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Live Report   

Johnny Winter : un soir avec une légende


On dit que les gens qui ont été à Woodstock en ce mois d’août 1969 ont une aura particulière, qu’il est comme inscrit dans leur chair qu’ils y étaient. Ces acteurs et spectateurs du plus mythique des festivals de rock forment ainsi une ethnie à part ; au moins est-ce ce qu’ils disent eux-mêmes, ces citoyens de la « Nation Woodstock ».

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette génération ? Combien des artistes qui ont foulé les planches au milieu du champ de la ferme de Max Yasgur sont partis en fumée, souvent de manière dramatique : Hendrix, Joplin, Keith Moon et John Entwistle (The Who), Felix Pappalardi (Mountain), Jerry Garcia (Grateful Dead)… C’est presque miraculeux qu’un homme comme Johnny Winter soit encore vivant.

Quarante-deux ans après ces « trois jours de paix et de musique » uniques dans tout le XXe siècle, des années marquées par l’alcool et l’héroïne qui auraient bien pu l’emporter vers la même scène céleste qu’Hendrix, le voilà pourtant, allez savoir par quel procédé magique, qui passe par la « petite » salle de la Tannerie de Bourg-en-Bresse pour partager un peu de la légende avec un public un millier de fois moindre que celui de Woodstock.

Légende, c’est parfois un mot très galvaudé, usé jusqu’à la corde et qui finit par ne plus rien signifier du tout, à peine un peu de poudre aux yeux. Avec Johnny Winter, le mot retrouve tout son sens et sa dorure. Le guitariste est en soi déjà un être fantastique, comprenez par là qu’il pourrait sortir d’un livre de conte, l’albinos au frêle physique d’elfe avec ses longs cheveux blancs et ses fins doigts magiques et qui a survécu aux divers poisons qui ont traversé ses veines sous sa peau pâle, quasi translucide. Mais il n’en est pas sorti indemne et nous en reparlerons plus après. Mais sachez au moins que, tandis que nous roulons vers la capitale bressane, mon pilote me conte qu’il y a quelques années de cela on lui avait dit que Johnny Winter était mort, ce à quoi il avait été prêt à croire. Les légendes ressemblent aussi à ça… Puis le héros ressurgit d’on ne sait où.

Artistes : Johnny WinterThe Hub
Date : 10 novembre 2011
Lieu : Bourg-en-Bresse
Salle : La Tannerie

Johnny Winter
Photo : Didier

Prenons un peu de temps pour parler de la première partie. La soirée sera essentiellement marquée par la couleur du blues (pour les néophytes : Johnny Winter est lui-même un bluesman autant qu’un hard-rockeur et il nous donnera la preuve de ses deux facettes), à commencer par The Hub. The Hub, c’est le projet né de la rencontre en 2010 entre le bluesman français connu sous le nom de Hubert#06 et Yarol Poupaud, connu des fans de rock fusion pour avoir tenu la guitare du groupe FFF, qui produira (sur son label Bonus Tracks Records) et jouera sur l’album A Sleepless Night sorti cette année.

Mais ce soir, The Hub joue seul. Un homme sur une chaise, un chapeau sur la tête, une guitare (presque l’archétype du bluesman), tape du pied pour marquer le rythme et laisse couler les notes bleues dans une lumière blanche. Entre delta blues, les racines trempant dans le sud profond des États-Unis, et titres à consonances americana, avec ses chansons en apparence toutes simples (les paroles, tout particulièrement celles en français, ne sont pas très développées mais, dans cet art, leur seule répétition suffit à jeter un sort), il a su gagner une bonne part du public. Les spectateurs – malgré une moyenne d’âge à donner des cheveux gris et des douleurs dans les articulations – ont comme des fourmis dans les jambes et tapent dans leurs mains en rythme à chaque morceau. Les applaudissements en fin de set sont mérités.

The Hub
Photo : Didier

Pendant sa partie Hubert#06 aura pris le temps d’exprimer l’honneur pour lui de jouer sur la même scène que l’homme qui allait s’asseoir sur cette chaise à moins de deux mètres de lui, au centre de la scène. Oui, assis. Car, même s’il affiche au compteur environ autant d’années que certaines icônes nées dans les années 40 (Jagger, McCartney, Lemmy, Ozzy…), on ne peu pas dire que Johnny Winter s’en soit mieux sorti à travers ces décennies. Le guitariste n’est plus à même depuis longtemps d’assurer un concert debout. Mais on peut se faire une raison en pensant à l’image du bluesman assis (prenons, par exemple, un B.B. King qui ne sort plus de sa chaise – mais ce n’est pas avec ses jambes que joue un guitariste), presque une image d’Épinal de la musique noire américaine.

Enfin le backing-band de Johnny Winter monte sur scène et entame un jam avant l’entrée en scène du Corbeau Blanc (surnom donné à l’origine par Patti Smith dans les années 70). Mais l’oiseau a bel et bien les pattes frêles et c’est accompagné d’un roadie qu’il marchera jusqu’à l’estrade où l’attend son humble trône. Néanmoins très vite nous avons la preuve que l’usure du temps n’a pas encore entamé son talent : le Corbeau a toujours ses ailes et elles glissent à toute vitesse sur les cordes de sa Erlewine Headless, de « Hideaway », en passant par « She Likes To Boogie Real Low », jusque « Got My Mojo Workin’ » (chanson rendue fameuse par son interprétation par Muddy Waters), Johnny nous prouve que le « mojo », son fluide magique, circule encore dans ses doigts maigres au feeling toujours magistral.

Le Corbeau Blanc sait aussi toujours chanter. Ce surnom étant dû au fait qu’on n’a jamais vu homme aussi blanc être aussi noir dans l’âme, il est bon d’entendre encore cette voix digne de ces descendants d’esclaves qui ont marqué l’histoire du blues avec un timbre similaire. C’est donc avec un immense plaisir que nous arrivons à son interprétation du « Johnny B. Goode » de Chuck Berry, l’une des nombreuses reprises qui font partie de son répertoire depuis toujours ; mais c’est aussi ça qu’on lui demande : nous prouver encore comme il sait si bien rendre hommage par ses dons à l’héritage du blues, de la soul et du rhythm’n’blues.

He’s got the touch!
Photo : Didier

Quelques mots en passant sur les musiciens derrière lui, à commencer par le batteur Vito Liuzzi, qui en plus de son frappé dur, bien rock, nous aura aussi démontré ses talents vocaux en officiant comme chanteur principal sur la reprise de Freddy King « Tore Down ». Le bassiste Scott Spray apporte aussi une forte touche rock mais aussi groovy par sa rythmique ronde et épaisse bien mise en avant. Par contre, nous ne sommes pas sûr d’avoir vraiment entendu le second guitariste Paul Nelson dont on ne sait trop s’il suivait la rythmique de Spray ou s’il ne faisait que doubler la ligne de Johnny Winter ; en tout cas, il aura bien été noyé par le reste.

On ne notera, dans le bilan final, qu’une fausse note : un « Black Jack » comportant quelques faiblesses, à croire que le Texan à la toison blanche cherchait parfois ses notes ou tentait des improvisations dont il ne savait s’extirper sans heurts. Mais dans l’ensemble, la qualité est là, on a même l’impression de réentendre certains enregistrements live des années 1969, 1970, tout particulièrement sur ce « Bony Moronie » qui sonne comme à Woodstock. Ca bouge, ça envoie, on ne tient pas en place, on s’amuse à reconnaître le riff de « Sunshine Of Your Love » de Cream planqué au milieu de « Don’t Take Advantage Of Me »…

Johnny Winter : il a le mojo.
Photo : Didier

En cours de show, notre hôte nous fait même l’honneur de se lever le temps d’un morceau, « It’s All Over Now », comme si c’était la moindre des politesses qu’il pouvait nous faire, à nous qui venons encore lui rendre visite. Voûté sous le poids d’années de guitares accrochées à ses épaules, ses jambes restent tout de même droites. Et même si on sait qu’il n’allait pas finir le concert ainsi, on voyait tout du long le plaisir d’être debout sur scène et l’envie de pouvoir continuer comme ça. Mais impossible, il doit se rasseoir.

Après encore deux titres « Dust My Broom » (reprise du légendaire Robert Johnson) et le « Highway 61 Revisited » qui clôt depuis si longtemps ses concerts, il est temps de saluer et de quitter la scène sous les applaudissements. L’assistance s’attend à le voir revenir pour un rappel, certains crient « Jumping Jack Flash » comme s’il pouvait encore revenir et bondir sur scène comme dans les Seventies pour jouer ce titre des Rolling Stones. Non, les lumières se rallument. Certes, l’or de la légende s’est relativement terni mais le pape des bluesmen blancs est passé en ville, dans ce petit coin de l’est de la France, lui qui a encore un petit bout de Woodstock en lui, reliquaire du rock vivant, et qui, malgré des dehors chétifs, a encore plus que des étincelles, un feu en lui qui peut lui permettre encore aujourd’hui d’en imposer à un tas de jeunots.

Setlist de Johnny Winter :

Intro Jam
Hideaway
Sugar Coated Love
She Likes To Boogie Real Low
Good Morning Little Schoolgirl
Got My Mojo Workin’
Johnny B. Goode
Black Jack
Tore Down
Lone Wolf
Don’t Take Advantage of Me
Gimme Shelter
Boney Maronie
It’s All Over Now
Dust My Broom
Highway 61 Revisited



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