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Chronique   

Karg – Traktat


Il existe des moments de vie qui brûlent comme des caveaux de pénombre, où le temps est comme un glaive brandi sur nos fronts alanguis. Les myriades obscures – agonie, tourment, haine – brillent comme des joyaux morts, et les sons se brisent aux portes des sens avec une fureur qui résonne en avenante mélancolie. Alors, les jours, ces jours comme des tombes ouvertes sur les âmes mortes, s’étiolent mollement avant que, sèchement, les fragments de musique n’explosent en feux de géhenne. La conflagration se propage d’émotion en émotion, balaye les sentiments fades et les intentions mielleuses jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un distillat épuré, une sève expurgée de tout ce qui n’est pas violemment vivant. Ainsi s’engendre toute la poétique de J.J., penseur ravagé de Karg. Car c’est précisément le propos de ce projet que de proposer une musique vivante, viscéralement ancrée dans ce que la vie a de plus sensible et éruptif, quand bien même il s’agirait d’une éruption de souffrance et de déperdition.

En conséquence, un an après, Traktat paraît presque commencer là où Dornenvögel (2018) s’achevait. Sitôt les premiers accords du titre « Irgendjemand Wartet Immer » amenés, un maelström de scintillements mélodiques s’empare rondement de nos sens. Les guitares qui s’entrelacent, les scansions toujours caractéristiques du chant, emportent les sens dans des flots mélancoliques et hypnotiques. Paradoxalement, l’œuvre se colore de nuances qui semblent plus que jamais versatiles, tout en exposant une réalité ouvertement amère et hostile. Les élancements du chant, sur lequel s’opèrent de nouvelles et subtiles modulations, tempèrent ses velléités abrasives et corrosives et offrent une polyphonie musicale autant que littéraire. A ce titre, Karg se rapproche, comme sur « Jahr Ohne Sommer », ponctuellement mais notablement, de son frère de sang Harakiri For The Sky. Et, si l’esprit finit par se dissoudre face aux assauts tourmentés, ce n’est jamais que pour surnager parmi des torrents ensorcelants et ensorcelés. C’est ainsi que la conclusion de « Grabcholerik » bercée par un envoûtant riff se retrouve sublimée par l’un des passages au violon de Klara Bachmair qui officia notamment sur la dernière offrande de Firtan. L’entremêlement des oppositions exalte ainsi la douce amertume que Dornenvögel avait déjà développée.

Mais ce n’est pas le seul lieu où Karg cultive le paradoxe, car si l’album semble tendre à une ouverture vers l’extérieur et l’altérité, en donnant une place à l’autre qui n’est, conceptuellement, plus seulement dans l’antagonisme, le projet se referme simultanément sur lui-même. Traktat est en effet un album plus intime que ses aînés. Moins de participants et d’invités ont ainsi été convoqués à œuvrer sur cet épanchement de pathos. L’on peut cependant y voir une conséquence, aussi, de la constitution récente d’un line up live que J.J. entend bien perpétuer. Ce faisant, « l’autre » est placé comme synonyme de souffrance et comme auxiliaire nécessaire et indispensable, ne serait-ce que pour trouver un interlocuteur, même silencieux lorsqu’il s’agit d’un auditeur lointain, à ses témoignages cathartiques. Car chez Karg, tout semble être perpétuellement lié et former une toile complexe au point que séparer l’album de ses conditions de réalisation semble devenu impossible. Aussi, lorsque les mélodies nous portent, elles le font d’un pas entraînant, presque enjoué, appuyant autant douloureusement que subtilement le clivage, ou plutôt le schisme, qui sépare l’individualité dissoute dans ses névroses du monde extérieur, celui-là même qui s’écrase rageusement sur l’esprit de son géniteur. Toujours aussi vifs et saisissants, les affects convoqués au sein de ce nouvel album énoncent une fois encore l’éloquence musicale de J.J. qui, s’il ne propose pas de révolution franche, articule avec une finesse et une pertinence nouvelles son univers musical. Il est indubitable que ce déchaînement étendu de plus d’une heure vingt prend le risque de perdre l’auditeur, y compris celui habitué à la teneur singulière du projet : le manque de retenue et l’ampleur nécessairement démesurée du propos forment d’ailleurs le défaut le plus notable de ce nouveau chapitre.

Œuvre de voyage, tant musical que thématique puisqu’il fut composé sur la route, Traktat semble dessiner la silhouette d’une individualité agonisante, là où Dornenvögel esquissait plus fermement les contours de l’agonie même de l’individu. Nuance subtile, mais néanmoins centrale, qui fait de l’album une œuvre plus tempérée et équilibrée dans son exécution, alors qu’elle s’enfle par ailleurs d’une prolixité protubérante. Quoiqu’il fût engendré durant un nouveau sommet de souffrance et de confusion, Traktat incarne non seulement Karg en son entier, mais laisse, plus que jamais, entrevoir l’individu lui-même, sa personnalité et son affectivité au travers de ses démons aussi tristement odieux que terriblement créateurs.

Clip vidéo de la chanson « Tod, Wo Bleibt Dein Frieden? » :

 

Lyric vidéo de la chanson « Alaska » :

Chanson « Irgendjemand Wartet Immer » :

Album Traktat, sortie le 7 février 2020 via AOP Records. Disponible à l’achat ici



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