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Interview   

Ihsahn rentre à la maison


« Tout ce que je fais maintenant, c’est probablement d’essayer de trouver comment conserver l’excitation et ne pas avoir l’impression d’emprunter toujours la même route. » Ihsahn fait partie de ces artistes dont l’idée même du renouvellement est immuablement inscrite dans le cahier des charges de ses œuvres. Alors quand Ihsahn s’essaye à un nouveau format, celui d’un duo d’EP, ce n’est pas seulement pour aller dans le sens d’une industrie et de modes de consommation qui aujourd’hui privilégient les formats courts. C’est aussi pour voir ce que cela peut apporter à sa créativité.

Telemark est le premier des deux EP prévus par le musicien avant de s’atteler à son prochain album. De ce format il a tiré une plus grande liberté, n’étant pas soumis aux contraintes d’équilibre et de cohérence qu’il impose lui-même, malgré son attrait pour l’expérimentation et du fait de sa culture musicale, au format album. Pourtant, un thème général se dégage de l’EP, celui des origines musicales comme géographiques, puisque Telemark est le nom de la région natale d’Ihsahn qui a largement façonné son caractère. Inutile, pour autant, d’y chercher une résurgence d’Emperor, c’est plutôt vers l’esprit et l’attitude du black metal d’antan qu’il se tourne, traçant un lien direct avec les idéaux originels du rock n’ roll. On parle de tout cela ci-après avec le musicien.

« Le fait de diviser en deux ne change pas vraiment la charge de travail ; je me retrouve quand même avec dix chansons à enregistrer, mais ça ouvre clairement des opportunités créatives que je n’explorerais probablement pas autrement. »

Radio Metal : Au lieu de sortir un autre album, tu as cette fois-ci choisi de sortir deux EP, dont Telemark est le premier. C’est évidemment une manière pour toi d’essayer quelque chose de nouveau, mais à quel point est-ce différent d’écrire sous la perspective de deux EP au lieu de celle d’un album ?

Ihsahn (chant & guitare) : C’était assez différent. J’ai réalisé au cours du processus à quel point c’était positif pour moi. Le point de départ, c’était qu’en y repensant, j’ai sorti un nouvel album tous les deux ans, de manière quasi systématique, depuis que j’ai seize ans, et j’en ai maintenant quarante-quatre [petits rires]. Il était donc temps que je fasse quelque chose de différent. Après sept albums solo, je me suis rendu compte qu’au cours de presque toute ma carrière solo, quand j’avais fini d’enregistrer un album, j’avais déjà des idées pour le suivant, car il y a énormément de choses que j’ai envie d’explorer. Aujourd’hui, j’ai encore des idées sur la direction que j’ai envie de prendre sur le prochain album, mais à certains moments… C’est comme lorsque j’ai fait Das Seelenbrechen, un album très expérimental, c’était un peu une manière de réinitialiser les paramètres et pas juste continuer à bûcher sur les mêmes bases. Donc, le fait de diviser en deux ne change pas vraiment la charge de travail ; je me retrouve quand même avec dix chansons à enregistrer, mais ça ouvre clairement des opportunités créatives que je n’explorerais probablement pas autrement. Mon background, à l’origine, est celui des albums des années 80, comme Iron Maiden, Judas Priest et tout ça, où les chansons, même si elles sont différentes, dans le contexte d’un album, forment quelque chose de plus grand que la somme des parties, et elles sont liées. Donc même si j’essaye vraiment d’élargir ce que je peux faire au sein du format album, j’ai quand même envie que ce soit équilibré et que ça n’ait pas l’air tiré par les cheveux parce que les morceaux seraient déconnectés les uns des autres. Il y a aussi les arrangements rock n’ roll très épars, très épurés : ça a été très plaisant à faire, mais je ne trouverais pas ça suffisamment satisfaisant dans la manière dont j’envisage un album solo. Et le second EP sur lequel je travaille maintenant se prête à des opportunités similaires à explorer. Donc ça me permet d’élargir ma palette avant d’aborder le prochain album.

Telermark est le nom de la région où tu as grandi et où tu vis encore. Quelle importance ce lieu géographique a pour toi ?

Ça faisait un peu partie de l’expérience. Et c’est quelque chose dont j’ai été de plus en plus conscient, en grandissant et en devenant un adulte, et particulièrement parce que durant les dernières années, j’ai beaucoup plus voyagé… Je pense que lorsqu’on voyage, surtout vers des cultures très différentes, comme lorsque j’ai été au Japon, en Indonésie ou quelque part où les différences culturelles se reflètent des deux côtés, on prend davantage conscience des particularités de notre propre culture et de notre propre éducation sociale. On ne remarque pas vraiment ces choses quand on est dans notre propre espace. On le remarque quand on est au contact des autres. Donc je suppose que j’ai de plus en plus conscience et je suis de plus en plus curieux de la manière dont l’environnement et cette partie du monde où j’ai grandi m’ont façonné, autant en tant qu’être humain qu’en tant qu’artiste. Ce sont là les choses auxquelles j’ai un peu réfléchi et philosophé dans cet EP. Je suppose que j’ai abordé des sujets similaires auparavant, comme dans Arktis dont le décor se situait vraiment dans l’hémisphère Nord, avec des chansons comme « My Heart Is Of The North », en explorant le sentiment d’appartenance à cette partie du monde. Mais cette fois, c’est bien plus distillé, zoomé et proche de chez moi.

C’est un EP très tourné vers tes racines, puisque tu chantes même en norvégien pour la première fois, et tu as dit que tu avais « décidé dès le début vouloir que ce soit dans une esthétique purement liée à celle du black metal. [Tu] voulais distiller les influences black metal rudimentaires de [tes] racines musicales. » Es-tu dans une phase nostalgique de ta vie ou bien à un moment où tu recherches une forme de réconfort ?

Non, pas vraiment. Je ne suis pas très nostalgique de nature, mais ça avait du sens. Ça vient un peu de… Encore une fois, pour la majorité de mes œuvres solo, j’avais des idées conceptuelles avant même de commencer à écrire la moindre musique. La plupart du temps, c’était développé en collaboration rapprochée avec ma femme. Ça faisait un moment qu’elle voulait me mettre au défi de faire quelque chose qui soit plus purement orienté black metal, comme une sorte de défi artistique. De même, elle m’a mis au défi de chanter en norvégien. Si on combine ceci avec le retour à mes racines musicales, c’est comme ça que j’ai décidé d’écrire cet EP pour un format de groupe très basique : batterie, basse, deux guitares et du chant crié, car ce sont mes origines. Du coup, en revenant à mes origines musicales et en chantant en norvégien, ça m’a facilement rapproché de chez moi. Et ensuite, en plaçant les métaphores et l’esthétique de Telemark, ça m’a connecté à mes racines culturelles et géographiques. Le tout est devenu très spécifique et pointait dans la même direction, si tu veux. C’était un projet très facile parce que c’est ma langue natale, et les guitares saturées ainsi que le chant crié sont probablement ma manière la plus courante de m’exprimer, et composer pour un groupe de rock standard, c’est aussi très facile, tout du moins pour quelqu’un ayant mon background. Donc c’était vraiment amusant, très fluide et facile. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu autant de facilité à mener à bien un projet ! [Rires]

D’un autre côté, autant cet EP est très orienté black metal, autant il ne sonne pas vraiment comme une résurgence de tes premiers travaux avec Emperor ou Thou Shalt Suffer. Penses-tu que peu importe à quel point on veut retrouver nos racines, notre évolution est irréversible ?

Oui, mais je n’ai jamais eu l’intention de faire que ça sonne comme les premiers Emperor. Je n’ai jamais abordé ça, ou quoi que ce soit d’autre, en essayant de copier quelque chose que j’avais fait avant. Il s’agissait plus de créer sur la même esthétique. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit que ceci sonnerait comme les premiers Emperor, car pour moi, revenir aux racines, c’est revenir aux premiers albums d’Iron Maiden, les vieux Bathory, Celtic Frost, etc. C’était ça mon intention. Pas d’instrument symphonique, de grands chœurs ou quoi, rien qu’un groupe de rock et un ensemble de cuivres [rires].

« Très peu de nouvelles directions artistiques ont été motivées par l’argent ou le succès commercial. »

On retrouve deux reprises dans cet EP – « Rock And Roll Is Dead » de Lenny Kravitz, ce qui surprendra sûrement, et « Wrathchild » d’Iron Maiden – et tu les as utilisées comme point de départ pour la composition des autres chansons. Pour un album « retour aux sources », ces deux chansons doivent avoir un sens particulier. Qu’est-ce qu’elles symbolisent dans ton histoire artistique ?

Ce n’est pas très surprenant que je sois un énorme fan d’Iron Maiden. Ce qui est surprenant venant de moi ou un peu étrange, vu mon amour pour Seventh Son Of A Seventh Son, et je suppose aussi Somewhere In Time, c’est-à-dire des albums d’Iron Maiden plus produits, où ils ont intégré des claviers et devenaient plus épiques, c’est toujours vers ces albums d’Iron Maiden que je me tourne… C’est un peu étrange que la première fois que je fais une reprise d’Iron Maiden, j’opte pour « Wrathchild », soit un morceau de l’époque Paul DiAnno, les premières années. Mais d’un autre côté, il s’agissait surtout de choisir un morceau qui sonnait très épuré, comme un groupe jouant ensemble dans une pièce. J’associe donc l’album Killers en particulier à cette énergie très brute dans l’enregistrement, genre des amplis Marshall, un son de batterie très distinct, etc. C’est le genre d’esthétique sonore que je recherchais. Il y avait aussi un aspect pratique. Quand on fait un morceau d’Iron Maiden, ou une chanson des années 80… Je voulais faire ceci en majorité avec une voix extrême black metal, qui évidemment est atonale, et j’avais déjà entendu de vieux morceaux des années 80 repris par des artistes de metal extrême. En substance, les chansons des années 80 sont très souvent constituées de structures d’accords simples, et comme avec la pop, le cœur de la chanson se trouve dans les lignes mélodiques du chant. Donc je voulais choisir une chanson d’Iron Maiden où les lignes vocales suivent, en grande partie, les lignes mélodiques des riffs de guitares, afin que je puisse quand même la faire avec une voix black metal sans perdre la moitié de la chanson, ou la moitié du contenu mélodique [petits rires].

De manière similaire, je pense que j’aurais pu choisir n’importe quelle chanson de Lenny Kravitz ayant le même genre esthétique. Comme tu l’as dit, j’ai choisi ces deux chansons avant de commencer à composer le reste des musiques, car elles sont devenues l’inspiration sonore voire globale sur laquelle me baser. J’ai choisi cette chanson de Kenny Kravitz, évidemment, parce que je l’adore. Elle possède un groove extraordinaire. C’est tout simplement une chanson de rock parfaite et un classique. J’ai aussi trouvé que le message de la chanson, « Rock And Roll Is Dead », associé à ce format primitif, formait une puissante déclaration. De même, les paroles mettent clairement l’accent sur une critique des conneries superficielles qui entourent la musique. Elles affirment que le rock n’ roll est mort parce que ce n’est plus un élément central dans la musique et les formes d’expression actuelles. Cette attitude est très semblable à celle des débuts du black metal et tout le concept de true black metal. Ça n’a rien à voir avec le côté commercial et superficiel. Il s’agit d’être authentique jusqu’à l’os. Même si c’est différent, je dirais que l’attitude générale émane d’un état d’esprit similaire, ce que j’ai trouvé assez intéressant, en tant que bonus, si tu veux, quand j’ai choisi cette chanson.

C’est justement une remarque que j’allais te faire : j’imagine que le black metal et le rock n’ roll originel ne sont pas aussi différents que les gens le croient. Les deux découlent des mêmes idéaux…

Absolument ! Je pense qu’on retrouve ça dans n’importe quel style ayant démarré comme un sous-genre. On voit tout le temps ça, peu importe si c’est le black metal ou le vieux rock n’ roll, à un moment donné, les styles et les expressions musicales qu’on prend aujourd’hui pour acquis étaient la création originale de quelqu’un, et tout a été construit sur des prémisses artistiques. Presque rien de nouveau n’est créé en musique sur la base d’une idée commerciale, c’est à dire dans le but de le vendre au plus grand nombre. Cette idée arrive quand quelque chose est déjà établi et que quelqu’un y voit une opportunité d’en faire un business, mais je soutiendrais que très peu de nouvelles directions artistiques ont été motivées par l’argent ou le succès commercial.

Penses-tu vraiment que le rock est mort aujourd’hui ? Il l’est peut-être commercialement (encore que…), mais il est toujours très vivant dans l’underground…

Non, le rock n’ roll, évidemment, n’est pas mort. Je pense que cette déclaration vient de… Les paroles parlent d’elles-mêmes. Au sein de la génération MTV dans laquelle il a percé, les idéaux rock n’ roll ont probablement été tués par les considérations commerciales. Je ne fais que supposer, mais ça vient sûrement du fait que Lenny Kravitz s’est, très tôt dans sa carrière, heurté à l’esprit business et commercial de l’industrie musicale. Mais non, je ne pense pas que le rock n’ roll soit mort. C’est même presque l’inverse, quand on voit qu’Iron Maiden, Judas Priest, AC/DC, Guns N’ Roses et tous ces groupes continuent de jouer et rencontrent plus que jamais du succès. On dirait que dans un tas d’autres styles, le focus commercial a bien plus tendance à s’accroître puis à très vite retomber. L’industrie pop typique a connu de bien plus grands changements d’expression que… Je veux dire que la pop des années 80 n’a pas forcément aussi bien vieilli qu’Iron Maiden, par exemple [rires].

« Le black metal, ce n’est pas un type de son de guitare ou un type de chant, c’est vraiment une question d’attitude. »

Du coup, comment les trois chansons originales se sont développées à partir de ces deux reprises ?

En gros, simplement en écrivant pour cet ensemble, sur la base d’une esthétique de production : quel type de son de guitare, quel type de son de batterie… Ce qui est intéressant en soi. C’est presque en réaction à la manière dont moi-même et je suppose la plupart des gens écrivons de la musique aujourd’hui. On a la technologie et les possibilités pour écrire pour n’importe quel ensemble. On n’est plus dépendants des musiciens qui nous entoure, parce qu’on a des substituts digitaux et on peut composer pour n’importe quoi. Si on a un ordinateur suffisamment puissant, il n’y a plus aucune limite à ce qu’on peut faire, ce qui, en soi, peut nous submerger. J’ai souvent dit ça auparavant, mais pour moi, le black metal, ce n’est pas un type de son de guitare ou un type de chant, c’est vraiment une question d’attitude. On base souvent un style musical sur des arrangements et sur les instruments qu’on met dedans. Bref, c’est intéressant de choisir… Et j’ai procédé ainsi pour plusieurs de mes enregistrements, comme mon précédent album, Àmr, sur lequel je me suis bien plus focalisé sur les arrangements avec les synthétiseurs analogiques, au lieu d’utiliser mes sons habituels de cordes, de cuivre, etc.

Encore une fois, le fait de créer ce genre de décors et un ensemble qui servent de base aux compositions, ça ouvre de nouvelles opportunités. Ça pousse à se concentrer là-dessus et pas simplement partir tout le temps dans la même direction. C’est comme prendre une guitare différente, ou une guitare ayant une plus grande tessiture, en l’occurrence : tu commences à écrire autre chose. C’est comme contourner la mémoire musculaire et aller directement vers la musique. Tout ce que je fais maintenant, c’est probablement d’essayer de trouver comment conserver l’excitation et ne pas avoir l’impression d’emprunter toujours la même route, d’essayer de tromper mon esprit par rapport à ce qui sort naturellement de moi et trouver d’autres manières de faire de la musique, afin de ressentir le même plaisir et la même excitation quand je plonge dedans [petits rires].

Même si tu as pas mal utilisé de cuivres par le passé dans ta carrière solo, ils sont plus présents que jamais sur cet EP – étrangement, serait-on tenté d’ajouter, vu que cet EP est censé être un retour aux sources et à l’esthétique black metal. Mais quand cet intérêt pour les cuivres a-t-il commencé et qu’est-ce que tu aimes tant dans ces instruments ?

Ça remonte probablement à l’époque où j’ai commencé à écouter des BO orchestrales, mais aussi des… J’aime bien les arrangements de big band, comme dans le jazz. Les cuivres, c’est un peu la guitare saturée de l’orchestre, n’est-ce pas ? J’aime leur énergie. Qu’est-ce qu’une BO de James Bond serait sans un ensemble de cuivre ? [Petits rires]. [Chante le thème de James Bond]. C’est tout simplement un son très puissant, je trouve. Surtout les à-coups de cuivres comme ça, j’adore ce son. C’est aussi, bien sûr, très traditionnel de rajouter ce type d’instrumentation à un groupe de rock standard, ça se mêle très bien. Si tu as un quatuor avec un trombone, deux saxophones et une trompette ou un ensemble similaire – deux trompettes, un saxophone et un trombone –, c’est une association probablement plus naturelle que celle d’un groupe de rock avec un orchestre symphonique [rires]. C’est donc un son très puissant, et tu peux aussi faire des accords de notes très rapprochées, parce qu’avec ce son, la dissonance est plutôt agréable et pas envahissante. C’est tout simplement quelque chose que j’ai commencé à apprécier au fil du temps, en commençant par mon amour pour les cuivres dans la musique orchestrale et sa puissance, et ensuite en découvrant ces sons dans l’intimité d’un plus petit ensemble de cuivres.

Ce qui me surprend, c’est qu’il y a énormément de gens qui disent que l’utilisation des cuivres dans cet album fait qu’il sonne jazzy. Je veux dire qu’il n’y a rien de plus jazzy dans cet EP que dans la musique de James Brown [rires]. Et je n’ai jamais eu l’intention de donner un rôle d’instrument soliste aux cuivres. C’est seulement censé avoir un rôle de soutien dans les arrangements. J’avais presque l’impression d’un gâchis parce que j’ai fait les arrangements de base avec des samples de cuivres, mais pour pousser plus loin l’intimité, Jørgen Munkeby a enregistré des parties de saxophone à mettre par-dessus, afin d’avoir un côté humain dans l’enregistrement. Or c’est étrange de faire appel à un musicien aussi extraordinaire que Munkeby pour le mettre en fond sonore [rires], mais il a déjà été soliste sur mes albums auparavant et j’espère refaire appel à lui pour ça. Donc dans l’optique de cet EP, il a dû jouer bien plus doucement qu’il ne le fait habituellement [petits rires].

Tu as déclaré que la chanson « Stridig » « décrit un certain aspect de l’attitude norvégienne, pourrait-on dire, mais encore plus au sein de Telemark ». Quelle est cette attitude que tu décris ? Comment la définirais-tu ?

C’est quelque chose qui résonne au plus profond de toi. Je crois qu’il y a eu des recherches à ce sujet, particulièrement en Norvège : ce genre de règles implicites sur les comportements sociaux sont presque impossibles à comprendre pour les étrangers, car il y a un tas de choses dans les intonations du langage, suivant que tu prononces tel mot de telle ou telle façon. Il y a pas mal de particularités dans ce qu’on se permet de faire ou ne pas faire dans nos relations aux gens autour de nous. Je suppose que c’est le résultat de transmissions de générations en générations, à commencer par l’environnement rural où on grandit à deux kilomètres de notre plus proche voisin. Je dirais que c’est une attitude très do-it-yourself. Samoth et moi blaguons aussi parfois à ce sujet par rapport à Emperor. Quand les choses ont commencé à décoller pour Emperor, plein de collègues ont dit : « Oh, vous devriez prendre un management, trouver une plus grosse maison de disques et faire les bons choix. » Et nous étions là : « Non, on est sceptiques. On va faire les choses nous-mêmes » [rires]. Encore aujourd’hui, nous n’avons jamais eu de management pour le groupe. Nous avons un tour manageur pour gérer le côté live, mais nous n’avons pas de manageur pour gérer ce qu’il faut faire et ne pas faire. Nous avons toujours fait les choses par nous-mêmes. Personnellement, je me suis toujours plus ou moins enregistré moi-même, en apprenant tous les aspects de l’enregistrement par moi-même [rires].

« Les cuivres, c’est un peu la guitare saturée de l’orchestre, n’est-ce pas ? […] C’est une association probablement plus naturelle que celle d’un groupe de rock avec un orchestre symphonique [rires]. »

C’est une attitude très autonome et, peut-être, assez sceptique envers les interventions extérieures. Il y a un mur indéfini qui sépare les gens de Telemark et ceux de l’extérieur. Ce n’est pas forcément de l’hostilité, parce que je pense que nous pouvons être assez hospitaliers, tout du moins aujourd’hui. Evidemment, il y a cette histoire à laquelle je me réfère toujours pour expliquer ceci : en 1640 – ne me citez pas pour la date exacte, mais c’est dans ces eaux –, des cartographes néerlandais sont venus dessiner des cartes de Norvège. Ils ont fait ces magnifiques cartes sur lesquelles figurent les fjords et un tas de détails, tout, sauf à l’endroit où est censé se situer Telemark. Il y avait juste une forêt avec un lac au milieu. Bien sûr, c’est à ça que ça ressemble, mais en gros, on leur a dit que s’ils allaient là-bas, ils n’en ressortiraient probablement jamais, que les gens qui vivaient là-bas, cette tribu, n’étaient pas très accueillants [rires].

N’est-il pas difficile de rester fidèle à cette attitude et cet état d’esprit quand on est un artiste qui tourne dans le monde entier ?

Non, je ne crois pas. Enfin, évidemment, ce que je t’ai décrit, c’est le côté extrême, mais j’ai quand même remarqué ces choses en moi. On a tous un code social intégré à cause de l’endroit où on a grandi. Par exemple, il n’y a rien qui cloche chez les Français mais j’ai remarqué qu’ils embrassaient plus que moi, et je n’apprécie pas ça. Je respecte la manière dont les Français embrassent, mais au fond de moi, ce n’est pas mon truc [rires], le fait de s’embrasser pour se saluer. Ce n’est qu’un exemple stupide, mais ça a été intéressant à constater. Par exemple, j’ai eu le privilège d’aller de nombreuses fois au Japon, et leur culture est fondamentalement différente. Ils ont un code comportemental très ancré. Mais ensuite, tu remarques des particularités dans tes propres limites et où tu les places par rapport à où les autres cultures et gens placent les limites. C’est très dur à identifier mais, à la fois, au fond de toi… Je suis sûr que tu l’as déjà toi-même vécu, quand tu n’es pas dans ton environnement habituel et que tu remarques des différences de comportement entre toi et les autres, tu prends davantage conscience de tes propres limites.

La chanson « Nord », d’après toi, évoque ce sentiment d’appartenance dont tu parlais ainsi qu’« un sentiment de connexion à la nature ». Cette connexion a toujours été présente dans ton art depuis tes débuts mais aussi dans le black metal en général, et tu as précisé qu’elle semblait « encore plus forte maintenant ». Du coup, comment cette connexion à la nature a-t-elle évolué et s’est-elle renforcée avec le temps chez toi ?

Au début d’Emperor, nous avons un peu idéalisé l’idée de la nature et nos fondements dans cet environnement, mais à la fois, nous étions énormément en conflit avec tout ce qui nous entourait [rires]. C’était une époque étrange, mais en devenant majeur et en passant bien plus de temps dans la nature, à faire de la randonnée et des voyages, j’ai de plus en plus pris conscience de ce sentiment d’appartenance. Comme je disais, j’ai déjà abordé ce sujet, surtout sur Arktis, il y a deux albums de ça, avec « My Heart Is Of The North ». Je suppose que « Nord » est une version encore plus zoomée de cette idée, explorant ce sentiment d’appartenance et le genre de familiarité et d’amour que me procurent certaines images et atmosphères qui font partie de moi après des années d’influence directe et indirecte.

Est-ce que le black metal, finalement, est une question de faire ressortir sa nature primaire et l’instinct qui va avec ?

Je dirais qu’il y a clairement quelque chose d’instinctif dans le black metal, et j’étendrais ça à une grande partie du rock et du metal, globalement. Les principes de l’individualité et d’un état d’esprit sans compromis, cette idée de force individuelle, ont joué un rôle très important dans la vieille musique rock, quand on y repense. Il y a des gens qui sont instinctivement attirés par ce style de musique, et surtout par le fait de la jouer, mais aussi de l’écouter. La recherche de cette musique, c’est un peu une réaction à cet instinct viscéral.

La musique folk a toujours été très importante chez les groupes de metal scandinave. Pourtant, tu as déclaré que tu ne t’étais « jamais vraiment intéressé à tout l’aspect folk auparavant ». Du coup, qu’est-ce qui t’a poussé à t’y intéresser pour la chanson « Telemark » ?

Non, enfin, Heidi et moi, nous avons déjà fait un album qui se rapprochait de la musique folk, car nous avons arrangé un album avec un véritable musicien folk, Knut Buen, qui est probablement le plus célèbre et talentueux des joueurs de violon hardanger en Norvège. Mais c’était un projet différent, c’était plus ou moins lui qui nous a contactés pour ça. C’était une expérience extraordinaire mais je n’ai jamais eu un goût très prononcé pour la folk. Mais ces types de phrasés et cette tonalité, et même certains de ces… pas forcément les riffs en eux-mêmes, mais ces suites d’accords, etc. m’ont accompagné pendant un moment. Mais vu ma perception des albums comme devant former des touts équilibrés, je pense que je ne pourrais pas y trouver de place pour ce type de texture tonale, si tu veux. Je pense que ça jurerait au milieu d’un album. Je pense aussi que pour un album, je ne considérerais jamais écrire pour un ensemble aussi limité. Mais dans le contexte de cet EP, surtout considérant le genre de format conceptuel ouvert et l’idée qui l’entoure, ça faisait parfaitement sens. Donc, d’une certaine façon – et j’en ai parlé au début –, ces deux EP que je suis en train de faire se prêtent à prendre des directions créatives que je n’emprunterais pas si j’envisageais de faire un album.

A quoi peut-on s’attendre du coup pour le second EP ?

Un format très similaire mais dans une direction totalement différente. Si cet EP fait ressortir les éléments bruts de ce que je fais, le second EP sera l’opposé. Il se reposera sur des éléments plus expérimentaux, calmes et progressifs.

Interview réalisée par téléphone le 24 janvier 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Ihsahn : www.ihsahn.com.

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