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Metalanalyse   

Karnivool, le Doctor Who du rock metal progressif


Il y a quelque chose d’onirique et de futuriste chez Karnivool. Une intelligence musicale servie par une technique sans faille. Une intensité qui prend naissance dans le tourment, parfois la noirceur et la violence. Un grain de folie non dépourvu d’humour, qui fume de l’affiche de la nouvelle tournée Asymmetry Tour et dont Ian Kenny en est souvent l’expression vivante sur scène. Quatre années de silence studio et une tournée internationale intensive : cela fait trois ans que le groupe travaille sur les compositions d’Asymmetry, leur troisième album, mais Karnivool n’a pas pour habitude de presser son lent et réfléchi processus de création. Aussi, tout comme il avait fallu attendre quatre ans entre Themata et Sound Awake, il a fallu être patient pour la sortie d’Asymmetry.

Deux titres ont préparé la promotion de ce nouvel album. A commencer par « The Refusal » diffusé en mai : le morceau, dans la veine d’un Karnivool énervé, semble renouer avec le passif metal de Themata. En juin, « We Are » est à son tour révélé. Accompagné d’un clip vidéo à la production particulièrement travaillée, le morceau porte indéniablement la marque de Karnivool : très proche du canon de Sound Awake dans la richesse mélodique et rythmique, les lignes de chant qui éclatent, le format du morceau. Mais, rétrospectivement, c’est peut-être aussi l’un des titres qui prépare le moins à la découverte d’Asymmetry.

Karnivool, largement connu et reconnu en Australie, est l’une des figures d’un paysage musical qui a pris son essor ces dernières années. Le pays a en effet vu l’émergence d’une scène rock indépendante : des groupes tels que Cog, Dead Letter Circus et The Butterly Effect qui n’hésitent pas à prendre des accents progressifs et des riffs metallisants, formant un style local reconnaissable. En 2009, l’album Sound Awake adoube Karnivool. Alors que Themata servait un rock généreusement teinté de néo-metal, déjà techniquement complexe, Sound Awake présente une évolution importante dans le style des compositions : un rock classieux, intensément mélodique, souvent musclé de riffs plus metal. Karnivool y manie volontiers les rythmiques exotiques et les enluminures techniques, les intégrant avec aisance dans ses mélodies. Chaque instrument apporte sa voix dans un paysage progressif, aux lignes entrelacées pour superposer les couches rythmiques et musicales. Karnivool joue sur les contrastes et recherche l’émotion, particulièrement palpable sur les envolées de Ian Kenny dont le chant s’exalte sur les refrains. Sound Awake montrait un travail mature et abouti, avec ses morceaux de bravoure épique (« Deadman », « Change ») et ses hymnes accrocheurs (« New Day », « All I Know »).

C’est dans cette lignée que se place « Nachash », le premier morceau de Asymmetry passé l’introductif « Aum ». Le titre découvre des riffs solides et une énergie conquérante qui rappellent aussi l’époque de Themata. Le bourdonnement grave de la basse et les arrangements au chant donne néanmoins un arrière-goût différent au morceau, qui tempère l’impression d’un retour dans le passé discographique du groupe. Si « Nachash » est contrasté, dynamique, le morceau suivant « A.M. War » prend une densité tout autre : Karnivool se fait torturé, plus sombre, plus chaotique. L’énervé « Set Fire To The Hive » de Sound Awake semble bien sage en comparaison. Car sur « A.M. War », le groupe atteint un nouveau pallier, à la limite de l’équilibre entre le chaos et la construction de leur mélodie.

Asymmetry est un album onirique, futuriste, un peu fou. « Bipolaire », désaxé. Une berceuse rêveuse avec le doux « Float » ; la complexité d’un « A.M. War » qui touche à la science-fiction en trouvant l’équilibre entre expérimentation et mélodies ; le minimaliste d’ « Asymmetry » qui à force d’obstination finit par imprégner le cerveau d’une rythmique bancale. Lorsque Karnivool a commencé à composer ses premiers morceaux pour leur nouvel album, Mark Hosting (guitare, choeurs) racontait en interview pour le blog The Sonic Sensory en juillet qu’ils se sont retrouvés avec trois ou quatre morceaux tellement différents qu’ils leur paraissaient « bipolaires » : « […] si cette musique est bipolaire, ce qui pour nous était quelque chose de négatif en musique parce que rien ne prend forme, nous avons dû réfléchir à comment tourner ça en quelque chose de positif. Comment en fait-on un atout et non un handicap ? » Asymmetry recherche l’équilibre entre toutes les forces contradictoires qui peuvent habiter la musique de Karnivool. Le morceau-titre, central à l’album, est une mise en musique explicite de l’idée d’asymétrie : le rythme exotique, tronqué, répété ad libitum est d’abord étrange mais finit par imposer sa logique. L’album, scindé autour en deux parties aux énergies distinctes, est lui aussi asymétrique. Tout l’art de Karnivool est d’arriver, malgré ce déséquilibre initial, à proposer un tout cohérent – et équilibré, justement.

Sur la première moitié de l’album, « Nachash », « A.M. War » et « The Refusal » plongent profondément dans les racines metal de Karnivool : hurlements, saturation, rythmes et riffs chaotiques. La deuxième partie de l’album explore des atmosphères qui, si elles ont pu être esquissées par le passé sur certains morceaux comme le début de « The Medicine Wears Off » ou « Change (part 1) », n’ont jamais vraiment été développées sur un morceau entier. C’est une face plus calme et très sensible : « Eidolon » construit dans la douceur un univers émotionnellement puissant, les notes douces de « Sky Machine » dérivent vers des intonations très légèrement orientales. Mais c’est sur « Float » que s’expriment complètement, sur un ton plein d’innocence, les notes cristallines de ce qui pourrait être une berceuse à la Karnivool.

Asymmetry n’en est pas pour autant ou tout noir, ou tout blanc. Pour équilibrer l’album, lui donner forme, des éléments viennent contre-balancer les tendances dominantes des parties calmes ou chaotiques. Certains passages de « The Refusal », le plus mesuré « We Are » et « Aeons » au refrain plus pop/néo-métal viennent calmer le jeu agressif du début d’Asymmetry. Le martial « The Last Few » et « Alpha » – un morceau acoustique très calme d’apparence dont la colère gronde sourdement jusqu’à éclater finalement à la moitié du morceau -, secouent la deuxième partie de l’album. Chaque morceau cultive une atmosphère propre pour ne pas tomber dans un simple mélange artificiel des deux dominantes de l’opus. Le groupe construit un équilibre qui respecte l’idée de départ d’asymétrie sans que cela ressemble à deux parties d’albums complètement décorrélées.

Les musiciens insistent : ce qu’ils recherchent pour chaque album, c’est aller vers des nouveaux territoires. Et sur Asymmetry, ils semblent marquent leur goût pour l’expérimental de manière plus plus poussée, du moins plus explicite. « A.M. War » regorge de dissonances déséquilibrantes. Le futuriste « Amusia » teste quelques arrangements électroniques. Le groupe s’essaie à un ambient electro sur les morceaux « Aum » et « Om » : Alpha et Omega de l’album, les deux mots désignent la même idée d’un son originel à l’origine de l’Univers pour les hindouistes. Un monde profondément marqué par l’asymétrie, à commencer par ses lois physiques jusqu’aux traits d’un visage harmonieux.

Ce qui lie finalement les deux parties d’Asymmetry, en laissant de côté les patterns mélodiques du groupe, c’est cette approche expérimentale : les morceaux sont remplies d’idées neuves, de sons nouveaux. L’identité musicale de Karnivool, raffinée sur Sound Awake, développe sur Asymmetry des aspects laissés dans l’ombre ou alors radicalise certaines pistes. Techniquement ou vocalement, Karnivool semblait déjà avoir atteint sa maturité sur Sound Awake. Sur Asymmetry, le chant ne présente pas de changement notable, l’identité vocale de Ian Kenny restant bien fidèle à Karnivool malgré les digressions appuyées du chanteur dans son autre groupe, le très pop Birds Of Tokyo. L’évolution du combo se situe donc bien au niveau de la recherche d’un contenu musical, d’un agencement de rythmiques et de sonorités qui prennent un chemin différent. Une fois de plus, Karnivool sert un opus techniquement complexe avec de multiples couches à explorer mais sans perdre de vue un sens de la mélodie qui reste au cœur de l’album. Intelligent, tourmenté, un peu fou, parcourant sans cesse de nouveaux horizons. D’ailleurs, en y réfléchissant, le frontman du groupe australien peut être aussi expressif qu’un David Tennant en Seigneur du Temps. Ce qui ferait de Karnivool le Doctor Who du rock metal alternatif et progressif.

Album Asymmetry, sortie le 19 juillet 2013 via Density Records



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  • Whaou sacrée chronique Arro, décidément entre celle-ci et celle de ‘Sound Awake’ écrite chez les Eternels, je partage amplement ton avis pour ce groupe que je qualifierai généralement et simplement de « classe ».
    Le concert joué fin 2010 à la Boule Noire reste un souvenir unique.

    [Reply]

    Arroway

    +1, en attendant leur prochain passage à la rentrée, toujours à la Boule Noire d’ailleur 😀

  • tchocramouk dit :

    Superbe album, mais il mérite plusieurs écoutes…

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