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Song For The Deaf   

Il était une fois sans foi


Faith No More crée l’événement en sortant cette semaine Sol Invictus son premier album en pas moins de 18 ans. Vous avez pu découvrir notre chronique il y a plusieurs jours (et l’écouter), désormais Fucktoy profite de l’occasion pour vous en parler à sa façon, via une nouvelle qu’il vous propose ci-après.

Faith No More - Superhero

« Ils résumeront tout en une phrase… ça serait pas la première fois d’ailleurs… mais comment, au juste, ils peuvent faire un truc pareil ?… me rire au nez, et pourquoi donc ?.. c’est pas comme si nos relations étaient seulement professionnelles : on chante et danse ensemble, on vit parfois quelques romances… alors leur comportement ça s’explique pas… ou ça doit pas se dire… d’où leurs non-dits… leurs signes… c’est tout le temps ça, un clin d’oeil, un air faussement gêné, quand c’est pas une petite moue ironique… ç’aurait été plus humain de me coller un flingue sur la tempe, et crier « surprise ! T’es morte ! »… alors pourquoi ? raison banale, vénale, sociale ? voilà, et pendant ce temps, leur jugement est en train de tomber… y’avait même pas besoin de concertations : ils font ça – sans arrêt – dans mon dos… ma réputation est tapée, je n’ai même plus à me présenter… hors de moi, les conciliabules… demander si un son peut être faux, est-ce si terrible ?… faire ce qu’ils me font, c’est pas humain… et mériter ça, avec tout ce que j’ai fait pour eux… même aux chiens on ne leur fait pas ça… une bonne fois pour toutes : leur dire en face que ça ne se fait pas… tout dire… en finir, si c’est possible… mais les merdes vivent toujours… alors en sortir… c’est ce que je ferai… je l’ai déjà répété d’ailleurs, assez pour maîtriser ma plaidoirie, ou ma charge, ou mon jugement, ou ma peine… mes quatre vérités… si seulement y’en avait que quatre !… ça va charcler, et enfin je me sentirai mieux… et enfin ils sauraient… ils verraient enfin ce qu’ils valent tous… une chose de claire, ce sera ça… livrer mes quatre vérités… sans emballage… mais du coup ils le prendraient mal… ah ! Ça, ils m’en voudraient ! mais il fallait pas me chercher… et je reviendrais au point de départ : ils me verraient comme une cinglée… surtout après une bourrasque comme ça… à marteler mes vérités façon pivert… autant taper sa tête contre un roc… mais au moins je serai honnête avec eux… comme si c’est ce qu’ils voulaient ! c’est pas l’honnêteté, c’est l’assurance qu’ils veulent… ils se diront bien plutôt que je suis a-g-r-e-s-s-i-v-e… me réduire à ça ! Moi qui prends sur moi… est-ce qu’ils se demandent, au moins, à cause de qui je suis comme ça ? Qui – si ce n’est eux ?.. eux… encore… j’aimerais pouvoir croire une bonne fois pour toute qu’une force se poursuit… tout repose là-dessus… à la rigueur une force se dévie, se canalise, se retourne, s’incruste, mais toujours elle va… elle ne s’arrête pas à conspirer par exemple !.. non, elle va… pas facile à comprendre, ça… alors admettons-le… voilà, ok, c’est comme ça… donc un postulat, alors ça va… oui ça va… mais non, je comprends pas… décidément, ça vient pas… est-ce que ça veut dire quelque chose ?.. pourquoi ça ne me parle pas ?.. c’est pas comme si je n’avais rien dit… et lui, il parle peu, c’est vrai… il aurait pu quand même me dire quel… il m’a dit quelque chose… c’est justement ce qui va pas… pourquoi il m’a dit ça ?.. par peur ?.. oui c’est par peur… et si ce n’était pas par peur ? Si c’était le signe que quelque chose avait changé ? non, rien n’a changé, ça a toujours été comme ça… surtout le matin d’après… donc on peut dire que ça va… enfin que ça allait… mais si ça allait, encore faudrait-il savoir où, il n’y a pas d’après, ou plus d’après, enfin je sais plus… à quoi bon croire que quelque chose puisse changer ?.. causalité, comme parfois j’aimerais croire en toi… la thèse du suicide aurait été écartée, enfin, à ce qu’ils disent… mais qu’est-ce qu’ils y connaissent, au suicide ? est-ce qu’on peut au moins se tuer soi-même ? le monde est à toi… le monde est à toi… le monde est à toi… le matin d’après, toujours se répéter que j’oublierai… rien ne change… ça change pas… ça veut pas… ça vient pas… et pourtant… son ton n’était pas le même… ça n’était pas de l’indifférence, pas de l’amour, pas même du mépris… j’aurais aimé qu’il me méprise… plus jeune, il savait faire ça… il le faisait remarquablement bien… au moins, méprisée, il me prenait pour quelqu’un d’autre… j’avais alors une âme… mais là, non, ce n’était plus ça… son ton… il a dû voir comment je tordais mes mains… pourtant j’avais répété, comme d’habitude… je savais ce que je devais dire… elles m’ont trahie… voilà… ce n’est donc pas lui… les mains tordues, c’est tout moi… oui, c’est ça, je sais maintenant… j’en ai perdu du temps avec ça !.. mais au moins, c’est pas pour rien… c’est pour ça… enfin bon… quand même… tout ça pour ça… ».

Anne ne marchait jamais seule, si ce mot a du moins encore un sens, et s’enfonçant dans la dense matière du monde urbain, elle avait pris l’habitude d’inhumer assez profondément ses écouteurs pour décapsuler sa bière neuronale, de pianoter son portable l’air de rien, détachée de tout, non pas afin de faire mine d’écouter le dernier album de l’année, que dégueulaient d’ailleurs tous les hauts-parleurs de la ville, ni s’offrir du même coup une certaine légitimité citadine à prétexter aux rôdeurs vulgaires et bitumeux qu’elle ne pouvait malheureusement pas entendre leurs avances, ou ce qui s’apparentait comme tel à ses yeux, mais pour laisser parler à l’air libre les milliards de questions qui la traversaient jusqu’à littéralement la fouiller au corps, convertissant, par ses quelques emprunts à la normalité (à cet effet, étant encore jeune et menue, un iPhone et des Rayban ou des Converse faisaient l’affaire), ses paroles sans fin, ou plutôt la pâte langoureusement phatique que produisaient à vau l’eau ses dents, lèvres, glotte, langue et palais, en d’inoffensives conversations téléphoniques. On ne pouvait pas dire, à proprement parler, que l’air glacé environnant pénétrait chacun de ses pores en éveil, jusqu’à infliger aux couches les plus superficielles de la carne gelée ce coup de fouet salvateur auquel rêvent les bovins salariés, c’était tout l’inverse : Anne s’évaporait, et il fallait voir là le fruit d’un entraînement journalier, peut-être même, pourrait-on déjà avancer, d’une ascèse journalistique, dans le moindre espace que pénétrait sa petite silhouette mal gommée, en n’importe quelle relation – « interaction » serait plus idoine – qu’elle nouait chaque jour et dénouait chaque nuit, non sans attendre de l’horizon qu’il lui présentât un voyageur assez noble pour n’être personne, et assez décervelé pour s’accrocher au mât coûte que coûte. Tout compte fait, ces années passées près d’un jambon bipède, vissé sur son sofa pour mieux sentir à longueur de journée la sueur endormir son monde, sa télé, son épouse-épouvantail, ne lui avaient non seulement pas livré ce cadeau, mais l’avaient naturellement métamorphosée en agent conservateur se diffusant à longueur de journée, en additif alimentaire parfumant chaque parcelle de viande avariée, chaque état d’âme corrompu d’une oasis de durée indéterminée, en radier sous pression dont l’ultime audace, et sûrement pas la pire, eût été de s’abandonner à jamais dans l’étroit corridor, se bouchant sensiblement le temps aidant, et la caféine accélérant, d’une existence devenue canalisations. Faut-il le préciser, ce jambon comme zéro absolu de la vie domestique n’était pas juste un homme, cocktail de sang et d’esprit fait à la va-vite : il était parfaitement imaginaire ; aussi, souhaiter entonner quelques chants plaintifs sur les inconvénients du mariage, pouvoir jouer les confidentes auprès des pique-assiette et pique-amants du quartier, non sans cet art assez consommé de la commedia dell’arte pour dissimuler avec quelle envie notre Anne convoitait la démarche chaloupée, l’agencement des plaies et des pansements, le nez ridicule et bien sûr le goût salé des violences domestiques, sous une gestuelle aussi sobre qu’un David Fray et par l’aisance vocale irréprochable, défiant la basse et le contralto, d’un de ces « c’est vrai ? » dont le mérite était bien évidemment d’en savoir plus et sur l’étrange origine de ces ecchymoses, et, comme par ricochet, sur ces beaux yeux espagnols qui en étaient l’artiste, bref, se régénérer du malheur d’autrui comme de son propre lamentos constituait bien plus qu’une simple preuve de l’état somme toute assez banal de sa santé psychique et sociale, cela témoignait d’un besoin de réalité accrue, besoin que seuls connaissent et ressentent les chômeurs de la vie cathodique. Elle voulait sortir, un matador, un superhéros, un fils de pute, la jungle des fiévreux zombies qu’elle boufferait par mottes de rillettes, devenir suicide, homicide, génocide, pesticide, ne pas s’arrêter de gagner, l’avarice, y croire, ne plus être organisatrice de séminaire en ligne où tout le monde finit (et à vrai dire, commence) nu face à son ordinateur ; dans un écosystème où tout était vécu comme une question, elle voulait seulement devenir vérité. Quoique dans ses yeux, on pouvait apercevoir entre blizzard et sirocco la chandelle des pourfendeurs de moulins à vent, reconnaissons combien ce rêve était judicieux, surtout pour celle qui voulait se réincarner, petit à petit, en édredon à franges, d’abord pour se remémorer avec quelle inexpérience un clitoris prépubère pouvait frotter, et tracer, par un stop-and-go qui n’avait d’égal que l’électrocardiogramme d’un coucou de Chine, son plan de carrière sur le périmètre réduit d’un morceau de tissu, ensuite pour être à nouveau brutalement et nonchalamment jetée sur le canapé, comme au bon vieux temps, autant par un père, un mari ou un fils, rebondir ensuite dans n’importe quel coin tel un poltergeist haut comme trois pommes véreuses, et finir au sol à mirer les légères, mais observables traces occasionnées ça et là : ses phantasmes étaient logiquement ceux d’un fantôme à la stèle évanouie, n’attendant des corbeaux, vers, croque-morts, pleureuses et crétins cloutés qu’ils daignent enfin graver quelque chose – n’importe quoi – sur la lame de son sépulcre. À part ces maigres déceptions, elle s’en sortait plutôt bien, à ravaler son verre de chagrin, à noyer méticuleusement dans son cloaque ses intermittents lamentos ; il lui suffisait pour cela de se résigner, en adoptant pour règles d’or de se conformer aux usages, et plus particulièrement à l’usure, de modifier ses désirs plutôt que l’ordre des choses, d’ériger le second principe de la thermodynamique au rang de loi morale, de se dire après tout que tout se transforme – bref, de n’avoir pas uniquement plus foi en l’homme, mais plus de foi du tout.

C’est une perte qui comme un bail devait s’échelonner, se mensualiser, et bla-bla à chaque jour suffit sa peine, avec la grâce féminine d’un noeud coulant, ou d’un paquet de mouchoirs posé sur le coin du canapé ; son aurore et sa marche funèbre devaient être aussi méthodiques qu’une bite volante tracée au beurre sur un plat portugais. Sa première évidence, sa pierre fondatrice, était donc de ne plus se fier aux autres, un cogito assez banal en fait mais qui lui donna toutefois, et une bonne fois, ce socle ferme et constant, cette assurance enviée qu’il n’y avait désormais plus qu’elle pour faillir et pour vaincre, dans un élan triomphal assez unique pour assembler Zlad et Steven Seagal ; même si Anne était aussi mal noyée dans les mots que bue par les choses, c’est bien cette petite métaphysique qui lui permettait de s’agripper à une réalité s’enfuyant ventre à terre dans sa quête pour la péremption – à moins qu’il ne s’agisse là que de rédemption. Un tel socle avait déjà couronné sa jeunesse, dans son royaume qui ressemblait tout bonnement à une cour de maternelle, aussi bien reine d’un jour que sotte pour toujours, et lui avait offert ses plus belles parties de rigolades, inaugurant ce fossé infranchissable entre son monde intérieur et les autres, au fond duquel elle pouvait organiser toute une pléiade de petits jeux débiles et solitaires mais stimulants, quoique toute distraction l’ennuyait profondément, comme par exemple se poster à un endroit clé d’un lieu public, c’est-à-dire depuis lequel un regard sniper avait sinon peu de chance de la manquer, du moins devait faire l’effort de se tourner, dans une ostentation assez explicite, pour la voir complètement et distiller en formes réelles ce qui naguère n’était qu’un phantasme et un indice, ce même endroit étant généralement un coin près d’une entrée, d’un escalier, d’un hall central, et s’amuser à interpréter les causes des yeux hagards ou baladeurs, si c’était dû par exemple à sa lecture concentrée invitant tout un chacun comme au seuil de l’existence, ou bien à ses jambes entrouvertes, ou encore à sa longue masse de cheveux laissés mouillés façon « petite chienne à gang bang antillais qui de concert a bien sué, mais qui de facto ne désire que se baiser elle-même », or aujourd’hui ce même fondement lui apportait, mais toujours avec une certaine légèreté, quelques problèmes philosophiques des plus retors. Car ne pouvant se fier à quiconque, il fallait bien adopter quelques critères valables, et durables est un plus, pour évaluer, ou plutôt discriminer le comestible du vénéneux, avec une nécessité d’autant plus accablante qu’elle émanait de sa dernière passion et gagne-pain : pigiste au quotidien – sale boulot, « mais faut bien que quelqu’un le fasse ». C’est par une petite victoire d’héritiers qu’elle put se figurer un tel critère, dernière valeur des sans foi ; des legs reçus non sans effort, elle apprit en effet si bien l’arithmétique qu’elle pouvait en déduire avec la clarté d’un développement tocquevillien que l’argent, c’est bien, que deux cerveaux valent mieux qu’un, que la masse peut représenter une autorité assez solide à laquelle se fier, avec évidemment pour défaut une certaine propension à la démocratie sur papier ; de telles déductions se révélaient d’autant plus justes qu’elles avaient réussi à dédramatiser sa crise du milieu de vie, où sa profession de foi journalistique, sa totale allégeance au sort, aux besoins et à la parole des exclus, sa croyance inébranlable et, disait-elle, maintes fois démontrée en cette adéquation mathématique liant la vérité au progrès, étaient toutes trois entrées en collision avec une lassitude généralisée, avec ce que Krasznahorkaï appelle « une servitude aux coussins et couvertures », une sorte d’examen de conscience contemporaine, un pis aller vers un espace immémorial, calme, où tout baigne dans l’apesanteur d’un rayon Kiabi en plein vendredi noir, sans accroc, gouverné par une nécessité sévère et rassurante ; si sa confiance aux chiffres n’était pas aveugle mais rationnelle, c’est parce qu’elle expérimentait au cas par cas qu’un nombre n’avait de valeur qu’en tant que somme, et sentait avec l’acuité tranchante d’un tomahawk que son appétit du gain définitivement rassasié, et même écœuré, ce serait tout bonnement en amis qu’elle perdrait du poids ; aussi, avec la délicatesse étourdissante et désarticulée d’un crash test dummy modèle Crabi 18 mois passant du siège rehaussé pour bébé au champ de courges jouxtant le laboratoire à crash test, son amour de la vérité, ou du moins le substrat qui en restait suite à ses nobles résolutions, avait quitté le vérifiable pour le vraisemblable, l’enquête de terrain pour la quête d’annonceurs, Kraus pour Schmock. D’un mot : ne pouvant faire du vrai une affaire publique, elle a fait de la publicité une vraie affaire.

Car le slogan publicitaire est son dernier refrain, celui du moins qui parvient à l’éloigner un peu d’elle-même, à faire de sa vie une surface si plane qu’à chaque aspérité peut répondre un rassurant « c’est dans ma tête », à exorciser tout autant ses longues questions, n’implorant probablement du monde qu’un modeste semblant de mouvement de considération, que sa capricieuse agoraphobie dont les volets battants claquent de moins en moins fort. Elle n’a plus besoin, comme lorsque son père lui disait qu’elle n’arriverait à rien, de sauter tête première dans ses mains jointes pour errer dans l’obscurité rassurante de ses doigts amphibiens, comme perdue dans le familier labyrinthe de ses volutes, cherchant un Minotaure, un Thésée ou même une pierre, tout ce qui pourrait lui apporter finalement un signe et un ailleurs. Elle n’a que ça aujourd’hui, même si ça n’a aucun sens à partir du moment où il n’y a pas de ici. Nul besoin là de se demander si ça existe, des « fausses notes » ; si l’on peut juger une note et même l’interprétation d’une note avec les critères du vrai et du faux ; plus globalement, si l’art peut avoir un rapport avec la vérité. Inutile ici de savoir dans quelle mesure, toujours à propos des choses de l’art, la matière du journaliste peut entrer en phase avec celle de l’artiste, ou le temps du jour se lier à l’éternel. Et faut-il le préciser, mieux vaut ne pas se demander quoi que ce soit, car admirant l’argent comme un soleil invaincu, elle avait elle-même altéré ses désirs en capitaux, ses climats en taux de change, ses doutes en crises, ses élans métaphysiques en bulles spéculatives, et nommé « danger » toute ombre au tableau susceptible de délimiter la part de contrefaçon qu’englobait son existence : première à partir, dernière à savoir. La meilleure forme de vie qu’on pouvait lui souhaiter était finalement la pire, celle qui s’accordait à ces moindres gestes, à n’importe laquelle de ces décisions, à toute matière inerte ou vivante pouvant sortir de son corps, à chacune de ses inhalations – qui veut la cohésion, veut la cohérence – ; d’aller son chemin comme un projectile suivrait sa trajectoire parabolique, et se poser enfin quelque part. Faire un trou noir. Confortable.



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