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Interview   

Katatonia : en l’absence de repères


En 2020, sortait au pire moment qu’on pouvait imaginer City Burials, le onzième album de Katatonia. Pas de tournée pour le promouvoir. Comme tant d’autres, ils se sont essayés à l’exercice du livestream. Et comme tant d’autres, voyant le temps devenir un peu long, ils se sont rapidement attelés à un nouvel album – à vrai dire, deux nouveaux albums dans le cas spécifique de Jonas Renkse et Anders Nydström, puis qu’ils ont sorti il y a quelques mois Survival Of The Sickest avec Bloodbath. Au vu de la proximité temporelle entre les deux disques, on ne s’étonnera pas de leur connexion artistique, si ce n’est que Sky Void Of Stars appuie un peu plus sur la fibre heavy des guitares.

Ceci dit, malgré des nuances, variantes et quelques surprises, cela fait longtemps que Katatonia n’a plus effectué de virage stylistique majeur. Alors que leur premier album Dance Of December Souls va bientôt célébrer ses trente ans, force est de constater qu’ils ne sont pas prêts à suivre l’exemple de Paradise Lost – qui était pourtant une influence importante à leurs débuts, comme ils l’avouent eux-mêmes – en opérant un retour à leurs racines death metal. Non, Katatonia reste sur sa lancée, qui remonte au tournant Discouraged Ones en 1998, et poursuit sa douce et constante évolution sans jamais trahir cette élégante et profonde mélancolie qui fait sa marque de fabrique. Nous discutons de tout ceci avec les deux compères inséparables et membres fondateurs, Jonas et Anders.

« C’est une tâche très relax et amusante de créer pour Bloodbath, alors qu’avec Katatonia, ça nécessite un bien plus grand investissement émotionnel. »

Radio Metal : Après The Fall Of Hearts, vous avez délibérément mis le groupe en pause. Puis quand City Burials est sorti, il y a eu une nouvelle pause, forcée celle-là, à cause de la pandémie. Comment avez-vous vécu ça ?

Jonas Renkse (chant) : C’était assez brutal de sortir un album au moment où le monde entier était en confinement. Cependant, il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre et de voir ce qui allait se passer. Nous avons réalisé assez vite que l’album n’allait pas recevoir le traitement habituel, puisque faire des concerts n’était pas une option.

Anders Nyström (guitare) : Je suppose que nous avons simplement essayé de combler les trous avec tout ce que nous estimions être utile de faire. Nous avons fini par sortir City Burials en plein confinement et avec les restrictions qui nous bloquaient la route, nous n’avons jamais eu l’occasion de lancer le cycle de tournée qui devait suivre. Faute de quoi, le groupe a simplement sauté un chapitre et commencé à faire un autre album plus tôt que notre norme habituelle, qui est de quatre ans de nos jours.

Jonas : De toute façon, j’écris tout le temps de la musique, donc quand j’ai compris que nous n’allions pas tourner pour City Burials, j’ai simplement commencé à écrire de manière plus focalisée. C’était surtout une façon sympa de ne pas trop penser à ce qui était en train de se passer autour de nous, en attendant d’écarter doucement toutes les incertitudes.

Ça signifie qu’entre mars 2018 et avril 2022, vous avez tourné un petit peu mais pas énormément. Vu que votre autre groupe, Bloodbath, ne tourne pas beaucoup et se concentre sur les festivals d’été, ça ne vous a pas manqué d’avoir une activité live un peu plus intense ?

Jonas : Dès que l’activité de l’industrie des concerts a repris, nous avons commencé à faire quelques festivals d’été – nous en avons fait pas mal, en fait – et maintenant, nous sommes aux Etats-Unis pour tourner en soutien de City Burials. En janvier, nous allons tourner en Europe pour Sky Void Of Stars.

Anders : Nous avons eu notre lot de concerts pour The Fall Of Hearts et nous avons un peu tourné pour célébrer les dix ans de Night Is The New Day. Entre ça et tous les festivals et concerts que nous avons faits avec Bloodbath, j’ai l’impression que nous avons eu un bon équilibre en termes d’activité live, en jonglant entre celle-ci et la composition et les enregistrements. Bien sûr, ça aurait pu être encore mieux, mais ça aurait aussi pu être pire si la pandémie ne s’était pas arrêtée.

Vous avez fait un livestream qui a donné l’album live Dead Air. Pour cet événement, les fans ont pu voter pour leurs chansons préférées à jouer. Avez-vous été surpris par certains choix que les fans ont faits ? Et plus généralement, comment avez-vous vécu ça ?

Anders : Oui, la setlist a été faite à la demande. Nous avons posté un sondage en ligne et nous avons chargé nos fans de dicter ce qu’ils voulaient entendre. Je n’étais pas tellement surpris par leurs choix, honnêtement. Nous leur avons donné la liberté de choisir ce qu’ils vouaient et pourtant, ils voulaient quand même entendre majoritairement les chansons habituelles que nous jouons en live [rires]. Mais c’était une curieuse expérience. Il n’y avait pas de communication à double sens et nous ne pouvions pas surveiller le live chat pendant que nous jouions le set, donc nous n’avions aucun signal. J’ai clairement apprécié, mais j’avais plus l’impression qu’on me regardait pendant que je répétais que de jouer un concert.

Jonas : C’était effectivement bizarre de faire ça, mais c’était notre seule option à l’époque et je suis content que nous l’ayons fait. Mais maintenant que le monde est revenu à la normale, je ne le referai pas. C’est comme l’a dit Anders, l’absence d’échange est un peu trop étrange.

« Je me sens globalement plus compétent en tant que producteur qu’en tant que guitariste. Je traite la guitare surtout comme mon outil principal pour la composition et comme l’instrument que je joue en concert. »

Sky Void Of Stars a évidemment été conçu durant une période particulière : avez-vous puisé dans la mélancolie et le désespoir de ces deux années et demie ? Le titre – « un ciel dépourvu d’étoiles » – est-il d’ailleurs une référence à ça, d’une certaine façon ?

Jonas : C’est difficile à dire. Je pense que je comprendrai mieux ceci dans un an ou deux quand j’aurai un peu de recul. Enfin, de toute façon, nous traitons toujours de ces thématiques, mais peut-être qu’il y a une autre couche qui s’est ajoutée cette fois, dont je n’ai pas conscience. En Suède, les restrictions n’étaient pas aussi dures que dans d’autres pays, donc nous étions surtout affectés par les interdictions de voyage et l’absence d’opportunités de faire des concerts. Bien sûr, j’ai été affecté en voyant l’état dans lequel était le monde, et en réalisant à quel point ce dernier était devenu un endroit désolé. C’est possible que ça se soit immiscé dans les morceaux. Le titre, en soi, est assez ouvert à interprétation, comme d’habitude, mais disons qu’il renvoie à une réalité confuse, à l’absence de repères, à des idées auxquelles on peut tous s’identifier d’une façon ou d’une autre. Il y a toujours des choses qui nous manquent, mais il est certain que durant la pandémie ou une situation similaire, ça part dans des extrêmes. Je ne peux pas dire exactement ce qui m’a le plus affecté durant cette période, c’est probablement un mélange de tout.

Que représentent les étoiles pour toi ? Les regardes-tu souvent ?

Jonas : Les étoiles ne représentent rien pour moi. Je les vois rarement à cause des lumières de la ville et je ne crois pas en l’astrologie. Peut-être que c’est aussi à ça que renvoie le titre de l’album…

Durant la pandémie, vous avez tous les deux fait un album avec Bloodbath et un avec Katatonia. Ce sont deux exutoires très différents. Du coup, comment organisez-vous et planifiez-vous les processus entre ces deux groupes ? Est-ce que l’un influe, de quelque manière que ce soit, sur l’autre ?

Jonas : Ce n’est pas vraiment un problème à organiser car Bloodbath ne nécessite pas autant de temps que Katatonia pour « naître » et ensuite suivre son cours. C’est une tâche très relax et amusante de créer pour Bloodbath, alors qu’avec Katatonia, ça nécessite un bien plus grand investissement émotionnel et ça prend un chemin différent une fois que c’est terminé. Nous voyons clairement Katatonia comme notre groupe principal, mais Bloodbath est devenu de plus en plus important et il fonctionne comme un catalyseur. C’est d’ailleurs amusant de voir le contraste et ça nous aide vraiment à jongler entre les deux. Une fois que tu t’es sorti l’un de la tête, tu es prêt pour l’autre. Les deux sont nés de la même source mais ils ont décidé de partir chacun de son côté.

Anders : C’est vraiment une tout autre histoire de composer et d’enregistrer pour Bloobath. Dans cet environnement, Je ne ressens pas le besoin de me mettre dans un état d’esprit spécial pour balancer des morceaux de death metal, donc il s’agit avant tout de se faire plaisir et de lâcher prise sur toutes sortes d’exigences et d’attentes. Nous avons aussi plus de compositeurs au sein de Bloodbath, donc faire un album avec ce groupe est deux fois plus facile et beaucoup plus rapide. La musique, les textes, l’attitude et le concept de Bloodbath sont tellement différents de Katatonia que c’est très facile de les séparer et de laisser chacun tracer sa propre route. Je ne suis pas en train d’essayer de dire que Bloodbath est moins sérieux que Katatonia, mais il y a certains trucs qui sont un peu plus « légers », si vous voyez ce que je veux dire. Mais oui, le modèle en yin et yang fonctionne très bien avec les deux groupes. Ça permet de recharger les batteries et de refaire le plein de carburant pour s’atteler à une tâche de nature différente. J’adore l’équilibre obtenu avec ces deux groupes qui sont très éloignés l’un de l’autre et qui, pourtant, représentent tous les deux la musique que j’adore jouer et avec laquelle je m’identifie. C’est l’équivalent de deux planètes distantes dans le système solaire, donc il faut que nous entrions en hyperespace pour nous amarrer à l’un puis à l’autre. Ça ne prend que quelques secondes, ceci dit.

La dernière fois qu’on s’est parlé, Jonas, tu nous avais parlé du syndrome de la page blanche dont Anders a été victime avec City Burials. Encore un fois, tu as écrit tout Sky Void Of Stars. Anders, as-tu l’impression d’être dans une panne d’inspiration persistante ? D’ailleurs, ça ne t’arrive jamais, Jonas ?

Anders : Je ne sais pas… J’ai du mal à commencer quelque chose de nouveau et à m’y consacrer. Il faut vraiment que je me pousse à ouvrir cette porte et à faire le premier pas pour passer ce seuil, mais une fois que c’est fait, généralement, je mets mes œillères et j’y vais à fond pour tout aborder dans un grand plongeon. Mais j’ai besoin d’inspiration, de motivation et de temps pour m’aligner et m’harmoniser avec Jonas afin d’y arriver. Je suis très facilement distrait par tout ce qui m’entoure et quand tu luttes constamment à joindre les deux bouts, ma créativité en matière de composition tombe facilement dans la négligence. Il est certain que ça me manque de passer du temps dans cette phase créative magique et j’espère que l’inspiration pourra revenir et me retrouver à mi-chemin dans l’obscurité, là où j’avais l’habitude de résider.

Jonas : Il est clair que je m’attends à ce que ça finisse par m’arriver à moi aussi dans un futur proche. Ça fait longtemps maintenant que je suis sur une belle lancée créative et ça ne pourra probablement pas durer éternellement. Mais qui sait ? Tant que ce don me sera offert, je continuerai à l’accepter.

« Autant sur le plan personnel qu’en tant qu’artiste, Paradise Lost a joué un rôle très important. Avec Bathory, je dirais que c’était ceux qui ont implanté en nous la volonté de former notre propre groupe. »

Voyez-vous des différences dans la façon dont l’un et l’autre approchez une chanson de Katatonia ?

Jonas : Evidemment, nous avons des façons différentes de composer et d’aborder les notes, les accords, les mots, etc., mais nous sommes très déterminés quand il s’agit de concevoir pour Katatonia et rien d’autre. C’est un son que nous avons créé ensemble et tout ce que nous écrivons en portera la marque.

Anders : Je suppose que tout élément différent est ce qui apporte de la variété à la musique. Nous pouvons – et nous essayons de – faire en sorte que tout sonne comme Katatonia au final, mais ça va au-delà de simplement soumettre un morceau heavy ou calme. Tout est dans les détails complexes ou dans les nuances ambiantes. Nous mettons notre patte individuelle sur toutes ces choses et ça aide à créer la diversité du son et à rendre les albums plus riches.

Anders, tu as déclaré que sur City Burials, tu avais « encouragé [Roger] à jouer plus de guitare que [toi], car [tu es] plus à l’aise dans le rôle de producteur aujourd’hui ». Comment cette évolution s’est faite ? T’es-tu moins intéressé à ton instrument au fil des années ?

Anders : Je me sens globalement plus compétent en tant que producteur qu’en tant que guitariste. A vrai dire, je n’ai pas tellement progressé techniquement en tant que guitariste. Je dirais que je ne me suis pas vraiment amélioré, mais je n’ai pas non plus régressé si on compare à là où j’en étais en 2005. Je traite la guitare surtout comme mon outil principal pour la composition et comme l’instrument que je joue en concert. Ceci dit, j’aime toujours collectionner les guitares et je peux assurément entrer dans des discussions de geek sur le matos, mais le problème est que je ne me pose jamais pour m’exercer. Donc, peut-être qu’il est temps que je commence à prendre des cours avec Roger et que j’en fasse une routine ! [Rires] Donc ça ne me pose aucun problème que Roger, qui est un guitariste très compétent, joue certaines de mes parties voire toutes. Cette stratégie n’est pas nouvelle chez nous. Par le passé, j’avais l’habitude de jouer la plupart des guitares sur les albums, simplement parce que c’est plus facile et plus rapide et précis d’enregistrer par-dessus soi. Je juge constamment ce qui sonne bien ou mal par rapport à ce que nous voulons accomplir avec Katatonia et tout est une question de suivre sa vision. Savoir qui joue quoi est moins important quand on regarde le tableau d’ensemble et quand on veut obtenir un bon résultat.

Estimes-tu que la production est un volet aussi important voire créatif que la composition ?

Anders : Généralement, je ne divise pas les deux en des rôles strictement séparés. Le centre d’attention change suivant où nous en sommes dans le processus, mais quand on produit soi-même les albums, on porte la responsabilité de garder une vision d’ensemble et on examine le moindre petit élément des milliers de fois comme des maniaques qui veulent tout contrôler. Mais il faut construire la nature de l’album, chercher les bons sons pour chaque instrument, obtenir la bonne prestation de la part de chaque gars, constituer la tracklist et diriger toute la partie visuelle, et si ça ce n’est pas créatif, je ne sais pas ce que c’est…

La dernière fois, Jonas, tu avais dit que vous aviez voulu faire de The Fall Of Heart un album complexe en réaction à l’album précédent, et ensuite City Burials un album plus direct en réaction à The Fall Of Hearts. Cette fois Sky Void Of Stars semble aller dans une direction similaire à City Burials – on retrouve d’ailleurs sur la pochette le côté urbain – mais peut-être avec une dimension plus heavy…

Jonas : Là tout de suite, l’album est encore trop frais dans mon esprit pour juger si c’est une réaction à quoi que ce soit. Je savais que je voulais plus de guitares dans les chansons, simplement pour une question de préférence, je pense. Les ébauches que j’avais réclamaient plus de guitare, mais c’est à peu près tout… Pour l’instant. Concernant le côté urbain, je pense que nous avons utilisé ce cadre sur de nombreux albums, c’est très lié à notre vie personnelle et au milieu dans lequel nous vivons. Après, c’est difficile à dire, ces deux albums ne sont pas délibérément urbains musicalement, mais il est clair qu’ils représentent cette idée, peut-être plus qu’auparavant.

Anders : J’ai l’impression que Sky Void Of Stars est très proche de City Burials dans la plupart de ses aspects. On retrouve partout la patte unique de Jonas dans la mesure où les chansons portent ses choix typiques de notes et ses phrasés vocaux et mots préférentiels. Il y a de sérieux passages prog ainsi que d’autres qui sont très orientés pop commerciale, mais en ayant toujours une sorte d’obscurité plus profonde incrustée en eux. De même, les deux albums ont été mixés par Jacob Hansen, donc évidemment, le son signature qui le caractérise en tant qu’ingénieur fait le lien entre les deux comme deux frères sonores.

« C’est une grosse charge émotionnelle qui trouve le moyen de sortir au travers d’une forme d’art dans laquelle d’autres gens peuvent trouver du plaisir et du sens. Je suppose que nous transformons le malheur en beauté depuis 1991. »

En écoutant le nouvel album, on ressent une influence de Paradise Lost dans « Birds », en particulier sur les arrangements de leads qui rappellent beaucoup ceux de Greg Mackintosh. Quelle influence ce groupe a-t-il eue sur Katatonia ?

Jonas : Oui, les parties de guitare lead dans cette chanson sont assurément un clin d’œil au son qu’ils avaient quand nous étions très influencés par eux au début des années 90. C’est amusant de faire des expériences avec ce genre de chose tout en rendant une forme d’hommage.

Anders : Au tout début, les premières musiques de Paradise Lost ont eu une énorme influence sur nous. Surtout dans mon cas, autant sur le plan personnel qu’en tant qu’artiste, ce groupe a joué un rôle très important. Avec Bathory, je dirais que c’était ceux qui ont implanté en nous la volonté de former notre propre groupe. Notre objectif était d’être plus mélodique et atmosphérique que tous ceux qui faisaient partie de la scène de Stockholm, qui à l’époque était dominée par le death metal brutal. J’ai aussi aimé leur période classique, mais plus en tant que fan et moins en tant qu’influence pour mon propre parcours musical. Ensuite, ils sont entrés dans leur période « synthés ». La plupart des gens l’ont détestée, mais moi j’ai absolument adoré ! Host est mon deuxième album préféré après Gothic. Les albums qui ont suivi après le nouveau millénaire étaient un peu plus faibles, ils ne m’ont pas tellement marqué, mais on peut retrouver des perles ici et là dans leurs plus récents albums.

On retrouve Joel Ekelöf de Soen sur la chanson « Impermanence ». C’est frappant comme vos voix se marient bien en véhiculant énormément d’émotion. Joel et Soen étant très portés sur l’émotion, justement, vous retrouvez-vous en eux ?

Jonas : C’est sûr qu’ils nous ressemblent. Musicalement, nous œuvrons dans les mêmes zones, en faisant des allées et venues, et nous avons probablement pas mal d’influences en commun. Ça faisait un petit moment que nous parlions de faire quelque chose ensemble et quand j’ai commencé à travailler sur ce qui allait devenir « Impermanence », j’ai contacté Joel car j’ai senti qu’il y avait du potentiel pour l’impliquer dedans. La chanson réclamait sa voix, en quelque sorte.

Martin Lopez de Soen nous a dit que « la musique ouvre plein de portes intérieures à plein d’émotions qui autrement seraient ignorées ». Est-ce pareil pour vous ? Est-ce que faire de la musique serait même une nécessité pour votre santé mentale, vous permettant d’évacuer des émotions et pensées réprimées ?

Jonas : Oui, je suis parfaitement d’accord avec lui et aujourd’hui, je ne peux imaginer ma vie sans la musique. Mais bien sûr, on évolue tous avec le temps, donc qui sait ce qui se passera dans le futur ? Je veux dire que ça fait longtemps que nous faisons ça, mais tant que le besoin se fera ressentir, je continuerai.

Anders : Oui, je suis également d’accord avec le sentiment de Mr Lopez. La musique est un exutoire créatif pour exprimer tout ce qu’on retient en soi. Nous canalisons beaucoup d’agressivité, de colère, d’obscurité mais aussi de commentaires comiques via Bloodbath et nous canalisons beaucoup de négativité et de tourment au sein de Katatonia. C’est une grosse charge émotionnelle qui trouve le moyen de sortir au travers d’une forme d’art dans laquelle d’autres gens peuvent trouver du plaisir et du sens. Je suppose que nous transformons le malheur en beauté depuis 1991. Il est certain que c’est une part intégrante de ma vie, vu que je fais ça depuis que je suis gamin. Pendant longtemps, composer et jouer de la musique a été un simple passe-temps qui, incroyablement, est devenu ma profession et c’est quelque chose que nous avons du mal à maintenir. Je pense que si je n’étais pas dans l’industrie musicale, je composerais et j’enregistrerais quand même de la musique, mais peut-être que je ne la sortirais pas, je ne sais pas. Une chose est sûre, la musique fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Nous l’avons nous-mêmes prouvé.

Votre premier album Dance Of December Souls est sur le point de passer la barre des trente ans. Même si vous avez énormément évolué, les racines de ce groupe sont dans le death metal. Quel est votre sentiment quand vous repensez à cette époque ? Pensez-vous d’ailleurs que le groupe a conservé quelque chose de ces racines ?

Jonas : Les bases sont toujours les mêmes, mais évidemment, le son est grandement différent. Je ne pense pas que nous nous soyons écartés du chemin que nous avons pris quand nous étions de jeunes adolescents en créant ce groupe. Ceci est juste une version évoluée de celui-ci. Nous adorons toujours le death metal, mais aujourd’hui, le son de Katatonia n’a plus rien avoir avec ça. Pour moi, Dance Of December Souls est représentatif de la jeunesse par excellence. Il a été fait lors de nos années formatrices et nous nous sommes éclatés à le créer. Ceci étant dit, je ne l’analyse pas trop et je ne m’en sers pas vraiment comme d’un trésor nostalgique. C’est l’un de nos albums, même s’il se trouve que c’est notre premier.

« Si je n’étais pas dans l’industrie musicale, je composerais et j’enregistrerais quand même de la musique, mais peut-être que je ne la sortirais pas, je ne sais pas. Une chose est sûre, la musique fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Anders : Je crois que la chose principale que nous avons conservée et qui est commune à tous les chapitres de notre carrière, c’est l’accent mis sur les mélodies et l’atmosphère. Dance Of The December Souls et Sky Void Of Stars parlent peut-être un langage complètement différent, mais l’impact émotionnel a toujours la même valeur pour le fan de l’un ou l’autre. J’ai récemment eu l’occasion de revisiter cet album et replacer mon esprit dans cette époque lorsque nous avons travaillé sur le coffret cassette Melancholium. J’ai beaucoup aimé m’immerger dans ce projet, car c’était probablement le plus grand trip nostalgique que j’ai jamais entrepris. J’ai fini par fouiller dans tous les coins que je pouvais trouver pour déterrer tout ce qui venait du passé et était pertinent ! C’était exclusivement focalisé sur cette époque et c’était seulement un format cassette, donc ça a fait remonter mes souvenirs, ça m’a rappelé ce que c’était de faire partie du groupe dans le temps et de se frayer un chemin dans l’underground. J’ai investi énormément d’efforts et de temps pour faire ce coffret, car je voulais que ça devienne l’incarnation même de nos années formatrices.

Pensez-vous que, comme l’a fait Paradise Lost, vous pourriez réintégrer du death metal dans votre son ou bien est-ce trop éloigné de votre palette musicale maintenant ?

Jonas : Non, il n’y a aucun besoin pour ça. Nous sommes parfaitement satisfaits du son que nous avons aujourd’hui. Je trouve que, dans le cas de Paradise Lost, leur évolution a été assez naturelle. Ils ont constamment cherché à étendre leur son et d’une certaine façon, ils sont revenus aux sources, mais peut-être que dans leur cas ça paraissait neuf parce que ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas joué de ce type de musique.

Anders : Personnellement, ça ne m’intéresse pas du tout de ramener le death metal dans notre son actuel. Il n’y a aucune véritable motivation pour faire ça, car nous sommes à l’aise et bien installés dans la direction que nous avons prise. Balancer du growl là-dedans juste pour être extrême serait une décision factice et ça ruinerait notre intégrité. Ceci étant dit, j’aime encore incorporer certaines de nos vieilles chansons dans nos setlists, ici et là, en tant que surprise occasionnelle. Ça me manque vraiment de jouer ces morceaux en concert et d’honorer notre passé, donc c’est un peu à double tranchant, dans ce cas.

Jonas : C’est effectivement amusant d’envoyer un vieux morceau de temps en temps. Si c’est à de rares occasions, ça ne me pose pas de problème de les chanter.

Vous aviez demandé à Mikael Åkerfeldt de chanter sur Brave Murder Day parce que Jonas, tu ne pouvais pas le faire à cause de problèmes médicaux. Dans quelle mesure ceux-ci ont joué un rôle pour vous décider à passer au chant mélodique et à changer de direction avec Discouraged Ones deux ans plus tard ?

Jonas : En fait, ce n’était tant dû à un problème médical que lié à un manque de technique, et ma voix n’est jamais vraiment revenue à ce qu’elle était avant. Donc, comme nous adorions la façon dont Mikael sonnait et que nous étions bons amis, nous lui avons demandé de se joindre à nous pour sauver l’enregistrement, et il l’a fait. Je pense que nous serions quoi qu’il arrive passés au chant clair à un moment donné, car nous écoutons tout le temps toutes sortes de musiques en dehors du metal, et nous avons toujours voulu explorer plus loin avec notre musique, mais peut-être que mon incapacité à chanter les growls a accéléré le processus. Ensuite, vu que nous ne faisions plus de chant death, ça a changé notre manière de composer pour arriver à quelque chose d’un peu plus accessible, ce qui, en soi, représentait un certain défi car nous ne l’avions jamais fait avant. Au final, Discouraged Ones est devenu un album important, c’est celui sur lequel nous continuons de nous appuyer en termes de son et de concept.

Anders : C’était un album qu’il fallait que nous fassions pour pouvoir continuer en tant que Katatonia. Je pense qu’il y a deux aspects qui sont entrés en ligne de compte dans le raisonnement derrière ce changement. Le premier étant que Jonas avait perdu sa capacité à maintenir ses growls au niveau nécessaire. Le second étant que nous étions déjà musicalement usés et brimés par le fait de dépendre uniquement du chant extrême. Notre vision pour la composition de nouvelles musiques ne comprenait aucune frontière et nous avons découvert qu’être limité à des mélodies de guitare ne nous convenait plus. Nous avons réalisé que la puissance émotionnelle du chant clair harmonique était supérieure à celle des growls, et ça a mis en valeur le message de nos textes et ça leur a encore plus rendu justice. Avec Discouraged Ones, nous avons trouvé une manière de nous sortir de ce trou que nous nous étions nous-mêmes creusé et d’en faire une décision permanente. L’évolution a suivi son cours et nous a emmenés avec elle.

« Ca ne m’intéresse pas du tout de ramener le death metal dans notre son actuel. Nous sommes à l’aise et bien installés dans la direction que nous avons prise. Balancer du growl là-dedans juste pour être extrême serait une décision factice et ça ruinerait notre intégrité. »

La dernière fois, Jonas, tu nous avais dit que toi et Anders, en tant que seuls membres fondateurs restants de Katatonia, aviez un lien important. Tu as dit que ce que vous avez « créé ensemble est devenu l’œuvre de [v]os vies respectives ». Est-il arrivé que ce lien soit proche de se briser ?

Anders : Bien sûr ! Le mariage parfait est une illusion et l’histoire de notre vie change constamment, donc l’une des pièces du puzzle peut tomber et se perdre. Le destin te tient à la gorge, mais tu essayes de réparer ce que tu peux et d’encaisser les coups.

Jonas : Ça arrive, et mon avis est que ça peut parfois être sain. C’est comme rebooter un ordinateur quand il commence à être lent et à agir n’importe comment. Tant que nous arriverons à régler les problèmes par la discussion et à revenir sur la même longueur d’onde, ça fonctionnera. Jusqu’ici tout va bien. Mais je crois que nous avons un lien qui ne peut pas vraiment disparaître. Peu importe ce qui se passe, nous avons laissé des traces ensemble qui resteront pour quiconque voudra les chercher, même quand nous ne serons plus là. J’imagine que le fait de partager une vision fait des merveilles dans une relation.

Anders : Faire ensemble le long voyage du passage de jeunes marginaux rebelles à l’âge adulte rendrait n’importe quelle relation spéciale. Il existe davantage de groupes ayant eu deux membres de longue date entourés d’autres musiciens allant et venant, donc il y a peut-être un truc. Tant que notre santé le permettra et que notre amour pour le groupe continuera de prospérer, nous continuerons à regarder devant nous pour accomplir ce qui nous attend. Nous avons tellement investi de notre vie pour construire ce groupe que ce n’est pas quelque chose qu’on quitte ou qu’on bazarde comme ça. C’est un héritage qui nous collera à la peau jusqu’à notre mort et qui, avec un peu de chance, nous survivra.

Après huit albums et vingt ans chez Peaceville, vous avez quitté le label et avez opté pour Napalm Records. Qu’est-ce qui vous a fait dire que c’était le moment de changer ?

Anders : Nous avions besoin d’un changement après avoir passé autant de temps dans le même véhicule, à suivre cette drôle de route bosselée que l’on appelle l’industrie musicale. Quand nous avons signé chez Peaceville à la fin des années 90, le label était toujours en possession de son fondateur, Hammy, et nous étions fans de son label quand nous étions jeunes. C’était donc une forme d’accomplissement de nous retrouver sur ce label quand nous avions encore la vingtaine et que nous étions prêts à conquérir le monde. Cependant, seulement quelques années plus tard, Hammy a pris sa retraite et a vendu Peaceville à une société qui s’appelle Snapper Music. Le problème était que ces derniers ne connaissaient pas grand-chose de notre scène, mais au moins ils avaient les fonds et l’enthousiasme nécessaires pour investir dedans. Heureusement, ils ont mis Paul Groundwell – qui avait été l’assistant d’Hammy – à la manœuvre pour les aider à essayer d’entretenir l’héritage de ce label culte, mais ce n’était plus pareil pour nous, et nous avons gravité autour d’un long et lent compte à rebours pour mettre fin au contrat. Après environ vingt ans, notre contrat a enfin expiré et nous avons pris cette décision.

La dernière fois, nous avions parlé du fait que Dead End Kinds avait ouvert une sorte de nouvelle ère qui se poursuivait avec City Burials. Avez-vous l’impression que Sky Void Of Stars reste ancré dans cette ère ? Autant l’artwork de City Burials semblait être un clin d’œil à Dead End Kinds, autant les corbeaux du nouvel artwork semblent en être un à The Fall Of Hearts…

Jonas : C’est comme avec la musique, nous avons élaboré un style qui nous représente, et ce n’est pas quelque chose que nous voudrions changer juste pour changer. On ne construit pas une nouvelle maison à chaque fois qu’on a un nouveau meuble.

Anders : Il est probable que les corbeaux et les couronnes feront toujours partie de notre marque de fabrique visuelle, mais personnellement, j’ai toujours l’impression que l’ère dans laquelle nous sommes actuellement n’a pas drastiquement changé depuis 2006. Je dirais que The Great Cold Distance voire Viva Emptiness ont initié ce que Sky Void Of Stars représente.

Interview réalisée par e-mail le 24 novembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Mathias Blom.

Site officiel de Katatonia : katatonia.com

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  • Il n’y aurait pas un petit souci dans l’intro de l’article avec le titre du dernier Bloodbath ??

    [Reply]

    Ah oui, l’origine du jeu de mots a poppé à la place du titre lui-même, on dirait.

    Spaceman

    Exact, c’est corrigé. Merci !

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