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Incubate Festival : l’éclectisme au service de l’exigence


La programmation culturelle de la ville de Tilbourg aux Pays-Bas a de quoi laisser n’importe quel fan de metal pantois : en plus du Roadburn en avril, du Neurotic Deathfest, désormais Netherlands Death Fest (version européenne du Maryland Death Fest), et d’une salle metal très dynamique, The Little Devil, même les festivals non spécialisés font la part belle au style. Pas mal pour une ville de deux cents mille habitants ! C’est le cas de l’Incubate Festival, consacré aux « cultures d’avant-garde », qui s’y est déroulé cette année du 14 au 20 septembre. Une semaine de manifestations qui mobilisent toute la ville (pas moins de trente-neuf lieux sont utilisés !), accueillent 200 artistes, et conjuguent art, musique, théâtre, cinéma… De quoi avoir le tournis à nouveau, donc ! La programmation musicale reflète l’éclectisme revendiqué de ce festival qui met à l’honneur les styles les plus pointus, du free jazz au black metal, du concert acoustique intimiste à la nuit électro. Ainsi, lors des éditions précédentes, il a pu accueillir des artistes aussi divers que Nadja, Yob, Mogwai, Fields Of the Nephilim, Current 93, Psychic TV, Laibach, Napalm Death ou encore Watain.

N’ayant pas le don d’ubiquité, nous nous sommes limités à un seul des lieux, le Natuurtheater d’Oisterwijk, et aux trois derniers jours de la manifestation, renonçant – hélas ! – à rien de moins qu’Alcest, Converge, The Melvins ou encore Cabaret Voltaire. De quoi en prendre déjà plein les yeux – et les oreilles, évidemment.

Evénement : Incubate Festival
Dates : 18-20 septembre 2015
Lieu : Natuurtheater d’Oisterwijk
Ville : Tilbourg [Pays-Bas]

Lifelover (par Niels Vinck)
La spécificité du Natuurtheater est d’être situé à quarante-cinq minutes du centre-ville : c’est un petit théâtre en plein air situé en plein milieu d’une forêt. Trois soirées thématiques ont été organisées pour le week-end : le vendredi, le black et le death metal étaient à l’honneur, le samedi, la programmation était orientée doom/psychédélique, et le dimanche, au milieu de groupes neo folk, un événement historique : les pontes du DSBM Lifelover ressuscitent pour livrer l’une des quelques performances destinées à célébrer les dix ans de la formation du groupe.

On découvre le lieu à la nuit tombée le vendredi : le théâtre a été peu à peu plongé dans l’obscurité durant la performance, intense bien qu’un peu répétitive, des Allemands de Necros Christos, qui ont fini leur set sous la pluie. On trouve l’entrée à l’oreille, en écoutant les balances de Bölzer : la nuit est complète dans la forêt, et les festivaliers se déplacent à la lampe de poche. Les sièges en demi-cercle du petit théâtre sont entourés de statues de pierre éclairées de bleu, et la scène émerge parmi les arbres. Dans ce cadre unique, le black-death menaçant des Suisses semble plus glaçant que jamais : les hululements habités et les riffs cinglants d’Okoi Jones/KzR ont toute la place de se déployer. On déplore malgré tout un son assez confus qui rend le propos très tortueux du duo parfois franchement inintelligible.

Leur succède un autre fleuron de la nouvelle scène black-death : The Ruins Of Beverast. Projet d’un seul homme, Alexander von Meilenwald, ce dernier s’entoure de musiciens triés sur le volet pour des performances planifiées avec soin, rares et d’autant plus percutantes. Ce soir-là, au milieu de la forêt sombre comme un bloc d’abîme, sa musique oppressante a trouvé l’écrin idéal… Bénéficiant d’un son beaucoup plus clair et d’un ciel dégagé, les Allemands délivrent leur mélange caractéristique de black et doom dense et atmosphérique avec sobriété, silhouettes noires sur un fond de fumigènes et de lumières rouge orangé aux allures de bûcher, toile de fond parfaite pour un groupe dont le dernier album, le remarquable Blood Vaults – The Blazing Gospel of Heinrich Kramer est consacré à l’une des têtes pensantes de la chasse aux sorcières qui a déchiré l’Europe au XVIe siècle… On regrettera peut-être de voir cet album si peu représenté – un titre seulement, « Apologia » – mais à la décharge du groupe, la longueur de leurs titres couplée à l’étroitesse de leur set (quarante-cinq petites minutes) réduisait clairement la marche de manœuvre.

Ggu:ll (par Paul Verhagen)
On sort du théâtre et pénètre dans les bois pour la performance de Hell Icon que l’on trouve à la croisée de deux chemins, entre quelques arbres : le groupe, composé de trois vocalistes et de percussionnistes, offre une performance unique, qui tire parti du lieu avec superbe. Les musiciens, vêtus de robes monacales, entourés d’ossements et pieds nus dans la boue (!) livrent vocalises et percussions tribales pour une cérémonie sataniste étrange et hypnotique. Retour au théâtre enfin pour les Allemands (très représentés ce soir, donc !) de Secrets Of The Moon qui clôturent la soirée avec un set léché, moins ténébreux que ce que l’on avait pu voir jusqu’alors mais qui ravit les irréductibles restés dans le froid jusqu’à cette heure avancée de la nuit.

Lorsque l’on arrive sur place le lendemain, il fait encore jour, et on peut découvrir le Natuurtheather complètement métamorphosé, accueillant et bucolique, néanmoins peu rempli pour cette programmation faisant la part belle aux sonorités doom et psychédéliques. Nous ne voulions pas manquer Ggu:ll, groupe du cru qui s’est fait remarquer sur la scène internationale avec son premier EP sorti en 2014, Waan:Hoon. Les quatre musiciens délivrent un doom lent, atmosphérique et varié, qui incorpore éléments drone, passages brutaux et breaks inquiétants pouvant évoquer leurs compatriotes d’Urfaust (sur « Hoon »). Servis par un son bien en place, y mettant manifestement du cœur (mention spéciale pour le bassiste !), les Hollandais convainquent les festivaliers ayant fait le déplacement. Pour une chanson, une cinquième silhouette les rejoint sur scène et se détache sur les lumières vertes : à sa gestuelle et sa voix habitées, on reconnaît rapidement Farida « the mouth of Satan » Lemouchi (ex-The Devil’s Blood), qui parachève de son chant unique l’atmosphère sombre, irréelle, presque hantée de ces goules.

Ce sont les Bruxellois de Moaning Cities qui leur succèdent à la nuit tombée. Répit entre deux groupes exceptionnellement lourds, ils proposent un rock psychédélique et planant. Avec une section rythmique solide et bondissante, des visuels esthétisants, de la bonne humeur à revendre et du sitar sur certains titres, les Belges remportent l’adhésion d’un public pas nécessairement gagné d’avance. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à montrer leur gratitude en remerciant avec profusion festivaliers et orgas, qui leur a permis de se produire ce soir malgré une panne de van ! Une belle découverte, assurément. Mais le temps fort de la soirée, et ceux qu’attend le public qui a fait le déplacement, ce sont les trois Italiens d’Ufomammut et leur doom cosmique. Pendant une heure, les titres s’enchaînent, se fondant parfaitement les uns aux autres, et résonnent dans la nuit. Au fond de la scène, des visuels vidéo signés Malleus – le studio de graphisme composé des membres du groupe – viennent relever le tout, pour une expérience complètement immersive devant laquelle les mots achoppent. « Hypnotisant », « écrasant », « envoûtant », ce sont ceux qui reviennent toujours pour parler de ce sous-genre musical, mais ils ont rarement été aussi justifiés. Privilégiant son dernier opus, Ecate, évidemment taillé pour être joué sous un ciel étoilé (Hécate est l’une des trois déesses grecques liées à la lune), le groupe revisite tout de même ses débuts avec « God » et surtout « Stigma », le titre d’ouverture d’Idolum, sidérant de force chthonienne. Une performance unique où les visuels, la musique et la froide présence de la forêt convergent pour une heure magique qui, à n’en pas douter, restera longtemps dans les esprits des présents.

Ufomammut (par Paul Verhagen)
Pour la dernière journée du festival, nous faisons le déplacement pour Lifelover, l’exception d’une programmation très néo folk : en effet, les légendes du DSBM livrent ici l’une des rares performance destinées à célébrer les dix ans de la formation du groupe. Les Suédois ont d’ailleurs bien précisé qu’ils ne se reformaient pas mais qu’ils feraient simplement quelques dates pour rendre hommage à Lifelover, aux fans et bien entendu au défunt Jonas « B » Bergqvist, guitariste et compositeur principal du groupe, décédé d’une overdose en 2011. Les membres restants ayant décidé de cesser toute activité sous le nom de « Lifelover » à la suite de cet événement, on imagine déjà la dimension historique et dense en émotion de la performance qui s’annonce. Pour l’occasion, les gradins sont emplis comme jamais… d’inconditionnels certes, mais aussi de beaucoup de curieux venus voir Dornenreich ou Empyrium plus tard dans la soirée. Le groupe prend place sur scène de jour, sous un beau soleil d’automne. Guitariste et bassiste sont éclaboussés de sang et le chanteur, l’iconique Kim « () » Carlsson, recouvert de sang lui aussi, porte une blouse de chimiste ouverte sur son torse couvert de cicatrices.

Après un salut presque timide, prenant le public un peu au débotté, le groupe se lance immédiatement avec le redoutable « I Love (To Hurt) You » dans un set très dense dans lequel il va revisiter toute sa discographie et en offrir une quinzaine de titres joués avec claviers et samples présents sur disque, comme « B » et « () » avaient projeté de le faire sans avoir jamais eu l’occasion de le réaliser. Mélange de black metal et de rock alternatif, souvent entraînante – Lifelover doit être le groupe déprimant le plus dansant depuis Joy Division ! –, toujours extrêmement sombre, la musique du groupe emporte comme elle peut désarçonner, à l’image de la comptine suédoise à la fin de « Nackskot » – on regrettera au passage un son pas vraiment à la hauteur qui rend parfois les chansons difficiles à reconnaître. À l’image de son frontman magnétique, on passe de la mélancolie la plus insupportable à un humour noir corrosif : « () » ponctue sa performance habitée, possédée presque, très touchante en tout cas, de sourires hésitants au public et de pas de danse au style pour le moins personnel. Pour deux titres, il laissera la scène à « 1853 », manifestement moins à l’aise dans l’exercice et sans doute dans un état second, puis reviendra pour achever une heure de performance historique, déroutante – le tout a lieu sous un soleil radieux ! – et très émouvante, un hommage mérité à un groupe et un artiste unique qui manquent autant aux fans qu’au paysage musical actuel.

Bien que n’ayant vu qu’une part infime de la programmation, le festival Incubate nous a pourtant permis de vivre des expériences uniques dont certaines accompagneront longtemps les présents. On ne peut qu’espérer que ce genre de festival, à la fois éclectique et exigeant, fasse des émules, et en attendant, l’Incubate nous donne rendez-vous l’année prochaine à Tilbourg du 12 au 18 septembre 2016 !

Compte-rendu : Chloé Perrin.



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  • L’Incubate Festival ou l’art de la mettre profond au DesertFest en mettant les Melvins sous contrat d’exclu sur le tard.

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