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Interview   

Jerry Cantrell éclaire l’obscurité


Lorsqu’en 2002 Jerry Cantrell sortait Degradation Trip, le moral et la vie du guitariste n’étaient pas au beau fixe. Alice In Chains était en hiatus depuis 1996, le chanteur Layne Staley venait de mourir et il faisait lui-même face à des problèmes d’addiction dont il se libérerait peu après. Depuis, Jerry Cantrell a repris son destin en main, remettant sur pied Alice In Chains avec l’aide du nouveau venu Williams DuVall qui partage désormais avec lui chant et guitare, avec le succès que l’on connaît aujourd’hui : le groupe aura délivré trois nouveaux albums qui n’ont pas à rougir face aux trois premiers.

Près de vingt ans après son dernier album solo, Jerry Cantrell a retrouvé le sourire – celui qu’on arbore après avoir brillamment accompli sa mission – et une forme de sérénité. C’est donc le bon moment pour une nouvelle échappée solo, sous la forme du bien nommé Brighten, car il est un peu plus « lumineux » – terme forcément à relativiser quand on parle de Jerry Cantrell –, pour lequel il a impliqué une ribambelle d’amis et exploré instinctivement diverses facettes de ses influences. On en discute ci-après avec l’artiste.

« J’ai toujours aimé la musique qui procure un certain sentiment mais qui raconte autre chose. J’aime les livres, les films, les chansons qui ont plusieurs niveaux de lecture. C’est la vie. Les choses sont rarement noires ou blanches. »

Radio Metal : Près de vingt ans après Degradation Trip, qu’est-ce qui t’a poussé à repartir en solo aujourd’hui, et pourquoi pas plus tôt ? Est-ce que ça émanait d’un besoin de « t’évader » d’Alice In Chains ?

Jerry Cantrell (chant & guitare) : Si je voulais m’en évader, ce serait probablement déjà fait. Ça fait trente-quatre ans, donc… [Rires]. J’étais principalement focalisé sur Alice In Chains, qui a été grosso-modo ma première préoccupation. Nous avons fait trois extraordinaires albums et d’innombrables tournées. Nous avons rétabli le groupe et avons accueilli un nouveau membre, et nous sommes passés à autre chose, avec succès. Ça a pris l’essentiel de mon attention et de mon énergie. Le groupe est dans une bonne position maintenant. Nous sommes contents de ce que nous avons accompli. Nous n’avons absolument pas fini, mais j’ai pensé que c’était le moment de peut-être me remettre à faire un album en solo. J’en avais fait deux avant et je me suis dit que ce serait amusant de m’y remettre, d’enrichir cette partie de ma discographie.

Brighten a été enregistré entre mars 2020 et mars 2021, ce qui fait une année complète d’enregistrement que tu as qualifiée de « folle aventure ». Raconte-nous cette « folle aventure »…

C’était intéressant pour nous tous d’essayer de recalibrer la vie. Des pans entiers de nos vies normales ont été mis à l’arrêt, donc il fallait essayer de se frayer un chemin à travers ça – et je pense que c’est toujours ce que nous faisons. J’ai eu beaucoup de chance du fait que j’avais déjà bien entamé le projet [avant la pandémie]. J’ai commencé à composer des chansons et enregistrer des démos en septembre 2019, juste après la tournée d’Alice In Chains pour l’album Rainier Fog. Tyler Bates, Paul Figueroa et moi avons balancé des idées, fait des démos et écrit des chansons. Nous avons fait ça jusqu’à décembre et nous avons fait deux concerts à Los Angeles avec une bonne partie des musiciens qui se sont retrouvés sur l’album. C’était vraiment amusant de jouer des morceaux de Boggy Depot et Degradation Trip, ainsi que d’Alice In Chains et même quelques reprises, dans un contexte semi-acoustique plus détendu. C’était très sympa de faire une pause dans l’écriture et aussi de prévenir le monde que quelque chose se préparait, que j’étais en train de peut-être songer à aller plus loin là-dedans.

Nous sommes allés en studio en mars et nous avons enregistré la majeure partie des pistes de base. C’était une chance, car l’essentiel des fondations et du cadre de la maison étaient déjà établis, construits et enregistrés quand nous avons eu l’ordre d’arrêter. La musique est quelque chose qui nécessite d’avoir l’énergie et la magie qui opère dans une pièce avec un groupe de gens et de capturer ces instants d’énergie et de magie, et heureusement, nous avons pu finir en majorité ce processus. Il restait encore beaucoup de travail à accomplir, mais ça pouvait en grande partie être fait en tête à tête. Donc Paul Figueroa et moi avions pas mal de chant et de guitare à faire, et nous l’avons fait. Un sous-produit intéressant du fait que nous ayons pris plus de temps, et que j’ai voulu, c’était que quelques musiciens ont intégré le projet pour apporter plus de profondeur et de variété à l’album. Duff McKagan, Abe Laboriel Jr. et Vincent Jones sont arrivés dans le projet sur le tard, mais ils ont en été un puissant ajout.

A l’époque où tu avais fait Degradation Trip, tu étais dans une période très sombre, et ça s’en ressent dans la musique. Cette fois, l’album s’appelle Brighten (éclaircir, NdT) et sonne peut-être un peu plus « positif ». Dirais-tu que c’est le résultat de ta situation qui est meilleure aujourd’hui ?

Chaque album est différent. Chaque album est une capsule temporelle représentant le moment où on le réalise et le groupe de gens avec qui on le réalise. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir fait un paquet d’albums très importants à mes yeux avec des gens eux-mêmes très importants pour moi et que j’admire. C’est amusant de travailler en dehors des limites confortables du groupe que j’ai connu toute ma vie. C’est magnifique. J’adore faire partie de cette histoire et de tous ces albums que nous avons faits, mais c’est amusant aussi de faire des albums avec des gens avec qui je n’ai jamais joué avant. Et je pense que toute cette énergie transparaît vraiment à l’écoute de Brighten. C’est un album dont je suis très fier. Mais oui, je comprends ce que tu dis. Je ne peux nier qu’il contient une énergie qui paraît un peu plus enjouée, ouverte et vive. Mais quand on écoute cet album, tout n’est pas non plus de la musique hyper joyeuse pour faire la fête. Si tu lis les textes, ils sont très sérieux, et aussi un petit peu sarcastiques et humoristiques. J’ai toujours aimé la musique qui procure un certain sentiment mais qui raconte autre chose. J’aime les livres, les films, les chansons qui ont plusieurs niveaux de lecture. C’est la vie. Les choses sont rarement noires ou blanches. « Eh, tu as fait un album positif ! » Est-ce vraiment positif ? Si on lit les paroles, je ne suis pas sûr [rires].

« Je pense que toutes les époques sont liées. C’est la beauté de la chose. Il y a une continuité, une transmission d’idées, un recyclage d’idées, des gens qui les récupèrent, en font de nouvelles choses et les transmettent à la génération suivante. Je pense que tout est connecté. »

Mais la musique est plus lumineuse, ce n’est pas tout sombre.

Et je suis d’accord avec toi là-dessus ! Pour moi, le but est de ne pas essayer de faire le même album que le précédent, car cet album a déjà été fait. Je pense pouvoir dire de manière compétente que je n’ai jamais fait un album qui sonne comme un autre que j’ai fait. A la fois, je n’ai pas perdu l’identité du groupe dans lequel je suis ou ma propre identité en faisant ça, ça transparaît toujours. Donc on peut toujours compter là-dessus. Ça offre beaucoup de liberté pour essayer plein de choses différentes. C’est un processus naturel. Je ne me pose pas en planifiant l’album que je vais faire ou le type de chanson que j’ai envie d’écrire. Je laisse les choses se faire. C’est un processus très organique. Je suis toujours surpris par ce que j’ai fait ou ce que le groupe a fait une fois le processus terminé. Peut-être que ça explique en partie – j’espère – pourquoi ma musique a un impact, car ce n’est pas vraiment… C’est façonné, c’est certain, mais ce n’est pas préparé à l’avance et il n’y a pas la moindre philosophie ou motivation cachée autre que le fait d’essayer de faire de très bonnes chansons et d’en faire une œuvre complète qui soit un super album.

Tu viens de parler de liberté et tu as aussi comparé Brighten à « un album old school années 70 ». Tu es considéré comme l’un des acteurs principaux du mouvement grunge. Penses-tu que ce soit une erreur de jugement, que ton héritage est plutôt à trouver dans la liberté des années 70 ou penses-tu que le grunge lui-même était initialement une émanation des années 70, d’une certaine manière ?

Je pense que toutes les époques sont liées. C’est la beauté de la chose. Il y a une continuité, une transmission d’idées, un recyclage d’idées, des gens qui les récupèrent, en font de nouvelles choses et les transmettent à la génération suivante. Je pense que tout est connecté. Enfin, on a besoin d’une accroche pour nommer quelque chose qu’on ne comprend pas et qu’on ne peut définir. Pour n’importe quel mouvement ou génération de groupes… Il y a une accroche pour tout : new wave, grunge, metal, peu importe comment on veut appeler ça. C’est de la musique. C’est du rock n’ roll. Evidemment, je suis grunge, mais je n’ai pas inventé ce terme. Je trouve que c’est une description très restreinte. Je comprends pourquoi ça existe, on a besoin d’une formule pour nommer cette musique, mais c’est très réducteur.

Tu es le compositeur et parolier principal dans Alice In Chains, où tu chantes et joue de la guitare. Du coup, ta personnalité est très fortement incrustée dans l’identité de ce groupe et les similarités entre Alice In Chains et ta musique solo sont assez fortes. Que ne peux-tu faire, musicalement parlant, avec Alice In Chains que tu peux faire en tant qu’artiste solo ?

Faire de la musique, ça reste faire de la musique. Plein de gens talentueux en font. Au sein d’un groupe dans lequel tu officies depuis un moment, tu es toujours surpris par ce que vous faites ensemble, mais c’est quelque chose qui est connu, on sait à quoi s’attendre. Tu sais que tu peux compter dessus. Tu sais ce que c’est. Ça fait trente-quatre ans que tu arpentes les couloirs de la même maison, tu en connais chaque recoin et chaque bosse sur le comptoir, tu connais tout. Ce qui est amusant pour moi quand, au fil de ma carrière, je fais de la musique en dehors de cette situation… Car j’ai fait un paquet de choses, en fait, pas seulement des albums solos, mais aussi des BO de film et j’ai travaillé sur des projets d’autres gens. C’est tout simplement différent. C’est un contexte différent. C’est comme avoir un rendez-vous galant avec quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré avant. Encore une fois, ça reste de la musique. Tu vas là où ton feeling te porte et ça doit rester quelque chose de libre. Ça ne devrait pas être quelque chose auquel tu as l’impression d’être – désolé pour le jeu de mots – enchaîné. Je n’ai jamais ressenti ça avec ce groupe. Je n’y pense même pas vraiment. C’est un groupe assez libre et ouvert dans lequel nous opérons tous. Les six membres d’Alice In Chains ont fait de multiples albums et projets en dehors du groupe. Je ne suis que l’un d’entre eux.

Dans l’album, on retrouve des chansons folk comme « Black Hearts And Evil Done » et un côté sudiste dans « Dismenbered ; on pourrait aussi noter le côté country/blues ancien des couplets de « Nobody Breaks You ». Brighten était-il une occasion pour toi d’explorer et de te connecter davantage aux racines de la musique américaine ?

C’est toujours marrant de voir où on atterrit. Je ne sais jamais où je vais quand je commence. Je me contente de commencer. Ça fait un peu partie de l’attrait, j’imagine, c’est-à-dire partir à l’aventure, ne pas avoir la moindre idée de la direction qu’on prend, tout en sachant qu’on va arriver quelque part, peu importe où c’est [rires]. Au bout du compte, le but est d’écrire de bonnes chansons et de faire un album sympa dont on est content et fier, et en lequel on croit suffisamment pour le partager avec le monde. Donc toutes ces influences qui nous ont construits font partie de nous, mais ensuite, à un moment donné, on forme sa propre identité. J’ai toujours aimé la liberté. J’ai toujours été attiré par la liberté en musique, par l’écriture de chansons, le fait de jammer dessus et de les emmener en tournée, et par le côté imprévisible, le fait que ce n’est pas un boulot normal où on fait ses trente-cinq heures. Autrement dit, il n’y a pas de règle ! Encore une fois, je suis souvent surpris de voir où j’atterris. Cet album aussi m’a surpris. C’est cool. Je pense qu’on peut entendre plein d’influences de choses que j’aime beaucoup et qui ont formé des aspects de qui je suis, mais je pense qu’on pourrait probablement le dire de n’importe quel album que j’ai fait. C’est juste que différentes influences transparaissent à différents moments.

« Tu vas là où ton feeling te porte et ça doit rester quelque chose de libre. Ça ne devrait pas être quelque chose auquel tu as l’impression d’être – désolé pour le jeu de mots – enchaîné. Je n’ai jamais ressenti ça avec ce groupe. »

C’est bien d’être encore surpris après toutes ces années !

Oui ! C’est la seule chose que je n’ai pas perdue dans ma vie, pas encore en tout cas [rires].

Tu as déclaré que « parfois, il faut du temps pour qu’une bonne idée prenne sa meilleure forme », mais comment sais-tu quand une idée a trouvé sa meilleure forme ? Quel est le déclic ?

Je ne sais pas. J’opère de manière similaire depuis de nombreuses années et j’ai cette expérience, et vraiment, le baromètre c’est soi-même. Je ne pense pas qu’il faille vraiment définir ce qui rend quelque chose spécial. Il s’agit juste de reconnaître quand c’est spécial. J’ai toujours été stupéfait et heureux d’être capable, au moins, d’entendre ça en moi et chez d’autres personnes aussi. C’est vraiment génial. Pourquoi c’est super ? Je ne sais pas ! Ça l’est, c’est tout [rires]. Je suis juste très content de savoir faire la différence. Quand je sens que quelque chose est bon, je l’enregistre. Si après avoir fait plusieurs écoutes supplémentaires ou déterré une idée qu’on n’a pas entendue depuis un moment on trouve qu’il y a toujours une énergie ou une magie dedans, alors c’est bien. Ce qui est bien est bien.

On dirait presque que tu ne contrôles pas totalement ce que tu crées…

Oui. As-tu l’impression de totalement contrôler ta vie ? En majorité, on la contrôle, mais… La musique c’est… J’ai parfois entendu cette description et c’est celle qui a le plus de sens pour moi : peut-être que les musiciens qui sont des compositeurs sont à l’écoute d’une fréquence que plein de gens n’entendent pas. Je ne sais pas d’où ça vient, mais je suis content d’entendre la fréquence.

Tu as déclaré être un grand fan des BO d’Ennio Moricone et des films de Sergio Leone. En plus, tu as toi-même contribué à un certain nombre de BO. Conçois-tu tes albums comme des musiques de film justement ?

Je suis un énorme fan de films et du mariage entre le cinéma, la dramaturgie, le jeu d’acteur, la réalisation et la musique. C’est comme une narration à plusieurs niveaux. Je pense qu’au fil de ma carrière, le cinéma m’a autant influencé que la musique. Il y a des références à plein de films dont j’ai tiré une inspiration dans toute ma musique depuis le début. La musique est très visuelle pour moi, elle l’a toujours été. Souvent, les images qu’un morceau de musique suscite vont inspirer les textes que j’écris. Ensuite, la dernière partie, et la plus cruciale, quand on fait un album, c’est le fait de déterminer comment il va être écouté, de créer une histoire musicale. Quel est le premier acte ? Quel est le tomber de rideau ? Ces deux décisions sont assez universelles. La façon dont nous procédons dans le groupe, et c’est ainsi que j’ai procédé aussi sur chaque album que j’ai fait en dehors du groupe, c’est que chacun dresse une liste de toutes les chansons dans l’ordre où il pense qu’elles devraient s’enchaîner. C’est un processus où on déplace les chansons jusqu’à ce que ça raconte une histoire. La plupart du temps, les listes sont assez proches. Sur cet album, « Atone » donnait vraiment le sentiment de devoir être le morceau d’ouverture. C’est une forme de narration. La tracklist et la manière dont l’album est écouté, si quelqu’un l’écoute du début à la fin, sont très importantes. C’est un peu la dernière chose qui est décidée, mais c’est une partie vraiment cruciale d’un album.

L’album a été coproduit par Tyler Bates. Ses productions ont toujours un côté très cinématographique – comme le prouvent ses BO, évidemment, mais aussi son travail avec Marilyn Manson, par exemple. Je suis sûr qu’il a beaucoup à voir avec le côté cinématographique de certaines chansons, surtout « Atone »…

Oui. Le fait d’impliquer Tyler dès le début a été crucial pour nombre des musiciens auxquels j’ai été présenté par son biais et aussi pour son expérience en tant que producteur et compositeur de musique de film. Paul Figueroa et moi avons également produit l’album. Nous avons donc travaillé en équipe. Tyler est un homme très occupé. Il fait deux projets d’albums, quatre films, trois émissions de télé et quelques bandes dessinées tout en même temps [rires]. Ça me stupéfie quand je vois comment il travaille et comme il est capable de faire tenir autant de choses dans sa tête simultanément. Je n’ai pas cette capacité. Je ne peux me concentrer que sur une seule chose à la fois. C’est impressionnant. C’est un super mec. Il a une excellente oreille pour la musique. Son implication a été essentielle pour ce qu’est devenu cet album ainsi que pour tous les gens qui y ont été impliqués. Tout le monde, que ce soit sur la partie production, mixage, les musiciens, etc., est une partie intégrante du résultat. Tout le monde est venu avec une intention pure et sans motivation cachée. C’était un environnement vraiment sain dans lequel travailler. Je pense qu’on l’entend dans l’album. Il sonne très chaud et vivant. On a l’impression d’entendre un groupe, même s’il y a probablement l’équivalent de deux groupes tellement il y a de monde qui y a participé [rires].

« Je ne sais jamais où je vais quand je commence. Je me contente de commencer. Ça fait un peu partie de l’attrait, j’imagine, c’est-à-dire partir à l’aventure, ne pas avoir la moindre idée de la direction qu’on prend, tout en sachant qu’on va arriver quelque part, peu importe où c’est [rires]. »

C’est aussi ce que dit Abe dans le making of du clip de « Brighten », ça sonne effectivement comme un groupe plus qu’un album solo…

Il a mentionné que le casting était parfait et je pense qu’il a raison, mais ce casting s’est un peu fait tout seul. Enfin, nous avons juste demandé à des gars de venir s’impliquer. Ça les a branchés et ils ont amené leurs amis avec eux [rires]. Je respecte beaucoup Joe Barresi et j’ai eu la chance de travailler avec lui sur Rainier Fog, il a fait un boulot formidable sur le mix de cet album. Il s’est engagé à mixer cet album, mais il a aussi pris des décisions de production vraiment cruciales en faisant appel à Abe Laboriel Jr. ou Lola Bates – la fille de Tyler. Il avait vraiment envie d’entendre une voix de femme sur « Black Hearts And Evil Done » et il avait raison. Paul Figuerao m’a présenté Vincent Jones, que je n’avais jamais rencontré et qui a fait cet extraordinaire arrangement de cordes sur « Goodbye » à la fin, ainsi qu’un tas d’autres parties de claviers. Il y a aussi Gil Sharone, avec qui j’ai joué et fait le morceau « A Job To Do » pour la BO de John Wick avec Tyler – Gil, Tyler et moi avons fait cette chanson. Gil était dans un groupe avec Greg Puciato et c’est ainsi que j’ai rencontré ce dernier. Tout allait d’ami en ami.

Greg Puciato et Gil Sharone ont fait partie de The Dillinger Escape Plan. Willian DuVall lui-même a formé le groupe Giraffe Tongue Orchestra avec Ben Weinman. Quelque chose semble lier Alice In Chains et The Dillinger Escape Plan, même si ce sont deux groupes très différents…

Tu sais, les groupes font du bruit qui est différent, mais nous sommes plus ou moins les mêmes [rires]. Nous nous entendons tous assez bien. Nous sommes de la même étoffe. J’adore Greg. Gil et Tyler me l’ont présenté pour ces concerts que j’ai faits à Los Angeles. J’ai fait deux soirées avec une bonne portion des musiciens présents sur cet album, y compris Greg. Il est venu chez moi, nous ne nous étions jamais rencontrés avant, nous nous sommes posés, nous avons joué deux ou trois chansons et nous sommes devenus de très bons amis depuis. Il a été d’une grande aide et une personne importante dans le processus de réalisation de cet album, dans la manière dont il sonne. Lui, Lola et moi sommes les voix de cet album. De même, il avait l’expérience de quelque chose dans lequel je n’ai pas beaucoup d’expérience. On peut toujours apprendre de quelqu’un. Je pense que c’est important de rester enseignable. Il a fait de nombreux albums en indépendant, tout seul sans maison de disque. Je me suis donc reposé sur lui, j’ai pas mal fait appel à ses lumières pour sortir cet album moi-même. C’est une partie dans la réalisation de cet album qui est vraiment amusante. C’est un album complètement indépendant. C’est très gratifiant, surprenant et intéressant de faire tout le travail tout seul comme un grand, plutôt que de laisser une maison de disque se charger des choses qu’ils font d’habitude. Faire le vinyle, obtenir une distribution, embaucher des gens pour la relation avec la presse… On doit faire tout ça soi-même, alors que généralement, la maison de disques le gère. Ça représente donc un peu plus de travail, mais c’est amusant de mettre autant ses mains dans cet aspect particulier de la chose. Je n’avais jamais été autant impliqué dans cette partie du boulot et c’est intéressant. J’ai donc suivi ses directives sur la manière de lancer cet album et sur le choix de le faire en indépendant.

L’album se termine sur la reprise d’Elton John « Goodbye ». « Goodbye » est une chanson un peu particulière, très courte, que l’on peut entendre à la fin de l’album Madman Across The Water. Je ne sais pas exactement ce que signifiait cette chanson pour Bernie Taupin quand il a écrit ces paroles, mais qu’est-ce que cet au revoir signifie pour toi ?

C’est juste une chanson très émotionnelle et puissante. Et elle m’a toujours parlé. Nombre des musiques d’Elton me parlent. J’ai écrit certaines chansons… En y repensant, avec le recul, car ce n’est pas quelque chose dont j’avais conscience avant, je ne me suis pas posé pour essayer de composer une chanson comme ça, mais quand je regarde une chanson comme « Black Gives Way To Blue », sur laquelle Elton a d’ailleurs joué, elle me donne l’impression d’être apparentée à « Goodbye » ou « Curtains » sur Captain Fantastic And The Brown Dirt Cowboy. Ces deux chansons sont très courtes, très puissantes, très émotionnelles. Le fait de pouvoir refermer l’album avec cette chanson, de l’envoyer à Elton juste pour voir si ça lui convenait et d’apprendre qu’il a été touché par ça, c’est un peu comme si on bouclait la boucle. Elle est à sa place. Sur Madman Across The Water, elle referme l’album, c’est la dernière chanson dessus, et c’est un album de neuf morceaux, et c’est pareil sur mon album.

« Je trouve toujours [cet exercice d’explication] aseptisé, comme si on épinglait une grenouille sur une table et l’ouvrait pour regarder ses organes. On la tue au cours du processus. »

Qui est Elton John pour toi ? Qu’est-ce qu’il représente ?

C’est, parmi de nombreux artistes, probablement l’une de mes premières et plus importantes influences, quand j’écoutais sa musique et me faisait à l’idée que peut-être c’était quelque chose que ça ne me dérangerait pas d’essayer moi-même. C’est l’une de mes plus anciennes influences, en matière de composition, d’art du spectacle, de rock n’ roll, dans le fait de s’amuser, d’être un musicien de tournée, qui écrit des chansons et qui les joue pour des gens. C’est plutôt cool ! La première fois que je l’ai rencontré, c’était il y a quelques années. Nous étions allés voir l’un de ses concerts et nous avons eu l’occasion de traîner un peu avec lui. En fait, nous avons plusieurs connaissances en commun ; des gens qui ont travaillé dans notre camp ont aussi travaillé dans le camp d’Elton. Nous sommes donc un peu, pas vraiment de la même famille, mais des voisins [rires].

Dans « Atone », tu chantes que tu dois trouver un moyen de te racheter, mais à quel sujet ressens-tu le besoin de te racheter ?

C’est juste une chanson qui joue avec une émotion, soit parce qu’on se sent coupable d’avoir fait quelque chose, soit parce que quelqu’un nous donne l’impression qu’on a fait quelque chose alors que ce n’est pas vrai. On peut le prendre dans un sens ou dans l’autre. Enfin, je ne sais pas comment l’expliquer mieux que comme c’est écrit. Je trouve toujours [cet exercice d’explication] aseptisé, comme si on épinglait une grenouille sur une table et l’ouvrait pour regarder ses organes. On la tue au cours du processus. Je préfère que les gens l’écoutent et en tirent leur propre interprétation. Evidemment, il y a beaucoup d’émotion là-dedans, il y a une intention et un message dans ce que j’ai écrit, mais ça me regarde. Ce qui est plus important, je pense, c’est ce que l’auditeur ressent. Comment est-ce que tu t’y identifies ? Est-ce que ça te parle ? Peux-tu t’imaginer dans la peau de ce personnage et dans ce qu’il dit ? Et aussi, il n’y a pas qu’une seule idée, c’est un paysage multidimensionnel dans lequel on peut prendre plein de chemins. On peut le prendre dans un sens ou dans un autre ou encore un autre, si on le souhaite.

L’artwork est rempli de symboles. On peut facilement comprendre le lien entre l’œil et les oreilles, et ton art, mais il y a les arbres au fond et cet insecte… Est-ce que ce sont tous des indices à destination de l’auditeur pour comprendre l’album ?

Ryan [Clark] est un artiste extraordinaire chez Invisible Creature. C’est notre quatrième collaboration ensemble. Il a fait les trois derniers albums d’Alice In Chains. J’adore son approche. Il a été inspiré par les autres grands artistes de pochettes d’albums. J’ai eu quelques échanges au téléphone avec lui au tout début et nous avons discuté d’idées sur la réalisation d’une pochette. Je n’arrêtais pas d’imaginer une luciole. J’aimais l’idée qu’une petite bestiole puisse faire de la lumière dans l’obscurité avec son propre corps. Ce n’est qu’un petit point de lumière, mais quand tu en rassembles mille, elles peuvent illuminer tout un champ ou une forêt. C’était un beau symbole. Je pensais en fait comme un photographe spécialisé dans les paysages, comme quand tu vois ces photos avec des lucioles qui illuminent un paysage. Je songeais donc à aller dans cette direction et ensuite, j’ai eu une discussion avec Ryan, et il était là : « Je suis en vacances en ce moment, mais laisse-moi me plonger là-dedans. J’ai une idée. » Il a donc commencé à m’envoyer des idées et la majorité de ce qu’on voit, ce sont des idées à lui. Il a fait un super boulot. Et tu as raison, il y a de petits indices et de petites choses là-dedans, c’est certain.

Interview réalisée par téléphone le 8 octobre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jonathan Weiner.

Site officiel de Jerry Cantrell : jerrycantrell.com

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