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Interview   

Killswitch Engage : entre malédiction et bénédiction


Décidément la conception des albums de Killswitch Engage ne semble jamais facile pour Jesse Leach. Il nous parlait déjà en 2016 de l’état dans lequel il s’était mis pour réaliser Incarnate, et là, pour le nouvel album Atonement, il a ni plus ni moins dû subir une opération chirurgicale à la gorge qui aurait pu lui coûter sa carrière, suivie d’une période d’insécurité et de panne d’inspiration. Il faut dire que luttant depuis toujours contre l’anxiété et la dépression, qui avaient eu très vite raison de lui dans le groupe dès 2002, Jesse Leach est un homme torturé. Mais c’est sans doute, justement, ce qui fait de lui l’artiste qu’il est, essayant de tirer profit de ses déboires et tourments pour véhiculer des messages positifs et aider les gens qui écoutent ses musiques.

Tout ceci, Jesse Leach nous le raconte dans l’entretien ci-après, évoquant la conception d’Atonement et son caractère parfois cathartique face aux épreuves de la vie. Un album qui monte d’un cran l’agressivité pour montrer que Killswitch Engage, à vingt ans de carrière, n’est pas près de ralentir le rythme. Et comme vingt ans ça se fête, Jesse Leach revient également avec beaucoup de franchise sur ses débuts difficiles dans le groupe.

« J’en suis ressorti avec une appréciation nouvelle de ce truc extraordinaire que nous faisons tous : parler et chanter. C’est un don magnifique qu’on ne devrait pas gâcher. […] Ça a aidé à solidifier l’idée que je dois utiliser ma voix pour un bien commun, et pour aider les gens dans leur parcours de vie. »

Radio Metal : En plein pendant la conception d’Atonement, un polype a développé du tissu cicatriciel dans ta gorge, t’obligeant à avoir recours à de la chirurgie. Il t’a fallu trois mois de guérison, ainsi que de la rééducation vocale. Tout d’abord, comment vas-tu aujourd’hui ?

Jesse Leach (chant) : Je vais super bien, mec ! Ça fait six ou sept ans que je ne m’étais pas senti aussi bien. Pas seulement avec ma voix mais globalement, avec ma santé mentale et ma santé physique. Ça roule !

Comment as-tu géré ce problème avec ta voix ? As-tu pensé à un moment que ta carrière en tant que chanteur était terminée ?

Oui, absolument ! La première chose qui m’a traversé l’esprit… Car quand, initialement, j’ai été voir le médecin, son diagnostic, c’était : « Je ne sais pas. Je ne sais pas si ta carrière est finie ou pas. C’est trop tôt pour le dire. Cette opération pourrait tout changer. Ça pourrait être terminé pour toi. » Donc, pendant les deux ou trois premières semaines, étant obligé de rester muet… Tu sais, j’étais muet pendant presque deux mois, entre la préparation pour l’opération et la guérison. Il y a eu une petite période où ce n’était vraiment pas joyeux, mais j’ai fait du mieux que je pouvais pour rester positif. Je pense qu’au moins, je me suis rendu compte du merveilleux don qu’on a de pouvoir se parler les uns aux autres et de pouvoir chanter. Plein de gens gâchent ce don sur des choses très négatives, et j’ai beaucoup observé pendant que je devais rester silencieux. J’en suis ressorti avec une appréciation nouvelle de ce truc extraordinaire que nous faisons tous : parler et chanter. C’est un don magnifique qu’on ne devrait pas gâcher.

Je sais que tu as souffert d’un grand manque d’assurance au départ, quand tu t’es remis à travailler sur l’album : es-tu finalement parvenu à transformer cette insécurité en quelque chose de positif ?

Ouais. J’ai trouvé une nouvelle assurance, honnêtement. Ayant chanté pendant si longtemps sur un instrument cassé et l’ayant ensuite fait réparer, avec l’aisance et la joie que j’ai retrouvées en pouvant chanter avec un instrument qui fonctionne correctement, j’ai pu rallonger mes sessions en studio pour chanter plus longtemps, pour chanter avec plus de clarté, et ça a tout changé. Ça m’a assurément donné une toute nouvelle confiance en moi et détermination en tant que chanteur et parolier. J’ai mentionné juste avant l’usage de ma voix pour transmettre quelque chose de positif et le fait de réaliser ce don qu’on a et qu’on ne doit pas le prendre pour acquis, et je pense qu’en conséquence il y avait plus d’urgence dans mes messages. Après l’opération, j’étais plus déterminé à dire ce que j’avais à dire sur cet album et, encore une fois, avant tout, profiter du privilège que j’ai d’utiliser ma voix pour faire ce que je fais. Donc je pense qu’au moins, ça a aidé à solidifier l’idée que je dois utiliser ma voix pour un bien commun, et pour aider les gens dans leur parcours de vie.

Quand tu dis que tu as longtemps chanté « sur un instrument cassé », tu parles d’avant le polype ?

Apparemment, j’avais… Le premier polype a été découvert et ensuite, quand ils ont commencé l’opération, ils ont remarqué un second polype qui avait encore plus de tissu cicatriciel et qui était là depuis bien plus longtemps. Donc le diagnostic était que ça faisait très longtemps que je chantais avec une voix endommagée.

Tu as aussi été victime du syndrome de la page blanche mais Adam Dutkiewicz t’a pris à part et les mots qu’il t’a dits t’ont inspiré : qu’est-ce qu’il t’a dit et comment est-ce que ça t’a permis de retrouver l’inspiration ?

Ouais, en fait Adam a eu de nombreuses paroles qui m’ont foutu de grosses claques dans la gueule, mentalement. J’étais là : « Arrête ! Pourquoi est-ce que tu réfléchis trop à ces trucs ? Contente-toi d’être le parolier que tu es, c’est ton boulot ! » Je réfléchissais trop. J’essayais de parfaire les démos avant de les soumettre, à travailler dessus sans relâche en allant nulle part, en me mettant moi-même en travers de mon chemin. Il m’a demandé de lui montrer mes textes et là où j’en étais, et il y avait au moins trois ou quatre chansons qui étaient complètement terminées, mais je me faisais du mal à essayer de les parfaire. Je pense qu’au final, c’était un défaut que j’avais. Mais à compter d’aujourd’hui, je serai bien plus spontané avec mon écriture et je ferai davantage confiance à mon instinct. Mais tu sais, ce sont des insécurités qui sont apparues non seulement suite à mon opération vocale mais aussi simplement à cause de ma vie personnelle en général : j’ai traversé un moment très difficile dans ma relation et j’ai mis fin à un mariage de dix-huit ans. Donc je pense que mon cerveau partait dans tous les sens et Adam était là au bon endroit, au bon moment, avec les bons mots, et il m’a tiré de cette mauvaise passe.

« J’ai envie de réveiller les gens, les secouer et être là : ‘Vous ne comprenez donc rien ? Vous êtes des pions !’ »

Est-ce que tu as souvent été sujet au syndrome de la page blanche ?

Oui. Rien qu’avec la quantité de paroles qu’un album nécessite d’écrire, au bout d’un moment, je suis exténué et je me demande si ce que je dis a le moindre intérêt ou le moindre poids. Et je pense que cet état d’esprit me fait rentrer dans une spirale jusqu’à ce que je me dise : « Oh, je ne sais pas si c’est suffisamment bien. » Et ça me fait perdre mon inspiration. Donc j’ai tendance à être mon propre pire ennemi à cet égard. Le syndrome de la page blanche peut être surmonté. Il faut juste changer sa façon de penser, changer son état d’esprit.

La dernière fois qu’on s’est parlé, tu avais expliqué que pour l’album précédent, Incarnate, tu t’étais mis dans une sale situation, à peu dormir, souffrant d’anxiété et à faire beaucoup d’introspection. Et aujourd’hui, avec Atonement, tu as eu ces problèmes de santé. Penses-tu qu’il faille que tu galères et sois dans une situation inconfortable pour tirer le meilleur de toi-même ?

C’est marrant, je ne sais pas si j’en ai besoin, mais je pense que même en dehors de ce que je traverse dans ma vie, j’ai réalisé que mon déséquilibre mental, mon anxiété et ma dépression font que je suis comme ça indépendamment de ce qui se passe dans ma vie personnelle, avec mes galères ou autres. Ça a été à la fois une malédiction et une bénédiction. Ma dépression et mon anxiété ont été ma muse. Quand je sors d’une mauvaise passe, j’ai de l’espoir dans mon cœur, et j’écris des chansons optimistes, ou si je suis en pleine dépression ou que j’ai une crise et que je reste éveillé la nuit, j’écris une chanson sombre. Donc, pour ainsi dire, les deux jouent un rôle dans ma « normalité » et dans ma folie. Donc ouais, j’ai besoin des deux. Je crois que j’ai besoin de l’obscurité, et j’ai aussi besoin de la lumière. Je pense que c’est vraiment reflété dans mes textes.

Au sujet d’Atonnement, le communiqué de presse parle de « l’aboutissement de deux éprouvantes et turbulentes années ». En dehors de ce dont on vient de parler, à quelles autres turbulences fait-il référence ?

Je crois, tout d’abord, que vivre un divorce après dix-huit ans de mariage a été très intense pour moi. Ensuite, rien que ce qui se passe dans le monde en général, pas seulement dans notre pays, mais aussi à l’étranger, les violations des droits de l’homme, la xénophobie, le racisme, l’attitude des gens qui sont tellement divisés à gauche et à droite et les troubles civiles qui vont avec, c’est tumultueux, c’est inspirant, et ma frustration envers l’humanité s’est assurément immiscée dans mes paroles. Permettre à des personnalités politiques et des gouvernements de nous manipuler pour nous opposer les uns aux autres et créer des troubles civils, pour moi, c’est juste… J’ai envie de réveiller les gens, les secouer et être là : « Vous ne comprenez donc rien ? Vous êtes des pions ! » Ceci couplé à mes épreuves personnelles, via ma séparation avec mon ex, ainsi que le fait de constamment gérer ma maladie mentale et diverses addictions, ces dernières années ont été un enfer pour moi, mec ! Mais aucun regret.

Les membres du groupe ont enregistré leurs parties à divers endroits : le chant a été enregistré sur les deux côtes des Etats-Unis, et Mike a enregistré ses pistes de basse où il pouvait – dans des hôtels sur la route, dans les loges en coulisse et chez lui. Comment êtes-vous parvenus à vous concentrer pour obtenir un résultat cohérent malgré un processus décousu ?

Je dois vraiment saluer Adam pour ça. C’est un peu le cerveau derrière le son de l’album. Il fait très, très attention, dès que j’enregistre ma voix, pour s’assurer que l’acoustique soit similaire. Donc, la première étape, c’est le cerveau d’Adam. Ensuite, pour ma part, il s’agit simplement d’être à l’aise là où je chante. Donc ça se joue entre Zing Studios, où nous avons enregistré presque tous les albums de Killswitch – je suis très à l’aise dans cette pièce particulière pour enregistrer le chant –, et la maison d’Adam, où il a son home studio et qui est l’autre lieu où nous avons enregistré. Et puis Adam et moi sommes de très, très bons amis. Quand on est dans un environnement confortable, notre esprit ne s’occupe de plus rien d’autre que la musique et on ne se soucie pas de l’environnement extérieur. En ce qui concerne Mike, je suis sûr que ça a été compliqué pour lui, je ne peux même pas imaginer ! Il y a des jours où il avait vraiment l’air frustré, Adam également, mais le temps était compté. C’était dur d’arriver à faire les choses entre la tournée et tout ce que nous avions en cours. Donc ouais, j’ai de la peine pour Mike, ça a dû être difficile. Car les jours sans concert, quand je sortais dîner, faire du vélo et m’éclater, lui était coincé dans une chambre d’hôtel à faire ses lignes de basse [rires]. Le pauvre !

« L’amour est la chose la plus puissante que l’on ait en tant qu’être humain. C’est la marque de ce que j’appelle un pouvoir suprême, un dieu, et en lequel je crois. On peut utiliser ça pour faire des choses extraordinaires et la musique est une superbe façon de canaliser cette unité et cet amour. »

Musicalement, l’album est très agressif et même parfois assez thrashy. Qu’est-ce qui vous a poussés à aller un peu plus dans cette direction ?

Je pense que c’est surtout lié à Adam. Je pense qu’Adam a intentionnellement abordé cet album avec un tas de trucs thrash. Nous discutons très rarement de la direction de la musique. Quelqu’un écrit quelque chose, nous contribuons tous aux démos et voyons ce que ça donne, mais là, il avait une vision très spécifique par rapport à où il voulait emmener l’album. Et ensuite, lui et moi avons eu une discussion, il disait : « Hey, mec, c’est notre huitième album, on ne rajeunit pas, montons ça d’un cran et montrons aux gens qu’on a toujours la niaque, qu’on est toujours passionnés par ça et qu’on ne se ramollit pas en vieillissant. » Donc je pense que nous avons tous fait un vrai effort pour montrer tous nos points forts. Au niveau son, la diversité de cet album met en avant le côté émotionnel dans lequel nous ne sommes pas mauvais, le côté énervé dans lequel nous ne sommes pas mauvais non plus, et aussi le côté thrash. Tout ce que nous avons dans cet album représente le son Killswitch, en poussant aussi un tout petit peu dans différentes directions. Donc je pense que nous maîtrisons notre son au point où nous sommes suffisamment à l’aise pour repousser un petit peu les limites, afin que ce soit frais et excitant. Le côté thrashy, je suis totalement pour ! J’adore le fait que nous ayons fait des trucs plus agressifs sur cet album. Ça nous sied bien.

L’album s’intitule Atonement (expiation, NdT). Qu’est que vous chercheriez à expier ?

Qu’est-ce que quiconque chercherait à expier ? Je pense qu’il s’agit d’être introspectif et de réaliser ses forces et ses faiblesses, et de s’efforcer de trouver la rédemption à travers des problèmes qu’on s’est soi-même infligés ou à travers ses relations avec d’autres gens. Le mot « expiation » peut faire référence à une expiation auto-infligée, une responsabilité auto-infligée pour assumer ce qu’on a fait dans sa vie, et vice versa, il peut s’agir de faire expier quelqu’un d’autre, le pousser à rendre des comptes pour ce qu’il a fait et pour sa manière de vivre. J’ai l’impression que c’est un mot suffisamment ambigu pour pouvoir être appliqué aux deux situations. C’est à cent pour cent à double sens.

Tu as déclaré que la chanson d’ouverture, « Unleashed », parle de « l’animal et de l’obscurité intérieurs que l’on a tous en nous ». Personnellement, es-tu parvenu à dompter cet animal ?

Oui, et ça se fait via l’exercice, la prière, la méditation… Me maintenir dans un état d’esprit paisible est très important pour moi dans mon parcours en tant qu’être spirituel. Autant on a tous un côté sombre… Tout dépend comment on a été élevé, d’où on vient, ce qu’on a traversé, et heureusement, j’ai eu une vie dans laquelle j’ai pu me guider vers une attitude mentale positive et la maintenir. Donc, pour ma part, il s’agit juste de reconnaître ce côté sombre, qui est ressorti récemment via ce que j’ai traversé, mais aussi de réaliser que ce n’est qu’une partie de ce que l’on est. Ça ne devrait pas nous submerger et nous contrôler. Cette chanson, pour moi, il s’agit vraiment de la catharsis consistant à lâcher prise de temps en temps, et permettre à ce côté sauvage en nous de ressortir afin de pouvoir mieux comprendre notre part d’obscurité.

La chanson « I Am Broken Too » assure à ceux qui luttent « contre la maladie mentale ou les pensées suicidaires qu’il ne faut pas céder, car ils sont plus nombreux qu’ils ne l’imaginent », et une chanson comme « As Sure As The Sun Will Rise » possède également des paroles réconfortantes. De toute évidence, tu utilises ta propre expérience pour aider l’auditeur avec ses propres épreuves et leur donner de l’espoir, comme tu l’as toujours fait, mais qui sont les artistes vers lesquels tu te tournes quand toi-même tu vis des épreuves ?

Un artiste qui me vient en tête immédiatement, et c’est juste à un niveau sonore très cérébral, c’est Brian Eno, qui a sorti une poignée d’albums ambient, dont un en particulier qui est Music For Airports. Le premier morceau sur cet album présente un piano très épars et ça me parle comme aucune autre chanson ne me parle, ça apaise mon anxiété. Il y a des chansons qui aident à calmer ma santé mentale et il se trouve que Brian Eno compose ce type de musique qui m’aide. Il n’y a aucune parole, ce ne sont que des paysages sonores, mais ça me fait quelque chose. Pour ce qui est des textes, tout dépend. Je suis un énorme fan de reggae aussi et Bob Marley a toujours été une énorme influence pour moi. Je mets sa musique et je suis automatiquement de bonne humeur. Ça égaie mon esprit. J’adore sa façon de parler d’amour et d’unité dans ses textes. Mais la musique en général, ça dépend : parfois j’ai envie de mettre quelque chose heavy, parfois je vais balancer du Metallica, du Gojira, du Mastodon… Ça peut donc venir de musiques agressives également, car je pense que la musique agressive c’est comme une thérapie. Ça permet d’évacuer notre agressivité. On exorcise nos démons, si tu veux, via la musique agressive. Ça couvre donc tout le spectre, de la musique soul, ambiante très douce à la musique heavy.

« Je dormais à l’arrière du van avant le concert, je chantais le set, je repartais immédiatement, directement dans le van et je rampais dans une couchette pour me rendormir. Je n’étais pas bien. J’étais mal sur la route. Je n’étais pas préparé, donc j’ai enclenché le siège éjectable. C’était soit ça, soit j’allais probablement finir par me tuer. »

L’un des temps forts de l’album est clairement ton duo avec Howard Jones sur « The Signal Fire », dont le titre fait référence au groupe d’Howard, Light The Torch. A quel point était-ce symbolique pour toi de partager cette chanson avec Howard ?

Je trouvais que c’était important, pas seulement pour notre relation en tant qu’amis – nous sommes récemment devenus des amis fidèles – mais aussi pour simplement montrer à nos fans et à la communauté metal dans son ensemble qu’il n’y a aucune animosité entre nous, indépendamment de toutes les spéculations ou oppositions absurdes, Howard versus Jesse, qu’il y a eu dans le temps, et qu’il y a encore aujourd’hui. Il s’agit peut-être d’atténuer un petit peu cette voix et de montrer aux gens ce qui se passe vraiment en coulisse. A ce stade de nos carrières et de nos états d’esprit, nous voulons juste montrer qu’il y a de l’amour, qu’il y a une unité, qu’il y a de la solidarité entre nous et Howard. J’adore son nouveau groupe, j’adore leur nouvel album, et ça paraissait être une bonne manière de rendre hommage à Howard en tant que chanteur, et ça symbolisait l’unité et la fraternité qu’on devrait tous avoir.

Au-delà de la solidarité entre vous deux, penses-tu que ce soit un signal positif nécessaire que vous offrez à la communauté metal dans son ensemble, avec tous les drames qu’on voit au sein des groupes et entre les groupes ?

Oui, c’est absurde ! Il y a suffisamment de division dans ce monde. Nous, en tant que communauté, que ce soit le metal, le hardcore, le punk… Tu sais, la plupart du temps, on s’intéresse à cette musique parce qu’on est un paria. On vient peut-être d’un foyer violent ou on a des problèmes avec notre cerveau… J’ai l’impression que plein de gens qui s’intéressent au metal et à la musique agressive sont des gens qui ont des problèmes, des gens brisés. Alors pourquoi on ne s’entendrait pas tous dans les groupes ? On a tous un élément commun et la chose la plus puissante qu’on ait est l’amour. C’est la chose la plus puissante que l’on ait en tant qu’être humain. C’est la marque de ce que j’appelle un pouvoir suprême, un dieu, et en lequel je crois. On peut utiliser ça pour faire des choses extraordinaires et la musique est une superbe façon de canaliser cette unité et cet amour. Donc, pour ma part, c’est un peu quelque chose que j’ai toujours défendu et dont je suis convaincu. Les divisions qu’on voit ne devraient pas exister. C’est totalement absurde. C’est de l’ego. Surtout chez les groupes quand ils changent de chanteur ou qu’il y a une embrouille avec un membre, c’est de l’ego. Au final, il faut laisser tomber. Le pardon est une chose magnifique, tout comme le fait de faire la paix. On réalise en vieillissant que ce qui nous tenait tellement à cœur étant jeunes ne sont, finalement, que des absurdités.

Chuck Billy de Testament apparaît également sur la chanson « Crownless King ». C’est presque comme si la vieille et la plus jeune génération unissaient leurs forces. Est-ce également un message pour la communauté metal ?

Oui, il y a aussi de ça. Nous sommes totalement honorés. Nous sommes tous de très grands fans de Testament et, selon moi, ils sont sérieusement sous-estimés. Ils devraient faire partie du Big Five, ça ne devrait pas être le Big Four. Testament a clairement apporté sa propre recette de thrash metal. Ces gars font toujours un thrash pertinent et continuent à tout déchirer en concert. Donc je salue Testament. Nous sommes honorés, mec ! Quand la chanson a été enregistrée en démo, le riff principal me rappelait Testament, avec son agressivité, et le message derrière est celui de défiance envers les dirigeants corrompus et il me paraissait poignant, car j’ai un héritage amérindien en moi et Chuck Billy est également un Amérindien. C’était donc un autre symbole vraiment cool à mettre en avant avec cette chanson. Nous n’étions pas sûrs qu’il allait chanter dessus, donc nous lui avons demandé via le management. Et quatre jours plus tard, nous avons reçu les pistes de chant et nous étions scotchés par celles-ci. C’était vraiment cool que ça se soit fait et nous étions super honorés qu’il chante sur cette chanson. Le message est clair, c’est une chanson de défiance et j’en suis super fier.

Killswitch Engage a été chez Roadrunner Records depuis quasiment les tout débuts, à l’exception du premier album. Qu’est-ce qui vous a poussés à mettre fin à cette relation historique avec Roadrunner pour aller chez Metal Blade ?

Je pense simplement que nous savions que nous avions besoin d’un changement. Les changements peuvent parfois s’avérer vraiment extraordinaires. Avec les changements importants qu’a connus Roadrunner et tout ce qui en est ressorti, nous avons perdu plein de de très bons amis qui travaillaient pour nous et globalement ce n’était plus ce que c’était. L’esprit a changé. Je pense qu’ils ont fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient, mais le Roadrunner des débuts quand nous avons signé et ce qu’est Roadrunner aujourd’hui sont très différents. Metal Blade sont nos amis depuis… Je veux dire qu’ils se montrent à nous depuis que je suis revenu dans le groupe, ils sont fans et ils venaient nous voir dans notre tour bus, etc. Nous avons maintenu une très bonne relation rien qu’en tant qu’amis avec Brian Slagel et tous ceux qui travaillent pour lui. Ce sont de vrais metalleux. C’est dans leur culture, c’est leur mode de vie. Ce n’est pas comme si on se retrouvait avec un gars qui a été transféré de radios rock ou pop pour venir travailler sur notre album, c’est son boulot. Chez Metal Blade, ce n’est pas juste leur boulot, c’est leur mode de vie, ils le vivent. Ce sont des metalleux, ils sont fans de la musique. Son offre s’est démarquée à nos yeux. C’était genre : « Est-ce qu’on veut travailler avec nos amis, ces gens qui sont de véritables metalleux ? » Et la réponse était très claire : « Bien sûr que oui ! Bien sûr que nous voulons être sur un label légendaire avec un mec légendaire comme Brian Slagel aux manettes. » Car c’est le boss. Ce n’est pas un gars sur un yacht vivant grassement et qui se fiche de notre groupe. C’est un gars qui se rend aux concerts, qui se montre comme un vrai fan du groupe. Donc c’est énorme ! Lui et son staff ont été incroyables jusqu’à présent. Brian s’intéresse énormément à ce que nous voulons faire et il a vraiment en tête notre intérêt créatif et notre meilleur intérêt. C’est une relation vraiment facile et symbiotique. Elle commence tout juste. Nous n’avons signé que pour un album avec une opinion, mais je nous vois bien y rester plus longtemps, c’est certain. J’ai le sentiment d’avoir trouvé notre nouvelle maison.

« Si tu regardes des images de cette époque de ma carrière, j’ai de grosses difficultés, je suis hyper timide, très introverti et je n’essaye pas d’établir beaucoup de liens. Je suis juste là comme un diable de Tasmanie émotionnel, à vomir du son de partout [petits rires]. »

Cette année marque les vingt ans de la création de Killswitch Engage. Quels sont tes souvenirs des premières années du groupe jusqu’au classique Alive Or Just Breathing ?

Beaucoup de sang, de sueur et de larmes, et beaucoup de crises d’adolescence ! Nous n’étions qu’un groupe de gamins, avec le recul. Nous ne nous connaissions pas très bien. Nous nous sommes rencontrés via la scène hardcore et metal dans le Nord-Est dans les années 90 et nous nous respections. Mon groupe Corrin jouait avec Overcast, le groupe de Mike D. Overcast jouait avec Aftershock, le groupe de Joel [Stroetzel] et d’Adam. Justin [Foley] était dans Blood Has Been Shed avec Howard. Nous étions tous dans le Nord-Est, à Rhode Island, dans le Massachusetts, le Connecticut… Cette scène prospérait ! Donc nous étions amis, mais plus comme des connaissances. Et je pense que nous n’avions pas la moindre idée de ce que ça impliquait de partir sur la route et ce que ça ferait de connaître un semblant de succès. Ça nous a tous changés ; c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai dû me barrer, car je n’étais pas prêt ! Je ne m’étais pas préparé au succès, à la pénibilité des tournées et à regarder des gens dans le van que je ne connaissais pas si bien que ça. Nous étions un peu un groupe qui s’est formé parce que nous étions tous bons dans les domaines que nous pratiquions dans notre carrière dans différents groupes. Ce n’étaient pas mes meilleurs amis, ce n’étaient pas des gens avec qui j’ai grandi, nous n’avions pas passé beaucoup de temps ensemble. Nous nous voyions à un concert, discutions de trucs, jouions et repartions, mais quand tu es coincé dans un van à côté de quelqu’un pendant douze heures et qu’ensuite tu joues un concert, tu apprends très vite à connaître les gens, et je pense qu’à l’époque, durant nos premières années, il y avait pas mal de clashs et nous étions tous très différents. Ce n’était pas à l’ordre du jour pour moi. Je n’étais pas prêt à partir sur la route avec des gens que je ne connaissais pas très bien, sans compter que je traversais mes propres soucis d’ordre mental à l’époque. Donc nous voir passer de ça à devenir une famille, puis de véritables frangins qui se soutiennent les uns les autres, qui s’aiment de tout leur cœur, en dépit de nos dysfonctionnements et de nos disputes, ça fait que je suis très fier de notre héritage, y compris celui d’Howard et tout ce qui s’est passé avec ça. Tout ceci fait partie de qui nous sommes en tant que groupe. Avec le recul, je suis très content d’être où nous en sommes aujourd’hui dans notre relation en tant que famille. Il a fallu de grosses crises d’adolescence pour y arriver [rires]. J’y repense avec énormément de fierté et je suis très reconnaissant que nous soyons toujours en activité après toutes ces années.

Alive Of Just Breathing était un album-jalon important, mais aussi le dernier que tu aies fait avant de quitter le groupe en 2002. A l’époque, tu venais de te marier juste avant de partir en tournée, et tu es tombé en dépression et a été en difficulté avec ta voix. Peux-tu nous parler de ces circonstances ? Etait-ce entièrement lié à ce que tu viens de dire ?

Je dirais qu’en premier lieu c’était la dépression. C’était de la dépression sans que je sache que c’en était. Je n’avais pas le langage pour l’exprimer à l’époque. Je n’en parlais pas, je n’en avais pas conscience, et je ne le savais pas mais c’était familial : les maladies mentales sont héréditaires. Il est clair que j’ai ça en moi. Je ne savais pas comment le gérer. Je n’avais pas les mots. Je ne savais pas comment demander de l’aide. Donc je n’arrêtais pas de me replier et mon obscurité me dévorait. Je devenais vraiment antisocial. Je dormais à l’arrière du van avant le concert, je chantais le set, je repartais immédiatement, directement dans le van et je rampais dans une couchette pour me rendormir. Je n’étais pas bien. J’étais mal sur la route. Je n’étais pas préparé, donc j’ai enclenché le siège éjectable. C’était soit ça, soit j’allais probablement finir par me tuer. C’était nécessaire pour apprendre, tout d’abord, qui j’étais en tant qu’être humain et, ensuite, qui j’étais en tant que frontman dans un groupe. Je repense à ces premières années et je ne suis qu’une boule d’émotion. Il n’y avait pas beaucoup d’échange avec le public durant ces premières années. Si tu regardes des images de cette époque de ma carrière, j’ai de grosses difficultés, je suis hyper timide, très introverti et je n’essaye pas d’établir beaucoup de liens. Je suis juste là comme un diable de Tasmanie émotionnel, à vomir du son de partout [petits rires]. C’est juste le chaos. J’ai donc dû beaucoup apprendre en tant qu’être humain et chanteur, et le fait que je sois parti et aie fait mon propre chemin m’a permis de faire ça.

Tu leur as d’ailleurs écrit un long e-mail pour leur expliquer pourquoi tu partais, plutôt que de le leur dire en face. C’était si dur que ça ?

Oui ! C’est clairement l’une des choses où, quand j’y repense, je suis là : « Ah, tellement stupide, je suis gêné. » Je n’avais plus les moyens de leur faire face. Je n’avais pas les tripes. Je n’avais pas la force. J’étais juste quelqu’un de brisé à l’époque. Enfin, plus brisé encore que je le suis aujourd’hui. J’ai fui. J’ai littéralement fui pour me cacher pendant un moment. Je ne pouvais pas le gérer.

Tu es revenu dans le groupe il y a sept ans. Comment parviens-tu à concilier la vie en tournée et la vie à la maison, sans retomber en dépression ?

Ma façon de gérer ça aujourd’hui, c’est un mélange de : bien dormir, faire de l’exercice, faire attention aux quantités que je bois… C’est vraiment juste un mode de vie, à essayer de faire attention à soi, et ensuite, quand je descends en spirale ou que j’ai un problème, je dois l’exprimer, je dois dire « j’ai besoin d’aide ». Si je suis dans le bus tard le soir, que je passe un moment difficile, je vais me lever pour trouver quelqu’un à qui parler, et dire : « Hey, je ne vais pas bien », et nous en discutons un petit peu ou nous prenons dans les bras, peu importe. Aussi absurde que ça puisse paraître, ça aide beaucoup.

Interview réalisée par téléphone le 6 julllet 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Travis Shinn.

Site officiel de Killswitch Engage : www.killswitchengage.com.

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