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Chronique   

Karg – Dornenvögel


Depuis l’émergence du projet Karg, en 2006, de l’esprit du chanteur d’Harakiri For The Sky, J.J. (Michael V. Wahntraum), cinq albums se sont succédé jusqu’à Dornenvögel, comme autant d’étapes au travers des recoins poussiéreux des affects de leur géniteur. Dornenvögel, assurément, ne fait pas exception, et l’œuvre est tout entière pensée comme une succession de tableaux conceptuels et allégoriques, parmi lesquels se déploient les thématiques mélancoliques les plus personnelles ; amours perdus et déchirés, perte, abandon aux drogues et expéditions au cœur des noirs abîmes de la dépression où la tentation du nihilisme et le suicide sont perpétuellement latents. Karg, en effet, est un projet solo autant que personnel. Dès sa genèse, l’album procède d’ailleurs d’un désir sensiblement paradoxal, celui de rendre audible l’indicible et, en cela, de rendre perceptible à l’auditeur ce qui ne devait être que pure expression d’une subjectivité – le flux brut et profond des sentiments – intrinsèquement incommunicable, mais sur laquelle se construit tout le projet.

L’album, dès les premières notes, d’abord timides de « Drangsal », distille des parfums entêtants, ceux d’une mélancolie concentrée, aérienne, avant de les disperser furieusement dans une explosion froide et intangible d’amertume et de rage. Dès lors, les scansions lancinantes, poignantes de souffrance, se ferment comme un étau. Un indicible carcan, porté par le chant déchiré de J.J. et que les amateurs d’Harakiri For The Sky reconnaîtront aisément, qui ne disparaîtra plus tant que résonneront les mélodies de l’album. Les enchâssements de la musique, dans leurs continuels balancements entre les staccatos hypnotiques et les arpèges poignants, ne laissent pour autant jamais l’auditeur se perdre, et les subtils échos des motifs musicaux, par leurs récurrents retours, permettent à l’œuvre de conserver toute son intégrité et toute sa cohérence. La multiplicité de Dornenvögel se développe avant tout dans la superposition et la collision de sonorités antagonistes. Des titres comme « La Tristesse Durera Toujours » et « L’Appel Du Vide » sont ainsi intégralement construits sur une alternance constante de motifs opposés : l’hystérie succède à l’accablement en une danse récurrente.

Réduire Dornenvögel à sa noirceur serait pourtant fautif. D’étonnantes circonvolutions, si travaillées qu’elles en paraissent artificieuses, fracturent l’ensemble de l’album et donnent, bien loin d’effriter sa cohérence interne, une dimension plus vivante aux morceaux, quand bien même ce « vivant » serait celui d’une vie en souffrance. Car sous chaque note surnagent encore les résurgences d’une misère inextinguible. Les dernières parties de « Meine Freiheit War Ihr Tod », au sein duquel les éruptions de fureur et de douleur sont momentanément éclipsées par les litanies du refrain – « meine Freiheit war ihr Tod », i.e. ma liberté était sa mort –, en sont une parfaite démonstration.

Les nuances que chaque morceau apporte ne sont néanmoins jamais fondamentalement distinctes et, si l’album se veut être une collection de tableaux changeants, son écoute continue laisse bien plus à voir un tableau unique, celui d’une existence écorchée toujours étroitement corrélée. Il en résulte que si Dornenvögel est une œuvre complète et homogène, qui plus est mise en valeur par une production d’une clarté évidente, il est possible que cette cohésion interdise quelques glorieuses épiphanies musicales, ces passages mémorables et marquants qui, dans un style similaire, éclosent par exemple quelquefois sur Grenzgænger, le dernier album d’Agrypnie. A aucun moment, cependant, la densité musicale que Karg propose ne permet de ressentir un manque.

Rares sont, en définitive, les albums qui parviennent à convoquer avec une telle pertinence et une telle précision un canevas d’émotions à l’auditeur. Rares sont, plus simplement, les albums qui procèdent d’une telle exposition sans filtre des tourments d’un individu. Or, finalement, si Karg a engendré un album profondément déchiré, imparfait, étouffant autant que cathartique, toute la force de Dornenvögel découle précisément de ses désordres qui en font une œuvre véritablement humaine.

L’album en écoute intégrale :

Album Dornenvögel, sortie le 16 novembre 2018 via Art Of Propaganda. Disponible à l’achat ici



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  • très belle intro pendant les 2 premières minutes avec des sonorités fortement inspirées par Alcest… juste avant que V. Wahntraum ouvre sa bouche . Et là c’est le drame . Après encore quelques minutes d’une musique très bien composée mais couverte par ce chant destructeur , j’ai rendu les armes. dommage, ça partait bien .

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    Dana Fuchs @ Massy
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