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Interview   

Ihsahn sur le divan


Ihsahn a beau, à l’occasion, remonter sur scène avec Emperor, comme ces derniers temps pour célébrer les vingt ans d’Anthems To The Welkin At Dusk, son environnement créatif naturel, son véritable espace d’expression, se trouve définitivement dans son projet solo. Projet solo où Ihsahn est le maître à bord – ou presque, compte tenu du rôle important de sa femme Heidi – construisant ses albums comme un peintre peint ses tableaux, imaginant un cadre, un décor, un paysage avant même de poser une note.

Exit les vastes espaces lumineux d’Arktis, bienvenue dans l’intimité d’Ámr qui vous invite à confortablement vous installer dans son siège, afin d’embarquer dans un voyage intérieur tantôt turbulent, tantôt apaisant, toujours fascinant. Dans l’entretien qui suit, Ihsahn nous livre ainsi les secrets d’Ámr où l’inspiration va du black metal (jusque-là pas de surprise) au hip-hop, en passant par la Motown. Choquant ? Pas le moins du monde : la musique est pour ihsahn un terrain de jeu sans frontière dans lequel il pioche ici et là des éléments très précis – un son de batterie, une approche de production, une association d’arrangements, une philosophie – à une variété de styles musicaux et artistes pour finalement en faire… du Ihsahn, indéniablement. Mais laissons-le nous expliquer.

« Des deux routes qu’on peut emprunter, j’aspirerais davantage à celle de David Bowie dans ma façon d’aborder mon travail, plutôt que celle de Lemmy ou AC/DC. C’est juste une préférence personnelle. »

Radio Metal : A chaque fois que tu prévois de faire un album, tu esquisses des idées ou un cadre pour le type d’album que tu veux faire, avant même de commencer à composer de la musique. Et alors qu’Arktis avait pour base un vaste décor arctique, ce nouvel album Ámr semble être enraciné dans un environnement plus sombre, intérieur et claustrophobe. Du coup, qu’est-ce qui t’a poussé à passer de ces vastes paysages d’Arktis au confinement de Ámr ?

Ihsahn (chant, guitare, synthétiseurs…) : C’est dur à dire, parfois, parce qu’une grande part de ces inspirations et idées vient par intuition. Mais c’est sûr que j’aime bien travailler avec des environnements contrastés. J’ai fait Arktis par contraste avec Das Seelenbrechen, qui était très expérimental et très libre, avec même quelques chansons improvisées. Arktis était vraiment un album structuré, avec beaucoup de compositions type pop rock traditionnelles, mais comme tu l’as dit, dans des décors très ouverts et vastes. C’est probablement l’un de mes albums les plus positifs, d’une certaine façon, alors que là, je voulais continuer dans ce format pop rock typique pour les chansons, car je trouve ça toujours très stimulant, mais à la fois, je voulais explorer un tout autre paysage sonore, qui était plus intimiste. Avec les influences visuelles que j’avais, comme les films de Stanley Kubrick, et d’autres choses que j’ai mises dans ce cadre pour commencer, ça avait du sens que les métaphores et la scène de cet album soient intérieures. Et aussi, je pense que la production le reflète, c’est plus fermé. Nombre de mes précédents albums sonnaient gros, dans un sens orchestral, avec ces sons orchestraux. Là, c’est un album plus urbain, avec des fréquences infra.

D’ailleurs, qu’est-ce que Ámr signifie ?

C’est un vieux mot norvégien qui peut soit vouloir dire sombre, glauque ou couleur rouille. Si tu regardes l’illustration, ça colle assez bien.

Qu’est-ce que le fauteuil sur l’illustration symbolise pour toi ? Est-ce ta façon d’inviter l’auditeur dans la pièce, qu’il se mette à l’aise et s’immerge dans l’album ?

C’est un peu le cas, oui. Ce fauteuil vide t’invite un peu à t’asseoir là et à réfléchir. Ça pose la scène. C’est très facile de reconnaitre cette scène. J’admets que le titre de l’album et le fait d’avoir ce fauteuil sur la pochette étaient des idées de ma femme. Comme avec tout ce que je fais, elle est un peu ma partenaire et contradictrice pour toutes ces choses. Evidemment, elle avait connaissance de toutes les maquettes et de ce que je cherchais à faire, donc elle m’aide toujours à trouver comment développer tout ça. Aussi, pour la première fois, j’ai partagé toutes les maquettes que j’ai faites, tous ces images, sons et playlistes avec toutes les autres personnes qui, au final, travaillaient sur l’album. Donc le fait de partager tout ceci a aidé tout le monde, du photographe qui a pris les photos à Heinrich qui a tout assemblé, ou Linus[Corneliusson] et Jens [Bogren] de Fascination Street, qui ont mixé et masterisé l’album, à être sur la même longueur d’onde d’un point de vue créatif. Ainsi, l’album donne la sensation d’être complet.

As-tu l’impression que par le passé tu n’as pas été suffisamment communicatif ? Que tu n’as pas suffisamment impliqué tes collaborateurs dans ta vision ?

Non, ce n’est pas ça. Il y avait quelque chose de particulier à propos de cet album, notamment avec certaines de ces images qui étaient très symétriques, mais aussi avec la façon dont je voulais que ça sonne. C’était bien plus particulier dans la façon dont j’imaginais le son. Par le passé, la musique brute cadrait plus avec une production metal traditionnelle, alors que là, j’étais déterminé à mettre l’accent sur ces autres sons. Je voulais quelque chose de très cohérent ; je voulais un son de batterie presque mono, c’était l’idéal. Nous avons par exemple enregistré la batterie avec un kit acrylique accordé très bas. Et pour conserver la cohérence de ce son très serré et percussif, pour la plupart des chansons, sauf quelques-unes qui sont vraiment lentes, nous avons même très fortement empilé les cymbales pour qu’il n’y ait presque pas de longues résonnances de cymbales sur l’album ; nous avons fait en sorte que ce soit court et direct. Je voulais une batterie quasi-mono, très sèche, presque façon disco Motown pile au centre, et des synthétiseurs analogiques flottant en arrière-plan, comme des infrabasses. Et le fait de partager ces idées et images, où cette sorte de symétrie intimiste se mettait en place à tous les niveaux, ça aidait à communiquer ce que je recherchais. Et pourvoir travailler avec ces personnes extrêmement talentueuses, profiter de leur expertise dans ce même paysage, a aidé à façonner le reste de l’album. C’est vraiment un énorme privilège. Encore une fois, impliquer tout le monde pour qu’ils prennent connaissance des idées, plutôt que d’essayer de les leur expliquer individuellement, était complètement intuitif. Au lieu d’expliquer le son au gars du son et les images à ceux qui sont impliqués dans l’aspect visuel, autant qu’ils aient tous une vision d’ensemble.

« C’est triste si les gens limitent leurs opportunités de vivre l’art et la musique, qu’ils contraignent ce qu’ils s’autorisent à écouter. Je trouve qu’une des plus belles choses au sujet de l’art et de la musique est que c’est très subjectif. […] En revanche, si le metal est tout ce que tu aimes, si c’est la seule expression que tu apprécies, parfait ! »

Tu as déclaré que « sachant que la forme serait à peu près similaire à ce que [tu as] fait sur le précédent album, et étant donné que [tu] écris les choses d’une certaine manière, [tu] voulais changer l’emballage cette fois. Donc au lieu d’utiliser tes cordes et orchestrations habituelles, [tu t’es] concentré sur les synthétiseurs analogiques et des sons plus rentre-dedans. » Mais en fin de compte, n’est-ce pas ce que tu as déjà plus ou moins fait sur Arktis, qui se reposait déjà beaucoup sur des synthés analogiques ? Même la basse avait été remplacée par un Moog…

Evidemment, c’est un travail en cours, mais l’utilisation d’un Moog au lieu d’une guitare basse, ce que j’avais déjà fait à cinquante pour cent dans Das Seelenbrechen, s’est intégré dans ma méthode de travail d’une façon que j’apprécie toujours. Mais je pense que si on écoute l’album, le reste des arrangements, y compris les traitements d’enveloppe sonore, est très différent. Mais à la fois, tout ça, c’est en grande partie pour contourner ma mémoire musculaire. Pour moi, aller chercher des sons orchestraux, c’est un peu une seconde nature, je sais comment je peux utiliser ces outils, alors que les synthétiseurs générateurs d’enveloppe restent assez nouveaux pour moi. Pour moi, surtout ceux qui n’ont pas vraiment de préréglage, ça donne la même impression que de régler un amplificateur ; tourner les boutons et jouer avec les sons fait partie de l’expérience. A ce stade de ma carrière, maintenant que j’ai fait autant d’albums, créer des situations et me fixer des objectifs me permet de conserver mon enthousiasme tout au long du processus. Garder l’élan est important. C’est ce que j’adore en faisant ça : je veux être excité. J’aime aussi croire que si je ne suis pas excité en faisant l’album, je ne peux pas non plus m’attendre à ce que les gens soient excités en l’écoutant.

Tu as mentionné la mémoire musculaire que tu cherches à contourner. Est-ce pour cette raison que tes albums sont tous différents et offrent de nouveaux éléments et expériences ? Te forces-tu à ne pas t’enfermer dans des automatismes ?

Je suppose que les gens sont différents. Certaines personnes apprécient… Je ne dirais pas que c’est mieux, mais il y a les AC/DC de ce monde… J’ai parlé de ça avec beaucoup de journalistes à l’occasion de l’album précédent parce que c’était à l’époque où Lemmy et David Bowie sont morts, et les deux étaient d’énormes icones du rock, incontestablement, mais Lemmy était une icône en étant ce Lemmy immuable, alors que David Bowie était une icône parce qu’il était un caméléon du rock. Il changeait sans arrêt son apparence, son approche et sa musique, mais incontestablement, ça sonnait toujours comme David Bowie. Donc, des deux routes qu’on peut emprunter, j’aspirerais davantage à celle de David Bowie dans ma façon d’aborder mon travail, plutôt que celle de Lemmy ou AC/DC. C’est juste une préférence personnelle.

Une énorme inspiration pour moi, afin de me permettre de penser ainsi, c’est Radiohead et Ok Computer, qui est cet album de rock indé parfait ayant eu un immense succès. Ils ont enchaîné ça avec un album entièrement électronique, Kid A, et probablement que plein de gens trouvaient ça dingue, compte tenu de leur succès. Mais ils s’en fichaient ; je n’en suis pas certain, mais j’imagine que c’est pour ça qu’ils ont tout bouleversé, parce qu’ils voulaient cette excitation et avoir une attitude d’explorateurs en faisant l’album suivant, au lieu de répéter une formule qui avait marché auparavant. Donc ça m’a beaucoup inspiré pour penser : « D’accord, je peux commencer un album avec des idées totalement différentes, et des sons différents, et changer toute ma méthode de travail, » et évidemment poursuivre certaines de mes expériences, mais avec un peu chance, à la fin du processus, je sonnerais toujours comme moi-même. Ce n’est jamais l’intention de sonner comme quelqu’un d’autre, mais de sonner comme moi autrement, et essayer de faire confiance au processus, et essayer de faire confiance à l’intégrité de ce que je fais, et donc ma personnalité sera au cœur de la musique, quoi qu’il arrive.

Est-ce que ça signifie que tu t’ennuies facilement aussi ?

Ouais, je suppose que je m’ennuie facilement avec les mêmes choses, surtout en musique. C’est dur à expliquer… Je suppose que j’ai toujours été comme ça. Si tu écoutes les quatre albums d’Emperor à la suite, je pense qu’on peut clairement entrevoir un désir d’explorer différentes facettes de cette expression. Je ne pense pas que les quatre albums d’Emperor sonnent très similaire non plus.

Tu as déclaré que dernièrement tu as « écouté du R&B et hip-hop contemporain, » ce qui n’est pas nécessairement ce que les gens attendraient de ta part. Du coup, comment le fait d’avoir écouté du R&B et du hip-hop a influencé cet album ?

Ca a vraiment influencé au niveau production, car j’apprécie beaucoup le côté sonore de cette musique. Comme c’est très moderne, ce ne sont même pas des musiciens, à cet égard, ce sont des producteurs, ils façonnent des sons qui n’ont pas été faits avant, avec des trucs digitaux, ou même en déconnant avec des synthétiseurs analogiques, comme ils le font souvent. Ils créent ces nouveaux paysages sonores, et je trouve ça très inventif. Au sein du monde metal, il y a plein de groupes qui forment leur son sur la base de règles bien définies quant à la façon dont un album de metal doit sonner – pour le meilleur ou pour le pire. Mais je ne trouve pas ça très inspirant de penser mes chansons comme étant limitées à cette production metal typique à cinq musiciens. C’est vraiment pour des raisons égoïstes, ma curiosité, et mon désir de créer de nouveaux sons [petits rires].

« Si tu écoutes un morceau de musique et que ça te procure un sentiment merveilleux, et que ça te fait dresser les poils sur les bras et que tu t’immerges dedans, tu t’en fiches que dix de tes amis te disent ‘cette chanson c’est de la merde !’ Si c’est ce que tu ressens, c’est ce que tu ressens, personne ne peut te l’enlever. »

Il y a toujours eu une aversion et un rejet du R&B et du hip-hop dans le metal. Penses-tu que les metalleux, de façon générale, ont une idée fausse de ce type de musique et qu’il y a quelque chose à apprendre de la scène hip-hop dans le metal ?

Tout d’abord, je ne dirais pas que les gens ont nécessairement tort pour quoi que ce soit. Je pense que c’est triste si les gens limitent leurs opportunités de vivre l’art et la musique, qu’ils contraignent ce qu’ils s’autorisent à écouter. Je trouve qu’une des plus belles choses au sujet de l’art et de la musique est que c’est très subjectif. Si tu écoutes un morceau de musique et que ça te procure un sentiment merveilleux, et que ça te fait dresser les poils sur les bras et que tu t’immerges dedans, tu t’en fiches que dix de tes amis te disent « cette chanson c’est de la merde ! » Si c’est ce que tu ressens, c’est ce que tu ressens, personne ne peut te l’enlever. C’est comme, tu peux goûter un verre de vin, et tu peux dire si tu aimes ou pas. Si c’est mauvais ou bon, ça n’a pas d’importance que quelqu’un dise que ce vin a cent ans ou que c’est juste un vin bon marché. Si tu aimes, tu aimes ; si tu n’aimes pas, tu n’aimes pas. Personne ne peut te dire le contraire [rires]. Je suppose que les jeunes – comme ça a été mon cas – se rattachent à une version extrême d’une chose, afin de mieux la connaître. Parfois c’est dur de saisir le tableau d’ensemble, alors il faut commencer par un bout. Mais se limiter à ça sur le long terme, je trouve que c’est passer à côté de plein de choses. En revanche, si le metal est tout ce que tu aimes, si c’est la seule expression que tu apprécies, parfait ! Certaines personnes n’aiment qu’un type de nourriture, d’autres aiment explorer tout un tas de types de nourriture, c’est aussi simple que ça.

D’un autre côté, étant donné d’où je viens, musicalement, je trouve que dans la scène metal – et c’est en généralisant et absolument pas applicable à tout – il y a un grand sens du politiquement correct. Je trouve qu’il n’y a plus tellement de prise de risque dans le metal, en général. Ce qui, de bien des façons, peut-être une bonne chose, mais ça fait que j’apprécie la nature très provocante de certaines expressions R&B et hip-hop, parce que ce n’est vraiment pas politiquement correct, c’est très radical. Evidemment, je ne me reconnais pas forcément dans les thématiques toxicomanes et sur la décadence luxueuse à Los Angeles, mais je peux apprécier leur côté cinématographique, le danger, l’excentricité. Le metal avait un peu ce genre d’élément par le passé, et peut-être que c’est encore le cas, je ne sais pas. Mais je trouve très gratifiant d’aller voir ailleurs parfois et me stimuler avec de nouvelles impulsions. Ceci étant dit, j’écoute aussi beaucoup de vieille musique. J’adore plein de trucs plus traditionnels comme le vieux A-Ha, Scott Walker ou ABBA.

En termes d’artistes R&B et hip-hop, qu’as-tu apprécié et qu’est-ce qui t’a inspiré ?

Je dirais Kayne West, The Weekend, Kendrick Lamar – des choix évidents d’artistes actuellement en activité. Mais aussi des trucs de Snoop Dog. Ça peut être n’importe quoi. En grande partie, c’est sous une perspective sonore, ce n’est pas forcément les chansons elles-mêmes qui m’intéressent, je suis fasciné par les textures sonores. C’est comme avec certaines BO de film : parfois ça sonne trop doux et un peu cliché, mais là-dedans, il peut y avoir une combinaison de trompettes, cordes et timbales dont je vais aimer le son. Ça m’inspire. Tu peux en tirer différents éléments.

C’est intéressant la façon dont cet album mêle certaines de tes atmosphères les plus sombres, avec un sentiment de malaise, renvoyant presque à l’époque d’Emperor, à certains de tes passages les plus mélodiques, réconfortants et easy-listening. Joues-tu avec l’auditeur, en essayant de l’embrouiller, ou est-ce juste le type de dualité ou contradictions que tu as au plus profond de toi ?

On me demande souvent ça, car je fais ce genre d’expérimentations dans mes albums, genre « est-ce que tu essayes de défier tes auditeurs, ou quelque chose comme ça ? ». Pour être honnête, et sans vouloir manquer de respect, je fais ça pour des motivations très égoïstes, pour que ça reste intéressant pour moi. Pendant que je fais des maquettes, j’ai une vision de base de l’album, et lorsque je compose de la musique pour l’album et que j’obtiens une idée, c’est très facile, je peux voir si elle rentre dans le cadre ou le puzzle que je suis en train d’assembler. Je peux facilement voir si ça colle. Donc lorsque j’ai cette vision globale, c’est très facile pour moi d’aller explorer davantage vers les extrêmes. C’est pourquoi, sur cet album, comme tu l’as dit, j’ai des choses qui sont presque purement black metal, avec des blast beats et des vocaux criés, jusqu’à des chansons qui sont presque entièrement produites comme des chansons pop. Mais selon moi, tous ces éléments pointent vers la même atmosphère de base. Donc en ayant ce genre d’objectif principal, je peux élargir les paramètres pour refléter cette inspiration de base sous différents angles.

« Il n’y a plus tellement de prise de risque dans le metal, en général. Ce qui, de bien des façons, peut-être une bonne chose, mais ça fait que j’apprécie la nature très provocante de certaines expressions R&B et hip-hop, parce que ce n’est vraiment pas politiquement correct, c’est très radical. »

Est-ce que c’est complètement toi qui guides ta création ou bien parfois est-ce ta création qui te guide ?

Qui sait ? C’est un peu l’histoire de l’œuf et la poule. Bien sûr c’est beaucoup de travail et de concentration, mais je dirais que la plupart des morceaux ou passages musicaux qui me satisfont le plus sont généralement des choses qui se produisent toutes seules. Tu te retrouves avec ton séquenceur qui te joue quelque chose que tu trouves super. Tu ne sais pas comment tu en es arrivé là, mais tu t’en attribues le mérite quand même. Je pense que ça vaut pour plein de gens qui travaillent dans la musique, ou peut-être écrivent des livres, ou n’importe quoi dans le genre. Tu ne sais jamais quand ces moments arrivent. Il faut être là quand ça arrive. Bien sûr, obtenir une idée où tu te dis « oh ouais ! »… Comme lorsque j’ai écrit le riff de synthé d’ouverture, pour le premier morceau, j’ai immédiatement reconnu que ça capturait ce qu’était, selon moi, l’essence de cet album. Dès que j’ai joué ça, j’ai trouvé que « d’accord, voilà l’essence de l’album, » et j’ai tout de suite su que ce serait probablement le morceau d’ouverture. Mais à ce stade, évidemment, ce n’était qu’un riff de synthé, et ensuite il y a un long travail pour faire évoluer cette idée initiale et en faire une chanson complète. Donc c’est un mélange d’intuition, de chance et de beaucoup de travail de composition acharné, plus à la vieille école [petits rires].

En tant qu’artiste solo, tu as une liberté totale et tu as la main sur presque tous les aspects de ta musique, y compris en la produisant toi-même. Et je sais que tu as commencé la musique et même à enregistrer très jeune. Te sens-tu encore proche du gamin de douze ans qui venait d’avoir son tout premier enregistreur quatre pistes ?

Oui, complètement. Cette allégresse, ce désir de faire ces choses, d’enregistrer… En fait, j’étais aux anges la première fois où j’ai été dans un véritable studio, j’avais quatorze ans et nous avons enregistré la démo, avec un ingénieur du son, pour le meilleur ou pour le pire. Tout ce que j’ai appris à ce sujet, c’était en embêtant les ingénieurs du son ou qui que ce soit pour leur demander des informations. « Comment as-tu fait ça ? Qu’est-ce tu viens de faire là ? » Heureusement, la plupart ont été très ouverts. Ca a été une grande passion pour moi durant tout ce temps. Et maintenant, à ce stade, je suis très content et chanceux d’avoir un environnement studio et tous ces outils dont j’ai toujours rêvé : les équipements, les guitares, le matériel classique sur lequel on bavait tous quand on était gamin. Aujourd’hui, je suis dans une position où j’ai énormément d’outils à ma disposition. Disons que j’ai vraiment énormément de chance [rires].

Compte tenu du cadre global de l’album, étant plus intimiste et claustrophobe, comment as-tu approché les thèmes dans les paroles pour aller avec ce cadre ? As-tu creusé davantage en toi, en te montrant plus personnel ?

Je suppose qu’avec moi, c’est toujours personnel à un certain niveau. Et je dirais que je reviens souvent sur les mêmes questions incessantes et énigmes irrésolues qui vont avec le fait d’être un être humain [petits rires]. Mais en réfléchissant sur ces idées dans le cadre d’un scénario différent, tu peux trouver d’autres éléments auxquels rattacher ces métaphores et éclairer les choses sous un nouveau jour. Il y a aussi un paradoxe dans cette pièce très intime, confinée et songeuse, et certains des thèmes globaux. A un certain niveau, j’ai traité de certaines de ces choses sur l’album précédent également, mais peut-être que je l’ai fait de manière plus consciente ici. Il y a cette idée que si tu changes la perspective temporelle, ça peut changer beaucoup de choses. Comme la chanson d’ouverture « Lend Me The Eyes Of The Millenia », c’est une chanson qui parle de prendre la perspective d’un millénaire, où tu t’extirpes de l’instant présent et contemple ta vie, et peut-être des circonstances présentes, à l’échelle d’un millénaire. Ça peut être instructif, je trouve. La chanson « Where You Are Lost And I Belong » parle d’à quel point notre perception individuelle du monde et de nous-même dans celui-ci peut être différente. Dans ce genre d’expérience subjective, nous sommes un peu perdus dans la perception du monde des uns et des autres.

Il y a d’ailleurs dans cette chanson cette idée que tu n’évolues pas dans le même monde que les autres, et vice versa. Ressens-tu une démarcation entre ton monde et le monde extérieur ?

Oui, et je pense que c’est valable pour la plupart des gens. Notre manière d’observer le monde et notre place dans celui-ci est très individuelle. Par exemple, j’ai des amis et connaissances qui sont très religieux, et évidemment il m’est impossible de me reconnaitre dans leur façon de voir le monde et leur place dans celui-ci, et l’inverse est probablement vrai aussi. Ma façon naturelle de voir les choses, ce que je ressens être ma manière naturelle de vivre, et certaines de mes vérités personnelles peuvent être totalement étrangères à d’autres. Je trouve, de manière générale, que ces réflexions sont fascinantes. C’est presque comme lorsqu’on était gamin, on pouvait s’imaginer : est-ce que les gens, lorsqu’ils voient cette couleur, voient la même couleur que moi ? C’est une curiosité que nous avons tous en tant qu’humains.

« Je considère comme un idéal le fait de toujours être ouvert à un changement d’opinion. Comme Nietzsche l’a dit, les convictions sont plus dangereuses pour la vérité que les mensonges. »

Essais-tu justement de te mettre à la place des autres, de voir le monde à travers leurs yeux ?

Bien sûr. C’est quelque chose, au moins, que je considère comme un idéal, le fait de toujours être ouvert à un changement d’opinion. Comme Nietzsche l’a dit, les convictions sont plus dangereuses pour la vérité que les mensonges, car si tu te limites à un lot de convictions et ne permets rien d’autre… Je pense qu’il est très sain de se mettre à la place de quelqu’un d’autre et essayer de, pas comprendre son point de vue, mais au moins comprendre comment il s’est retrouvé avec ce point de vue. Et en faisant cela, il se peut que tu aies à remettre en cause certaines choses que toi, personnellement, tu tenais pour acquis. En cet égard, je ne pense pas que ce soit particulier à l’époque qu’on vit mais probablement à cause d’internet, l’accès à l’information que l’on a tous désormais, de plus en plus de gens s’ouvrent à des valeurs et des façons de voir le monde et la situation actuelle depuis une vaste aire d’influence, plutôt que seulement la vision du monde qu’ont leurs parents ou la communauté locale. Tout est très global, en ce sens. Mais d’un autre côté, étrangement, les gens aiment toujours être très étroits [petits rires] dans leur manière de voir les choses et très fermés au changement ou aux perspectives nouvelles.

Ça fait un moment maintenant que tu travailles avec le batteur Tobias Ørnes Andersen. C’est le seul collaborateur avec lequel tu travailles de façon régulière. Qu’y a-t-il de si spécial dans votre relation ?

Nous nous entendons vraiment bien. C’est super d’être avec ce gars. Il est très intéressant aussi. A l’instar de ce dont on vient de parler, c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours des discussions intéressantes. Mais au-delà de ça, en tant que musicien, il y a simplement la façon dont il aborde son rôle de batteur. Il à toute la maîtrise technique dont j’ai besoin, il peut techniquement gérer tout ce que je lui demande de jouer. C’est une chose. Mais encore au-delà, parce qu’il est si efficace techniquement, son attitude mentale est très focalisée sur l’atmosphère de la chanson, et il peut comprendre mes désirs abstraits, et il est aussi très ouvert aux changements sonores. Comme je l’ai mentionné, pour cet album, j’ai dit que je voulais une batterie très serrée et punchy, presque façon disco Motown, et mon intention était de l’enregistrer en mono. J’avais toutes ces idées sur la façon de faire ça et il était complètement partant.

Mais aussi, à un niveau plus esthétique… Un exemple que j’aime utiliser est lorsque j’ai dit : « Je veux que ceci donne l’impression de ressentir les silence entre les mots dans une conversation avec Hannibal Lecter. » Et il était là : « Ouais, j’ai pigé ! » et ensuite nous pouvions commencer à enregistrer. Il comprendra donc la musique sous cet angle conceptuel, plutôt que « je veux frimer, je peux jouer à cette vitesse mais j’ai besoin d’utiliser des triggers… » [Petits rires] J’ai joué avec des batteurs extraordinaires au fil des années, j’ai été très privilégié, mais rien que d’un point de vue créatif, je pense qu’il est bien plus versatile, aussi bien techniquement qu’en tant que musicien, et ça colle très bien à mon intention de créer quelque chose de nouveau et d’essayer de nouvelles idées à chaque album.

D’un autre côté, ce n’est pas comme si j’avais un besoin de changer les gens avec qui je travaille ; la plupart du temps, je préfère travailler avec les mêmes personnes, tant que ce sont des personnes en qui j’ai confiance, sur lesquelles je peux compter quel que soit le type de musique et d’idée que je leur balance. Depuis After, mon troisième album, je me rends au studio Fascination Street ; celui-ci n’a pas été mixé par Jens Bogren mais par Linus Corneliusson à Fascination Street, il a fait un boulot remarquable, et Jens Bogren a masterisé l’album. Grâce à la communication que j’avais avec Linus mais aussi avec Jens, ils comprennent mes intentions et peuvent y apporter leur expertise et expérience. Evidemment, au cours de toute ma carrière, ma collaboratrice la plus importante est Heidi, ma femme, qui me connait mieux que quiconque, et qui sait ce dont j’ai besoin et connait toutes mes idées.

Et est-ce que ces gens, comme Tobias, avec qui tu travailles contribuent, d’une façon ou d’une autre, d’un point de vue créatif ?

Quand nous en arrivons là, je suis très ouvert à ce que, par exemple, Tobias peut apporter, car c’est un batteur, il en sait bien plus au sujet des nuances de la batterie que je ne pourrais l’imaginer quand je planifie les choses. Bien sûr, je programme la batterie et j’illustre ce que les chansons sont censées être, mais je suis très ouvert pour qu’il y apporte sa contribution et apporte des idées aux parties de batterie. C’est un processus très dynamique pendant l’enregistrement, genre : « C’est merveilleux ce que tu viens de faire mais peut-être devrais-tu faire différemment ici. » C’est toujours comme ça quand nous enregistrons des choses. Avec les invités ponctuels, comme cette fois-ci Fredrik Åkesson, je lui ai donné une grande liberté d’interprétation pour faire le solo sur cette partie spécifique de la chanson. Mais en dehors de ça, je pense que la seule personne a vraiment avoir une influence sur moi et peut me faire changer des choses dans la musique est Heidi, car elle est impliquée dès le départ. La plupart de mes autres collaborateurs interviennent assez tard dans le processus.

« Je joue une des musiques les plus intransigeantes et extrêmes qui soit, et combien de temps je vais faire ça ? J’ai quarante-deux ans, nous avons signé avec Emperor quand j’avais seize ans, et je suis toujours là et je peux faire les deux. Qu’est-ce que je peux vouloir de plus ? [Rires] »

Tu viens de mentionner Fredrik Åkesson d’Opeth qui fait un solo sur « Arcana Imperri ». Tu as dit l’avoir rencontré pour la première fois à Oslo, lorsque tu as fait ton premier concert solo en ouverture d’Opeth. Ça signifie que tu as eu tout un tas d’occasions depuis de l’inviter sur un album. Alors pourquoi avoir fait appel à lui maintenant et sur cette chanson en particulier ?

C’est juste une coïncidence. Je veux dire que je croise les gars d’Opeth partout sauf à la maison [rires] ; je croise généralement les gens que je connais dans le business dans des festivals quelque part. Mais lorsque nous en avons l’occasion, nous trainons ensemble, parlons de musique et de guitares, nous prenons parfois une bière. La dernière fois que je l’ai vu, Opeth et Emperor étaient tous les deux au Japon, pour jouer à Loud Park. Nous avons parlé de musique, j’ai complimenté Fredrik pour son jeu – très franchement, c’est l’un de mes guitaristes préférés de tous les temps. J’ai dit : « Il se peut qu’un jour je t’appelle. Ce serait super si tu pouvais faire un solo sur quelque chose, un petit truc. » Et il était là : « Je suis partant ! » Voilà vraiment d’où c’est parti. Rien de bien particulier, autre que c’est un extraordinaire guitariste que je connais bien, et il était clair qu’il voulait faire quelque chose en tant qu’invité. Et évidemment, il a fait du super boulot !

Qu’aimes-tu tant dans son jeu ?

Lui et moi avons le même âge, donc je présume que nos héros à tous les deux viennent des années 70 et 80, et même en remontant plus loin. De nos jours, il y a énormément de musiciens hyper doués techniquement ; tu peux voir des vidéos sur YouTube de jeunes gars, qui sont là dans leur chambre à déchirer comme des malades en étant très techniques. Fredrik, il peut faire tout ça, il peut jouer n’importe quoi, mais en plus de ça, il a un son et une expressivité venant d’il y a cinq décennies [petits rires]. On dirait que c’est similaire à Tobias, il n’y a vraiment aucune limite à leurs capacités, techniquement, mais au plus de ça, il y a cette dimension, ce côté magique dans le phrasé et les petites nuances qui est de très bon goût et très artistique.

Et toi, comment te sens-tu en tant que guitariste ?

Médiocre. Je parviens à jouer les trucs dont j’ai besoin pour jouer ma musique [rires]. Mais je n’ai jamais été un shreddeur de fou ou un super technicien. Mais j’essaie de maintenir mon jeu de guitare au niveau de ma composition, d’une certaine façon [petits rires].

Il y a neuf morceaux officiels dans la tracklist de l’album, mais il y a aussi une dixième piste de dix minutes, très expérimentale et sans titre, sur ma version promo, qui sonne un peu à part dans l’album ; j’imagine que c’est un titre bonus. Quelle est son histoire ?

Au final, elle s’appelle « Alone » et les paroles proviennent d’un poème d’Edgar Allan Poe. A l’origine, j’ai écrit toutes les paroles pour cette chanson et j’avais un autre chant en tête, mais j’ai commencé à l’enregistrer et ça ne fonctionnait pas. Quand les choses ne se passent pas comme je veux, très souvent je me tourne vers Heidi pour discuter d’alternatives et avoir son avis sur tout, et elle a suggéré que je fasse du chant black metal plus traditionnel mais aussi que nous trouvions un poème qui pourrait refléter une atmosphère et thématique similaire, tout en donnant à la chanson une autre dimension. Nous nous sommes donc assis tous les deux et avons fait quelques recherches, et elle a trouvé ce poème de Poe qui me parlait complètement et était vraiment en phase avec certains des autres aspects des paroles de l’album, ce genre d’étrangeté qui fait partie de moi – et j’imagine de nombreux autres gens – depuis ma plus tendre enfance. C’était tellement plus inspirant pour moi d’enregistrer le chant en exprimant ça sous le point de vue de quelqu’un d’autre.

Musicalement, c’est vraiment parti de ces deux accords d’ouverture, comment ils sonnaient ensemble lorsqu’ils se rencontraient, je trouvais ça très dramatique et cinématographique. C’est un morceau bonus et c’est évidemment très différent du reste de l’album, car la majorité de l’album est plus dans un format pop rock traditionnel, alors que là c’est plus une longue chanson épique, un peu comme une BO. J’avais un projet similaire en morceau bonus sur l’album précédent, très poétique aussi, et je n’ai jamais vraiment compris tout l’intérêt de… Bon, bien sûr que je comprends l’aspect commercial des chansons bonus et des éditions spéciales, par rapport aux éditions standard, etc., mais je n’ai jamais eu l’impression d’avoir écrit neuf bonnes chansons et ensuite une chanson qui a été écartée de l’album mais que j’ai quand même balancé là-dedans pour avoir un bonus. Je veux que tout ce qui mérite d’être sur l’album soit sur l’album, et ce qui ne mérite pas d’y être n’y soit pas [petits rires]. Mais évidemment, c’est comme ça que ça fonctionne dans le business. Donc au lieu de faire une autre chanson similaire au reste mais sans en faire partie, je préfère faire une chanson vraiment très différente mais qui peut quand même y être rattachée par son atmosphère.

« Certaines personnes ont très envie de prendre une autre dose, peut-être qu’ils ont eu une super expérience avec certains de ces albums d’Emperor et ils en veulent plus, mais je pense qu’aucun nouvel album d’Emperor, indépendamment de la façon dont nous pourrions le faire, pourrait satisfaire ce besoin car il y a trop d’années de nostalgie qui rentrent en ligne de compte. »

Tu as commencé ta carrière solo avec une trilogie, caractérisée par la lettre A au début du titre de chaque album. Se pourrait-il que Arktis, Ámr et le prochain album constituent une nouvelle trilogie dans le même esprit ? Je veux dire que ces deux albums commencent par la lettre A, et puis Arktis est sorti exactement dix ans après The Adversary, Ámr sort exactement dix ans après Angl, et il y a cette intrigante coïncidence : Mikael Åkerfeldt d’Opeth était sur Angl, et là c’est Fredrik Åkesson, toujours d’Opeth, qui apparaît sur Ámr…

C’est parfait ! Je pourrais vraiment faire comme si j’avais eu tout un plan ! Malheureusement, ce n’est pas le cas. L’idée de faire une trilogie était vraiment parce que je voulais recommencer de zéro. Je ne voulais pas reprendre où je m’étais arrêté avec Emperor et devenir une sorte de… Je savais que je voulais me concentrer sur la création de musique metal dans une certaine mesure. Donc, mon premier album solo est bien plus influencé par le heavy metal. C’est un peu comme si j’avais redémarré et je voulais me donner trois albums pour construire les fondations de ce qu’Ihsahn en tant que projet était. J’ai donc commencé avec les racines du heavy metal, et ensuite je me suis retrouvé avec After, qui était une sorte de conclusion à cette aventure. Aussi, en termes pratiques, j’avais prévu trois albums parce que je ne voulais pas être ce gars qui était dans un groupe, a fait un album solo, est parti en tournée pour jouer trois ou quatre chansons du nouvel album et des reprises d’Emperor pour le reste. Je voulais quelque chose fait comme il faut, tout seul, qui ne serait pas perçu, par moi ou par n’importe qui, comme un produit dérivé de ce que j’ai fait avec Emperor.

Tu as célébré le vingtième anniversaire des deux premiers albums d’Emperor, respectivement en 2014 et l’année dernière. Tu as toujours été clair sur le fait qu’Emperor, c’était fini pour toi, mais alors pourquoi toujours y revenir pour des anniversaires ? Est-ce uniquement pour les fans ou as-tu toujours un attachement ou une nostalgie pour cette musique ?

C’est plus une question de nous rassembler pour célébrer le point de départ de nos vies musicales, d’une certaine façon. Je veux dire que ça a vraiment commencé avec ces premiers albums d’Emperor. Depuis que je suis parti, Emperor a constamment eu des opportunités et demandes pour jouer des concerts. A un moment donné, en 2005 ou 2006, Samoth est venu me voir et m’a persuadé de venir faire quelques concerts d’Emperor que nous n’avons jamais eu l’occasion de faire après le dernier album. C’était un peu le premier round. Je n’étais pas très chaud, mais il a réussi à me convaincre et nous avons fait ce que nous avons fait, et je pense que nous nous sommes tous éclatés à le faire. Il n’y avait aucune pression, rien de tout ça. C’était juste nous en train de faire de la musique qui comptait énormément pour nous, qui nous a lancés, pour revivre ça, jouer dans ces supers festival et boucler la boucle. Mais en 2014, pour le vingtième anniversaire de In The Nightside Eclipse, j’étais déjà dans le jeu du live, alors que Samoth était plus en retrait par rapport à ça, donc c’est moi cette fois qui ai dû le persuader de faire les concerts d’Eclipse [rires], parce que là j’étais motivé pour jouer tout l’album, faire revenir Frost dans le jeu et le faire avec lui, je trouvais que c’était une super idée.

Après, pour le vingtième anniversaire d’Anthems, nous étions tous les deux en phase, nous avions enfin trouvé l’équilibre où nous étions là : « D’accord, on a l’opportunité d’aller donner de supers concerts. » Nous avons fait ces festivals parce que nous savions que ça fonctionnait, que dans tous les cas nous passerions de bons moments. En parlant uniquement pour moi, ce printemps et cet été, comme à l’Inferno Festival, à Oslo, je vais jouer tour à tour avec Emperor le vendredi et avec Ihsahn le samedi. C’est assez stressant [rires], mais à la fois… Je viens de Norvège, je joue une des musiques les plus intransigeantes et extrêmes qui soit, et combien de temps je vais faire ça ? J’ai quarante-deux ans, nous avons signé avec Emperor quand j’avais seize ans, et je suis toujours là et je peux faire les deux. Qu’est-ce que je peux vouloir de plus ? [Rires]

Ça fait un petit moment maintenant que tu fais ta carrière solo, et avec ces concerts anniversaires, n’as-tu jamais ressenti le désir de repasser en mode créatif avec ces gars, sous une forme ou une autre ?

Pas vraiment. Pas du tout, même. Nous pouvons jouer ces chansons telles qu’elles étaient, venant d’une époque où nos différents créatifs se sont accumulés dans ces chansons, alors que maintenant, en tant qu’artiste solo, je peux faire tout ce que je veux. Dans les limites du format d’Emperor, je n’aurais jamais pu utiliser de guitare huit cordes et de saxophone, ou avoir une batterie électronique sur tout un album. Et je crois qu’aucun de nous n’a eu de quelconque ambition ou sentiment que nous devrions créer de la nouvelle musique, car je pense qu’au niveau créatif, nous sommes très éloignés désormais, si l’on compare ce que je fais aujourd’hui à ce que fait Samoth, et même si on le compare lui, et Trym, dans Zyklon il y a de nombreuses années à ce qu’il fait aujourd’hui dans The Wretched End. Ce sont des mondes musicaux différents. Et aussi la façon dont nous travaillons d’un point de vue créatif est très différente aujourd’hui. Evidemment, on me pose toujours cette question : « Est-ce qu’il y aura un jour un autre album d’Emperor. » C’est un peu à double tranchant parce que certaines personnes ont très envie de prendre une autre dose, peut-être qu’ils ont eu une super expérience avec certains de ces albums d’Emperor et ils en veulent plus, mais je pense qu’aucun nouvel album d’Emperor, indépendamment de la façon dont nous pourrions le faire, pourrait satisfaire ce besoin car il y a trop d’années de nostalgie qui rentrent en ligne de compte, et je pense qu’ils oublient à quel point les albums d’Emperor étaient impopulaires [petits rires] lorsqu’ils sont sortis à l’origine. Ces choses se développent avec le temps.

Avez-vous l’intention célébrer les vingt ans de IX Equilibrium l’année prochaine ?

Je ne crois pas parce que maintenant, je suis déjà en train de voir comment je vais faire une tournée européenne ou autre avec mon groupe solo. Il y a tellement choses qu’il faut que je fasse. Avec ce truc d’Emperor, nous avons donné quelques concerts que nous avons rallongé sur cette année, mais c’est dans l’intérêt de personne d’amener ça trop loin, et que ce soit non-stop. Mais qui sait. J’ai dit oui et non tellement de fois. Mais là tout de suite, je suis trop occupé pour ne serait-ce qu’y penser [rires].

Interview réalisée par téléphone les 19 mars 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Julien Morel & Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Bjørn Tore Moen.

Site officiel d’Ihsahn : www.ihsahn.com.

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