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Interview   

Inter Arma revisite ses racines


On connaissait les Américains d’Inter Arma pour leur death doom très sombre dans la droite lignée de Neurosis, et ce n’était pas l’abyssal Sulphur English, leur dernier album sorti en 2019, qui allait le démentir. Mais cette fois-ci, le groupe a décidé d’offrir un autre de ses visages à ses fans : après un album live, il leur propose un album de reprises, Garbers Days Revisited, hommage à la fois au lieu de ses débuts, à ses influences pléthoriques et variées (Ministry, Neil Young, Venom, Prince…), et à la musique live. Si le côté ludique et enlevé de l’ensemble a de quoi surprendre, son éclectisme reflète bien ce qu’Inter Arma a d’inclassable.

C’est donc d’éclectisme et de plaisir à jouer et à se dévouer à la musique que nous avons parlé avec Trey Dalton, l’un des deux guitaristes du groupe. Le musicien revient avec nous sur ses débuts – à lui et sur ceux du groupe – et ce que le futur leur réserve. Il évoque aussi leurs efforts récents, non seulement Garbers Days Revisited, donc, mais aussi Sulphur English : en bref, comment tenir bon lorsque le monde semble en flammes…

« Quand bien même notre musique serait très sérieuse, nous ne sommes pas des mecs très sérieux. Ça nous a permis de montrer notre côté fun, blagueur, qui est bien plus important que ce qu’il peut sembler. »

Radio Metal : L’an dernier, vous avez sorti un album, Sulphur English. Cette année, vous avez déjà sorti un album live, Live At Club Congress. Pourquoi avez-vous décidé d’enregistrer un album de reprises ?

Trey Dalton (guitare) : Essentiellement pour nous amuser. Nous n’avions rien d’autre de prêt et, comme tu l’as dit, l’album venait de sortir l’année dernière. Nous ne pensions pas nécessaire de sortir quelque chose à tout prix, mais nous voulions rester actifs et faire quelque chose de peut-être un peu moins sérieux. C’est probablement la principale raison. Nous jouons des reprises pendant nos concerts depuis longtemps. Alors, pourquoi ne pas les enregistrer ?

Comment avez-vous choisi les chansons que vous vouliez reprendre ? Vous les aviez toutes déjà jouées en concert ?

Nous jouons certaines d’entre elles en concert depuis longtemps, par exemple, la reprise de « Southern Man » de Neil Young. C’est une chanson que nous jouons en concert depuis environ six ou sept ans maintenant. Nous avons aussi tout un catalogue de reprises de punk hardcore. Par exemple, nous jouons cette chanson de Cro-Mags depuis une éternité. Nous pouvons jouer tout un tas de titres de Minor Threat, Black Flag, the Misfits, etc. Nous jouons un tas de choses comme ça depuis très longtemps, mais toutes les chansons de l’album ne proviennent pas de ce catalogue. Il y a certains morceaux que nous voulions reprendre, et nous les avons repris, comme la chanson de Ministry. Nous n’avions jamais joué « Scarecrow » en concert.

Le résultat est très varié, ce qui n’est pas très surprenant pour un groupe comme le vôtre, qui mêle beaucoup de styles différents, mais Ministry et Nine Inch Nails, deux grands groupes de metal industriel, on ne s’attendait pas forcément à ça. Quelle influence ces groupes ont eue sur vous ?

Nous aimons tous les approches plus industrielles des musiques extrêmes. C’est juste qu’elles ne ressortent pas beaucoup dans notre composition. Nine Inch Nails fait partie des groupes que nous écoutons régulièrement dans le bus de tournée. À côté de ça, on peut ajouter d’autres trucs industriels, moins populaires. Comme tu dis, ce n’est pas très présent dans le genre de musique que nous faisons, mais nous en écoutons beaucoup.

Vous venez tous d’horizons musicaux assez différents. Est-ce que l’album reflète aussi ça ? Chacun a choisi ses chansons préférées ?

Je pense, oui. Tout le monde voulait essayer de jouer des trucs en particulier. Nous avons débattu de tout un tas de chansons. Nous avons même pensé à faire une reprise des Beatles. Comme tu dis, nous venons tous d’horizons musicaux différents, mais nous avons choisi des morceaux qui nous plaisaient à tous, des choses que nous écoutions tous dans notre temps libre. Je me dis que, quitte à enregistrer un album de reprises, autant que ce soient des chansons, des groupes et des artistes que nous apprécions tous beaucoup, plutôt que de nous retrouver avec un ensemble de morceaux que je pourrais aimer mais qui ne plairaient pas forcément à T.J. ou que Mike trouverait vraiment nuls. Nous avons préféré jouer des choses que nous aimons tous sincèrement.

Quel est ton parcours personnel en tant que musicien, en tant que guitariste ?

Je joue de la guitare depuis que j’ai environ onze ans, ce qui remonte maintenant à environ vingt-cinq ans. Et je viens de ce qu’on pourrait appeler une famille de musiciens. Mon père était chanteur quand j’étais jeune, et j’ai grandi en chantant dans des chorales et ce genre de chose ; des chorales religieuses et non religieuses. Mon père a acheté une guitare quand j’avais environ dix ans. Il a essayé d’apprendre à en jouer, a laissé tomber et me l’a donnée. Quand je me suis mis à la guitare, j’aimais les trucs heavy. Je viens d’une petite ville, donc je n’avais pas accès à la musique de la plupart des groupes que j’apprécie maintenant, mais très jeune, j’écoutais Metallica, Pantera et ce genre de trucs, comme tous les autres gamins metalleux de mon âge. J’aimais vraiment jouer de la guitare dans ce style, mais je ne dirais pas pour autant que c’était mon objectif, je voulais seulement devenir un bon guitariste. La plupart des guitaristes auxquels je m’intéressais, que je trouvais vraiment bons, se trouvaient jouer des choses plutôt heavy, c’est pour cela que j’ai suivi cette direction. Depuis, j’ai fait pas mal de chemin en tant que guitariste.

Laquelle des reprises de l’album a été la plus facile à faire ? Laquelle a été la plus difficile ?

Étrangement, et peut-être tout simplement parce que ça faisait si longtemps que nous la jouions, « Southern Man » nous a semblé très simple à nous approprier. Certaines des autres chansons sont plus heavy, mais elles ne sont pas très éloignées des versions originales. Nous avons envisagé de faire une version plus heavy, plus éloignée de l’originale de la reprise de Tom Petty, mais ça ne fonctionnait pas du tout, le résultat était complètement débile, donc nous nous sommes dit : « Bon, nous voulons toujours faire cette reprise, mais gardons-la à l’identique, restons le plus proches de l’original possible. » Pour celle-là, nous ne pouvions vraiment pas faire autrement.

« De 2009 à 2013 environ, nous avons fait une centaine de concerts par an dans des sous-sols insalubres, dans des cuisines chez des gens, dans des séjours, dans des petits bars, etc. C’était épouvantable et à la fois incroyablement amusant et vivifiant. »

Vous êtes habitués à jouer des reprises, mais est-ce que le fait d’avoir vraiment travaillé dessus dernièrement a changé votre relation à ces chansons ?

Je ne savais pas jouer la plupart de ces chansons avant que nous nous décidions à les reprendre. Je n’avais pas écouté cet album de Ministry vraiment sérieusement, je n’avais jamais essayé de comprendre comment fonctionnent ces chansons… Honnêtement, ça a été très fun à faire, ça m’a rappelé l’époque où j’étais gamin et commençais la guitare. Je ne sais pas si tu joues de quelque chose, mais en tout cas c’est assez courant de faire ça quand tu commences : tu essaies de jouer d’autres chansons pour comprendre comment font les autres. Me poser pour essayer de comprendre comment ils avaient fait certains sons de « March Of The Pigs » ou « Scarecrow », c’était vraiment comme être un gosse à nouveau, c’était très plaisant comme sensation.

Je suppose que c’est quelque chose de complètement différent de votre travail habituel, lorsque vous travaillez sur vos propres chansons. Comment l’avez-vous abordé, toi en tant que guitariste et plus généralement en tant que groupe ?

Nous nous sommes tournés vers la même personne que d’habitude, Mikey Allred. Nous n’avons pas prévu beaucoup de temps. Lorsque nous enregistrons des albums, généralement, nous prévoyons au moins dix jours pour enregistrer tous les sons, guitares, batterie, synthés, et puis tout le reste. Mais cette fois-ci, nous ne nous sommes accordé que quatre jours pour tout faire. Nous voulions ne pas vraiment avoir l’impression que c’était un album complètement construit et abouti, nous voulions que ça ait un côté plus live, moins sérieux. Nous voulions que ce soit quelque chose que nous faisions pour nous amuser. Nous avions envie d’y aller et de jouer ces morceaux, c’est tout : si par exemple je faisais la guitare rythmique sur une chanson et ne foirais pas trop, rien qui se remarque trop, disons, nous nous disions que c’était suffisant et passions à autre chose, alors que lorsque nous travaillons sur nos albums, si j’ai l’impression d’avoir un peu foiré, je recommence encore et encore jusqu’à ce que le résultat soit exactement ce que je voulais. Cette fois-ci, l’approche était un peu moins formelle, ce qui était plutôt fun, et je crois que nous sommes tous d’accord là-dessus dans le groupe, ce n’est pas que moi. Nous avons tous fait ça plus ou moins à l’instinct.

C’est vrai qu’il y a quelque chose de léger, de ludique, presque, dans cet album, ce qui n’est pas du tout le cas de vos sorties précédentes. Est-ce que c’était volontaire de travailler sur quelque chose de léger après un Sulphur English particulièrement sombre ?

Je ne sais pas si c’était vraiment intentionnel, si nous nous y projetions vraiment de cette manière, mais en tout cas nous l’avons envisagé comme une sorte de digestif, de break, parce qu’il ne fait aucun doute que notre prochain album sera lui aussi très, très sombre. Ça ajoute un peu de légèreté à notre discographie, quelque chose de ludique comme tu dis, parce que quand bien même notre musique serait très sérieuse, nous ne sommes pas des mecs très sérieux. Ça nous a permis de montrer notre côté fun, blagueur, qui est bien plus important que ce qu’il peut sembler.

C’est votre premier album avec Andrew Lacour à la basse. Comment a-t-il rejoint le groupe et qu’est-ce qu’il y apporte ?

Nous connaissons Andrew depuis un moment. Il était bassiste dans le groupe canadien KEN mode, et nous avons tourné avec eux pas mal de fois, ce qui fait que nous le connaissions très bien. Après avoir quitté KEN mode, il a déménagé pas très loin de chez nous, et quand notre bassiste précédent est parti, ça nous a semblé le candidat idéal parce que nous le connaissions déjà très bien. C’est un très bon musicien qui a beaucoup de pratique derrière lui. Il prend la musique et le fait de jouer de la musique très au sérieux. Il s’est approprié toutes les parties de basse vraiment très rapidement, c’était super. C’est un pro. Je ne sais pas si ça a fait une différence très importante d’un album à l’autre ; en tout cas, ça s’est fait très vite. Et ça n’enlève rien à notre bassiste précédent du tout, Andrew est juste un type de musicien différent.

Garbers Days Revisited est évidemment une allusion à Metallica mais c’est aussi un clin d’œil à l’une de vos salles de répétition. Est-ce que tu peux nous en parler ? Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de rendre hommage à cet endroit ?

Depuis les débuts du groupe, nous avions une salle de répétition dans ce bâtiment qui s’appelait Garbers et qui était au centre-ville dans l’ouest de la Virginie où nous vivons tous. Il abritait à peu près deux cents groupes, je dirais – je ne connais pas le nombre exact. Le rez-de-chaussée du bâtiment était une entreprise de portes de garage, tu rentrais par ce truc qui était une fabrique de portes de garage, c’était tout ce qu’ils faisaient, et dans tout le reste de l’immeuble qui leur appartenait, ils ont construit et loué des salles de répétition. C’était presque une sorte de centre communautaire, ça a été ouvert pendant des années. À Richmond comme dans bien d’autres villes américaines et sans doute ailleurs aussi, le centre-ville est en train d’être complètement repensé et il n’y a plus vraiment de place pour ce genre d’endroits. Garbers a été le dernier bâtiment du centre-ville à être converti en appartements, lofts, bureaux ou autres projets de ce genre. L’entreprise qui en était propriétaire a fini par recevoir une offre qui a été, j’en suis certain, trop bonne pour être refusée, et nous avons tous dû partir. C’était un endroit super, nous avons un paquet de bons souvenirs liés à ce lieu. Tous les gens que nous y côtoyions, les autres groupes qui y répétaient… Windhand a été notre voisin pendant des années. Je suis à peu près sûr que c’est là que Municipal Waste a commencé. La plupart des groupes de Richmond qui ont fait carrière ont commencé à Garbers. Nous nous sommes dit que ce serait une chouette manière de rendre hommage à cet endroit.

Au moment de l’enregistrement l’année dernière, vous n’aviez évidemment pas idée que l’album sortirait dans le monde tel qu’il est en ce moment, mais dans beaucoup de chroniques, les gens mentionnent à quel point il semble correspondre à ce dont nous avons besoin en ce moment, notamment par son côté live. En tant que groupe, qu’est-ce que vous en pensez ?

C’est quelque chose de très général, mais si écouter nos reprises absurdes de « Purple Rain », Tom Petty et des autres améliore la journée de ne serait-ce qu’une personne d’une quelconque manière que ce soit, alors ça en valait complètement la peine. Comme tu le disais, ça n’était pas notre intention, parce que personne n’aurait pu prévoir le déroulement de cette année passée, mais je suis super content si les gens se sentent mieux après avoir écouté l’album, surtout dans un monde où la plupart du temps, ce n’est pas évident de se sentir bien…

« Que ce soit dans une chanson ou dans un album, nous pensons que les fluctuations sont importantes […]. Donc si nous composons une chanson de onze minutes pleine de colère cinglante et impénitente, il faudra probablement calmer un peu le jeu à un moment donné et montrer qu’on peut exprimer la colère ou la tristesse autrement. »

En tant que musiciens aux États-Unis, comment la situation s’annonce pour vous ?

Très mal. Nous avons vu des embryons de petits concerts être organisés à l’étranger et ça nous rend dingues parce qu’ici, les gens sont tellement têtus qu’ils ne veulent pas faire les choses que nous devrions faire pour améliorer la situation. Je pense que je peux parler au nom du groupe dans son ensemble lorsque je dis ça : nous ne sommes pas très bien quand nous pensons à quand et comment nous allons reprendre les concerts, aux États-Unis tout comme à l’étranger. Même si certains endroits étaient sains, si on nous offrait un créneau lors d’un festival en Europe par exemple, nous ne pourrions pas voyager jusqu’à là-bas, ou alors ils nous renverraient chez nous dès notre sortie de l’avion, ce que je ne pourrais même pas leur reprocher parce que nous avons vraiment été très mauvais ici pour gérer la situation. Ce n’est vraiment pas génial, mais nous essayons de rester prudemment optimistes. Avec un peu de chance, l’année prochaine, nous pourrons commencer à revenir tout doucement à une sorte de normalité.

La seule autre option pour les musiciens en ce moment, c’est l’écriture et l’enregistrement en studio. Quelle est l’importance du live par rapport au reste pour vous en tant que groupe et toi en tant que musicien ?

Jusqu’à présent, le live a été l’élément vital de ce groupe. De 2009 à 2013 environ, nous avons fait une centaine de concerts par an dans des sous-sols insalubres, dans des cuisines chez des gens, dans des séjours, dans des petits bars, etc. C’était épouvantable et à la fois incroyablement amusant et vivifiant. Ensuite, quand ça a commencé à prendre, nous avons poursuivi sur notre lancée et fait autant de concerts que nous le pouvions, car c’est amusant, c’est ce que nous aimons faire. En tout cas, quand j’étais gamin et que je m’imaginais en train de jouer de la musique dans un groupe, je ne m’imaginais pas en train de le faire devant un ordinateur portable pour envoyer ça à quelqu’un d’autre ailleurs et essayer de concevoir une chanson. Je m’imaginais devant un public et des gens qui s’éclataient, c’était ce que je voulais vivre. Nous nous sommes toujours plus ou moins nourris de ça. Donc ne pas pouvoir le faire et être – faute de meilleur terme – un simple ouvrier, ce n’est pas très drôle. Je dirais que financièrement, ma situation me semble aujourd’hui plus stable que jamais, mais je préférerais de loin être en tournée quelque part et faire un concert plutôt que d’aller au boulot et revenir à la maison à la fin de la journée. J’ai une vie très agréable ici, mais j’adore jouer de la musique avec mon groupe.

Dans l’album, vous avez modernisé et rendu très contemporaine la reprise de « Southern Man » de Neil Young. Il se trouve qu’elle colle bien au contexte politique aussi…

Ce n’était pas l’objectif mais en effet ! C’est un peu comme si nous étions les oracles à Delphes et que nous avions lu dans les os divinatoires que ce serait le bon moment pour sortir une chanson sur l’injustice raciale, et voilà où nous en sommes [petits rires]. Si je me souviens bien – il se peut que je sois en train d’affabuler mais je ne crois pas –, nous avons décidé de faire cette reprise après que Weedeater ait repris la chanson de Lynyrd Skynyrd « Give Me Back My Bullets ». Nous plaisantions avec Dixie [Dave Collins] en disant que s’ils faisaient une reprise de Lynyrd Skynyrd, nous en ferions une de Neil Young, car il y a eu une célèbre dispute dans les années 70 entre les deux. C’est donc pour cette raison que nous avons décidé de faire cette reprise. Ce n’était pas parce que cette chanson nous parlait particulièrement à ce moment-là, c’était plus : « On aime cette chanson et on pense que ce serait marrant de la faire. » Ceci étant dit, notre rapport à cette chanson et à sa signification a évolué depuis. C’est une chanson très presciente, surtout vu ce qui se passe en ce moment. Donc même si ce n’était pas notre but de reprendre une chanson qui serait aussi emblématique et importante pour notre époque, je suppose que c’est quand même ce que nous avons fait. Ça nous va. Nous sommes d’accord avec le message.

Sulphur English contient lui-même une dimension politique. C’était voulu ? Je veux dire que le metal extrême a plus tendance à faire dans l’évasion qu’autre chose…

Bien sûr. Mike pourrait sans doute mieux t’en parler, mais j’ai une assez bonne connaissance de son cerveau. Déjà quand nous avons enregistré Paradise Gallows, avant l’élection de Trump, nous pouvions voir les signes avant-coureurs ici et à peu près partout. Une grande partie des paroles sur Paradise Gallows ont un côté évasion, comme tu dis, mais elles ont aussi des sous-entendus politiques cachés. Avec Sulphur English, la honte nous envahissait et je pense que Mike a canalisé ça de manière un peu plus intentionnelle pendant l’écriture de l’album, si l’on compare à ses approches passées, disons, plus nuancées des commentaires politiques. Il y a certaines choses que les gens disent de ce côté de l’Atlantique qui sont difficiles à entendre et je pense qu’il avait besoin de s’exprimer, et puis il n’y a rien mieux que le présent.

D’ailleurs, que signifie le titre de l’album, Sulphur English ?

Le soufre est un élément chimique qui sent très mauvais et l’anglais renvoyait spécifiquement à… En gros ça veut dire « langage qui pue » ou « discours qui pue ». Ça fait donc référence à la manière affreuse dont – je ne vais même pas mâcher mes mots – les conservateurs américains ont utilisé le langage pour faire croire à tout un tas de gens qu’ils font de bonnes choses quand, en réalité, ils font des choses horribles.

Cet album est bien plus sombre et agressif que Paradise Gallows. Avez-vous essayé d’explorer quelque chose de différent cette fois ou bien ça s’est fait naturellement ?

Nous sommes le produit de notre époque et quand nous avons composé Paradise Gallows – même si on y trouve des passages très sombres – nous nous sentions collectivement mieux par rapport à nous-mêmes, au monde, à la vie et aux choses en général. En conséquence, la musique est moins intense, plus colorée peut-être. Avec Sulphur English, ce que nous ressentions était à l’opposé, donc la musique a reflété notre incapacité à gérer le fait que le monde était en train de devenir très sombre. Nous voulions faire la musique la plus dissonante et viscérale possible, parce que ça correspondait à ce que nous ressentions.

« Je ne comprends pas comment des groupes peuvent être complaisants avec leur composition, leur manière de jouer et ce qu’ils font. Je ne crois pas que je serais très satisfait si nous allions en répétition et décidions que notre prochain album sonnerait exactement comme Paradise Gallows ou Sulphur English. Ça me paraît ennuyeux. »

D’un autre côté, l’album contient des passages clairs et acoustiques, comme si vous poussiez dans les deux directions. Est-ce important pour vous que le groupe ait une palette aussi vaste que possible ?

À bien des égards, oui. Que ce soit dans une chanson ou dans un album, nous pensons que les fluctuations sont importantes, et un album a besoin d’avoir des cimes et des collines pour avoir des vallées – en tout cas, en ce qui concerne les nôtres. Donc si nous composons une chanson de onze minutes pleine de colère cinglante et impénitente, il faudra probablement calmer un peu le jeu à un moment donné et montrer qu’on peut exprimer la colère ou la tristesse autrement. C’est clairement la raison pour laquelle il y a des passages moins intenses, mais qui sont toujours bien plus sombres que les passages plus jolis de Paradise Gallows, tout en étant dans cette même veine acoustique, calme et introspective, on pourrait dire.

Comment la composition fonctionne dans Inter Arma ? Il semblerait que T.J., votre batteur, a été le compositeur principal ces derniers temps…

Il compose beaucoup de musique, en effet. En fait, il a composé la majorité de Sulphur English. L’autre guitariste, Steven [Russell], et moi, nous étions dans un passage à vide créatif. Nous ne trouvions rien – ça peut s’expliquer par plusieurs raisons. Dès que nous essayions de proposer quelque chose au groupe, ça tombait à l’eau, tandis que T.J. était dans une période de grande créativité, il n’arrêtait pas d’avoir des idées de chansons et de riffs. Nous avons donc surfé sur sa créativité durant ce processus, alors que dans le passé, avec Paradise Gallows, Sky Burrial et tout le reste, c’était assez collectif. J’avais une idée, je l’apportais au groupe et nous en faisions quelque chose, ou bien c’était Steven ou T.J. et nous abordions ça de manière collective. Mais pour Sulfur English, je n’arrivais pas à composer quoi que ce soit, c’était horrible, mais heureusement que T.J. avait beaucoup en réserve et il a pu apporter ce dont nous avions besoin.

C’est assez inhabituel qu’un batteur apporte autant de musique. Est-ce en partie la raison pour laquelle votre musique est aussi unique et imprévisible ?

Oui, je pense que c’est plutôt vrai. Je ne dirais pas que nous avons pris une approche complètement old-school mais dans le temps, surtout dans le jazz, le leader d’un groupe était toujours le batteur. Le batteur ne composait pas forcément toute la musique mais c’était celui qui menait et décidait : « Il faut accélérer » ou « Il faut ralentir et arranger les choses d’une certaine manière. » T.J. endosse clairement ce rôle et c’est un bon compositeur, donc pas de problème ! Si on compare les riffs que j’ai apportés à ceux que T.J. a apportés, nous sommes des compositeurs de riffs très différents. En matière de riff de guitare heavy metal, ma contribution est plus – j’hésite à employer ce mot – typique, plus traditionnelle dans l’approche, alors que lui a une approche très rythmique. On peut se rendre compte quels sont les riffs qu’il a créés et ceux que Steven ou moi avons créés, car il a une perspective très différente du jeu de guitare et de la composition musicale heavy.

Mike a déclaré que c’était très important pour le groupe de toujours aller de l’avant et de ne pas vous reposer sur vos lauriers. Es-tu d’accord ?

Absolument, à cent pour cent. Les groupes de heavy metal que j’aime le moins sont ceux qui proposent le même album tous les deux ou trois ans avec juste des chansons formatées légèrement différemment. Je comprends pourquoi : il y a des gens qui aiment exactement ce qu’ils aiment et qui sont contrariés si un groupe décide d’expérimenter et de sortir quelque chose de différent. Ceci étant dit, je ne comprends pas comment des groupes peuvent être complaisants avec leur composition, leur manière de jouer et ce qu’ils font. Je ne crois pas que je serais très satisfait si nous allions en répétition et décidions que notre prochain album sonnerait exactement comme Paradise Gallows ou Sulphur English. Ça me paraît ennuyeux.

Sais-tu déjà quelle direction va prendre votre prochain album ?

Nous sommes en train de rassembler quelques nouvelles musiques. Ça fait longtemps que nous n’avons pas joué ensemble, depuis que le Covid-19 est arrivé aux Etats-Unis, donc nous n’avons pas mis en place grand-chose de solide, mais je m’attends à ce que ça continue à devenir plus agressif, plutôt que l’inverse. Je ne m’attends pas à ce que nous prenions la direction, disons, d’un Mastodon. Nous avons envisagé des idées plus accessibles par le passé, mais nous les avons balancées à la poubelle et sommes tout suite repartis sur ce que nous faisons de mieux, c’est-à-dire de la musique heavy étrange, qui met mal à l’aise. Ce sera donc plutôt dans cette veine, mais je suis sûr que ce sera différent. C’est encore trop tôt pour le dire.

Malgré les circonstances, sais-tu quelle est la prochaine étape pour le groupe ?

Nous sommes en train de composer des chansons, nous envisageons de composer un ou deux EP centrés sur un style. Au lieu de faire un album, nous avons décidé de proposer une expérience plus focalisée, avec seulement trois ou quatre chansons qui ne dureront pas toutes douze minutes. On verra comment ça se passe, mais nous espérons encore qu’à un moment donné l’année prochaine on pourra tous retourner voir des concerts. Même s’il faut porter des masques sur scène, nous répondrons présent.

Interview réalisée par téléphone le 3 septembre 2020 par Chloé Perrin.
Retranscription : Floriane Wittner & Camille Gardeil.
Traduction : Chloé Perrin & Nicolas Gricourt.
Photos : Joey Wharton (1, 5) & Bibiana Reis (2, 4).

Facebook officiel d’Inter Arma : www.facebook.com/INTERARMA

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