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Interview   

In The Woods… : un nouveau jour se lève


Au moment d’attaquer le successeur de Pure, la position d’Anders Kobro était loin d’être évidente : en pleine ferveur entourant le retour discographique d’In The Woods, les jumeaux Botteri, Christian et Christopher, soit les deux tiers du trio créatif historique, jettent l’éponge, laissant derrière eux le batteur, ainsi que le chanteur James Fogarty, alias Mr. Fog, qui avait tout juste rejoint la formation en 2015. Dilemme : on arrête tout à nouveau, alors que la machine venait à peine d’être relancée, ou bien on fait face en tentant de poursuivre l’aventure, sans avoir l’assurance de la survie de l’identité singulière du groupe ?

C’est donc à un défi qu’ils s’attendaient, c’est finalement une renaissance qu’ils ont trouvée avec Cease The Day. Un album à cent pour cent In The Woods où le groupe retrouve, entre ombre et lumière, ses racines black metal. Dans l’entretien qui suit, Anders Kobro nous raconte la nouvelle dynamique et géométrie d’In The Woods, recentrée dans ses thématiques sur l’introspection et la nature, et revenant sur la scission avec les Botteris qui, au lieu d’être un frein, a fini par devenir un catalyseur.

« Je comprends complètement leur problème avec la pression que nous avons soudainement eue, parce que l’annonce de notre retour a suscité un énorme intérêt. Et ensuite, nous avions aussi un management qui nous poussait peut-être un peu trop à bout. Ils sont allés trop loin. »

Le 15 février 2017, le groupe a publié un communiqué expliquant que depuis novembre 2016, donc seulement quelques mois après la sortie de Pure, les jumeaux Botteri ne voulaient plus participer aux concerts. Au final, ils ne font aujourd’hui plus du tout partie du groupe et n’ont pas enregistré Cease The Day. Vu qu’il n’y a eu aucun communiqué officiellement sur leur départ, qu’est-ce qui s’est concrètement passé ?

[Hésite] C’est une question un peu difficile. Il n’y a aucune rancœur ou quoi mais le fait de jouer live était un peu trop pour eux. C’était plus lié à des raisons personnelles ou psychologiques, si je puis employer ce terme. Le mieux pour eux était de se retirer et ne pas se soucier de ces choses, en gros. En un sens, c’était un problème lié à la pression. Ce n’est pas fait pour tout le monde. Tout le monde n’est pas bon pour ce genre de choses. Enfin, ils appréciaient jouer lors des concerts mais nous avions un management qui nous mettait sous pression pour faire bien plus qu’ils ne pouvaient le supporter, et c’est devenu un problème tel qu’ils ne nous ont pas laissé le choix. En gros, ils ont juste dit : « Fait chier, on ne veut pas faire ça », et ils sont partis. Nous sommes restés plantés là : « D’accord… » Il n’y avait pas de retour arrière possible pour eux, laissant James et moi à notre sort, pensant : « Et maintenant, on fait quoi ? » [Petits rires]. Mais après que tout ceci se soit passé, James et moi nous sommes posés et avons parlé, et nous nous sommes dit que nous avions déjà investi tellement de temps et d’effort là-dedans que ce serait sacrément dommage de tout arrêter. C’était le diable en nous qui disait : « Putain, non ! On fonce ! Prouvons à la scène, à nous-mêmes, à qui que ce soit qu’on peut le faire. »

Tu as dit que c’était un problème de pression : est-ce que tu veux dire qu’il y avait plus de pression après la sortie de Pure que ce que le groupe a connu par le passé ?

Ça couvait depuis longtemps avant la sortie de Pure. En fait, tout le truc a éclaté avant la sortie de l’album. C’était triste parce que ça a foutu en l’air tout le plaisir de la sortie, pour ma part. D’accord, avec le recul, je suis très fier de l’album Pure, enfin, je suis fier de tous les albums que nous avons faits, quoi qu’il arrive ; c’est comme un journal intime, c’est gravé dans le temps, gravé dans le marbre. Je comprends complètement leur problème avec la pression que nous avons soudainement eue, parce que l’annonce de notre retour a suscité un énorme intérêt. Et ensuite, nous avions aussi un management qui nous poussait peut-être un peu trop à bout. Ils sont allés trop loin, et James et moi avons d’ailleurs dû arrêter totalement de collaborer avec ce management. Donc nous sommes un peu des électrons libres désormais. Nous avons un tourneur en Espagne maintenant, mais avec la sortie de Cease The Day, nous n’avons rien de planifié, c’est totalement ouvert. Mais pour ce qui est du live, je sais que ça va décoller, ça va repartir et passer à la vitesse supérieure, bien sûr, parce que c’est le résultat naturel quand on fait de bonnes choses. Une chose en amène une autre. Pour l’industrie musicale, les gens derrière les groupes, pas les artistes eux-mêmes mais tous les autres, il n’y a qu’une chose qui compte, c’est l’argent, il en faut toujours plus, et les problèmes personnels n’entrent pas forcément en ligne de compte dans cet aspect. Ça ne me dérange pas de jouer live, au contraire, j’apprécie quoi qu’il en soit, mais pas à n’importe quel prix. C’est aussi simple que ça.

C’était surprenant parce qu’à l’époque où Pure sortait, tu nous disais que toi et les jumeaux Botteri aviez « les mêmes genres de souhaits sur la façon dont [vous] voul[iez] procéder ». Donc ni toi ni eux n’aviez anticipé ça ?

[Hésite] Moi si, parce que j’ai bien plus d’expérience, ça fait énormément d’années que je fais ça, donc je connais plus ou moins le jeu, bien plus qu’eux ne le connaissaient en tout cas. Ce n’est pas aussi simple. Il y a plus qu’une seule chose dans cette histoire ; c’est plus un enchaînement de choses. Mais ça a eu de lourdes conséquences sur eux, c’était probablement un peu trop par rapport à ce qu’ils étaient capables de gérer. Ça arrive, malheureusement. Ceci étant dit, nous avons désormais rassemblé un groupe live qui, selon moi, est peut-être cent fois meilleur qu’avant. C’est le meilleur groupe live que nous ayons jamais eu. Et peut-être même le meilleur groupe de studio aussi [petits rires], à mon avis. Sans vouloir être spirituel, parfois les choses se produisent pour une raison, et peut-être qu’elles se produisent pour les meilleures raisons. Mais comme je l’ai dit, il n’y a pas de rancœur. James va enregistrer le chant pour le prochain album du projet solo des jumeaux, Strange New Dawn. Donc aucune animosité ou quoi que ce soit.

Il ne reste donc désormais plus que toi parmi les membres historiques ayant créé l’identité d’In The Woods, et tu nous as dit la dernière fois que « si tu retirais l’un d’entre [vous], ce ne serait pas pareil ». Avais-tu donc des inquiétudes sur votre capacité à être au niveau de la qualité et l’identité que tu avais établies avec eux ? Ou alors te sentais-tu de te prouver à toi-même que tu étais capable de relever le défi ?

Oui aux deux. Complètement. Evidemment que j’avais des inquiétudes mais oui, c’était aussi une déclaration pour prouver que ça pouvait être fait sans eux. Je pense que nous y sommes parvenus. J’ai lu des chroniques disant que James et moi avons sauté dans le vide mais avons atterri sur nos deux pieds. Je me fie à ça, oui, nous y sommes parvenus. A en croire les retours, ça reste tout autant In The Woods qu’avant, c’est peut-être même notre meilleur album. Nous l’avons créé avec le même état d’esprit que nous avons toujours eu, sans avoir de quelconques attentes en tête ou de pression pour répondre à des critères commerciaux, mais en faisant de la musique pour nous-mêmes, en somme ! C’est probablement la plus grande force d’In The Woods, tel que ça a toujours été. Nous ne nous sommes jamais souciés de l’aspect commercial de l’industrie musicale. Ça a été plus une question de faire de la musique que nous avons nous-mêmes envie d’écouter. Bien sûr, James et le nouveau guitariste Bernt Sørensen ont eu un énorme rôle là-dedans. Le sentiment, l’émotion est là. Ça devrait rester l’élément principal. Ce n’est pas une question de savoir qui a fait quoi. Peut-être qu’il a été attribué plus de mérite à certaines personnes autrefois qu’elles n’ont ont vraiment, par rapport à d’autres à qui il a été attribué moins de mérite, je ne sais pas, vous pouvez voir ça comme vous voulez. Nous avons fait un album d’In The Woods dont je suis très fier, et oui, je suis le seul membre restant, donc ça devrait démontrer que ça ne veut rien dire. Laissons la musique parler d’elle-même.

« Peut-être qu’il a été attribué plus de mérite à certaines personnes autrefois qu’elles n’en ont vraiment, par rapport à d’autres à qui il a été attribué moins de mérite. Nous avons fait un album d’In The Woods dont je suis très fier, et oui, je suis le seul membre restant, donc ça devrait démontrer que ça ne veut rien dire. Laissons la musique parler d’elle-même. »

Quand vous avez signé sur le label, c’était un contrat pour deux albums. Du coup, comment le label a-t-il réagi à ce changement de line-up ? Avez-vous dû le convaincre que le groupe pouvait quand même continuer tout en restant In The Woods ?

Convaincre… Ouais, un petit peu, mais ça n’a pas été très difficile. Nous leur avons promis que nous en étions capables. Ils nous ont crus sur parole. Je ne leur en ai pas parlé après mais vu qu’ils sont contents du résultat aussi… Je n’ai pas l’impression que nous avions quoi que ce soit à prouver… Enfin d’accord, si, nous avions beaucoup à prouver, surtout en gardant l’histoire en tête et tout, mais c’est fait, pour le meilleur ou pour le pire, je ne sais pas.

Le processus et toute la dynamique ont dû être très différents de ce que tu as connu avant avec le groupe. Je veux dire que James est quelqu’un que tu connais depuis seulement trois ans environ et qui vit dans un autre pays, l’Angleterre. Malgré ça, as-tu trouvé le même type de connexion et de compréhension avec lui que ce que tu avais avec les jumeaux Botteri ?

Ouais, absolument, mais de façon différente, parce qu’en tant que personnes, ils sont très différents. En ce qui concerne la compréhension musicale, James et moi avons une très bonne connexion, pareil avec Bernt quand il est arrivé. Il y a une relation bien plus « peace and love » maintenant que jamais auparavant [petits rires]. Nous avons eu notre lot de désaccords et autres dans l’histoire du groupe, mais avec le nouveau line-up, il n’y avait absolument rien de tout ça, et c’est nouveau pour moi. Ça peut paraître dingue, mais Cease The Day a été un album vraiment très facile à créer si on compare à tous les autres albums d’In The Woods que j’ai faits [petits rires]. Celui-ci s’est fait très naturellement, très rapidement, c’était un plaisir de le faire, sans prise de tête, ce qui est très différent de ce dont j’avais l’habitude avec tout le sang, la sueur et les larmes versés, quand nous travaillions à la vieille école, par tâtonnements en salle de répétition, en étant perfectionnistes. Surtout avec Omnio et Strange In Stereo, nous avons eu beaucoup de mal… Enfin, non, pas beaucoup de mal… Je veux dire que je repense à ces époques avec plaisir, évidemment, mais nous n’étions pas toujours d’accord et des disputes éclataient. Parfois des choses qui n’auraient pas dû poser de problème pouvaient prendre des semaines pour que nous nous mettions d’accord dessus. Ce genre de chose ne s’est jamais produit avec Cease The Day. C’était juste boum, boum, nous étions d’accord sur chaque détail. Nous n’étions que trois personnes à faire l’album au lieu de nous disputer à cinq ou six personnes. Ça s’est fait tellement facilement. C’était une expérience très agréable pour moi, et pour eux aussi, de créer cet album.

Et avec James, nous sommes les meilleurs amis, nous nous parlons quotidiennement, il vient nous voir aussi souvent qu’il peut… Nous avons beaucoup joué live, donc nous nous voyons souvent. Je le vois plus souvent que je ne vois certains amis que j’ai ici, localement ! C’est tout simplement une coopération musicale qui fonctionne bien. C’est un musicien aux talents multiples. Sur Cease The Day, il fait la basse, la guitare, le clavier, le chant… Il n’y a pas beaucoup de musiciens capables de faire ça ! Selon moi, c’est aussi probablement l’un des meilleurs chanteurs qui existent actuellement. Le fait d’avoir tous ces talents en une seule personne… Ce genre de gars ne se trouve pas à tous les coins de rue ! C’est rare. Son passé avec Ewigkeit, un groupe d’un seul homme, et ce genre de chose est très bon, mais il excelle vraiment lorsqu’il a un groupe avec des musiciens comme moi et Bernt à ses côtés, c’est là que sa grandeur ressort le mieux. Au niveau communication, nous utilisons Messenger plutôt que le téléphone, mais quand nous travaillons sur des idées de riffs et autres, évidemment, nous nous les échangeons via internet, mais comme je l’ai dit, nous nous voyons souvent et nous jouons en live. Ça ne se passe pas uniquement sur internet, ça se fait aussi en personne. Ça va dans les deux sens. Mais tu sais, la technologie aujourd’hui fonctionne comme ça, on n’est plus du tout obligés de se poser ensemble dans la même ville ou le même pays pour créer, comme c’était le cas il y a quinze ou vingt ans. Mais nous faisons quand même encore un peu ça, parce que nous avons la base live du groupe. Nous sommes basés localement ici, donc nous répétons et tout. D’accord, James n’est pas présent à chaque répétition que nous faisons, mais s’il peut venir, il le fait. Notre façon d’opérer fonctionne, vraiment.

D’après ce que tu nous as dit la fois dernière, Christian était celui qui apportait les idées et esquisses initiales. Qui était la source principale d’idées désormais ?

La source principale d’idées était Bernt Sørensen et James, et nous trois réunis aussi. C’était donc une approche différente. Avec Pure, mon rôle était bien plus grand. Mais avec Cease The Day, encore une fois, ça s’est fait de façon bien plus facile que ce à quoi beaucoup de gens pouvaient s’attendre. Les idées sont venues très facilement entre ces deux-là, et ensuite j’ai ajouté mes trucs. Généralement, je dois me poser là, arranger et changer les choses, faire plein de rectifications et autres [petits rires], surtout avec le vieux In The Woods, ça prenait des mois, peut-être même des années pour faire ça. Donc je suis content, avec Cease The Day, ils m’ont vraiment facilité la vie.

A l’époque de Pure, tu nous disais que vous étiez sur le point de commencer à faire un nouvel album et que tu avais certaines idées. Est-ce que ces idées étaient le point de départ de Cease The Day ou bien avez-vous tout recommencé avec une toile vierge ?

Nous avons recommencé avec une toile vierge. Nous avons conservé seulement quelques-unes de mes idées de riffs mais toute la partie structurelle a été faite de zéro.

Pourquoi avoir fait appel à Bernt Sørensen pour se charger des guitares de l’album, alors que Kare André Sletterberg, qui accompagne le groupe depuis Pure voire un peu avant, ne joue que sur une chanson ?

Kare joue les guitares acoustiques et la guitare lead sur « Substance Vortex », dans Cease The Day. En dehors de ça, c’est en gros juste moi, Bernt et James qui avons joué et enregistré tous les instruments. C’est juste que ça fonctionne bien comme ça. Kare est encore jeune, il pourrait être mon fils [rires]. Bernt est un mec du coin que je connais depuis plus de vingt-cinq ans, nous avons grandi ensemble. Il a tout le temps joué avec des groupes locaux, ici à Kristiansand, en Norvège ; malheureusement pour lui, il n’a pas eu beaucoup de groupes qui se soient exportés à l’international. Donc le fait de l’intégrer à l’équipe avec nous était un énorme plus parce qu’il a contribué avec exactement ce dont nous avions besoin afin d’atteindre l’objectif que nous nous étions fixé avec Cease The Day.

« Jouer quand on a la gueule de bois est une des choses les plus faciles. Je peux avoir la gueule de bois autant que je veux, quand je joue, ça disparaît, et quand j’arrête de jouer, la gueule de bois revient. J’ai tourné toute ma vie, donc je sais comment gérer ça [petits rires]. »

D’un côté, Cease The Day devait rester fidèle à l’héritage d’In The Woods que tu as construit avec les jumeaux Botteri, mais d’un autre côté, il n’y a pas deux albums d’In The Woods qui soient similaires. Est-ce un soulagement quand on est artiste de savoir qu’on n’est pas forcé de suivre une formule donnée mais que, au contraire, le changement fait partie intégrante de notre formule, pour ainsi dire ?

Oui, c’est un énorme soulagement, en fait. C’est la liberté artistique que j’apprécie énormément avoir. Bien sûr, tu as des attentes. Je veux dire par là que j’ai eu plein de groupes auparavant et souvent les fans veulent le même album que tu as fait avant, etc. Tout le monde n’embrasse pas le changement de la même manière. Ceci étant dit, je peux dire qu’avec Cease TheDay, nous n’avons pas changé la formule de telle façon que ce serait extrêmement différent de tout ce que nous avons fait avant. C’est un peu comme un résumé de tout. Je ne sais pas, c’est dur à expliquer. Mais c’est aussi quelque chose qui est venu naturellement, ce n’est pas forcé. Avec cet album, nous n’avons pas eu peur de montrer nos racines dans le metal extrême, nous n’en avons pas non plus honte, car nous avons fait des albums qui ont un peu évité le côté plus sombre et noir du metal, alors que cette fois, nous avons pu l’adopter à nouveau, plus que nous ne le pouvions auparavant, y compris sur Pure, mais surtout sur Strange In Stereo et Omnio.

C’est effectivement quelque chose qu’on remarque immédiatement : Cease The Day est un album plus énergique et dynamique avec le retour d’un aspect black metal bien plus présent. C’est d’ailleurs probablement l’album d’In The Woods le plus imprégné de black metal depuis Heart Of The Ages. Avez-vous consciemment tenté de reconnecter le groupe à ses racines black metal ?

Pas consciemment. Comme je l’ai dit, c’est venu naturellement, mais parce que nous n’avions pas peur d’afficher notre amour pour ce type de musique… Enfin, ça n’a jamais été une question que nous nous sommes posée. Nous devions le faire, et nous ressentions que c’était le bon moment, sans forcer les choses. Ça fait tellement d’années maintenant que cette musique existe ; notre premier album est sorti il y a si longtemps, en 95, c’était il y a un sacré moment ! Donc on ne peut pas recréer la même émotion ou la même mentalité qu’on avait quand on était jeunes ; j’avais seulement dix-sept ans quand j’ai enregistré Heart Of The Ages et je suis un vieil homme maintenant. Mais pour ce qui est du background musical, des influences et toutes ces choses, nous sommes restés les mêmes. Je pense que nous l’illustrons, d’une certain façon, autant émotionnellement qu’avec l’agressivité, sans forcément se dire que ça va sonner comme du black metal ou quoi que ce soit. C’était l’atmosphère que nous trouvions correspondre le mieux à la musique que nous créions à ce moment-là.

Tu as été impliqué dans de nombreux groupes de black metal au fil de ta carrière. Aujourd’hui, tu n’as plus Carpathian Forest, même si je crois que tu es depuis peu dans Old Forest avec James. Mais avais-tu une forme de nostalgie pour le black metal, et plus particulièrement l’époque black metal d’In The Woods ?

Non, pas vraiment. Je suis là depuis que ça a commencé. Ça été une part énorme de ma vie depuis que j’ai quinze ans. On ne peut pas échapper à quelque chose comme ça. Je veux dire qu’avec In The Woods, nous jouions ce genre de musique longtemps avant les églises brûlées, avant que ce ne soit même connu, quand c’était encore très, très underground. Ça a toujours été une composante de ma vie. Ça l’est toujours. En tant qu’artiste, il y a certains aspects de ta vie qui ne changent pas. Je ne crois pas que l’âge ou le temps influe en quoi que ce soit sur ces choses, elles sont là. Je ne veux pas paraître condescendant, le black metal est un truc populaire maintenant depuis de nombreuses années, de nouveaux groupes apparaissent et ça ne semble pas perdre en saveur. Donc, en ce qui me concerne, d’accord, je suis fier, j’étais là, j’en ai été un des créateurs, peu importe ce que ça signifie, mais c’est quelque chose auquel je ne pense pas. C’est juste une part de ma vie, de qui je suis.

Qu’est-ce que le black metal, pas forcément en tant que style mais en tant qu’émotion, représente pour toi ?

[Réfléchit] Je ne suis pas quelqu’un de religieux, d’accord ? Donc on peut laisser de côté l’imagerie, l’utilisation symbolique, toutes ces postures pour faire peur ou je ne sais quoi. Pour moi, ça a toujours été la musique, à cent pour cent. L’atmosphère, le feeling, l’agressivité… Tu peux faire beaucoup de choses avec ça. Si on joue du death metal brutal, on a une certaine formule qu’on est obligé de suivre ; plein de groupes différents font ça mais ça reste du death metal brutal, il faut avoir du chant guttural, etc. Avec le black metal, il y a plus de liberté pour incorporer plus d’influences provenant du rock des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt, etc. On peut implémenter plein d’atmosphères différentes ! Et c’est ce que nous avons fait avec In The Woods en tout temps. Je veux dire que nous avons d’énormes sources d’inspiration dans la musique progressive des années 70, comme Pink Floyd ou King Crimson, mais aussi Rainbow, Black Sabbath, etc., en combinant tout ça dans notre propre tambouille, et ainsi on peut créer quelque chose de spectaculaire. D’ailleurs, pour commencer, je ne qualifierais jamais In The Woods de black metal.

D’un autre côté, ramener le côté black metal plus en avant accentue l’ambivalence du groupe, car ça s’équilibre avec beaucoup de mélodie et d’émotions sensibles. Peut-on dire que cet album se définit autant par sa lumière que par son obscurité ?

Oui, bien sûr. C’est la vie quotidienne. C’est Mère Nature, juste là devant toi. On a la lumière, on a l’obscurité, et on a chaque nuance entre les deux. Nous, en tant que personnes, reflétons ces émotions dans la vie quotidienne, jour après jour. Je veux dire qu’on a de bons jours, de mauvais jours, des jours entre les deux… Tout est là. Aujourd’hui, je dirais que c’est notre source principale d’inspiration. Tu sais, tu grandis, tu traverses de bons moments, de mauvais moments, des choses grâce auxquelles tu apprends…

Ça n’a pas toujours été le cas, cette inspiration ?

Quand tu es adolescent, tu as une autre vision de la vie que quand tu es adulte avec des responsabilités et toutes ces choses. Donc bien sûr, ça change avec le temps. Il y a une progression naturelle de la vie, je suppose. Je veux dire que tu vis des choses à tout âge, certaines choses restent les mêmes, mais beaucoup changent. On a tous nos hauts et nos bas, c’est universel, je pense. Le yin et le yang, appelle ça comme tu veux. Sans blanc, pas de noir. L’équilibre parfait n’existe pas.

« La nature n’est-elle pas la chose la plus importante que l’on ait ? C’est ce que j’appellerais Dieu. Mère Nature, c’est là d’où on vient, c’est ce que l’on est, c’est ce que l’on va devenir. »

Au début et à la fin de « Trenscending Yesterday », on peut entendre une foule, comme si on était à un concert. Cet album étant plus énergique et dynamique, et comme tu l’as dit plus tôt, tu es très content de ton groupe live aujourd’hui, est-ce que vous avez pensé cet album en ayant en tête le contexte live ?

Oui, absolument. Toutes les chansons, je crois, se prêtent bien aux concerts et seront jouées en concert, c’est certain. Tu parles de la chanson « Trenscending Yesterday », elle a été enregistrée live. C’est juste James et moi en studio de répétition en train de jouer live, sans piste de click, sans connerie, rien. Nous avons juste enregistré la guitare, la batterie, bam, bam. Elle a donc un feeling live, c’est pour ça que nous avons fait en sorte que ça sonne comme une chanson enregistrée en concert. En fait, nous avions une grosse gueule de bois quand nous avons enregistré cette chanson, car nous venions de faire une grosse fête le soir précédent. Je me souviens, nous disions : « Oh, on doit aller enregistrer un truc… » Nous avons à peine réussi à sortir de chez nous mais nous l’avons fait et voilà le résultat [rires].

Vous réussissez à enregistrer en ayant la gueule de bois ?

Ouais, bien sûr ! Jouer quand on a la gueule de bois est une des choses les plus faciles. Je peux avoir la gueule de bois autant que je veux, quand je joue, ça disparaît, et quand j’arrête de jouer, la gueule de bois revient. J’ai tourné toute ma vie, donc je sais comment gérer ça [petits rires].

Pure avait un côté « cosmique », y compris dans l’approche des textes, qui étaient basés sur l’idée de la relativité du temps et mêlaient des questions existentielles et philosophiques sur la réalité. Cette fois, on dirait que c’est plus terre-à-terre et intérieur…

Oui, exactement. C’est à cent pour cent correct. C’est bien plus introspectif que ne l’était Pure. Alors que Pure était tourné vers l’extérieur, Cease The Day est bien plus tourné vers l’intérieur dans ses thèmes. Ça parle d’aspects plus personnels que Pure, de loin. C’est un fait naturel : quand on travaille avec la musique, c’est quelque chose qu’on fait, une sorte de journal intime des situations qu’on vit sur le moment. James est responsable des textes désormais et il a voulu être un peu plus introspectif et personnel cette fois. La plupart d’entre eux se passent d’explication. Ils parlent de ses démons, de sa façon de gérer les attentes envers nous, etc. Comme « Respect My Solitude », ça parle de ce qu’il ressent avant de monter sur scène ; les deux ou trois heures avant de monter sur scène, il est là : « Putain, fous-moi la paix » [petits rires].

« Empty Streets » et « Respect My Solitude » ont toutes les deux cette idée de solitude et de désolation. Et tu as toi-même déclaré que « le monde moderne est bondé de monde de façon trompeuse ». Te sens-tu seul dans ce monde surpeuplé ?

Ouais, n’est-ce pas le cas de tout le monde ? Je le pense, ouais, c’est notre cas à tous, très souvent. Je le sens, probablement que tu le sens aussi. C’est la réalité. Mais ce n’est pas un problème pour moi, plus maintenant. C’est comme ça. Il faut s’y faire. C’est un sentiment que tout le monde partage, de bien des façons. Il y a la pression de la famille, du travail, pour l’argent, pour le succès, de l’époque dans laquelle on vit. Parfois il faut savoir mettre un terme à la journée et y réfléchir.

D’où le jeu de mots dans le titre de l’album sur une expression initialement positive qui devient une idée plutôt dépressive…

On peut l’interpréter comme on veut, mais parfois on a juste envie d’appuyer sur le bouton d’arrêt. Ouais, c’est une approche plus dépressive, c’est plus comme dire : « Arrêtez ! » [Rires]

L’illustration dépeint un contraste entre la scène urbaine et le cerf au premier plan qui représente la nature. Doit-on y porter un regard pessimiste, avec le béton qui supplante la nature, ou plutôt optimiste, avec l’idée que la nature reprendra toujours ses droits sur les terres qu’on lui a prises ?

C’est à chacun de l’interpréter. Pour ma part, je vois le côté négatif : l’urbanisation des habitats qui appartiennent aux animaux et à Mère Nature, l’impact humain sur la vie sauvage en général, etc. Je ne vois pas forcément ça comme quelque chose de positif. La nature n’est-elle pas la chose la plus importante que l’on ait ? C’est ce que j’appellerais Dieu. Mère Nature, c’est là d’où on vient, c’est ce que l’on est, c’est ce que l’on va devenir. C’est philosophique, je le sais, mais c’est la vérité. On repose désormais beaucoup trop sur la technologie, les gens ne voient plus le tableau dans son ensemble à cause des smartphones, des ordinateurs portables, de Facebook, peu importe. C’est facile d’oublier ce qui importe, c’est-à-dire le côté naturel initial du pourquoi nous sommes là. Je veux dire que lorsqu’on contemple l’univers, la vue globale, c’est assez simple, en fait. On n’a pas besoin de stimulants ou autres. Parfois, on peut juste prendre de la hauteur et dire : « Oui, voilà comment sont les choses. » Ça devrait être clair pour tout le monde. Si tout le monde pensait ça, ou le comprenait de la même façon, je pense que les conflits qu’on connaît sur Terre s’arrêteraient.

Te rends-tu souvent en pleine nature pour te ressourcer et trouver l’inspiration, non seulement en tant qu’artiste, mais aussi en tant qu’homme ?

Ouais, je le fais, mais évidemment, je pourrais le faire plus souvent. Je vis très proche de la nature. J’ai la nature tout autour de moi. Nous avons un beau paysage, un joli lac juste en bas de la rue avec plein de bois et forêts. Ce n’est pas loin de la ville mais ça reste un peu à l’écart, donc nous avons la nature au pas de notre porte. Nous voyons des biches, ma petite amie a vu un loup l’autre jour… Ce n’est donc pas quelque chose qui m’est étranger. Ceci dit, je ne dis pas que je suis affranchi d’internet, de la télévision ou des smartphones, je suis également coupable de ce point de vue [petits rires].

« Bien sûr, on évolue, on change en tant que personne, on passe par diverses phases, […] mais pour ce qui est de ma part artistique, je suis vraiment la même personne que j’étais quand j’avais vingt ans. […] Je ne m’éloigne pas tellement de mes racines. »

La chanson éponyme, qui est jouée seulement au piano et au chant, sert d’outro à l’album, mais aussi de rappel à l’introduction de l’album. Avez-vous cherché à faire un album circulaire ou un parallèle avec une journée qui progresse d’un matin à l’autre ?

Ouais, l’effet est que quand c’est fini, ça te donne envie de le rejouer depuis le début. Il y a un effet de boucle. Aussi, j’aime beaucoup cette outro parce qu’elle a un côté familier ; je ne sais pas d’où ça vient mais elle a un côté familier, façon berceuse médiévale, auquel la plupart des gens peuvent s’identifier. C’était la création de James, c’est lui qui a fait la chanson « Cease The Day » d’abord et ensuite nous avons ajouté la version raccourcie au début d’« Empty Streets », et la façon dont l’album démarre sur une version simplifiée et finit avec cette chanson, ça lui confère un début et une fin qui englobent le tout.

Au sujet du titre de la chanson « Transcending Yesterday » (« transcendant hier », NdT) : dirais-tu que, d’une certaine façon, c’est ce que vous essayez de faire avec In The Woods, avec votre héritable, sur cet album ?

Je ne crois pas que nous essayions de faire quoi que ce soit d’autre que de créer la meilleure musique que nous pouvions au moment où nous l’avons fait. En fait, nous allons commencer à enregistrer de la nouvelle musique en janvier ou février. Une grande partie est déjà finie, et c’est très, très bon, tel que je le vois – nous venons juste de commencer. C’est un nouveau départ, d’une certaine façon. Tant que nous serons capables de faire ça, je ne crois pas que ça s’arrêtera. Nous sommes plus dans l’instant présent. Regarder dans le passé est inutile. Ce qui est passé est passé, on ne peut rien faire pour le changer. Bien sûr, le futur reste à venir, mais ce que l’on fait maintenant aura évidemment un effet sur le futur. C’est comme ça que ça a toujours été et que ce sera toujours. Aujourd’hui sera toujours aujourd’hui, c’était aujourd’hui il y a deux millions d’années et ce sera aujourd’hui dans deux millions d’années. Si tu y penses, c’est très simple.

Certains philosophes rétorqueraient qu’aujourd’hui, ou autrement dit le présent, n’existe pas, que ce n’est que le point de jonction entre le passé et le futur.

C’est peut-être la limite de l’esprit humain. Notre capacité à voyager dans le temps, évidemment, dépend de la vitesse à laquelle on se déplace dans l’univers ; c’est la théorie de la relativité d’Einstein. On ne peut exister que dans cette zone extrêmement étroite qu’on appelle le présent, mais quand on regarde ça à l’échelle globale et qu’on dé-zoome, ces choses sont immuables, hier sera toujours hier et ça a toujours été hier, du premier jour du Big Bang jusqu’à ce que l’univers disparaisse, si tant est que ça se produise. Mais on a une limite de notre esprit quand il s’agit de comprendre le temps. Je suis en train de travailler sur une théorie là-dessus [rires]. Avec le temps, les apparences sont trompeuses, ce n’est pas linéaire comme on le perçoit.

Tu as mentionné votre groupe live : pourriez-vous les impliquer dans le processus créatif à l’avenir ?

Je suppose. Au moins Kare sera davantage impliqué la prochaine fois, c’est quelque chose que j’ai envie de faire. Nous n’avons pas encore décidé pour les autres, c’est trop tôt pour le dire. Mais les forces créatrices au sein du groupe resteront les mêmes : moi, James et Bernt.

Tu as dit que vous alliez enregistrer de la nouvelle musique en janvier ou février : est-ce que ça signifie qu’on pourra s’attendre à un nouvel album d’In The Woods l’an prochain ?

Nous prévoyons au moins un EP pour l’année prochaine. Pourquoi pas ? Nous sommes motivés, nous avons de la créativité à revendre, nous avons plein de musique en nous, donc nous n’allons pas arrêter. Ça vaut le coup d’en profiter tant que c’est là. Le temps dira comment ça sonnera mais aucun d’entre nous n’est intéressé pour faire le même album deux fois. Donc bien sûr, nous ferons en sorte de nous donner des défis et de créer quelque chose que nous voulons nous-mêmes écouter. Une chose est sûre : ce serait toujours In The Woods. C’est la seule chose que je peux promettre ! [Petits rires].

Le groupe a beaucoup évolué avec les années, changeant à chaque album, et il se trouve d’ailleurs que le groupe est presque totalement différent de l’époque Heart Of The Ages, étant toi-même le seul dénominateur commun. Malgré ça, as-tu le sentiment qu’au fond, ça reste le même groupe avec le même état d’esprit qu’à l’époque ?

Oui. Parce que ça a toujours été mon bébé, d’une certaine façon. Ça l’a été depuis mon enfance, donc je suis obligé de dire oui [petits rires]. Bien sûr, on évolue, on change en tant que personne, on passe par diverses phases, on fait face à des choses positives, on fait face à des choses négatives et tout, mais pour ce qui est de ma part artistique, je suis vraiment la même personne que j’étais quand j’avais vingt ans. Il me semble. Peut-être que d’autres gens devraient répondre à ma place, mais je ne crois pas avoir tellement changé. Je ne m’éloigne pas tellement de mes racines.

Interview réalisée par téléphone le 29 novembre 2018 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.

Page Facebook officielle d’In The Woods… : www.facebook.com/inthewoodsomnio

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