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Interview   

Klone : embarquement immédiat


« La musique, c’est de l’art ou du divertissement? », demandions-nous dernièrement à Mario Duplantier de Gojira et Manard d’Ultra Vomit. Avec son sixième opus, Klone répond : c’est un voyage. Le voyage, d’abord, que fait le compositeur pour aboutir à une chanson, puis un album. Le voyage, ensuite, de chaque note pour arriver jusqu’aux oreilles de l’auditeur, que Guillaume Bernard, guitariste-compositeur de la formation poitevine, se plaît à accentuer à travers l’usage de réverbérations. Le voyage, enfin, que l’auditeur effectue autant dans sa tête que dans son cœur.

Musicalement, Le Grand Voyage, c’est le voyage de Here Comes The Sun – précédent opus qui avait vu un Klone audacieux se réinventer -, qui se poursuit, s’affine, s’approfondi. Thématiquement, c’est le voyage de la vie, vers la mort, et au-delà. Ainsi, nous avons joint notre commandant de bord, Guillaume Bernard, afin qu’il nous expose ses plans et les détails de cette nouvelle virée musicale, et vous verrez, l’interview ci-après est elle-même un grand voyage…

« Le disque d’avant s’appelait Here Comes The Sun, mais il n’y avait pas de Soleil apparent sur la pochette, et il finit d’apparaître sur le disque d’après. Peut-être que par le biais du Grand Voyage, avec ce que symbolise la pochette avec ce Soleil central et une espèce d’orage, de tourbillon qui se trouve autour, il y avait un travail à faire pour arriver à ce côté centré du Soleil. »

Radio Metal : L’album précédent, Here Comes The Sun, a marqué un tournant avec ce choix d’écarter la saturation. A la suite de ça, vous avez fait un Unplugged et avez développé cette pratique. Et en écoutant le nouvel album, Le Grand Voyage, on dirait que ce cycle a marqué durablement le groupe. A quel point toute cette expérience a transformé l’ADN de Klone ?

Guillaume Bernard (guitare) : Je pense que c’est surtout une histoire de production et de patte sonore, du fait qu’en effet, il y ait moins de disto, qu’il y ait plus de réverb aussi, puis à force de bosser avec des gens différents pour le son… Par exemple, nous avons eu affaire par le passé à des gens qui préféraient l’esthétique un peu plus sèche, or moi, j’ai toujours voulu mettre de la réverb, et ça a toujours été un souci avec certains ingénieurs du son de demander d’un peu abuser de certains effets, parce que dans ma tête, c’était comme ça que je l’entendais, et que c’était comme ça que je le bossais en amont. Cette fois-ci, avec Francis, nous avons vraiment fait toute la prod chez lui. Il y a donc un peu cette patte sonore qu’il avait mise sur Here Comes The Sun mais en un peu plus poussée, parce que là, je pense que nous avons quelque chose de plus fat, plus large, etc., avec une batterie qui prend beaucoup plus de place. Du coup, c’était bien avec Francis de pouvoir bosser tout ce côté-là de Klone. Et puis moi, quand j’avais entendu les dernières prod qu’il avait faites avec Hangman’s Chair, je me suis dit : « Ah, c’est cool, lui il n’a pas peur de mettre de la réverb ! » Si tu écoutes Type O Negative, il y a une empreinte sonore qui est très dans l’espace, et Hangman’s Chair c’était un peu ça aussi de leur côté. Quand tu écoutes un Pink Floyd, il y a aussi plein de réverb sur le truc, et je sais que dans ma façon de composer, c’est fait pour que ça résonne dans de la réverb. Et vu que cette fois-ci, les tempos sont peut-être encore plus lents, et que nous avons bien pris le temps de laisser résonner les notes pour chaque élément, un peu plus que par le passé aussi, car il y a plus de lâchers de notes qui respirent que sur les disques d’avant, du coup, le plaisir était de vraiment abuser de ces effets, de tout assumer, et d’aller à fond dans cette direction. C’est ce que Francis a fait au niveau du taf. Du coup, nous étions très contents d’avoir le résultat final. Nous voulions un peu un côté comme si nous étions en train de jouer sur de très grosses montagnes, d’avoir un peu l’impression des résonances que tu peux avoir quand tu lâches un cri à l’arrache à la montagne. Il y a donc un peu ce délire-là. Ça ne ressemble pas non plus exactement à ça, tout est très audible, il y a beaucoup de proximité aussi, mais il y a tout un champ cinématographique qui est créé par les fréquences que peut créer la réverb derrière, parce qu’il y a toujours des harmonies qui se créent dans ces effets, et du coup, ça fait une espèce de magma de son derrière en plus, qui accentue le travail sur les atmosphères.

Donc oui, Here Comes The Sun a été un tournant, dans le sens où il y a eu un parti pris d’assumer ce son de guitare très peu voire pas du tout saturé, et de faire l’espèce de sustain que tu peux avoir par la distorsion avec de la réverbération, c’était ça le délire à l’époque. Après, nous l’avons validé, parce qu’en ce moment, si tu écoutes dans le metal, les sons de guitare se ressemblent tous. Certains groupes ont encore des pattes sonores, mais sur certaines scènes, quel que soit le guitariste qui joue, tu n’as pas d’identité sonore, du coup tout se ressemble, et nous allons dans une autre direction. C’est un peu comme à l’époque de Duplicate, notre premier album, nous avions commencé à faire des trucs un peu syncopés à la Meshuggah, et je me souviens qu’à l’époque, je m’étais dit : « Non, il faut vraiment pas qu’on fasse ça », je sentais le truc arriver, où tout le monde n’allait faire que ça tout le temps, et nous étions vraiment entrés dans une phase comme ça. Du coup, je ne regrette pas d’avoir pris un choix complètement opposé. C’est un peu le cas sur ce disque par rapport à ce que l’on entend souvent. Il n’y a pas de trig, ce sont de vrais sons de guitare, tout est joué… Donc c’est cool d’assumer ce son-là, et nous avons aussi besoin de ce son-là pour que les compos puissent résonner comme il faut.

Here Comes The Sun était un vrai risque à l’époque. Avais-tu été surpris qu’il soit si bien accueilli ?

Oui et non, parce que je sentais au moment où nous faisions le disque qu’il y avait des morceaux forts, et que nous n’avions jamais atteint un tel niveau d’émotion assez brute dans la musique. C’était un peu plus caché par le passé, mais désormais, c’était assumé. Du coup, je pense que c’est ça aussi qui fait que les chansons parlent aux gens. Après, je me dis que les chansons sont mieux. Avec un son plus gros, ça resterait les mêmes compositions, mais nous avons essayé de faire une esthétique qui se rapprocherait au mieux du meilleur rendu possible en termes de qualité sonore. Nous avons été surpris par le fait que ça ait touché des gens assez différents, même certaines personnes qui étaient plus fans de metal bourrin en général et qui se sont plus retrouvées dans ce disque-là que d’autres. Après, je sais qu’à chaque disque que nous avons fait avec Klone depuis All Seeing Eye ou Black Days, il y a toujours des gens qui ont eu des appréhensions, et nous avons l’habitude que les gens aient besoin d’un temps d’adaptation, d’écoute approfondie pour cerner le truc qu’il y a derrière une heure de musique lorsque tu l’écoutes pour la première fois.

Donc ouais, je sais que ce disque a touché beaucoup de gens, et les gens qui ont été touchés ont été touchés assez profondément. Certains morceaux, comme « Immersion », se sont retrouvés meilleurs titres de l’année dans des magazines allemands, sur des trucs avec des artistes comme David Bowie derrière… Nous avons eu des trucs assez improbables comme ça, donc je pense que la compo se tient et c’est ce qui fait que le message passe bien, le message était clair. Et puis c’est marrant parce que les morceaux qui ont le plus fonctionné sur ce disque-là sont des morceaux qui ne devaient pas être sur le disque et qui ont été faits au dernier moment, genre un mois avant l’entrée au studio, quand je commençais à avoir de nouvelles idées, et je me disais : « Putain, je vais demander à Yann [Ligner] si ça le botte. » Pour « Immersion », je lui ai envoyé le morceau, c’était une maquette que j’avais faite un dimanche, sur une journée. J’avais le truc très clair dans ma tête, donc je l’ai filé très vite à Yann, et je suis allé chez lui très peu de temps après parce qu’il a vite eu des idées dessus. Il a directement eu l’idée comme il fallait, de façon à faire ressortir les parties, et de n’avoir pas beaucoup d’éléments. Dans « Immersion », la ligne de voix est retournée harmoniquement par la musique qui est derrière. Ce sont des découvertes que nous avions faites à l’époque où nous écoutions du James Blake, nous nous étions rendu compte que le mec pouvait, avec une ligne de voix identique du début à la fin pendant quatre ou cinq minutes, faire un morceau qui te transporte dans plein de trucs différents. Nous aimions bien cette optique de minimiser certaines idées de chant avec un côté répétitif, et que ce soit la musique derrière qui emmène les couleurs ailleurs. C’est très rigolo de voir qu’un thème qui peut paraître très glauque peut être rendu très joyeux selon la musique que l’on met derrière, et vice versa. C’est comme ça que ça avait été travaillé à l’époque.

« La mélancolie a quelque chose de lumineux dans le fond, comme si malgré le fait que tu sois dans la merde à un moment, tu peux toujours t’en sortir par le haut, et il y a toujours ce petit espoir qui se ressent dans la musique derrière. »

Tu avais mis beaucoup d’espoir sur cet album pour développer le groupe, atteindre un plus grand public, plus tourner à l’étranger, etc. A-t-il répondu à ces espoirs ?

Oui et non. Il y a eu de très belles choses, mais en même temps, il n’y a pas eu de tournée européenne assez conséquente comme nous avions pu le faire par le passé pour The Dreamer’s Hideaway, ou même Black Days. Nous avons quand même eu des dates à l’étranger, nous avons aussi eu une tournée en Australie, donc c’était cool. En termes de presse, il a vraiment eu de super retours de partout, c’était vraiment un plaisir. Aussi, concernant les gens qui venaient aux concerts, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des gens qui venaient de milieux différents et que les barrières du style de musique étaient un peu brisées. Du coup, dans ce sens-là, nous trouvons aussi que c’est quelque chose de chouette. Après, en termes de vente, etc., ça a fait cinq mille, six mille, je ne sais pas ce que ça représente, ce n’est pas énorme, mais ça reste très cool par rapport au marché du disque. Nous avons eu tout ce qu’il faut, au niveau des dates de concerts, et le fait de sortir l’unplugged nous a permis de retourner sur ces compos, donc nous avons vraiment eu le temps de faire tourner le son sur ce disque. Après, ce n’est pas un succès de fou, c’est un succès qui reste un succès d’estime, je pense, mais qui nous a quand même ouvert des portes, dans le sens où nous nous retrouvons aujourd’hui chez Kscope, donc c’est une belle chose. Ça ouvre également une porte vers d’autres milieux. Nous avons l’impression qu’avec ces disques-là, Here Comes The Sun et Le Grand Voyage, nous nous sommes vraiment mis dans le rock progressif, nous assumons plus ce côté-là. Vu qu’avant nous avions un peu le cul entre deux chaises, nous nous retrouvons aujourd’hui peut-être plus proches des structures qui nous correspondent le plus. Je sais que pendant longtemps, les retours que l’on a pu nous faire comme sur All Seeing Eyes, c’était que ça partait un peu dans tous les sens, et que tu pouvais te retrouver avec un morceau avec de grosses parties de double, et ensuite un truc très proche de ce que nous faisons aujourd’hui. Nous n’avons pas de souci à passer de l’un à l’autre à l’époque, mais je sais que ça n’est pas très bien vu par les « chefs » de labels, qui veulent un truc très ciblé, qui rentre bien dans des cases comme il faut, avec certains codes à respecter. Nous n’avons jamais été trop là-dedans, et même aujourd’hui, nous n’essayons pas de respecter les codes, mais même sans faire exprès, je ne pense pas que nous rentrions dans des codes particuliers, à part l’esthétique qui est peut-être plus ouverte et aérée.

Le Grand Voyage reprend les choses où vous les aviez laissées sur Here Comes The Sun. Il suffit d’écouter « The Last Experience » de Here Comes The Sun et l’enchaîner à « Yonder » du nouvel album pour se rendre compte de la continuité. Par contre, au fur et à mesure, vous faites évoluer cette direction, vous l’enrichissez, ramenez un peu de distorsion, etc. Est-ce que Le Grand Voyage – au-delà de la thématique dont on parlera plus tard – c’est le voyage de Here Comes The Sun qui se poursuit ?

Oui, il se poursuit, il s’affine, on va dire. Il y a plein de petits éléments que tu as fait remarquer, comme sur « The Last Experience », par exemple, qui est un peu dans la lignée de « Yonder », et même dans « Yonder », il y a aussi un gimmick dedans qui est un bout de riff d’« Immersion », donc il y a vraiment un lien qui est fait par ce morceau pour transitionner sur ce nouveau disque. Il y a aussi plein de petits détails, comme le fait que le disque d’avant s’appelait Here Comes The Sun, mais il n’y avait pas de Soleil apparent sur la pochette, et il finit d’apparaître sur le disque d’après. Peut-être que par le biais du Grand Voyage, avec ce que symbolise la pochette avec ce Soleil central et une espèce d’orage, de tourbillon qui se trouve autour, il y avait un travail à faire pour arriver à ce côté centré du Soleil. Il y a cette recherche-là. Dans le disque aussi, le personnage se retrouve confronté dans « The Last Experience » à l’idée de la mort, et dans « Yonder », il y a l’idée de ce qu’il y a au-delà de la mort, et le fait qu’il n’y ait au final rien de grave dans la mort, que tout continue et qu’il faille aller voir plus loin – grosso modo, ce sont un peu les traits du disque.

Je sais que tu aimes bien la spontanéité quand vous composez des morceaux, le côté inattendu qui peut se produire des fois. D’un autre côté, si on prend The Dreamer’s Hideaway, tu avais des idées précises, comme le fait d’employer des accordages plus graves. Sur Here Comes The Sun, c’est carrément un vrai parti pris que vous avez eu. Pour Le Grand Voyage, avais-tu une idée précise, un parti pris précis vers lequel tu voulais aller, ou t’es-tu laissé porter par la musique ?

En termes de son, il y a quand même eu du changement par rapport au disque d’avant. Au lieu d’utiliser des guitares, nous avons utilisé des guitares baryton, qui sont des guitares plus grosses, plus proches de la basse, avec des cordes assez costaudes. Du coup, quand nous jouons des arpèges avec ce genre de guitare, les grosses cordes ne sont pas loin de sonner comme des notes de piano. C’était assez tripant à explorer. Il y a aussi le fait que nous nous soyons désaccordés, car nous étions en La 440, qui est le La officiel, utilisé partout, mais il y a aussi d’autres La plus anciens, et là, nous étions en La 432, qui est un truc que tu peux retrouver sur certains vieux Pink Floyd, ou d’autres groupes récents comme Bon Iver que j’ai découverts par hasard en essayant des choses avec ces morceaux-là, de voir ce que ça pouvait faire d’être un peu détuné. Je ne sais pas si c’est une façon de se démarquer des autres, mais ça change un peu la couleur. Ce n’est pas grand-chose. Je ne sais pas si tu peux le percevoir si tu passes d’un morceau à l’autre, mais grosso modo c’est censé être des fréquences qui vibrent plus… Il y a des bilans qui ont été tirés de Here Comes The Sun, où j’ai capté que nous arrivions vraiment à transmettre des émotions fortes aux gens, et à vraiment faire ressortir des choses assez profondes. Je te dis ça parce que plein de gens nous en ont parlé, à la fin des concerts ou alors via des messages que nous avons reçus, ce qui était assez bizarre au début. Du coup, j’ai voulu pousser cela dans le sens où les notes que nous jouons, ce sont des vibrations, des fréquences, et que selon les fréquences que tu utilises, il peut y avoir des effets produits, un bien-être, ou le contraire, selon ce que tu joues, ça peut provoquer des émotions.

Le fait de se détuner en La 432, c’était censé être des fréquences qui résonnaient plus avec l’eau et ce genre de choses (la fréquence de 432 hertz serait la fréquence de résonance de l’eau et d’autres éléments naturels, NDLR). Après, j’ai fait des recherches sur Internet, sur des études qui ont été faites, et tu trouves un peu tout et n’importe quoi. J’ai essayé de faire du tri dans ce magma d’informations qui est disponible. Je me suis juste dit que j’allais faire ce truc de manière instinctive, dans le sens où il y a pas mal de groupes que j’aime bien et qui me touchent énormément qui sont accordés comme ça, et ça m’a donné envie d’essayer, de voir ce que ça faisait. Du coup, nous avons tripé là-dessus, et nous avons enregistré tout le disque accordés de cette façon. Donc en baryton et en La détuné que l’on peut trouver sur certains vieux disques des années 1970, à une période où ils faisaient des expérimentations. Après, je ne sais pas ce que ça fait concrètement, ce sont des ressentis, personne ne réagira de la même façon à ça. C’est pareil avec les gens qui auront la chair de poule avec certaines musiques, alors que d’autres non. J’aurais du mal à t’expliquer le pourquoi du comment de tout ça. Je sais que quand je suis avec des gens qui écoutent de la musique et qui qui ressentent un truc assez fort, je suis touché aussi, et je peux ressentir la même chose.

« Musicalement, on n’est plus dans cette période où la scène qui existait essayait plus de reproduire à fond ce qui se faisait aux États-Unis. Les influences sont plus nombreuses aujourd’hui et tout le monde chante mieux en anglais. On a une très belle scène, en France. »

Tu parlais du son, et c’est vrai qu’il y a une vraie richesse sonore dans cet album, que ce soit dans le son mais aussi au niveau des arrangements. On retrouve des cordes, des chœurs aussi sur « Yonder », des sons de claviers… Peux-tu nous parler du travail qui a été fait au niveau de ces arrangements ?

Ces arrangements, c’est souvent un peu la surprise finale que nous travaillons avec Matthieu Metzger. Donc nous faisons des séances chez Matthieu, je lui file des sons… Il n’avait pas les morceaux finis, ni les voix, donc ce n’était pas évident pour lui de bosser et il y a eu pas mal de matière qui a été créée sans trop savoir comment ça allait se mélanger avec les voix, donc nous avons retravaillé quelques petits trucs derrière. Mais en gros, Matthieu a fait du piano sur « Yonder », ça fonctionne vraiment bien. D’ailleurs, le piano et la guitare baryton se mélangent vraiment bien et nous avons profité de ça pour expérimenter. Il y a eu des cordes avec Raphaël Badawi qui nous a fait les arrangements sur « Yonder » et sur un autre morceau. C’est fait par ordinateur, mais à partir de vrais samples d’orchestre et vraiment très poussés au niveau de l’interprétation. Après, elles ne sont pas non plus mixés très fortes. À la base, c’est un vrai orchestre qui a joué, mais il y a eu des découpages, ça a été programmé, rejoué… Les chœurs sont aussi des voix samplées, sur lesquelles tu peux choisir ce que tu vas faire chanter comme syllabe, comme rythmique, etc. Ce n’était pas spécialement prévu que ce soit sur le disque, à la base. C’est Raphaël qui avait rajouté ces voix et j’ai bien tripé sur ce truc-là, parce qu’étant un vieux fan de Moonspell, j’ai toujours aimé – et même chez Type O Negative – les espèces de vieux chants grégoriens qu’il y avait derrière, qui traînaient dans les synthés, du coup ça fait plaisir d’avoir pu mettre ce genre d’élément dans la musique.

Nous avons aussi bossé avec Luiss [Roux], le chanteur d’Hacride, qui nous a fait de la steel guitar sur « Breach ». Matthieu a aussi fait son petit solo de sax sur « Indelible ». Il y a eu des vieux synthés utilisés, pas mal de bidouilles sonores et de petites expérimentations en fin de parcours pour faire la cerise sur le gâteau, et puis c’est le côté qui rend la musique un peu psyché. Il y a certains morceaux où nous avons pu nous faire plaisir. J’apprécie beaucoup le solo de saxophone que Matthieu a fait, avec la partie où Morgan Berthet joue de la batterie et se fait plaisir avec des breaks assez gospel chop – pour ceux qui connaissent ce type de jeu. Nous nous sommes fait plaisir avec les arrangements sur ce disque. Et puis le fait qu’il y ait plus de place, du fait du tempo lent et du choix du son, la façon dont ça a été approché… J’ai l’impression, par rapport à d’autres disques de Klone, qu’on entend vraiment chaque chose où il faut, que l’on n’a pas trop besoin non plus de trop tendre l’oreille, même si des fois on dirait qu’il y a beaucoup d’informations, mais moins que par le passé. Du coup, ça me paraît être un disque beaucoup plus lisible.

Sur vos premiers albums jusqu’à The Dreamer’s Hideaway, on pouvait sentir, si ce n’est une forme de rage, au moins une forme de tension. Alors que sur Le Grand Voyage, c’est la sérénité qui prédomine. C’est quelque chose que l’on retrouve dans la pochette : on est au-dessus de l’orage, au-dessus du tumulte, avec le soleil qui brille… Puis, tu as dit que « Younder », qui ouvre l’album, raconte une histoire de quête de paix, un voyage onirique entre la fin d’un cycle et le début d’un autre. Est-ce que ça veut dire que Klone a trouvé la paix ? Es-tu plus serein aujourd’hui ?

Il y a de fortes chances, ou alors nous sommes toujours sur le chemin. Si je compare avec ce que nous faisions par le passé, où il y avait ce côté plus bourrin, je pense que je me sentais plus énervé sur plein de choses dans ma tête à l’époque. Ça devait se transcrire dans la musique. Je vais bientôt avoir trente-neuf ans, on ne peut pas parler de sagesse déjà, mais tu tires toujours des leçons des événements qui te sont arrivés dans ta vie personnelle, autour de toi, avec les gens que tu rencontres, les expériences, le boulot, la musique, etc. Tu finis par te poser, et te poser moins de questions, plus prendre les choses comme elles viennent, et ne pas stresser, ne pas se projeter, vivre le moment comme il est au moment où ça se passe. Par exemple, aujourd’hui, mon camion a été mis à la fourrière [petits rires]. Si ce truc m’était arrivé il y a huit ans, je serais resté là à me dire : « Putain, fait chier ! » Alors que ça ne sert à rien, c’est fait, c’est inutile d’y repenser mille fois, et là, ça m’est passé au-dessus de la tête rapidement. C’est un exemple à la con, mais je sais que généralement, la plupart des informations, qu’elles soient positives ou négatives, ça ne me touche pas plus que ça, et j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop de temps à perdre sur les choses négatives, broyer du noir…

C’est con, mais même si tu t’intéresses à la politique, tu te mets à vraiment suivre dans le détail, tu te focalises tout le temps sur les trucs qui ne vont pas, qui sortent tous les jours, ça te bouffe. J’étais un gros consommateur d’informations avant, ça m’arrive encore d’en consommer, mais je ne prends pas les choses de la même façon, je les prends avec plus de retrait et ça ne me touche pas. Surtout, je me rends compte dans mon quotidien que l’on vit bien mieux sans cette peur. Par exemple, en ce moment, tout le monde est là à crier au réchauffement climatique. Je ne vois pas ce que ça change de se mettre dans une psychose au niveau des choses qui doivent arriver. C’est sur la route, ce qui doit arriver arrivera. Je trouve ça un peu bizarre, comme dynamique. Ça fait perdre du temps, il faut vraiment se débarrasser de toutes ces peurs à la con qui peuvent faire qu’on n’ose pas aller au bout de notre idée. Je me suis rendu compte qu’à chaque fois que je ne m’écoutais pas quand j’avais des choix à faire, et que je me posais trop de questions, je me trompais, et que le fait de flipper sur des choses, d’y penser souvent, ça amenait ces choses à se produire. Du coup, j’ai l’impression d’avoir inversé tout ça, et que depuis que je pense de cette façon, ça se ressent dans mon quotidien, dans les gens que je rencontre, car je me rends compte que je rencontre des gens qui sont bien dans leur peau aussi, avec qui c’est cool d’échanger… J’ai appris à m’écouter, à écouter mon ressenti. Dans les choix de mes connaissances, de mes proches, instinctivement, je sais assez vite si le courant va passer ou pas, et si ça passe pas, ça passe pas, on ne va pas chercher à ce que ça passe. Dans les rencontres, je me rends compte que tout ça est très important. Donc oui, je me sens apaisé de pas mal de choses. C’est peut-être pour ça aussi qu’il y a moins de guitares saturées, je ne sais pas…

Et qu’il y a plus de lumière, à l’image de ce que véhicule la pochette…

Oui. Je pense qu’il y a un côté mélancolique dans la musique, mais je pense que la mélancolie a quelque chose de lumineux dans le fond, comme si malgré le fait que tu sois dans la merde à un moment, tu peux toujours t’en sortir par le haut, et il y a toujours ce petit espoir qui se ressent dans la musique derrière. Mais ça dépend des morceaux. Quelqu’un me parlait il n’y a pas longtemps du morceau « Sad And Slow », qui est un morceau très cinématographique, qui n’a pas vraiment de refrain, qui plonge un peu, et qui est en effet très lent et très triste dans les couleurs. Je parlais justement du fait que notre musique était plus lumineuse que par le passé, et cette personne m’a parlé de ce titre-là en me disant qu’il avait un côté à plomber. De toute façon, dans le dernier album, en général, dans l’ordre des titres, il y a une espèce de petit plongeon à un moment, tu as différentes phases, avec des choses qui te portent vers le haut, et puis tu as des coups de chute.

« Je ne crois pas aux paroles qui revendiquent des trucs politiques en croyant que ça va changer le monde, ou qu’il n’y aura plus de guerre parce que tu fais une chanson qui s’appelle « Imagine », où tu dis que la guerre c’est mal… […] Alors qu’une émotion, sans message, tu la ressens, tu ne sais pas pourquoi tu la ressens, mais tu essayes de te poser la question tout seul de pourquoi ça fait écho à telle ou telle chose dans ta vie. »

La création a en partie été faite comme ça : nous avions la pochette, nous avions le titre de l’album, et la vision de cette pochette a déclenché des images musicales, ça m’a déclenché des trucs, des intuitions que j’avais se sont confirmées, et le fait d’avoir la pochette sous les yeux avec le titre a permis à certains morceaux qui n’étaient pas dessus comme « Sad And Slow »… En fait, nous avons fait le test d’écouter tous les morceaux de l’album chez nous, pour voir s’ils marchaient bien avec la pochette, si nous arrivions à triper dessus ou à imaginer quelque chose autour. Il y a eu ce fil conducteur qui s’est glissé au cours du processus de composition. Nous avons bien tripé, quand même ! Nous nous sommes fait plaisir. Nous avons mis du temps, parce que le dernier en électrique était sorti en 2015, du coup, il y a pas mal de matière qui a été composée, un peu dans tous les sens. J’avais plein de trucs qui me parlaient, mais j’attendais de voir vers où ça allait mener, avant d’orienter les choses dans cette direction. Du coup, la pochette a vraiment aidé à l’orientation finale du disque.

Et une fois que la musique est là et qu’elle est comme elle est, au niveau de l’émotion, c’est important que tout ce qui entoure visuellement le son soit bien en raccord pour que tout se passe bien. Parce que tu auras beau faire un beau morceau, si tu as une espèce de pochette avec des têtes de mort, des piques, des clous, tout ce que tu veux dedans, au niveau de l’image, il risque d’y avoir un blocage, parce que les gens associent la musique à cette image-là. Un groupe qui fait un clip, le morceau a beau être très bon, mais si le clip est vraiment très mauvais, tu associes l’image à la musique, et ça te renvoie vite un truc qui ne colle pas. C’est arrivé plein de fois que je mate des clips en me disant que c’était vraiment dommage. Après, quand tu réécoutes le morceau, tu as ces images qui te restent en tête et ça peut gâcher le signal de la musique. C’est pour ça que nous essayons de faire en sorte que tout soit bien ensemble. Je dis ça parce que dans le passé, ça n’a pas toujours été le cas, et nous nous rendons compte que c’est important. Nous avons eu le temps de faire pas mal de disques, et pour nos deux premiers albums, au niveau des pochettes, il n’y avait pas de « monde » ; il faut créer un monde visuel autour du monde sonore pour que tout concorde.

Le Grand Voyage est le premier album depuis All Seeing Eye sans votre batteur Florent Marcadet. À la place, c’est Morgan Berthet qui a enregistré la batterie, et en live c’est Martin Weil qui officie…

C’est l’élève de Florent Marcadet ! Il sort de la même école, Agostini, et il a été élevé à la Marcadet.

Quel est aujourd’hui le statut de Florent dans le groupe ? On pourrait d’ailleurs poser la même question au sujet de Jean-Étienne Maillard, à la basse, qui a été remplacé par Jonathan Joly en live. Sur les dernières photos de promo du groupe, vous n’êtes d’ailleurs que trois… Font-ils toujours partie du groupe ?

Est-ce qu’ils sont morts ? On ne sait pas ce qu’il s’est passé, c’est un mystère ! [Rires] C’est un peu compliqué chez nous à ces postes-là, c’est pour ça que nous sommes trois sur les photos. C’est vraiment une question que nous nous sommes posée avant de faire les photos, parce que nous nous sommes dit : « Bon, qu’est-ce qu’on fait ? Si on fait une photo avec les nouveaux, alors qu’ils n’ont pas enregistré sur le disque, il y a des questions à la con qui vont tomber. Si on n’est pas dessus, on va aussi nous poser des questions. Est-ce qu’on met ceux qui ont enregistré sur le disque, comme Morgan, ou ceux qui ont joué en live ? » Surtout qu’au moment où nous avons pris les photos, nous ne savions pas si nous allions continuer à bosser avec les mecs avec qui nous avions bossé. Donc nous nous sommes dit : « Tant pis, on se met à trois pour l’instant, et on va voir comment ça finit avec le temps. » Le but est vraiment d’avoir des gens de Poitiers, parce que c’est plus simple de bosser comme ça, d’avoir des gens à proximité pour mettre en place les choses, partir sur les concerts, etc. Donc là, c’est compliqué.

Florent Marcadet a été beaucoup pris avec Carpenter Brut, en plus ça faisait longtemps que nous lui demandions pour enregistrer la batterie. À l’époque où nous lui avions demandé, il n’était pas disponible, il était en tournée à fond, il y avait aussi le Step In Fluid qui était sur les starting blocks pour lui, et il a bouffé beaucoup de dates avec Carpenter, donc c’était compliqué. Déjà pour le live, ça faisait longtemps que nous n’avions pas joué ensemble, donc nous voyions plus Morgan. Nous trouvions ça légitime, du fait que nous ayons tourné à fond avec Morgan pendant pas mal d’années, qu’il puisse concrétiser un album en studio. Mais Morgan est lui aussi beaucoup pris, parce que lui, il part avec Myrath, avec Kadinja, etc. Donc des fois, les plannings concordaient bien, des fois non. Du coup, il faut toujours prévoir comment faire si quelqu’un n’est pas disponible, parce que ça peut vite foutre en l’air une tournée. Donc sur le disque, c’est bien Morgan Berthet qui a enregistré la batterie, pour la première fois. C’était super chouette de bosser avec lui et nous sommes vraiment contents d’avoir pu faire en sorte que ça se finalise.

Jean-Étienne Maillard est toujours au poste de bassiste en studio, il a encore fait la basse sur cet album, et ça fait depuis The Dreamer’s Hideaway qu’il enregistre en studio. Mais Jean-Étienne, c’est pareil, il est très pris à côté, il fait plein de choses aussi. Du coup, ça nous permet quand même de bosser avec les gens qui ont fait le son de Klone : sur cet album et le précédent, il a rapidement cerné l’univers qui correspond à la musique, donc c’est un travail très facile à mettre en place. Après, Morgan, pareil, sauf que c’était une façon différente de bosser sur le disque. Il a enregistré les parties directement en studio, il a eu des pré-prod avec des batteries programmées, des bases pour pouvoir taffer chez lui, et puis il est arrivé en studio, il s’est mis le casque sur les oreilles, il a joué les morceaux, et en deux-trois prises, il a pu faire le truc nickel comme il fallait, rien que sur le ressenti. Son travail était beaucoup plus instinctif que celui de Florent, qui était beaucoup plus réfléchi. Même si Morgan connaissait bien les morceaux – je pense qu’il avait déjà un peu en tête ce qu’il allait jouer, mais il ne les avait jamais joués. Du coup, c’était assez tripant d’avoir de la fraîcheur de cette façon, avec des moments inattendus. Au final, nous sommes très contents de ce qu’il a fait, ses petites prises de risque, il a pu placer des breaks… Il a su faire un travail au service de la musique, dans le sens où il ne prend pas toute la place, il accompagne quand il faut, quand il peut s’exprimer, qu’il a de la place et qu’il peut breaker, il breake… Du coup, c’est ça qui est cool chez nous, nous essayons de faire en sorte que tout le monde puisse être là au bon moment, et que nous ne nous marchions pas sur les pieds, pour que chacun ait les moyens de s’exprimer.

« Quand tu arrives à faire quelque chose de fort émotionnellement dans la musique, et que ça touche quelqu’un, pour moi, c’est un Graal. »

Mais, du coup, Florent est-il toujours considéré comme un membre du groupe ?

Je ne sais pas, car nous ne sommes pas très proches. Puis Florent n’habite plus à Poitiers, il habite à Rouen, c’est un peu loin. Je ne me souviens plus de la dernière fois où nous nous sommes croisés. Je crois que nous nous étions croisés à Antibes. Nous jouions avec Klone en unplugged et lui jouait avec Carpenter Brut, en tête d’affiche après Trust. Du coup, nous nous étions croisés sur le concert, et je me demande bien si ce n’est pas la dernière fois que je l’ai croisé. Nous nous sommes parfois croisés par hasard sur la route, ou sur des concerts. Il était aussi venu nous voir en acoustique quand nous étions passés à Caen. Mais nous ne pouvons pas travailler ensemble de cette façon aujourd’hui. Je ne sais pas comment ce sera à l’avenir, si on a l’occasion de refaire un disque avec lui, on le fera avec plaisir. C’est juste que là, la question ne se posait pas, donc nous avons choisi de faire ça de cette façon parce que c’était ce qui nous paraissait évident. C’est un peu compliqué. Dans Klone, nous avons toujours un noyau dur avec des postes où ça a tendance à tourner. Mais quelque part, c’est aussi intéressant, parce que chacun apporte sa petite touche personnelle à sa façon, et puis c’est enrichissant de jouer avec des mecs différents. Nous l’avons déjà fait pas mal de fois avec l’unplugged, en jouant avec Romain Bercé qui est un percussionniste qui ne joue pas avec nous en électrique, il apporte son truc à lui, son approche de la musique qui est différente, et ça permet de faire des choses un peu plus originales que si c’était toujours les mêmes mecs. Parce que chacun a ses codes, et que l’on est un peu coincé dedans. La diversité des musiciens avec qui on bosse enrichit la musique, pour moi.

Entre l’album de Kadinja et celui de Myrath, c’est le troisième album que Morgan Berthet sort cette année ! Ça ne vous a pas fait peur de confier cet album à un batteur certes extrêmement talentueux, mais aussi très occupé, en craignant qu’il ne se donne pas à cent pour cent ? Ou au contraire, est-ce que ce sont cette polyvalence et cette capacité à assumer de grosses charges de travail qui vous ont rassurés chez lui ?

Je ne savais pas trop ce que ça allait donner en entrant en studio. Ça faisait forcément un peu peur, parce que d’habitude, pour les autres disques, nous bossons avec le batteur, deux guitares, des fois la basse, et Yann qui est souvent là aussi pour voir ce qu’il se passe au niveau de la musique pendant qu’il bosse. Là, pour la première fois, nous n’avons pas répété, alors que d’habitude, deux mois avant le disque, nous répétons comme des fous, un peu tous les jours, pour vraiment finaliser les choses. Là, ça a vraiment été du boulot par PC, mais j’essayais quand même de me projeter, de jammer parfois sur mes propres trucs pour essayer de trouver des suites, etc. Le côté spontané a été flippant, mais c’est vraiment très vite parti, parce que quand Morgan a commencé à enregistrer, il testait des choses, et il y avait plein de parties qui étaient mortelles. Parfois il se posait des questions, nous en discutions vite fait, il nous rebalançait un truc, et nous étions surpris dans le bon sens. C’était un peu la surprise, les parties de batterie. Il y avait un effet feu d’artifice pour certains breaks qui étaient un peu foufous, qui apportaient une petite fraîcheur. Et il y avait vraiment un côté spontané – c’est ça que j’aime bien chez Morgan –, avec ce qu’il trouvait sur l’instant, ce qu’il sentait sur le moment qui lui paraissait bon, et souvent, dans ses idées, les breaks sont vraiment mortels. Même lui ne peut pas les expliquer. S’il réfléchissait, il ne pourrait pas les faire. C’est super intéressant d’avoir un mec qui a cette approche aussi, parce que ça fait ces petites choses qui font les petits plus sur le disque. Quand ce n’est pas réfléchi, je trouve ça cool. On ne sait pas d’où ça vient, mais l’idée est là, elle est enregistrée, et si elle est bien, elle est sur le disque pour la vie.

L’album s’appelle Le Grand Voyage, en français, alors que les textes sont en anglais. Pourquoi avoir mis en avant la langue française pour le titre ?

Il y a plusieurs raisons. La première, c’est une histoire de sonorité, parce qu’à la base, Yann était parti sur The Great Journey, qui signifiait la même chose en anglais. J’ai commencé par faire une fixette dessus, parce que déjà, je n’aimais pas comment ça sonnait, et je pensais à un Français qui n’avait pas trop de vocabulaire en anglais et qui pourrait traduire ça par La Meilleure Journée, un truc qui n’avait aucun rapport avec ce que nous avions en tête. Et un soir, je tripais un peu dans ma tête, j’avais réécouté le disque quasiment terminé, et je me suis dit : « Putain, Le Grand Voyage quoi ! » J’ai eu un moment d’évidence, où je me suis dit que le disque, il s’appelait Le Grand Voyage. C’était très clair dans ma tête. J’ai envoyé un message à Yann dans la foulée, et je lui ai dit : « Yannou, j’ai tripé tout seul dans mon lit, j’écoutais le disque, et il faut qu’on mette le nom en français ! » Déjà, un Anglais peut comprendre ce que ça veut dire, puisque les mots ne sont pas si éloignés que ça, et que s’il cherche un tout petit peu, il va vite comprendre le truc. Et puis surtout, la langue française est riche et belle – même si les textes ne sont pas en français, ce n’est pas du tout le même but. C’est juste une histoire de sonorité, et même de classe ! Je sais pas, Le Grand Voyage, avec la pochette et tout, ça me paraît plus classe que The Great Journey ! Pour moi, c’était quelque chose de plus fort.

Le côté positif de la langue française, c’est que l’on a plus de mots à utiliser, et qu’on peut plus facilement trouver les mots justes ou qui prennent plus de sens. Je sais que Kscope voulait que nous appelions le disque juste Grand Voyage. Ils bloquaient là-dessus. Je ne comprenais pas pourquoi, et j’essayais de leur expliquer que pour moi, en français dans Le Grand Voyage, le « Le » a beaucoup d’importance, et pour eux, non. Alors que oui, « Le », ça peut être « l’unique », ça sous-entend plein de choses derrière, et que si on l’enlevait, ça ne serait pas perçu de la même façon. Du coup, on nous a forcément posé la question pour savoir si nous chanterions en français. C’était obligé que ça vienne, mais non. Nous avons toujours chanté en anglais dans Klone, c’est juste une histoire de sonorité, et aussi de typo. Quand je le lis, je trouve ça plus classe. Ça fait aussi plaisir d’affirmer que nous sommes français pour ceux qui ne le savent pas, car c’est arrivé plein de fois que des gens qui nous écoutaient ne savaient pas que nous étions français. Du coup, ça permet de dire que nous venons bien d’ici, que nous habitons tous à Poitiers, et qu’il n’y a pas de honte à être français. Musicalement, on n’est plus dans cette période où la scène qui existait essayait plus de reproduire à fond ce qui se faisait aux États-Unis. Les influences sont plus nombreuses aujourd’hui et tout le monde chante mieux en anglais. On a une très belle scène, en France.

Après, ça fait inévitablement penser à ce qu’a fait Gojira avec L’Enfant Sauvage…

Je savais que tu allais me le dire ! [Rires] Je le sentais arriver ! Oui, mais déjà nous n’avons pas choisi L’Enfant Sauvage, nous avons choisi Le Grand Voyage, ça ne veut pas dire la même chose du tout. Je ne sais pas pourquoi eux l’avaient fait à l’époque, mais je sais que j’avais trouvé ça cool. Parce que Gojira, on les présentait vachement à la presse à leurs débuts comme si c’était deux frères américains, et on mettait vachement l’accent là-dessus comme si c’était une plus-value d’être un peu américain pour faire de la musique. Du coup, je trouvais ça un peu débilos. Et au moment où ils avaient fait ça avec L’Enfant Sauvage, je m’étais dit que c’était cool qu’ils revendiquent que ça faisait partie de leurs racines, et que l’on puisse être fier de notre pays, que c’est un très beau pays, une très belle langue, et plein de choses. Mais sinon, non, notre titre ne vient vraiment pas de là.

« Je ne suis pas baptisé, je ne suis pas catholique, même si j’apprécie le côté social de l’Église, et que j’ai beaucoup de respect pour toutes les religions. Je n’ai vraiment pas ce côté du metalleux sataniste, athéiste à fond, etc. Je préfère des gens qui croient en quelque chose que des gens qui ne croient en rien et qui finissent par vivre comme des cons. »

Il y a forcément des gens qui vont faire un rapprochement, qui vont dire que vous avez copié Gojira…

Je pensais que ça allait être le cas, mais en fait non. Même dans les interviews que j’ai faites, tu es le premier à en parler. J’attendais ça, et j’étais sûr que ça allait arriver ! [Rires] Mais ce n’est pas un souci, c’est normal.

Le Grand Voyage, c’est un titre explicite, c’est aussi une ambitieuse promesse. Vous avez dès le départ abordé ce disque comme un voyage ?

Pour Yannou, je ne sais pas. Moi qui ai fait la musique un peu avant, le voyage, je l’ai un peu fait dans ma tête, on va dire. Je me posais, je réfléchissais à des trucs… Je me suis posé des questions que je ne m’étais jamais posées. Ça a donné une espèce de voyage dans le cerveau, qui a fini par se concrétiser en musique, avec des tableaux, des phases. Ça part d’un gros truc de merde, qui se transforme petit à petit en quelque chose de meilleur. C’est une histoire à la con, d’émotions assez fortes qui ont été ressenties à un moment, et qui ont fini par me torturer l’esprit. C’est juste que quand tu prends une guitare et que tu es dans un certain état, tu vas jouer ce que dégage ton état. Je sais que mon état, je le retrouve souvent dans la musique que je vais jouer, au moment où je suis en train de la jouer, donc forcément il y a un peu du cause à effet là-dedans. Après, le concept s’est imposé à moi, je n’ai pas eu le choix. Je ne m’étais même pas dit que j’allais à un moment me poser ces questions. Ce sont plein de questions très connes. Tu vieillis, il y a des questions que tout le monde se pose à un moment. Si tu essaies de les mettre de côté, elles reviennent et essaient de s’imposer à toi, peu importe la façon dont ça arrive, mais à un moment, tu te dis : « Putain, qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qu’on fout là ? » À un moment, quand tu te poses vraiment sérieusement la question, si tu réfléchis, il se passe des choses dans ta tête.

À un moment, je me suis demandé quel intérêt j’avais à faire de la musique. C’est vraiment la question à la con du : « Pourquoi je continue à faire ça ? », « Pourquoi je me suis retrouvé à faire ça ? », « Comment ça s’est fait ? » J’ai essayé de retracer le parcours dans ma tête de mes différentes phases de vie, et finalement, tu te retrouves toujours là-dedans. Mes premières sensations de scène, à vouloir faire de la musique, des compositions, j’avais dix, onze ans. Je ne sais pas pourquoi j’allais dans cette direction. Il y a un moment où je me suis rendu compte de ce qui me faisait vraiment triper à faire de la musique, parce que c’est vraiment un truc égoïste, même si tu le partages avec tout le monde, à la base c’est vraiment un plaisir égoïste, qui est juste le plaisir d’entendre ce que l’on a en tête, et de le concrétiser, le partager. Pour moi, le plaisir, le trip, c’est de partager une émotion, de retranscrire un truc à travers la musique, de mettre en musique un état, et que la personne qui l’écoutera derrière puisse ressentir quelque chose de fort. Je préfère vraiment ce côté-là de la musique que la musique qui est juste faite pour danser, pour s’amuser, ou pour prendre l’ascenseur.

Ce qui me plaît dans la musique, c’est de toucher les gens, de faire passer quelque chose de fort. Autant je ne crois pas aux paroles qui revendiquent des trucs politiques en croyant que ça va changer le monde, ou qu’il n’y aura plus de guerre parce que tu fais une chanson qui s’appelle « Imagine », où tu dis que la guerre c’est mal… Tu peux vérifier que tout cela n’a jamais fonctionné et qu’en général, ceux qui poussent le bouchon un peu plus loin, genre Les Enfoirés, ce sont un peu des trucs d’enculés derrière. Alors qu’une émotion, sans message, tu la ressens, tu ne sais pas pourquoi tu la ressens, mais tu essayes de te poser la question tout seul de pourquoi ça fait écho à telle ou telle chose dans ta vie, et je me suis dit qu’on vit tous les mêmes trucs, chacun à des périodes différentes. Forcément, on a tous des phases où on se retrouve dans des états qui peuvent être identiques. Du coup, quand tu arrives à faire quelque chose de fort émotionnellement dans la musique, et que ça touche quelqu’un, pour moi, c’est un Graal.

Quand j’étais petit, ce qui me faisait plaisir dans la musique, c’était quand j’écoutais quelque chose et que ça pouvait me faire chialer ou que ça me retournait. Quand je ressentais ce truc-là, je trouvais ça balaise. J’ai l’impression que ce truc-là, aujourd’hui, je commence à mettre le doigt dessus. Je ne l’ai pas fait exprès, mais ça me fait plaisir quand j’ai le retour de quelqu’un qui peut m’expliquer à quoi ça lui a fait écho. La musique peut même aller au-delà des mots, parce que des fois, peu importe le sens du texte, si quelqu’un écoute un truc, et qu’il cerne quand même l’aura qu’il y a autour du morceau, sans même percevoir le sens du texte, il peut quand même être touché, et ressentir l’émotion qui a été mise derrière tout ça. Ça me fait triper, et je me suis rendu compte, dans mon délire de questionnement, qu’au final, c’était un truc qui me faisait vraiment plaisir à partager. Je ne sais pas ce que ça change, mais des fois il y a des musiques qui peuvent te brasser d’une façon, et qui vont faire qu’à un moment, tu vas aborder certaines choses différemment. Je crois que ça fonctionne comme ça sur moi, et j’ai l’impression que ça peut arriver qu’il y ait des gens qui arrivent à toucher ce truc-là. Mais vraiment au-delà des mots. Même si les mots sont importants, notamment dans Klone où ils sont très importants, parce qu’ils accentuent tout ce côté-là de la musique, il y a aussi l’imaginaire qui fait des références à d’autres choses, et là, ça s’adapte un peu en fonction des gens, et c’est rigolo.

Thématiquement parlant, l’album touche à la philosophie de vie, aux grandes questions sur l’essence de la vie, la mort, sur notre raison d’être, etc. Le côté existentiel, en somme. Et tu as déclaré que Yann et toi avez regardé des documentaires sur des expériences de mort imminente. J’imagine que la mort est ce que vous appelez « le grand voyage » dans cet album ?

C’est peut-être ça, je ne sais pas. Je n’ai jamais demandé à Yann de m’expliquer le pourquoi du comment de ses textes, je les interprète à ma façon. Je me fais mes histoires de mon côté, lui a certainement son histoire derrière, mais je sais que ce n’est pas un truc qu’il a envie de partager, parce que le but n’est pas de mettre en avant des histoires personnelles dans le concret, mais juste que ça puisse évoquer des choses à d’autres gens, c’est un peu ce que j’expliquais tout à l’heure. Donc oui, ça peut être une certaine mort. Mais dans la mort, il y a la renaissance de quelque chose. On ne sait pas ce que c’est, je ne sais pas ce que c’est, et je ne peux pas t’expliquer pourquoi j’ai ce ressenti-là. Je ne suis pas baptisé, je ne suis pas catholique, même si j’apprécie le côté social de l’Église, et que j’ai beaucoup de respect pour toutes les religions. Je n’ai vraiment pas ce côté du metalleux sataniste, athéiste à fond, etc. Je préfère des gens qui croient en quelque chose que des gens qui ne croient en rien et qui finissent par vivre comme des cons, en tout cas pour moi. J’aime bien ce côté-là qui te tire vers le haut.

« Quand je jouais une note, je voulais vraiment l’entendre résonner le plus loin possible, avoir l’impression qu’elle se diffuse le plus loin possible. Dans ma tête, tu joues un accord de guitare et le son part en multidiffusion partout, super loin, et c’est accessible à tous. »

Du coup, quel est ton rapport à la mort ?

Je ne sais pas précisément à quoi m’attendre, mais ça ne me fait pas peur. À mon avis, tu te poses ces questions-là quand tu es en fin de parcours. Là, j’ai l’impression que la question ne se pose pas. J’ai vraiment un rapport bizarre avec ça. J’ai une grand-mère qui est assez vieille, qui a quatre-vingt-neuf ans, et j’ai déjà fait le deuil de sa mort, alors qu’elle n’est pas morte. J’ai déjà ressenti ce truc-là, de me projeter dans sa mort, comme pour la digérer un peu avant, pour qu’elle soit moins dure le jour où ça arrivera, parce que ça me faisait un peu peur. Même avec la façon dont j’ai parlé de ça avec elle, c’est même plutôt elle qui va faire des blagues à la con, du genre tu vas chez elle, et elle te dit : « Je ne sais pas si je serai là la prochaine fois pour t’accueillir. » Les vieux ont tous ce genre de blague, parce qu’ils sentent bien le tic-tac arriver. Globalement, je n’ai aucune idée arrêtée sur quoi que ce soit, je n’ai aucune théorie qui va t’expliquer ce qui peut se passer une fois qu’on est mort, parce que je n’en sais rien, et je pense que personne ne sait. Mais au-delà du corps, j’ai toujours tendance à croire qu’il y a quelque chose qui reste, des particules qui sont là, des informations, quelque chose comme la conscience ou autre chose. J’ai du mal à croire qu’il n’y ait rien. Je pars du principe simple qu’il n’y a aucun scientifique capable de répondre à la moindre question existentielle de base, avec un truc vraiment béton. Du coup, personne n’a réponse à rien, même ceux qui font les malins en disant : « Moi, je sais ! » En fait, personne ne sait, et personne n’en saura jamais rien. Et même quand on sera mort, peut-être qu’on n’en saura pas plus non plus, et ce qu’on pourrait être comme matière, à l’état microscopique ou beaucoup plus petit encore… Je ne sais pas ce qui restera de nous, mais je me dis qu’il restera bien quelque chose quelque part. Quoi ? Je n’en sais rien.

Tu as déclaré que votre « musique est vraiment connectée à l’univers » et que vous vouliez que votre « musique résonne dans le cosmos ». Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Tu parles plutôt du côté « cosmique » de certains traitements sonores, comme ceux dont tu parlais plus tôt, ou bien tu vois une connexion spirituelle là-derrière ?

Peut-être que c’est lié, mais à la base, quand je parlais de ça, c’était vraiment le côté que quand je jouais une note, je voulais vraiment l’entendre résonner le plus loin possible, avoir l’impression qu’elle se diffuse le plus loin possible. Pour imaginer ce que peut faire la réverb dans ma tête, c’est vraiment ça. Dans ma tête, tu joues un accord de guitare et le son part en multidiffusion partout, super loin, et c’est accessible à tous. Après, tu peux très bien y voir quelque chose de spirituel. Après, je ne sais pas où se termine le son. Je ne sais pas jusqu’où peut aller une onde sonore, mais j’aime bien représenter dans ma tête les trucs comme ça : tu joues une note, et la résonance continue d’avancer quelque part. Où ? Je n’en sais rien, mais elle est bien là, quelque part, et elle finira par être perçue par quelqu’un. Donc dans ce sens-là, quelque part, il y a des ondes qui sont émises. Donc oui, c’est connecté à l’univers, vu que ça part jusqu’à je ne sais où, et je ne sais pas comment finit tout ça. On reçoit bien des messages de notre côté, des infos, des ondes qui peuvent arriver d’on ne sait pas exactement où, mais ce sont des ondes qui sont envoyées de l’univers, et nous en envoyons aussi, et du coup, est-ce qu’elles communiquent ? Je n’en sais rien. Je ne vais pas te faire de théorie sur quoi que ce soit, parce que je n’ai pas de croyance particulière, je ne suis attaché à rien, je ne suis vraiment pas un spécialiste. C’est uniquement une histoire de ressenti. Ce sont des choses que j’imagine, j’ai l’impression que c’est vrai, mais il n’y a que moi qui suis là pour me dire que c’est vrai.

Tu parles d’univers, de cosmos… T’intéresses-tu à l’astronomie ?

Ça, oui. Je regarde beaucoup de documentaires sur tout ça. Même depuis tout petit, j’ai des souvenirs de vieux trucs, comme en CM2, où lorsqu’il y avait des dossiers à rendre, un travail à faire sur un truc, il m’arrivait par exemple de faire un travail sur tous les satellites de Saturne, sur toutes les planètes… J’ai très vite connu, assez jeune, toutes les planètes de notre système solaire jusqu’à Pluton, des détails comme les noms des satellites, etc. J’avais un bouquin de mon père qui traînait dans une vieille bibliothèque, et on m’avait offert un livre comme ça, plus détaillé, avec des photos plus jolies, où dans ma tête j’avais vraiment l’impression que c’était des photos qui avaient été prises sur place – ça l’était plus ou moins en partie, mais c’était aussi un peu des images de synthèse – mais ça créait un monde dans la tête. Je sais qu’aujourd’hui, j’ai eu plusieurs phases. J’ai replongé dans pas mal de documentaires sur le cosmos, sur les origines du cosmos, avec plein de théories à la con – parfois tu sens que certaines théories sont un peu loufoques, mais je regarde ça comme de la science-fiction. Il y a des questions peut-être qui ne se posent pas, mais j’aime bien triper sur les gens qui partent loin dans leurs délires. C’est toujours assez tripant aussi pour moi d’imaginer tout ce qui touche à l’infiniment petit.

Il s’agit toujours de relativiser ce qu’on est, quand on se rend bien compte de ça, parce que dans toute une journée classique pour tout le monde, c’est assez rare qu’on se pose ce genre de question, qu’on se rende compte à quel point on est tout petit dans ce truc énorme. On ne sait pas ce qu’on fout là. Je trouve que c’est important de se poser ce genre de question pour se remettre à sa place sur ce qu’on est. Des fois, ça peut calmer certains ego. J’aime bien cette approche-là de penser au tout petit et au très grand pour que ça me remette bien à ma place. Je ne suis presque rien, et en même temps, je suis tout, je suis dans une espèce de grand tout… C’est marrant, parce que je parlais de ça avec quelqu’un, il n’y a pas longtemps. Au Hellfest, il y a quelqu’un qui a pris des photos par drone, et il expliquait qu’il avait tripé sur le fait qu’il avait l’impression de regarder une fourmilière. Quand tu regardes des fourmis en train de bosser, de ta hauteur, tu te dis que c’est fou, etc. Et en fait, nous, d’un autre point de vue, regardés par quelque chose de plus gros, ou avec un regard extérieur et un certain angle de vue, on peut se rendre compte à quel point on est des petites bestioles ! Du coup, j’aime bien des fois me dire que je n’ai pas plus d’importance, que je sois un être humain, un animal, il n’y a pas de distinction à faire. Des fois, je ne me sens pas plus intelligent que certains animaux. Si je me représente l’espèce humaine, même si on a une certaine forme d’intelligence, on ne s’en sert pas de la meilleure façon. Donc au final, l’animal qui a l’air un peu plus con à la base, il est plus utile au cycle de la vie que moi, avec ce que je peux apporter.

« Yonder », ça veut dire « là-bas » et ce n’est pas anodin. S’il y a un groupe ni n’a jamais regardé derrière lui, en particulier ces dernières années, c’est bien Klone. Est-ce que ce terme, « là-bas », symbolise la direction vers laquelle se tournent vos regards en tant qu’artistes, c’est-à-dire vers l’horizon, toujours plus loin ?

Il y a de ça. J’étais en train de penser à un truc complètement con, je me disais : « Je suis sûr qu’il va faire référence à ‘Là-Bas’ de Jean-Jacques Goldman », mais ce n’est pas arrivé ! [Rires] Mais « Là-Bas » est une très belle chanson de Jean-Jacques. Enfin, pour ceux qui aiment. Moi, je n’aime pas [rires]. En tout cas oui, il y a quelque chose de lié à « au-delà ». L’au-delà, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça comprend ? Qu’est-ce qu’on en sait ? Donc ça projette dans un monde un peu inconnu et excitant à la fois, qui donne envie d’aller plus haut, là-bas. Et là-bas, qu’est-ce qu’il se passe ? Là-bas, on y est bien aussi. Là-bas, c’est le côté lumineux. Tu parlais des expériences d’après la mort, c’est le truc à la con qui revient souvent dans ce genre d’expérience, mais on dit toujours qu’on voit la lumière lorsque l’on fait une mort clinique et qu’on se réveille. Au bout d’un moment, je me dis qu’il y a tellement de gens qui ont vécu exactement le même truc, que je me dis que les gens ne sont pas tous fous, ils ne sont pas tous paranos, ils n’ont pas tous halluciné ou quoi. Très souvent, certains peuvent apporter des témoignages précis sur ce qu’ils ont vu, alors qu’ils étaient censés être morts. Du coup, comment ça se fait qu’ils voient ça alors qu’ils sont censés être morts ?

« Je trouve que c’est important de se poser ce genre de question pour se remettre à sa place sur ce qu’on est. Des fois, ça peut calmer certains ego. J’aime bien cette approche-là de penser au tout petit et au très grand pour que ça me remette bien à ma place. Je ne suis presque rien, et en même temps, je suis tout. »

Donc ce là-bas, ce quelque part ailleurs, qu’est-ce que c’est ? Je ne sais pas, mais ça donne envie, et j’ai l’impression que pour l’atteindre, il faut peut-être avoir fait un travail sur soi-même, se sentir grandi d’un tas de choses, et serein pour le découvrir. J’ai l’impression que si tu ne fais pas ça à un moment de ta vie, il va t’arriver des choses qui vont te perturber, qui vont faire en sorte que tu te retrouves dans un questionnement… Je vois ça chez des gens à qui il n’arrive que des trucs de merde, tout le temps. J’ai l’impression qu’ils sont tellement toujours en train de penser à de la merde qu’elle finit toujours par arriver. C’est pareil pour des gens qui sont tout le temps malades, qui parlent tout le temps de maladies, et moi ça fait quinze ans que je n’ai pas été chez le docteur, que je n’ai rien eu, et je n’ai jamais eu cette psychose-là de me projeter dans la maladie. Je touche du bois. Je ne vais jamais chez le médecin, je ne suis jamais malade. Je ne sais pas si ça a un lien de cause à effet, mais à force de voir plein de schémas qui se répètent dans la vie des gens de mon entourage lorsque l’on en discute, je me dis que quand même, j’ai l’impression que le cerveau est force de création, mais aussi de destruction, quelque part. Je ne sais pas si ça se tient, mais je pense qu’il y a d’autres gens qui ressentent ça. Ce sont des ressentis du quotidien.

Et musicalement parlant, est-ce que « là-bas » représente aussi ta philosophie de compositeur ? C’est-à-dire de ne pas essayer de regarder en arrière et essayer d’atteindre quelque chose d’autre ?

Ouais, c’est un truc un peu naturel. Ça m’arrive de prendre la guitare, de gratter un gros riff, mais de ne pas le garder pour autant, parce que ça n’était pas pour moi un truc important. Mais dans le processus de composition, il y a une espèce d’évidence qui se fait au moment où je prends la guitare. Je pense au morceau qui clôture le disque, « Silver Gate ». C’est un truc que j’ai jammé, qui est sorti de je ne sais pas où, que j’ai joué comme ça, je ne sais pas pourquoi à ce moment-là, j’ai fait ces accords dans ce sens-là. Nous répétions avec Yann, nous étions sur un truc de théâtre à Lyon, où nous avons bossé pendant deux mois, et nous avons fait une semaine de création. D’ailleurs, c’est rigolo, car le mec voulait un morceau pour une musique qui accompagnait un voyage de migrants, qui partaient d’Afrique et qui se tapaient le voyage tout pourri avec tout ce qui va avec, les difficultés des gens pour trouver l’argent pour partir, le bateau qui tombe à l’eau, etc. Il y avait cette idée d’un couple de migrants qui devait traverser la Méditerranée à ses risques et périls. Il me parlait de ça, et j’ai pris la guitare, j’ai joué ce truc-là, et je me suis dit qu’il y avait un côté voyage derrière tout ça, et il y a quand même un côté dans le riff qui fait que ça retombe, mais tu ne sais pas trop sur quoi tu retombes. Tu ne sais pas si tu retombes sur tes pieds ; il y a un côté un peu bancal. Du coup, il y a ce truc-là qui plane autour du morceau dans les couplets et refrains, et à la fin, le refrain change, et il y a une espèce de conclusion. Je ne sais pas si c’est un happy end dans le disque, ce dernier titre. C’est la première fois qu’il y a un côté épique prononcé dans notre musique. À la fin de « Yonder », il y a déjà un côté épique, chose que nous n’étions pas habitués à faire de cette façon par le passé. À la fin de « Silver Gate », c’est pareil, il y a aussi une fin d’histoire, je ne sais pas si c’est un happy end, mais ça dégage quelque chose d’assez positif.

Le dossier de presse parle d’une époque palpitante pour la musique progressive. C’est quelque chose que tu ressens ?

Oui, il y a plein de trucs qui se passent dans le prog, il y a plein de groupes. King Crimson est toujours en vie, ils continuent à faire des concerts, c’est beau, Magma existe toujours, Gong est toujours là, pour les vieilles références, et ça fait plaisir. Il y a surtout tous leurs enfants, qui sont nombreux pour moi : Opeth est prog, dans Porcupine Tree et tous les projets de Steven Wilson il y a quelque chose de prog dans le sens noble du terme… Il y a plein de couleurs prog différentes qui sont sorties de tous ces vieux groupes, parce qu’il y a quand même une grosse différence entre Tool, qui fait aussi du prog, et Dream Theater qui fait du prog dans un autre registre. Ce n’est pas du tout la même chose. C’est cool, parce qu’on se rend compte que c’est un style à part entière, et qu’il commence à y avoir autant de sous-branches dans ce sous-style qu’il y en avait dans le metal au départ. Du coup ça continue, je ne sais pas jusqu’où va aller cet arbre généalogique des styles de musique, comme ça existe déjà, quand tu vois le blues, le rock, le hard rock, jusqu’au speed metal, au thrash/death, au djent… Il y a tellement de sous-catégories ! Du coup, je trouve ça assez incroyable. Après, j’ai parfois du mal à définir ce qui est prog et ce qui ne l’est pas, parce qu’on ne l’entend pas tous de la même façon. Mais il y a une belle scène. Pour moi, quelque part, même Devin Townsend fait aussi du prog. Il a un côté progressif dans sa musique. C’est dur de définir le prog. Pour moi, Godspeed You! Black Emperor font aussi du progressif. C’est du post-rock, mais ce sont des morceaux de quinze-seize minutes, il y a de la progression… Je ne sais pas dire ce que j’entends par prog, mais pour moi, c’est la progression dans un mouvement, un peu comme dans la musique classique. Mais pour moi, la musique classique est un peu prog aussi… J’ai du mal à le définir, mais pour moi, ça englobe un tas de choses et un tas de groupes différents.

Vous avez à nouveau changé de label. Vous êtes passés de Pelagic et Verycords à Kscope. A l’époque de la sortie d’Here Comes The Sun, tu nous disais que c’était le label avec lequel vous cherchiez à bosser en priorité, mais ils étaient revenus vers vous trop tard pour la sortie de cet album. J’imagine que cette fois ils ont été plus réactifs et vous avez pu prendre le temps de bosser ensemble sur cette sortie…

Oui. C’est aussi pour ça que le disque sort un peu en retard par rapport à quand nous avions commencé à taffer dessus. Grosso modo oui, Kscope, je m’étais dit il y a déjà longtemps que ça serait cool que nous soyons chez eux. Mais ils n’avaient pas de groupes français, donc ça me paraissait un peu compliqué dans l’approche. Mais à l’époque [de Black Days], en 2010, nous avons eu Peaceville – qui fait aussi partie de Snapper Music qui englobe quatre labels, dont Peaceville, Kscope et encore un autre label un peu plus blues – qui était chaud pour nous sortir, ainsi que Season Of Mist. Or il fallait que nous attendions un an de plus pour sortir le disque, alors que tout était calé, la tournée, etc., donc nous ne voulions vraiment pas nous faire chier à tout annuler. Donc nous avons sorti le truc chez Season Of Mist. Et là, le fait que nous nous retrouvions chez Kscope était un peu un hasard, car je n’avais pas prévu de démarcher avec ce disque pour aller ailleurs, parce que nous étions liés contractuellement avec Pelagic. Nous avons fini notre contrat pour la France avec Verycords, donc là, j’étais libre de faire ce que je veux. Par contre, à l’étranger, je devais encore deux albums à Pelagic. Un jour, j’envoie un message à Robin [Staps], le mec de Pelagic, pour lui envoyer notre disque, notre son, etc. Et en fait, il ne m’a pas parlé du tout de la musique, mais il m’a dit : « Je te préviens, cette fois-ci, je ne vais pas faire grand-chose au niveau de la promo. » En fait, nous avions trois ou quatre attachés de presse qui bossaient sur le disque précédent, et cette fois-ci, nous n’aurions plus qu’un mec qui ferait le monde entier d’un coup, et sans le moindre budget. Du coup, je me suis dit que ça voulait dire qu’il s’en foutait de ce disque. Et puis il ne m’avait même pas parlé de l’album. Ça m’avait un peu énervé, surtout que sur le disque d’avant, il n’avait pas non plus fait grand-chose. Donc là, ça faisait chier, surtout quand tu es en plein dedans, que tu bosses le truc et que t’es en train de le finaliser, et puis que tu sens que tu as affaire à un mec qui n’en a un peu rien à branler, je me suis dit : « Non, ça va pas le faire, ce n’est pas possible. »

« Je vois ça chez des gens à qui il n’arrive que des trucs de merde, tout le temps. J’ai l’impression qu’ils sont tellement toujours en train de penser à de la merde, qu’elle finit toujours par arriver. […] J’ai l’impression que le cerveau est force de création, mais aussi de destruction, quelque part. »

Du coup, j’ai lancé un éditeur avec qui nous bossons, Andy Farrow, qui manage Opeth, Katatonia, Devin Townsend et plein de trucs comme ça. J’ai aussi démarché des labels en direct, juste pour tâter le terrain et voir ce qui se disait autour de ce disque. Au final, Kscope est vite revenu vers moi, ils étaient chauds, ils commençaient à discuter, à prendre des infos pour savoir si ça pouvait se faire ou pas, sauf que j’étais lié contractuellement avec Robin de Pelagic. Donc nous avons fait six mois de discussion avec Robin pour pouvoir nous barrer de chez lui, et il a fallu payer pour ça. Il a fallu trouver un terrain d’entente, ça a été un peu long parce qu’il ne voulait rien lâcher. Il préférait au début sortir le disque et ne rien faire dessus, plutôt que de nous lâcher le truc, même si nous payions pour partir. Donc ça a traîné. Nous ne sommes pas le seul groupe à vouloir partir de chez lui, parce qu’il y a d’autres groupes avec qui ça se passe moyennement bien, parce qu’il est un peu spécial au niveau du caractère. La relation avec lui était un peu bizarre, et le fait qu’il se braque comme ça… Je lui ai clairement dit dès le début de la discussion : « Je sais que ça va être compliqué, mais je ne lâcherai rien ; dans ma tête, je sais que ce disque doit sortir sur ce label-là, c’est maintenant ou jamais, parce que s’il sort chez toi, ça ne fera pas le même effet. » Je me suis écouté, en référence à ce que l’on disait tout à l’heure, et j’ai rien lâché. C’était une discussion très lourde, j’ai essayé de passer par des avocats pour voir comment on pouvait faire, c’était un peu la merde. Au final, nous avons pu trouver un terrain d’entente qui nous permet de sortir deux disques chez Kscope, mais je dois encore un album à Robin après la sortie de ces deux disques chez Kscope.

J’ai fait ma grosse tête de mule, parce que lui est une sacrée tête de mule aussi, il faut le préciser, donc ce n’était pas un combat évident. Mais j’ai essayé de lui expliquer que c’était même aussi dans son intérêt à lui, parce qu’il a quand même tout le back catalog de Klone, et que forcément, avec un label qui met quinze fois plus que ce que lui allait mettre, il y a un effet qui change derrière. Et mine de rien, rien que le fait de changer d’écurie, en termes d’image pour le groupe, je sais que c’est plutôt bien vu, et aussi le fait qu’un groupe français signe chez eux, parce qu’il n’y en a pas d’autre. Aussi en termes de contacts pour tourner à l’étranger, il y a plein de gens qui nous ont envoyé des propositions que nous n’avions pas eues avant. Robin ne nous avait pas tellement aidés à faire avancer le truc. Il a fait des trucs cool, il a sorti des vinyles, etc., il a fait un minimum syndical de promo où il pouvait, il y avait quelques retours qui étaient cool, mais derrière, je n’aimais pas sa façon de faire sur plein de choses, avec son côté serpent. Donc j’étais content de réussir à enfin m’en dépatouiller, parce que je me renseignais à droite à gauche pour savoir comment nous démerder au mieux pour nous libérer, et c’était vraiment ultra-compliqué.

Ça ne te gêne pas d’être aujourd’hui pieds et poings liés en te disant qu’il va quand même falloir que tu leur livres un album dans deux albums de ça, que tu aurais peut-être aimé sortir sur Kscope ?

Là, sur le moment, le problème ne se pose plus. Il est repoussé à 2022 ou 2023, donc non. Et puis dans tous les cas, j’ai vraiment de quoi faire de la musique, ça ne me pose pas de souci. Je me suis dit que ça peut justement être l’occasion de faire un truc expérimental, particulier. Dans ma tête, je ne voulais pas lui lâcher un album pour faire un album, mais un truc particulier comme nous l’avons déjà fait sur The Eye Of Needle, qui était un EP avec des morceaux longs, ou bien d’autres trucs que nous avons pu expérimenter avec le théâtre ; nous nous sommes retrouvés à faire des morceaux bien plus bourrins avec le théâtre. Du coup, il y a plein de matière que nous avons faite là-bas qui était cool, et ça nous ferait marrer de rejouer des trucs comme ça. Nous verrons sur le moment, mais il est possible que nous fassions des trucs expérimentaux, où nous sortons de la zone de confort, du format « morceaux » – après à voir si lui veut bien nous sortir ça, parce qu’il y a le risque qu’il dise non – ou alors de faire des morceaux que nous n’avons pas eu le temps de finir, pour lesquels nous allons prendre le temps de remettre le nez dedans. Je ne sais pas du tout ce que ça va donner, mais c’est pour ça que je ne vais pas te dire de truc précis, parce que des fois je m’emporte, et finalement ce n’est pas du tout ce qui arrive.

Je sais qu’il y a un tas de morceaux que vous aviez faits avant ceux d’Here Comes The Sun…

Oui, j’ai encore des morceaux de cette période, et que j’aime bien. Ce sont de vrais morceaux pour moi. C’est juste que j’en ai fait plein, et qu’au moment d’enregistrer, il y en a d’autres nouveaux qui sont arrivés, et que je me sentais plus en phase avec ceux-là sur le moment, et du coup, je me suis dit : « Tant pis, on fonce là-dessus, ce n’est pas perdu. » Des fois, ça reste de côté, et ça re-mûrit, d’une certaine façon. J’ai pas mal de morceaux comme ça, qui traînent, et je sais qu’il y a moyen d’en faire de bons morceaux si on prend le temps de bien les fignoler. C’est qu’à l’époque, soit nous n’avions pas eu le temps de terminer le morceau pour qu’il soit prêt sur le disque, soit il y a des trucs complètement cons qui font que nous n’avons pas eu le temps de finir le morceau. Ce n’est pas pour autant que c’est perdu. Tout peut servir à un moment, on a le temps. Ne me mets pas la pression, c’est loin 2023 ! [Rires]

Kscope est réputé pour ses groupes de rock alternatif et progressif pleins de sensibilité. On peut penser à Anathema, dont tu es fan et d’ailleurs ça s’entend, ou encore Pineapple Thief, et ça a même été longtemps l’écurie dans laquelle s’épanouissait Steven Wilson. Vous vous sentez plus à votre place aujourd’hui parmi ces groupes ?

Clairement ! Ce sont vraiment des groupes avec lesquels nous avons envie de jouer. Nous savons qu’il faut que nous jouions avec des groupes-là parce que notre public à nous sera plus là-dedans que, je pense, certains trucs de chez Pelagic qui sont beaucoup plus barrés, beaucoup plus cochons, beaucoup plus hardcore… Je dis ça aussi parce qu’à chaque fois que nous avons joué avec Devin Townsend, ça s’est super bien passé, et qu’au niveau du public, nous avons vraiment vendu beaucoup de merch à la fin du concert. Nous sentions que quand nous jouions devant les gens qui étaient dans ce trip musical-là, c’était beaucoup plus simple. Une autre fois, nous avons fait une première partie pour Paradise Lost dans le Nord, à Tourcoing, pour remplacer un groupe au dernier moment. Il y avait plein de gens qui ne nous connaissaient pas, mais le public de Paradise Lost s’est retrouvé là-dedans. Et quelque part, ce sont des groupes dans lesquels j’ai baigné quand j’étais ado. Je n’écoutais pas que ça, mais j’ai eu une période à fond Paradise Lost, Anathema, Steven Wilson, Porcupine Tree, Type O Negative, Katatonia, Opeth, c’était vraiment le metal qui me touchait le plus. Du coup ça m’a marqué, je pense que ça s’est digéré dans la musique, aujourd’hui ça s’est un peu affiné. Donc je ne sais pas ce qui se passera, mais il y a de grandes chances que nous puissions tourner à un moment avec eux, et je sais que forcément, si nous faisons bien les lives comme il faut, que nous assurons et que nous faisons un bon concert, ça devrait avoir des répercussions sur le développement du groupe.

« Nous avons fait six mois de discussion avec Robin [Stapp de Pelagic Records] pour pouvoir nous barrer de chez lui, et il a fallu payer pour ça. Il a fallu trouver un terrain d’entente, ça a été un peu long parce qu’il ne voulait rien lâcher. Il préférait au début sortir le disque et ne rien faire dessus, plutôt que de nous lâcher le truc, même si nous payions pour partir. […] Il est un peu spécial au niveau du caractère. »

À propos d’Anathema, tu as notamment dit que c’était un groupe important, car ils peuvent aller loin pour toucher leur public. Et il est clair que les frères Cavanagh sont des musiciens à fleur de peau, presque impudiques dans leur manière de concevoir la musique – ils ont des morceaux extrêmement personnels et difficiles émotionnellement. Ce n’est pas forcément facile de s’ouvrir et se livrer ainsi, ne serait-ce qu’à cause de notre pudeur et parce que ça peut nous mettre mal à l’aise. Penses-tu que vous ayez atteint ce niveau de sincérité avec Klone ? Ou au moins est-ce quelque chose à quoi vous aspirez ?

J’ai l’impression que depuis deux disques, nous sommes vraiment plus là-dedans que par le passé, et encore une fois, ça n’a pas été réfléchi, ça s’est fait parce que ça devait se faire, il n’y a pas eu de réflexion là-dessus. Après, j’ai l’impression que dans notre musique, nous avons un côté un peu plus pudique. Ce n’est pas pour être méchant, mais il y a parfois chez Anathema un côté un peu cul-cul, fleur bleue sur certains morceaux, et pour moi, il y a une frontière qu’Anathema a franchie à ce niveau-là. Ce n’est pas du tout péjoratif ce que je dis, c’est juste comme ça que je l’entends, avec certains accords un peu mielleux, si je peux être plus précis. Il y a moins de miel dans Klone quand même, j’ai l’impression. J’ai l’impression que nous avons toujours essayé d’éviter une certaine niaiserie – encore une fois, le mot n’est pas péjoratif. Il y a une certaine niaiserie des fois dans la musique, qui peut être touchante, mais je sais que moi, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse, le côté fleur bleue. On peut avoir de la mélancolie, sans tomber dans le dramatique. J’ai l’impression qu’il peut parfois y avoir un côté larmoyant, dramatique dans Anathema, et nous, je sais que c’est quelque part où nous n’irons pas exactement. Dans ce que provoque la musique, je ne pense pas qu’il y ait un truc larmoyant. Ou si tu pleures, ça ne sera pas parce que c’est dramatique, tu seras touché ailleurs. J’ai l’impression que nous ne sommes pas dans ce truc-là. C’est la même chose que tu peux retrouver chez Steven Wilson avec Blackfield, où par exemple, des fois, il y a un côté très cul-cul sur certains morceaux. C’est très bien fait, je trouve ça mortel, mais il y a vraiment des partis pris d’aller là-dessus à fond. Et moi, il y a un petit côté qui peut me déranger. J’ai l’impression que je n’assumerais pas un truc trop cul-cul.

J’ai l’impression qu’il y a plus de pudeur au niveau des textes aussi que ce que peut avoir Anathema…

Je pense que des fois, les textes sont un peu à l’image de Yannou qui peut être assez pudique avec les gens. Ça peut se ressentir dans ses textes, à la façon dont il va aborder un sujet. Même si c’est un truc personnel, il va toujours se démerder pour qu’il y ait une place laissée à l’interprétation qui soit suffisante pour ne pas entrer dans le truc où on lui posera la question : « Ah ouais, il t’est arrivé ça dans ta vie ? » Il arrive à façonner les choses de façon à ce que ça soit plus abstrait. Encore une fois, je ne suis pas fan du concret, que ce soit dans les clips, dans les textes… Quand c’est un truc trop concret, ça me dérange, ça ne me fait pas voyager, sinon. Si on veut voyager avec la musique, on a besoin de choses un peu hors du commun, ou quelque chose qui ne soit pas trop palpable. Je pense que c’est un peu plus ce que nous cherchons.

À l’époque d’Here Comes The Sun, tu me parlais d’un projet bien bourrin et haineux, basé sur des riffs qui avaient été faits en marge d’Here Comes The Sun. Où est-ce que ça en est ?

C’est vrai que j’ai encore ces riffs de côté ! Là, franchement, je ne me verrais pas faire ça tout de suite. J’en ai envie, mais je suis en train de me dire que j’ai déjà trois projets en musique, avec Polar Moon, Cloud Cuckoo Land et Klone. Ça me prend déjà pas mal de temps parce que je suis assez investi dedans en matière de compo, etc. J’ai aussi des moments où j’ai beaucoup de choses administratives à faire sur ordinateur, et que la musique, ça se fait aussi beaucoup sur ordinateur… Un projet c’est super long, et ça prend beaucoup de temps et d’énergie de lancer un projet qui sort de nulle part. Je m’en suis bien rendu compte avec Cloud Cuckoo Land et Polar Moon parce que nous partons de rien. Du coup, on prend le temps de construire les choses, mais c’est super long à construire. Moi, dans l’idéal, j’aimerais bien sortir tous ces sons, parce qu’il y a plein de trucs différents que je peux faire des fois parce que ça me fait triper. Ça me ferait vraiment triper de faire un gros truc de black metal, à l’opposé de ce que je fais dans Klone aujourd’hui, parce que je peux avoir des couleurs un peu sombres et torturées à transcrire dans la musique. Mais c’est une histoire de temps.

Si j’arrive à faire un truc prochainement, ça serait foufou, c’est un groupe de speedzouk. J’ai horreur de la musique festive, mais je pense qu’il y a une approche avec le festif et il y a un côté transe avec la musique, un peu comme les Africains quand ils sont en transe dans leurs danses, avec leurs trucs un peu bizarres, et dans Speedzouk j’avais envie de faire des trucs. J’ai une bonne équipe sur Poitiers pour faire ça. Nous nous sommes déjà fait des trips à répéter, à sortir plein d’impros, des répètes avec plein de trucs marrants, des paroles un peu débilos… Ça me ferait plaisir d’avoir un exercice qui me fait sortir du truc dans lequel je suis. Parce que mine de rien, même si ce n’est pas la même chose, Cloud Cuckoo Land, Polar Moon et Klone, il y a quand même quelque chose qui peut relier les trois projets, quelque part dans ce que ça dégage en terme d’émotion. Du coup, faire un truc un peu festif alors que je n’aime pas ça, réussir à trouver un truc un peu là-dedans alors que ce n’est pas du tout mon domaine de prédilection… J’aimerais bien réussir à mettre ça en place, avant du black metal. Ça, il faudrait que ça soit vraiment fait à l’arrache, faut que je trouve une grotte ou une cave pour enregistrer, pour faire les choses bien comme il faut. Mais là, en plein été en plus, je ne me vois pas du tout aller enregistrer du black metal, un truc qui speede à fond, ça ferait bien trop pour le cerveau.

Tu peux nous parler un peu de tes autres groupes, Polar Moon et Cloud Cuckoo Land, justement ?

Polar Moon est un groupe d’électro-pop-folk, où il y a de la guitare et des synthés. Il y a Julie Trouvé qui chante et a une superbe voix ; c’est plutôt l’école blues mais elle a une voix assez grave et assez teintée. C’est un projet qui me tient à cœur car il n’était pas prévu, il est un peu arrivé par accident, et je me retrouve à bosser avec des gens avec qui je m’entends super bien, et musicalement ça matche à fond. Nous arrivons à facilement avancer sur les compos et à faire des trucs dont nous sommes satisfaits à cent pour cent. Nous avons un petit peu goûté au live aussi. C’est un autre exercice, ça me change vraiment de ce que je fais d’habitude. Ça me fait du bien guitaristiquement de m’exprimer là-dedans, avec d’autres techniques. Ce sont plus des jeux au doigt, un peu de picking, etc. Je tripe bien à faire ça. C’est marrant, je me retrouve à faire ça avec Julien Lepreux, l’autre mec qui est à la guitare, avec qui j’ai aussi fait le jam d’une nuit qui m’a permis de sortir des morceaux de Klone comme « Grim Dance » et « Gone Up In Flames » sur Here Comes The Sun. J’avais des trucs et au final, en jouant avec lui, il m’a apporté une petite lumière sur un truc que je n’avais pas vu et ça m’avait permis de finaliser les morceaux grâce à des idées qui ont amené à ce qu’ils sont aujourd’hui. C’est donc vraiment un projet qui s’est fait un peu par hasard et nous avons plein de compos en cours là-dessus.

« Ce n’est pas pour être méchant, mais il y a parfois chez Anathema un côté un peu cul-cul, fleur bleue sur certains morceaux, et pour moi, il y a une frontière qu’Anathema a franchie à ce niveau-là. »

L’autre projet, Cloud Cuckoo Land, c’est beaucoup plus vieux, donc j’en parle moins. Ça date de huit ans et c’est un disque qui a vraiment mis du temps à sortir. Là aussi c’est avec du chant féminin, mais plus chant lyrique. Nous avons fait pas mal de dates acoustiques avec Mélusine [Fradet] en première partie de Klone en unplugged avec ce projet. C’était cool, parce qu’en live, ça s’est super bien passé et nous avons réussi à transformer une musique qui était vraiment uniquement faite pour le studio, à la base, en musique live. Du coup, ça sonne différemment et nous avons pu jouer sur les nuances. Je sais que les retours que nous avons eus sur ces projets en faisant les premières parties de Klone étaient vraiment cool de la part des gens. C’était chouette. Ça nous a permis de faire nos premiers pas. Et il y a d’autres choses qui sont en cours avec ce groupe.

Pour finir, peux-tu nous donner des nouvelles de la Klonosphère ?

La Klonosphère va bien ! Il y a eu du changement aussi, parce que depuis le début de cette année, j’ai commencé à déléguer les choses, un truc que je n’arrivais pas trop à faire par le passé. Le fait de bosser avec Pat, avec qui ça se passe bien, ou avec Julie, la chanteuse de Polar Moon, qui se met aussi à faire de la presse, qui est en train de prendre le relais. Du coup, j’ai une activité de supervision de nos activités de promotion et de sorties de disques. C’est plutôt cool, car ça me laisse plus de temps pour faire d’autres choses, et plus de musique aussi, et développer des choses que nous n’avions pas encore développées par le passé. Donc la famille s’agrandit, parce que nous sommes trois, et nous serons peut-être quatre à partir de l’année prochaine. J’ai trouvé des gens avec qui ça se passe bien et je m’entends bien. Par exemple, je ne me suis jamais engueulé avec Pat, nous savons à quoi nous attendre l’un et l’autre, nous nous connaissons très bien, et nous formons Julie sur le boulot de démarchage – pour ceux qui ne connaissent pas : le démarchage de la presse, pour caler des articles sur les groupes, des chroniques. Donc c’est chouette.

Nous avons aussi eu de belles sorties, nous avons eu le Rescue Rangers qui est sorti cette année produit par Page Hamilton d’Helmet et qui est super cool. Nous avons aussi eu Shuffle. Nous avons eu Step In Fluid qui est sorti en début d’année, dont nous avons eu des retours presse qui étaient super. C’était un disque attendu parce qu’il y avait eu un gros silence, une période de presque neuf ans depuis la sortie du premier album. Et à la rentrée, il y a des choses qui se précisent aussi, avec Trepalium. Je bosse aussi avec un groupe qui s’appelle UnCuT, qui vient de Poitiers. C’est un super bon groupe, ce sont aussi des amis, ce sont des zicos que je suis depuis un bout de temps, et musicalement, ils ont atteint un niveau qui est plutôt très bon, donc je les ai aidés à mettre en place leur projet, à enregistrer chez Francis Caste pour avoir un gros son, nous avons enregistré les voix à la maison, donc j’ai aussi aidé le chanteur sur le disque… Là, je suis en train de les aider dans les démarches de label, pour trouver des gens dans le milieu pro de la musique. Ils n’ont rien sorti encore, et nous avons déjà trouvé un éditeur, Laurent Cléry, qui bosse avec Carpenter Brut, et avec plein de trucs assez gros. Nous avons déjà des labels qui nous proposent de sortir le disque aussi… Donc nous sommes en train de mettre en place les choses pour ce projet à la rentrée. Je suis content, parce qu’il n’y a vraiment que des projets que j’apprécie musicalement. Il y a aussi Sapiens qui va sortir un album, c’est le mec de Los Disidentes Del Sucio Motel, qui vient de Strasbourg, qui sort un album solo qui s’appelle Sapiens, avec plein de chanteurs de la scène française comme Hangman’s Chair, Psykup, Reuno de Lofofora, et plein de gens qui sont invités sur le disque. Il a réussi à faire des compos avec un disque qui se tient, avec des featurings différents.

Ce sont des choses assez variées dans les styles de musique, et ça se passe bien parce que nous ne bossons qu’avec des gens avec qui nous nous entendons bien. Après, je ne me rends pas compte de ce que les gens pensent de la structure, parce que c’est toujours pareil quand tu es dedans. Mais grosso modo, de ce que je vois par rapport à d’autres, ou avec les retours que nous avons eus au Hellfest, parce que nous sommes souvent présents sur le Hellfest, nous avons souvent trois, quatre, cinq groupes à taffer en même temps… En fait, un jour, je m’étais demandé quel était notre niveau de travail par rapport à d’autres boîtes qui font le même boulot que nous là-bas, et juste en regardant les plannings des interviews des groupes que chacun a calées, je me suis rendu compte que nous bourrinions quand même bien. C’est con, mais en général, quand ça se passe bien avec des groupes, j’ai plein de groupes qui arrivent derrière et qui me demandent pour que nous puissions bosser ensemble, et malheureusement, je ne peux pas tout écouter. Parce que, mine de rien, je reçois tout le temps des groupes. Plusieurs fois par semaine, j’ai des propositions de sorties de groupes, et des sorties, nous n’en faisons pas plus de dix à l’année. Donc c’est très sélectif, et des fois, je n’ai pas le temps de tout écouter non plus. Donc quand tu as un mec qui insiste et qui t’envoie un album deux fois, trois fois, c’est con, mais tu as peut-être plus tendance à aller l’écouter qu’un mec que tu reçois au mauvais moment parce que tu as trop de trucs à faire en même temps, et du coup, tu n’as pas le temps de te poser pour bien écouter leur son. Au final, nous arrivons toujours à bosser avec des groupes qui sont cool et qui ont du potentiel.

Nous faisons vraiment le boulot des labels qui était fait il y a longtemps, mais qu’ils ne font plus aujourd’hui, parce qu’ils ne peuvent pas prendre le risque financier de développer un projet. Nous faisons donc un peu le boulot que nous faisions sur nos groupes à l’époque, en tant que collectif Klonosphere, au tout début, quand nous n’avions rien du tout, que nous ne connaissions personne. Les savoir-faire que nous avons acquis à force de tourner, de rencontrer des gens sur la route, c’est un travail minutieux, qui se fait à la longue, sur beaucoup d’années. J’ai fait ce travail-là sans me poser de question, parce qu’il fallait le faire et qu’il n’y avait personne pour le faire. Je ne m’en rendais pas compte quand je le faisais mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est un vrai métier, qui a une valeur, et qu’il y a beaucoup de gens qui sont en recherche, car il y a des choses qui me paraissent évidentes, parce que j’ai l’habitude de faire ça pour mon groupe ou d’autres projets, mais pour quelqu’un qui arrive dans le milieu de la musique et qui n’y connaît rien, c’est un peu comme si tu te retrouvais quelque part et que tu ne savais pas par où commencer, tu ne comprends pas, tu ne sais pas comment t’y prendre. Du coup, les jeunes d’UnCuT avec qui nous bossons, ils arrivent sur les vingt-quatre, vingt-cinq ans, mais il y a un tas de choses qu’ils ne cernent pas trop. Ça me fait plaisir de pouvoir faire profiter de mon expérience et de leur éviter de faire des erreurs que nous avons faites nous par le passé et qui font des fois perdre du temps pour rien. Que ce soit pour les groupes avec lesquels je bosse ou pour des gens qui me posent des questions, qui me demandent ce que j’en pense, qui me demandent des conseils, j’essaye de donner mon avis objectif par rapport à ce que je connais de cette branche de métier.

Interview réalisée par téléphone le 15 juillet 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Robin Collas.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Klone : kscopemusic.com/artists/klone.

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  • certainement ce que j ai entendu de mieux cette année…et de loin

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  • J’ai mis du temps à apprécier « Here Comes The Sun » que j’avais vite laissé de côté. Et puis j’y suis revenu grave au sublime « Unplugged » qui allait encore plus loin dans le dépouillement et la beauté.
    « Yonder » est incroyable, le film qui va avec te transporte d’une force…

    C’est simple, pour moi, ils ont éclipsé la sortie du dernier Tool.

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    Mr Claude

    grace au sublime

  • Chouette interview, vraiment intéressante malgré certaines longueurs. Et le bonhomme a l’air agréable et posé.

    Très envie d’aller écouter ça, donc. Je suis en train d’écouter « Here comes the sun » et c’est très bon.

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