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Live Report   

JOHN ZORN A LA CITE DE LA MUSIQUE DE PARIS


Artiste : John Zorn
Lieu : Paris (France)
Salle : Cité de la Musique
Date : 23-06-2008


John Zorn ou le roi de l’expérimentation

ZORN. John Zorn. Le nom résonne assez mal dans le milieu métalleux. « Vorph » de Samaël, croit-on avoir entendu ? Non, vous avez dû mal saisir, mais l’intuition n’est pas mauvaise. En effet, notre homme n’est pas sans rapport avec le Talmud auquel fait référence le diable séduisant qui sert de nom de ralliement aux célèbres suisses. John Zorn est pour tout dire un juif fier et patenté.

« Zorg » réessayez-vous d’un air hagard et touchant ? Vous n’y êtes toujours pas, nous n’avons pas affaire au vieux méchant technocrate du Cinquième Elément. Mais encore une fois, l’intuition est bonne…Zorn est ce soir le grand manitou. Cinq jour durant, il dirigera d’une main de fer la programmation de la Cité de la musique, l’oreille aux aguets.

Pour ce premier soir, en l’occurrence celui qui a retenu l’attention de Radio Metal, John Zorn a décidé d’exhiber le plus nerveux de ses quintuplés avant-gardistes : le double projet Necrophiliac/ Painkiller. Ce freak à deux têtes, très proche cousin de Naked city et de Hemophiliac, d’autres groupes du psychopathe de l’East Village new-yorkais, s’amuse à virevolter entre japanoise, free-jazz et death/grind. L’objectif : donner un son douloureux, « painful », ce qui n’est pas sans rappeler la voix d’airain que suit le groupe ultra-bruitiste Whitehouse.

Le soir suivant accueillera The Dreamers, la partie la plus câline et rassurante de ses frasques musicales. Puis Essential Cinema qui, comme son nom l’indique, constitue l’hommage du farfadet du free-jazz au septième art, en particulier au film expérimental qui ne cesse d’émoustiller, avec une ardeur juvénile, sa curiosité en perpétuelle effervescence. Notre compositeur génial et farfelu poursuivra en présentant son dévouement pour la musique juive avec l’envoûtant Masada. Et, pour finir, le benjamin de la portée zornienne: son subtil mélange de musique contemporaine et d’ésotérisme, clin d’?il à la Kabbale juive et à John Cage, qui prend forme et son dans une ?uvre très difficile à jouer, aussi exigeante et crispée qu’un personnage sadien.

Nous voilà donc dans le Colisée parisien du jazz. Imaginez : un vaste cercle où viennent se regrouper horde addict au son polymorphe et cohorte de jazzophiles in(can)de(s)cents. Face à eux, la scène principale. Deux étages dominent l’arène, et c’est autant de places offertes, assises de surcroît, aux spectateurs prudents, retardataires ou tout simplement culs-de-plomb.

Dans ce lieu magique et belliqueux où la surprise semblait nous attendre, aussi réservée que prête à s’offrir à notre appétit féroce et subtil, trois regrets n’ont pu manquer de nous saisir à la gorge.


John au saxo !

D’abord le chef d’orchestre, c’est là une grande et néanmoins fâcheuse habitude, a choisi de changer le programme de la soirée. A l’origine, il devait donner vie à l’une de ses dernières offrandes, Six Litanies For Heliogabalus, un culte à Heliogabale, l’anarchiste couronné cher à Antonin Artaud.

C’était là le troisième acte d’un trio de musique extrême au langage préverbal, réunissant le jazzeux Joey Baron, l’indomptable Trevor Dunn, bassiste entre autres du regretté Mr Bungle, et le vocal-hero Mike Patton, auquel nous reviendrons plus tard. De plus, d’autres trublions zorniens s’étaient joints à eux pour l’occasion, dont trois choristes féminines qui susurraient avec Mike de petits bruits obscènes. Pour cette messe dionysiaque, on entrevoyait une célébration grandiose, avec robe de cérémonie s’il vous plait. Mais non.

Donc pas de Trevor Dunn, et c’est une absence peu négligeable quand on se souvient combien la représentation du projet Moonchild avait été époustouflante. Ce soir on peut néanmoins s’attendre à tout : Mick « Human Tornado » Harris sera là, et tout une pléiade de fans de Napalm Death, période grind old-school, ont vite fait de répondre à l’appel. Bill Laswell, celui qui a forgé le son du sombre album de Motörhead, Orgasmatron, sera également présent. Donc on ne perd rien au change, mais cela reste quand même frustrant.

L’autre regret porte sur la gestion décevante de cette magnifique et novatrice Cité de la Musique. En effet, Zorn a pour ambition l’expérimentation sonore, alors pourquoi ne pas avoir exploité à fond toutes les ressources innovantes de cette salle ? Pourquoi ne pas avoir cherché, par exemple, à déployer les musiciens tout autour du public, comme de rares lieux musicaux peuvent le permettre, pour véritablement l’assaillir de sons ? Peut-être est-ce là trop exigeant, mais nous en doutons quand on connaît l’extrême minutie du ritualiste. C’est donc dommage.

La dernière déception est plus personnelle : aucune interview n’a été possible. Pourquoi un tel mutisme lorsqu’on a tant de choses à dire ? Il suffit de jeter un ?il rapide sur son intimidante discographie : Zorn a une propension certaine à communiquer. Mais pas avec les journalistes. Il déteste ça. L’explication qu’on nous a donnée était gênée, mais explicite: « Mr Zorn ne veut ni journaliste, ni photographe. C’est juste un truc simple, entre amis en quelques sortes ». Pourquoi ce silence chez le si turbulent John Zorn ?

Est-ce là une crainte d’avoir à défendre sa passion? Voire une lassitude de devoir sans cesse se justifier et dire d’un ton rassurant : « mais non, la musique contemporaine n’est pas une esbrouffe », en sachant pertinemment qu’un journaliste trop conformiste campera sur ses positions, et pensera tout l’inverse. En fait, il serait faux ici de croire que si une oreille abhorre la musique expérimentale, c’est parce qu’elle n’y a rien compris.

Non. L’erreur est qu’on a tout inversé : c’est parce que cet auditeur lambda ne supporte pas ce son qu’il va alors exiger une explication. Chercher un motif, là où l’artiste, lui, n’en veut plus. L’oreille demande à être travaillée, c’est là le seul éclaircissement. Mais d’années en années, on l’a bien oublié. D’une part à cause de la soupe sonore qu’on nous sert trop souvent. Certes. Mais aussi d’autre part car nous avons pris la fâcheuse habitude de faire de la musique un bruit de fonds, non sans ce délire égocentrique de se voir vivre comme le héros d’un film, déambulant les rues avec pour esclaves modernes les artistes qui rythment nos pas. Grotesque.

C’est d’autant plus révoltant quand on sait qu’à l’école des Beaux-arts, ce n’est pas tant l’histoire de l’art qu’on y enseigne, ni certaines techniques, mais bien plutôt à justifier ce qu’on a créé. « Comment réfuter une note ? », demandait un Nietzsche ironique. Les choses vont donc à l’envers : plutôt que d’apprendre au public à (ré)écouter, on apprend aux artistes à trouver des mobiles, si ce n’est des alibis. Scandaleux, oui, scandaleux.

Bref. Entrons dans l’arène, et écoutons ici ce dont nos artistes ont à nous faire part. Donc place à Necrophiliac, projet tout frais, et même, pour tout dire, monté pour l’occasion. John Zorn, alto sax’ dans les mains, fait face à Mike Patton et ses machines. Entre eux, calme et assis, mais déjà en train d’avoisiner de vastes constellations perdues, le guitariste Fred Frith.

Ce dernier fait partie des vieux potes de John. Ils se sont en effet rencontrés dès 1978. Depuis, c’est comme un dialogue cérébral qui n’a jamais daigné s’éteindre. Fred Frith a d’ailleurs longtemps incarné le statut de bassiste attitré des névropathes de Naked City. Mais ce soir il évolue dans un registre davantage élégiaque. Et ses sons improvisés, et sa musique si émotionnelle, ne manquent pas de captiver plus d’une fois un public aux anges. Ses comparses ne restent pas de marbre et lui témoignent, d’une franche admiration, le plaisir que leur procure son lyrisme rêveur.

Il s’arrête, ses deux complices suivent son silence, et offre la parole à qui veut la prendre. Sachez d’ailleurs, chers lecteurs, que j’aimerais terriblement vous donner les titres des morceaux… Mais il n’y en a pas. L’improvisation est ici la règle. Pourtant on peut vite comprendre ici qu’improviser n’est pas faire n’importe quoi. Les musiciens ici présents ont une expérience musicale solide et nous en font part, encore et encore. De plus, il s’agit là d’un véritable dialogue à trois. On s’écoute, on se cherche, on se guette, on s’épie…


Mike Patton sur scène

Le jeu de regard entre Zorn et Patton est même un show érotique à lui seul. Patton fixe Zorn en plein solo, il l’admire, c’est certain. Ils s’admirent même mutuellement, et entre eux la complicité musicale relève de l’amour platonique. Ses yeux lui demandent, non sans cet air attendrissant d’un bel éphèbe réclamant l’attention de sa vieille idole, s’il peut se lancer.

Une fraction de seconde suffit ; Zorn est comme transporté mais d’un simple coup d’?il il donne le go à son jeune poulain (qui, soit dit entre nous, n’est plus si jeune et vient de franchir le cap de la quarantaine). Patton fait alors une démonstration de ses bizarreries vocales comme il en a la spécialité. C’est sûrement ça qui avait séduit Zorn lors de leur première entrevue, en pleine production du premier album de Mr Bungle. Depuis l’ex-frontman de Faith No More a su développer ses capacités, jusqu’à jouer au ténor sur sa B.O. de A Perfect Place.

Aux commandes de ses machines, Mike peut donner libre cours à ses penchants noise et indus. D’ailleurs certaines de ses parties improvisées peuvent rappeler la musique ambiante de Brian Eno, l’indus expérimental de F?tus, les tortures sonores de Merzbow, ou encore l’inquiétante étrangeté post-industrielle de Lustmord.

Mais il puise aussi dans sa propre expérience, et l’on peut retrouver ses cris suraigus présents dès Smaller and Smaller et Malpractice de l’album Angel Dust de Faith No More, ou encore ses scats inaugurés dès Squeeze Me Macaroni de l’album éponyme de Mr Bungle, ainsi que toute une myriade de bruits vocaux qui font de Mike ce que j’appelle, avec un clin d’?il aux gratteux solistes, un authentique vocal-hero.

Ce large imaginaire musical semble nous plonger dans un taudis vaseux. Tout est chair décomposée. Tout glisse autour de nous. La chaleur est suffocante. On cherche une issue. On essaie la nostalgie. La prière comme grande évasion. En vain. Zorn est quant à lui comme un poisson dans l’eau. Son saxophone enfiévré navigue ici entre plaintes aux portes de l’absolution et onomatopées grinçantes. Ses mouvements paraissent incontrôlés tant son corps frémit à chaque intervention.

C’est un véritable combat contre lui-même qu’il semble ici mener…et qui brutalement s’interrompt. Necrophiliac a fini sa courte traversée. Quarante minutes après que ce monde se soit ouvert, tout s’est refermé. Un peu limité quand même, voire presque décevant… mais maintenant place à Painkiller.

C’est là une formation encore apocalyptique que le public trépigne de voir. A vrai dire, nos chers métalleux n’attendent pas tant ce vieux dandy baudelairien qu’est Bill Frisell. Certes il fait partie des pierres fondatrices de ce groupe de grind novateur et déjanté. Mais il paraît à nos yeux bien moins glamour depuis que Lemmy l’a descendu avec sa virulence (ou « verrues-lance ») coutumière, lui reprochant d’avoir aseptisé le son Motörhead en produisant l’album Orgasmatron.

C’est en fait bien plutôt ce petit nerveux de Mick Harris qui est ici attendu avec impatience. C’est autour de ce dernier que tourne les performances du groupe. Il faut d’ailleurs ici rappeler qu’il est surtout connu pour avoir lancé le « blast-beat », cette technique de batterie qu’use et abuse le metal le plus véloce. On raconte même qu’il est à l’origine de l’appellation « grind », nom qualifiant toute musique punk au son métallurgique. C’est donc, en plus d’un petit hyperactif réputé insupportable, un véritable chapitre dans l’histoire du metal extrême que nous venons ici admirer.


Mike Harris (ex-Napalm Death)

John Zorn a toujours été un « die-hard fan » de Napalm Death. C’est donc tout logiquement qu’en 1991, soit deux ans après sa première entrevue avec Mick au Japon, qu’il décida de monter Painkiller. Et ce groupe passionné par le son sans compromis nous offre ici l’occasion de revoir Mick Harris derrière les fûts. Cela va sans dire que c’est là presque un cadeau du ciel pour ceux qui ont toujours regretté de ne pas être né assez tôt pour l’admirer dans Napalm Death.

Dès ses premières cognées, on réalise pourquoi Zorn a tant cru en lui pour extérioriser ses pulsions les plus telluriques. Autant être explicite, on est tous rivé sur son jeu. Non pas par amour pour la percussion bien lourde, mais bien plutôt par peur de recevoir un copeau de batterie en pleine face. On ne lui donnera néanmoins ni les lauriers de la technique, ni la palme de la rapidité, mais sa frappe est des plus pachydermiques.

De son côté, Laswell paraît inquiétant. Il s’assoit, non sans cette mine de tueur à gages pétrie par le temps. Nous sommes nombreux à nous demander quelles sont les finalités de ses gestes lents et réfléchis. Il rattache par exemple d’un regard besogneux sa sangle de basse. Et…rien. En fait, nous avions très mal interprété ses mouvements. Tout est clair maintenant : ce mec s’emmerde à mourir. Il se fait chier, et c’est bien la malheureuse impression qu’il donne.

Nous pourrions à la rigueur partager ses sentiments en remarquant que ce soir aucun chanteur n’officie chez Painkiller. Jadis il y avait Yamatsuka Eye de Boredoms. Justin Broadrick, également ex-Napalm Death, y est passé ainsi que Mike Patton. Mais ce soir, Painkiller est instrumental, et c’est fort décevant lorsqu’on sait que Mike est dans les loges.

Le set de Painkiller est beaucoup plus pur : plus d’électro comme lors de Necrophiliac. Un drum n’ bass agrémenté d’un peu d’alto sax’, en somme. Encore que Mick Harris est présent et le fait sentir, car Painkiller ne donne pas l’effet voulu. Où sont donc passées les envolées extrêmes des débuts.

Lorsque Frisell brise la pureté du son de ce soir en ajoutant des effets à sa basse, on se rend compte que Painkiller est devenu plus ambiant et plus dub. Le jeu oscille entre la surcharge pondérale de la drum n’ bass et les formes élancées du jeu de Zorn. Leur célèbre morceau « Guts Of A Virgin » résumera à son seul titre ce duel. Après de longues et graves jérémiades, le sax part dans un nouveau solo toujours aussi délirant.

C’est alors que Zorn est en pleine possession que la surprise, la fameuse surprise tant attendue, vient ravir le public. Mike Patton vient prendre le micro. Chose intéressante : le son de sa voix est ici privé de ses multiples bidouillages. Ces multiples effets étaient devenus presque habituels chez le Mike Patton post-Faith No More. Mais ici, Il n’a qu’un simple micro et donc ses cris seront purs.

Or ce n’est pas ça qui va provoquer une quelconque accalmie chez cet autre stakhanoviste de la musique. On pourrait même se demander s’il ne singe pas ses crises d’hystérie pour rassasier un public en manque. Mais, en toutes sincérités, singées ou pas, ses crises de spasmophilie sont toujours un régal. Elles épousent qui plus est parfaitement l’éléphantesque jeu de batterie de Mick.


L’artiste en action !

Fred Frith s’invite également à cette orgie sonore. Nous sommes donc dorénavant en présence de six experts de l’impro. Mick est dans son monde et Zorn n’en est pourtant pas frustré. En effet, ses rythmiques volcaniques déploient toute une cargaison de Behemoths et autres Leviathans. La basse grondante de Frisell active d’autres petites diableries en tout genre jusqu’à installer une véritable atmosphère de rituel. Clos dans la nappe de douceur rassurante et inquiétante proposée par Frith, la catharsis peut commencer.

C’est en duo que Mike et John font se livrer à de sérieuses crises de convulsions. La voix se marie à la perfection à l’alto sax’, ou peut-être est-ce l’inverse. Quoi qu’il en soit, leurs élancées sont tant en symbiose qu’on pourrait parler de télépathie. Mike éructe, John gémit. Il implore, et son autre moitié s’égosille. Impressionnant.

Toutefois, malgré deux rappels vifs comme l’éclair et peut-être plus frustrants que revigorants, le public semblera rester sur sa fin. En témoignent les nombreux sifflets qui couronneront d’un air de déception cette soirée. Avec deux sets en 1h30 environ, ce fut là un saut dans les abysses bluffant mais court, beaucoup trop court.



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  • F***toy / RM dit :

    Grand merci! 🙂

    Je suis prêt à écouter tes suggestions!

    http://www.myspace.com/radiometalcircus

    Si tu n’as pas de myspace: thefcktoy@yahoo.fr

    Pour ce qui de Zorn In Paris, c’est quelque chose qu’il renouvelle en général chaque année, donc soit aux aguets!

    Tiens, par exemple là je sais que Zorn, Trevor Dunn et Joey Baron passent le 16/05/2010 au musée art et histoire du judaïsme à Paris, dans le 3ème (faut pas oublier que Tzadik, le label de John Zorn, soutient la « radical jewish culture »).

    [Reply]

  • T’as du te gaver a un séance pareille =D Je t’envie !

    Ah tient il faut que j’en profite pour glisser un mot sur le Captain Spaulding : j’ai rarement été aussi enthousiasmé et comblé à l’écoute d’un programme quel que soit le média.

    Jsais pas si c’est ton concept mais … chapeau bas et merci !!

    D’ailleurs, si t’es a court d’idée pour des éditions du format de la spéciale Patton, j’ai des suggestions qui colleraient vraiment impec à l’émission jpense 😀

    [Reply]

  • F***toy / RM dit :

    J’y étais! Putain ouais c’était excellent!

    … ah merde, j’avais oublié que ce live report était de moi.

    [Reply]

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    Judas Priest @ Vienne
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