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Metalanalyse   

Ihsahn se dépasse sans se laisser dépasser


S’il y a un musicien qui a parcouru un long chemin sans jamais vraiment regarder en arrière, il s’agit bien d’Ihsahn, l’ex-tête pensante, guitariste et hurleur d’Emperor, groupe pilier de l’histoire du black metal. Nombre des formations de cette scène norvégienne ont d’ailleurs fait évoluer leur musique vers de nouvelles contrées, parfois loin de leurs origines, au grand dam de certain irréductibles refusant tout mouvement en dehors de leur enclos. Le black metal était pourtant voué à évoluer. Il s’agissait en effet d’une rébellion ouverte contre les codes établis, dès lors que le genre commençait à se définir lui-même par des codes, il n’est pas surprenant que ses instigateurs aient cherché, une fois de plus, à s’en éloigner. Pour ce qui est du cas d’Ihsahn, rien qu’au sein d’Emperor il était possible d’entrevoir ce constant désir d’émancipation, le point d’orgue étant son dernier album en date, Prometheus: The Discipline Of Fire And Demise, tortueux et parfois jazzy.

Il faut croire que ce n’était pas suffisant, qu’il fallait se défaire de l’habit impérial pour véritablement aller plus loin et s’émanciper d’un royaume devenu trop petit. Et plus loin Ihsahn a été en initiant une carrière solo qui, même si elle a démarré sans grand tintamarre avec The Adversary, a fini par éblouir et s’imposer, au moins autant que celle de son ancien groupe. C’est ainsi que le triptyque composé de The Adversary, AngL et After a dévoilé toute la richesse de la personnalité d’Ihsahn, largement porté sur les musiques progressives ou sur le jazz, malgré le fait qu’il ne se revendique pas particulièrement amateur d’artistes jazz ou prog. Le guitariste-chanteur y a, qui plus est, dévoilé la qualité de sa voix claire, aussi bien les vocalises influencées par King Diamond du premier que les lignes vocales pleines d’émotions des deux autres.

Aujourd’hui libéré du triptyque qu’il s’est imposé, on pourrait s’attendre à voir Ihsahn une fois de plus proposer une rupture avec sa nouvel œuvre, Eremita. Pourtant, dans les faits, nulle rupture n’est à trouver. A vrai dire, Eremita sonne comme la mise en pratique des enseignements qu’il a pu tirer au cours de la confection de ses trois premiers albums. On y retrouve les éléments essentiels : mélange de ses diverses facettes vocales, ambiances mystiques, plans jazzy, des structures complexes, etc. Même l’invité d’After, le saxophoniste Jorgen Munkeby, frontman de ses compatriotes de Shining, y fait une nouvelle apparition remarquée.

Peut-être qu’Ishahn a fini par avoir un sentiment d’inachevé face à ses expérimentations précédentes et qu’il voulait réaliser un album débarrassé des erreurs et approximations qu’il pouvait y voir avant d’aller véritablement plus loin. Peut-être que sa trilogie était un travail de recherche d’une identité musicale, une base pour la suite de son œuvre solo. Quoi qu’il en soit, Ihsahn se dépasse. Les diverses caractéristiques musicales (comme par exemple l’usage dudit saxophone ou la présence plus importante des invités) des précédents disques sont plus développées. Ce disque est plus riche que jamais, proposant de l’intensité avec des titres quasi épileptiques, des accalmies aigres pouvant rappeler Katatonia (« Introspection »), des structures, plans et mélodies dissonantes ou encore des orchestrations conférant à ce disque une dimension solennelle, voire terrifiante (comme l’interlude orchestral « Grief »). Eremita a beau être en termes de minutage l’album le plus long d’Ihsahn, il n’en est pas moins le plus intense et le plus riche

Et le plus difficile à appréhender. Ceux qui aiment se perdre dans la musique, ceux qui aiment être dominés par celle-ci y trouveront sans l’ombre d’un doute un éden à explorer longuement. Les titres sont parsemés de contrastes et de ruptures. On peut passer, en l’espace d’un instant d’un couplet à la rythmique intense en blast à un refrain accrocheur en chant clair comme sur « The Paranoid ». Un titre atmosphérique comme « The Eagle And The Snake », au riff pachydermique et au saxophone dissonant, débouche subitement sur un pont violent, rapide et guitaristique avant de revenir à son thème principal. Au même titre, « Something Out There » est un morceau tout en contrastes. Des parties massives de chant clair rappelant Devin Townsend offrent une respiration à l’auditeur suite à un couplet intense et presque éprouvant. Ce simple couplet est d’ailleurs à lui seul un contraste entre une rythmique en blast beats et des parties vocales claires et aériennes.

Il y a de quoi se perdre dans cette œuvre. Les mélodies, riffs ou motifs rythmiques ne sont pas banals et la structure de chaque morceau offre son lot de rebondissements. Néanmoins, tout dépassé que l’on est, on perçoit malgré tout un fil rouge et une volonté de contrôle de la part d’Ihsahn. « The Grave » illustre parfaitement cet esprit de composition. Le titre est en apparence déstructuré avec des cris anarchiques d’Ihsahn, un saxophone que l’on crorait entendre hurler sous la torture et un batteur à deux doigts de réaliser un solo. Mais le thème principal, un riff doom puissant répété à l’envi, n’est jamais bien loin et revient régulièrement pour maintenir l’équilibre et l’atmosphère de terreur du titre. Les parties les plus violentes, éprouvantes rythmiquement ou répétitives sont souvent aérées par une accalmie, un plan plus simple ou une mélodie plus avenante (« The Paranoid », « Catharsis », « Something Out There »). Les orchestrations sont massives mais jamais envahissantes. Le titre final, « Departure », illustrant lui aussi cette diversité musicale développée tout au long de l’album, est une conclusion qui se veut dramatique et grandiose, très orchestrée mais, à l’image de ce disque, ni surfaite, ni kitsch.

On peut aisément faire le parallèle avec le Deconstruction de Devin Townsend pour son extrême diversité, pour la présence de nombreux invités (Townsend, justement, mais aussi le batteur Tobias Ornes Andersen et le claviériste Einar Solberg de Leprous, le guitariste, ex-Nevermore, Jeff Loomis, ou encore la chanteuse – et épouse d’Ihsahn – Heidi S. Tveitan) bien intégrés aux besoins de la musique (on ne remarquerait presque pas leur présence), mais aussi pour ce désir de ne pas se faire dépasser par son œuvre. Interrogé en interview, Ihsahn confirme d’ailleurs qu’il apprécie particulièrement la manière de travailler de Devin Townsend.

Avec Eremita, Ihsahn a voulu se dépasser sans pour autant se laisser dépasser. Eremita n’est pas un diarrhée d’influences mais un album véritablement épique, cohérent dans sa richesse, témoignant du fait que l’introspection musicale et la recherche d’identité qu’avait représenté pour Ihsahn sa trilogie d’albums a été pleinement digérée et intégrée.

Chronique co-écrite par Spaceman et Metal’O Phil

Eremita : sortie le 18 juin 2012 chez Candlelight Records.



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