ambitieux. Ihsahn remplace les notes de clavier de l’introduction par une guitare qui fait écho aux sonorités de « Losing Altitude ». Il densifie la rythmique pour livrer une version plus entraînante : la reprise perd (très) légèrement son aspect dramatique et gagne en dynamique. Sans chercher à émuler le phrasé de Beth Gibbons, le chanteur n’a jamais sonné aussi vulnérable, ainsi poussé dans ses retranchements émotionnels. Plus insolite, celle de « Manhattan Skyline » prouve l’affection profonde d’Ihsahn pour le groupe pop a-ha, auteur du légendaire « Take On Me » (Ihsahn prétend même que l’influence d’a-ha est présente sur le deuxième album d’Emperor). Ihsahn laisse sa place derrière le micro à Einar Solberg de Leprous dont le timbre et la grande tessiture vocale siéent parfaitement à cette réinterprétation. Si ce « Manhattan Skyline » respecte tous les gimmicks de la composition originale, Ihsahn donne davantage de corps à la rythmique en utilisant la distorsion et accélère légèrement le solo. Les deux reprises ne dénotent absolument pas avec les trois compositions originales, à nouveau preuve de la cohérence de la démarche d’Ihsahn.

Pharos est le complément adéquat de Telemark. Mis en parallèle, ces deux EP synthétisent la personnalité musicale d’Ihsahn, à la fois ses origines encore ancrées en lui et son regard tourné vers de vastes horizons. La trajectoire du musicien prouve que les meilleurs représentants d’un genre sont ceux qui étendent leur culture musicale. Ihsahn conserve une force similaire malgré un lexique différent. Personne n’en doutait de toute façon.

Clip vidéo de la chanson « Spectre At The Feast » :

Album Pharos, sortie le 11 septembre 2020 via Candlelight Records. Disponible à l’achat ici



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