ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Korn : le temps de la guérison


En septembre 2019, Korn sortait The Nothing, un album de « purge » qui suivait une période très difficile pour le chanteur Jonathan Davis, mais qui a globalement été très bien reçu par la presse et les fans. Six mois plus tard, la pandémie mettait le monde – et notamment celui du spectacle – à l’arrêt, brisant tout élan qu’avait pu gagner le combo de Bakersfield. Pour autant, Korn est resté actif : après un live-stream en avril dernier, voilà le groupe de retour avec son quatorzième album, Requiem, vingt ans après le classique Untouchables avec lequel il partage certains traits.

C’est pour sortir de chez eux, se retrouver et oublier un peu le contexte morose, sans pression, que les cinq membres de Korn se sont réunis en studio. Le groupe était libre : pas de maison de disque, pas de deadline, pas d’obligation d’aboutir à quoi que ce soit. Requiem est un album organique, par son processus mais aussi par la manière dont il a été enregistré, en analogique. De retour il y a quelques semaines d’une tournée aussi cathartique que laborieuse où trois membres ont contracté le Covid-19, Jonathan Davis et le guitariste James « Munky » Shaffer nous racontent leur expérience de Requiem et plus encore.

« Nous avons commencé cette tournée alors que ça faisait un an que les gens étaient confinés chez eux, et je ne voulais pas être le salopard qui avait fait miroiter un espoir de voir un concert de rock et qui ensuite l’avait gâché. »

Radio Metal : Vous vous êtes embarqués dans une tournée américaine l’été dernier, et à peine deux semaines plus tard Jonathan a contracté le Covid-19, puis deux autres membres du groupe l’ont eu, si bien qu’ils ont dû être remplacés. Au final, ça a été sacrément chaotique…

James « Munky » Shaffer (guitare) : L’année dernière a été longue ! [Rires] Nous avons fait cette tournée, nous étions très excités de partir et de jouer un peu, mais ça s’est avéré être une putain de longue tournée, mon Dieu ! Jonathan a eu le Covid-19. J’ai eu le Covid-19. Ray [Luzier] a fini par avoir le Covid-19. Nous avons dû faire intervenir un autre batteur. Donc je suis content que 2022 soit là ! Quand nous avons commencé la tournée, Jonathan était complètement à bout de nerfs ! Il était là : « Je vais l’attraper ! » Il était tout couvert, il allait de son bus à la scène, de la scène au bus… A la base, il est déjà un peu… Je n’ai pas envie de dire anti-social, mais il fait attention à qui il parle, et là il ne parlait tout simplement à personne, ce que je comprends car c’est le chanteur ! Est-ce qu’on peut faire des concerts sans le chanteur ? Non. Mais nous étions vraiment dépités. Je crois que nous avons fait peut-être cinq ou six concerts sur cette tournée, avec les camions, tous les vols, tout le monde était là, nous commencions à trouver notre rythme et tout était réglé comme du papier à musique, et bon sang, se retrouver KO comme ça… Mais ensuite, c’était : « C’est bon ! Il va bien. Il est négatif. Tout le monde repart en tournée. » Nous partons, et là c’est moi qui l’attrape. Je me dis : « Bon sang ! » mais je peux faire venir notre ami [JR Bareis de Love And Death] pour jouer mes parties, et tout peut se poursuivre. Nous étions aussi déterminés que possible à finir cette tournée et à montrer aux gens qu’on pouvait le faire. Maintenant, nous devons venir outre-Atlantique. J’espère que ça ira niveau restrictions sur les voyages. Si nous pouvons venir et que les gouvernements nous laissent nous rendre dans ces pays, ça ira.

Jonathan, es-tu hypocondriaque ?

Jonathan Davis (chant) : Putain, oui, je suis hypocondriaque ! [Rires] C’est mon truc : j’ai toujours l’impression que je vais mourir, tomber malade ou avoir je ne sais quelle merde. J’ai toujours été comme ça. Je ne voulais pas l’attraper. C’était la première fois que nous partions en tournée [depuis le début de cette pandémie], personne ne savait comment ça allait se passer, il n’y avait pas de protocole ou quoi que ce soit qui disait ce que nous devions faire. C’est pourquoi je ne voulais pas quitter les hôtels et quand je montais dans mon bus, j’y restais, et je sais que je suis tombé malade dans un hôtel ! C’était du sérieux, mec. Ça craignait vraiment. J’en ai chié. Il n’y a pas de version bénigne ou sévère, je pense que quand on l’attrape, tout dépend comment son corps y réagit. Pour moi, ça a été dur. Ça a vraiment niqué toute mon énergie. Il n’était pas dans mes poumons, mais je n’arrivais pas à manger, donc je suis devenu de plus en plus faible. C’était ça ma bataille avec le virus. Ma copine et moi avons vécu l’enfer durant ces dix jours, mais Dieu merci, après c’était fini. Ensuite, les vraies difficultés ont commencé quand j’ai recommencé à chanter, parce qu’il a fallu que je m’asseye sur une chaise. Je pouvais chanter, mais j’étais tellement faible que j’avais du mal à me lever. Je ne pouvais pas monter des escaliers, je ne pouvais rien faire. Ça a pris du temps. Maintenant j’ai retrouvé ma forme, mais il a fallu au moins trois mois pour ça.

Pourquoi était-ce si important pour toi de remonter sur scène alors que tu n’étais pas complètement rétabli ?

Le truc, c’est que nous avons commencé cette tournée alors que ça faisait un an que les gens étaient confinés chez eux, et je ne voulais pas être le salopard qui avait fait miroiter un espoir de voir un concert de rock et qui ensuite l’avait gâché. Je me suis dit : « Ces gens ont besoin de ça. » Je voulais qu’ils s’amusent. J’en ai moi-même besoin. J’ai l’habitude de constamment jouer et ça m’aide beaucoup. Donc je n’allais pas annuler, certainement pas. J’allais monter sur scène, jouer et permettre aux gens de passer un moment agréable parce qu’ils en avaient besoin. C’est la raison pour laquelle nous faisons ce que nous faisons. C’est la raison pour laquelle je fais ça, pour aider les gens et les divertir. C’est mon boulot et je l’aime beaucoup. Je n’allais laisser tomber personne. Après, si j’y étais allé et que médicalement ça avait commencé à me foutre en l’air, je serais rentré à la maison, mais ce n’était pas le cas, Dieu merci.

Plus généralement, on sait que par le passé tu as lutté contre l’anxiété et la dépression : comment as-tu affronté cette période anxiogène et déprimante ?

Ma vie est différente maintenant, mec. Je vais bien. Je suis normal. Je suis anxieux à cause du virus, des gens qui tombent malades, des troubles sociaux dans le monde, etc. Ça craint, mais je peux le supporter. J’ai de petites anxiétés à cause de ci et ça, mais globalement, mon état mental est complètement différent, je me sens beaucoup mieux dans ma peau maintenant. Il a fallu du temps, mais j’y suis arrivé [rires].

« Il y avait cette attitude de : « On s’en fout. De toute façon, le monde va toucher à sa fin et personne n’entendra ces conneries ! » [Rires] »

Il n’y avait évidemment aucune pression pour faire un album durant cette période, vous n’aviez même pas de maison de disques et pas la moindre obligation de faire quoi que ce soit. Du coup, comment avez-vous décidé d’utiliser ce temps pour faire un album et comment avez-vous abouti à ces neuf chansons ?

La pandémie a commencé, nous étions tous enfermés et nous étions là : « Faisons un album ! Il ne se passe rien. » Nous devenions tous fous à rester assis chez nous. Aucun de nous n’avait quitté la maison. Même quand nous avons commencé, au départ, nous arrivions, nous étions tous masqués et à deux mètres de distance les uns des autres [rires], et ça s’est progressivement relâché. Mais nous voulions partir de chez nous et nous déconnecter du monde. Nous ne voulions pas voir toutes les conneries qui se passaient. Nous voulions nous réunir et faire des trucs amusants et qui nous emmenaient loin de la folie du monde à ce moment-là. Nous avons donc décidé de faire un album. Nous avons fait quatre sessions, d’une semaine chacune. Nous y allions pendant une semaine, nous repartions deux semaines, puis revenions pour une semaine, repartions deux semaines, une autre semaine, etc. Nous avons écrit ces morceaux en quatre semaines et ensuite, j’ai commencé à travailler sur le chant et tout, ce qui a mis un peu de temps. Voilà en quoi ça différait, car nous n’étions pas tout le temps au studio à écrire et ensuite à enregistrer. Nous avons morcelé ça en plusieurs sessions d’écriture. Nous nous sommes purement amusés pour oublier toutes les conneries qui sont en train de se passer en ce moment.

Comment avez-vous tiré parti des circonstances, sur le plan créatif, en ayant tout ce temps libre à votre disposition ?

Munky : Tout d’abord, une fois que nous étions arrivés en studio, nous étions là : « On s’en fiche d’écrire quelque chose, car on est là juste pour être ensemble ! Ça nous permet de nous voir. » Ça faisait deux ou trois mois que nous ne nous étions pas vus. Quand nous traînons ensemble, nous faisons de la musique. Ça fait environ trente ans que nous faisons ça. Donc, au bout du compte, nous savions que des chansons allaient finir par venir : les gens saisissent leurs instruments et commencent à jouer. C’est pour ça que nous étions venus. Personne n’était là à dire : « Il faut qu’on ait ça à telle date. Il faut livrer ces chansons. » Il n’y avait pas de pression. Il y avait du temps pour laisser les chansons mûrir. Quand quelqu’un composait quelque chose, il se pouvait que nous disions : « D’accord, c’est cool. Ça ne va pas avec ce qu’on est en train de faire maintenant, mais mettons ça de côté et on réécoutera demain. » Il s’agissait d’entrer dans le studio, d’être créatif, de tout enregistrer et ensuite, si ça avait du sens sur le moment, nous le laissions évoluer naturellement. Il y avait aussi cette attitude de : « On s’en fout. » Genre : « De toute façon, le monde va toucher à sa fin et personne n’entendra ces conneries ! » [Rires] Nous aurions pu y aller dans l’idée de faire un EP ou un truc comme ça, mais nous avons commencé à avoir tellement de musique que je me suis dit que ça allait être plus que ça, que peut-être ça allait devenir un album. Je sais qu’il n’y a que neuf chansons dans l’album, mais nous en avons probablement enregistré quatorze ou quinze. Les autres chansons qui ne se sont pas retrouvées sur l’album paraissaient plus légères et enjouées, car nous nous éclations. Il nous fallait de la musique un peu plus sérieuse, je suppose, pour aller avec la période. Je suis sûr qu’un jour les gens finiront pas entendre les chansons restantes et diront : « Oui, s’ils avaient sorti ça avec le reste des chansons, ça n’aurait eu aucun sens. » Je pense que niveau textes, cet album raconte une histoire plus forte, c’est même un petit peu plus conceptuel, je suppose.

Justement, avec neuf chansons et à peine plus de trente minutes de musique, c’est l’album de Korn le plus court à ce jour. Il n’y a qu’une chanson qui dépasse tout juste les quatre minutes. Cette concision était-elle voulue ?

La capacité de concentration des gens est très limitée ! [Rires] De nos jours, on est tous sur nos téléphones. Je veux dire que nous voulons qu’ils écoutent l’album en entier, au moins une fois. C’était l’autre truc, nous nous disions : « Si on met toutes ces chansons, est-ce qu’ils vont les écouter toutes ? Rentrons dans la tête des gens, allons droit au but, faisons une sélection, au lieu de mettre quinze ou seize chansons… Pourquoi ? » Nous l’avons déjà fait. Nous avons déjà fait des albums avec une tonne de chansons. On vit une autre époque aujourd’hui. Ça avait simplement du sens. Qui sait ? Nous pourrions faire un double album pour le prochain. Je ne sais pas, mais pour celui-ci, c’était juste : « Allons-y et allons à l’essentiel. » Pas que nous manquions de contenu. C’est juste que ces trois ou quatre autres chansons n’allaient pas avec ces neuf. Que devions-nous faire ? Continuer à composer ? Car à ce stade, niveau créativité, nous ne voulions pas nous épuiser. Quand je me suis posé en studio, je voulais me sentir [avec lassitude] : « Oh, il faut que je fasse une chanson de plus… » Nous n’avons plus vingt ans. Et il n’y avait personne pour nous dire : « Vous devez composer plus ! » Quand nous avons fini, nous avons fini, rentrons à la maison [rires].

« A chaque fois que nous prenons un risque, quelque chose de super en ressort. Même si c’est un album nul ou que personne n’aime, pour nous, c’est justement ce qu’il y a de bien, nous nous disons : « D’accord, on n’est pas obligés de faire ça parce que ça n’a pas marché. » C’est la boussole qui nous permet de repartir dans la bonne direction. »

Quelque chose qui était aussi très nouveau dans ce processus, c’est que Jonathan, tu étais présent tous les jours. Comment est-ce que ça vous a aidés que tu sois là ?

Jonathan : Ça a simplement amélioré la capacité de travail. Sur certains albums précédents, j’étais là, mais pour les deux ou trois derniers, je ne pouvais pas être présent quand le groupe composait. A l’époque, je n’étais pas vraiment disponible. J’avais des trucs à gérer et je ne pouvais pas être là. J’ai juste dit : « Vous savez quoi ? Allez composer. Allez faire votre truc. Je ne vais pas m’impliquer. Les gars, je veux que vous soyez libres de faire ce que vous voulez, et ensuite envoyez-moi les chansons. » Ils composaient les chansons, je disais que j’en aimais une ou deux, je renvoyais celles que je n’aimais pas, etc. Ça prenait plus de temps, mais ça a fonctionné, c’était nécessaire. Ils ont pu faire ce qu’ils voulaient faire, mais maintenant, en étant là dans la pièce à assembler les parties avec eux, c’était plus facile de dire : « Ouais, j’aime beaucoup cette partie. Faisons ça » ou « J’entends telle mélodie par-dessus cette partie. » Faire ça sur le moment, sans qu’ils aient à deviner si j’allais aimer ou pas… C’est vraiment sympa de travailler avec des individus qui se soucient de ce que je ressens [rires]. Il y a des groupes qui sont là : « Qu’il aille se faire foutre. On part là-dedans et il faudra qu’il l’accepte. » Il se passe toutes sortes de conneries dans les groupes, mais dans le mien, c’est vraiment mieux comme ça. Le fait que je sois là – pour la première fois depuis deux ou trois albums – pendant qu’ils étaient en train de composer, ça a aidé, car pour Serenity et The Nothing, ils ont tout fait à Nashville, et moi j’étais à Bakersfield dans mon studio et j’ai tout chanté là-bas. Le fait d’être tous réunis a montré que c’est mieux quand je suis là – quand nous sommes tous là. Ça fonctionne beaucoup mieux.

Musicalement parlant, avec Requiem on a un album de Korn très classique. Je veux dire qu’il y a tous les éléments les plus importants que les gens aiment chez Korn : la lourdeur, la mélancolie et le sens de l’accroche. C’est un album très consensuel, en ce sens. Est-ce ce qui arrive quand vous composez instinctivement, sans essayer de consciemment expérimenter ?

C’est probablement ce qui arrive, oui. Tu as pratiquement répondu à la question [rires]. Il n’y avait pas de direction particulière que nous voulions prendre. Nous ne voulions pas faire un certain type d’album. Nous sommes arrivés en studio et nous avons commencé à composer, et ça s’est fait tout seul. Le truc qui est très différent à propos de cet album et qui explique pourquoi les gens le trouvent à la fois frais et classique, c’est la manière dont il a été enregistré. Le moyen était principalement analogique. Les gens commencent à oublier comment sonne un album analogique car tout le monde est sur un putain d’ordinateur ! Quand vous faites des trucs comme ça et que vous ne faites pas de grosses corrections… La batterie n’est pas calée sur la grille, il n’y a pas de sample dessus, ce n’est que de la vraie batterie. Nous l’avons enregistrée dans un énorme théâtre que nous avons dans notre studio. Ray était dans ce théâtre géant qui a été construit en 1938 et qui a une acoustique parfaite. Toutes ces choses se sont additionnées pour donner une œuvre d’art magique. Si nous le réenregistrions entièrement en numérique avec Pro Tools et qu’on comparait les deux versions, vous vous rendriez compte de la différence. Il y a un truc dans l’analogique qui est magique. C’est de l’électricité. Tu grattes une corde de guitare, il y a de l’électricité qui passe par le micro, qui passe par les fils et qui va dans la table, c’est vivant. Avec le numérique, cette électricité va dans un ordinateur et est transformée en zéros et uns.

Quelle différence ça fait pour un groupe comme Korn d’enregistrer en analogique ?

Munky : Pour nous, c’est facile, parce que nous venons de là. Je suis des années 70, mec ! C’est facile parce que c’est avec ça que nous avons commencé. Ça donne un peu l’impression de boucler la boucle et d’être à la maison. Oui, c’est facile de faire des corrections avec Pro Tools et sur l’ordinateur, mais du début de la chanson à la fin de la chanson, nous voulons la jouer, l’enregistrer, nous assurer que tout est là avant de la décharger sur l’ordinateur et de tout passer au hachoir. Nous voulons nous assurer que c’est comme une histoire, avec un début, un milieu et une fin, avant de nous dire : « Ok, ça ressemble à quelque chose. Enregistrons-la. Mettons-la sur bande, assurons-nous de l’avoir » et ensuite, on applique tous nos satanés plugins dessus ou peu importe [rires]. C’était vraiment amusant à faire parce que nous sommes revenus en grande partie aux vieilles méthodes, et comme je l’ai dit, enregistrer sur bande c’est quelque chose que nous connaissons, qui nous est familier. Il peut y avoir des erreurs parce que nous sommes humains, et ces petites erreurs finissent par devenir des moments spéciaux dans l’album. Nous avons passé du temps dessus, c’est tout analogique, chacun d’entre nous avait trois amplis allumés – Head avait trois têtes, j’avais trois têtes, trois enceintes, et quand on les réunit, ça fait six amplificateurs qui t’envoient du son. C’est comme le mur de son de Phil Spector, je suppose.

« Maintenant, nous avons des familles et des enfants. Nous nous soucions du lendemain. Nous nous soucions de la manière dont on se souviendra de nous. »

D’un autre côté, comment un album tel que Requiem bénéficie aujourd’hui de vos expérimentations passées, comme celles sur l’album sans titre de 2007 ou The Path Of Totality ? Pensez-vous que ceux-ci, directement ou indirectement, ont mené à ce qu’est Korn aujourd’hui sur Requiem ?

Ces pistes devaient être explorées, comme sur l’album sans titre. Comme une évolution naturelle, après ces albums, c’était toujours : « Revenons sur le droit chemin. » Nous avons changé de direction parce que nous avions besoin, en termes créatifs, d’essayer de sortir de ces sentiers pour lesquels nous étions connus et de prendre un risque. Mec, je vais te dire, à chaque fois que nous prenons un risque, quelque chose de super en ressort. Même si c’est un album nul ou que personne n’aime, pour nous, c’est justement ce qu’il y a de bien, nous nous disons : « D’accord, on n’est pas obligés de faire ça parce que ça n’a pas marché. » C’est la boussole qui nous permet de repartir dans la bonne direction, mais quand tu es dans l’instant présent, tu te dis : « Oh, ça fait du bien ! » Sur un album comme The Path Of Totality, il y a des passages qui déchirent ! C’est quelque chose qu’il faut mettre en pratique et ensuite, on se dit : « C’est bon, je me suis sorti ça de la tête ! » C’est comme quand on est en colère ou je ne sais quoi, c’est une expression, c’est un sentiment. Ces moments d’inspiration, on ne sait jamais où ils vont nous mener. Il faut faire confiance à son intuition et aux gens qui nous entourent, et heureusement, nous nous sommes tous fait confiance. Ça fait tellement d’années que, sur le plan créatif, si quelqu’un a une idée, nous disons : « OK, je te suis. » « Tu veux essayer ça ? » « Allez, on le fait ! Si tu veux le faire, ne le faisons pas juste un petit peu, faisons-le à fond. » J’ai beaucoup de chance d’avoir des collègues extraordinaires avec qui règne la confiance mutuelle dans nos aventures créatives. Tout le monde arrive dans la pièce avec des idées différentes, il faut les suivre et leur faire confiance. Parfois, plus tard, mes idées s’avèrent ne pas être si géniales que ça. Ce n’est pas un problème : « Oh, bon, on aura essayé. Merci. »

Requiem a clairement un côté à la Untouchables…

Les deux : Oui, totalement !

… qui a été un album très important à l’époque pour redéfinir ce qu’était Korn. Comment compareriez-vous où en était Korn à l’époque et aujourd’hui, à vingt ans d’écart ?

Jonathan : Untouchables est la référence. J’ai toujours essayé de surpasser cet album. Il n’y aura jamais un album de Korn qui sera meilleur que celui-ci. Nous avions travaillé avec Michael Beinhorn, mon producteur préféré encore aujourd’hui. J’ai travaillé avec plein de producteurs différents et je reste en contact avec Nick [Raskulinecz] et Ross [Robinson] mais je ne parle plus vraiment avec les autres avec qui nous avons travaillé, mais avec Beinhorn, nous nous parlons encore, nous nous envoyons des textos, etc. Je le vois comme un mentor. J’adore sa manière de produire : c’était l’enfer, je voulais l’étrangler, mais à la fin du satané projet, nous avons créé ce que j’appelais une version heavy metal de l’album Aja de Steely Dan [rires]. Ça sonnait vraiment bien à l’époque et sa manière d’enregistrer… Tout le côté pinailleur qui me rendait dingue, je le comprends maintenant. Et j’ai essayé de faire ça sur cet album. En faisant tout ça sur le plan sonore, on capture la grandeur, l’ampleur et la profondeur du groupe. Passer du temps à faire tout ce travail, c’est étrange, mais ensuite, vous me dites tous : « Oh, j’entends ça. » Vous arrivez à entendre la différence et c’est gratifiant, merci ! C’est clairement différent et ça s’entend, quand on prend le temps et qu’on enregistre comme il faut.

Munky : Pour moi, Untouchables est l’un de nos meilleurs albums justement grâce au producteur Michael Beinhorn. Michael a une manière d’enregistrer un groupe qui est très disciplinée. Quand il crée des chansons avec toi, il demande : « Quelle est l’utilité de cette partie ? Est-ce qu’il va chanter dessus ? Est-ce une partie musicale ? » A ce stade de notre carrière, nous n’avions jamais connu quelqu’un d’aussi rigide dans la réalisation d’albums, mais nous apprenions énormément à l’époque. Avec chaque album, à mesure que tu grandis, que tu t’habitues aux studios, que tu comprends mieux le langage et ce qu’implique le fait de faire un album, tu es comme un filet, tu récoltes les informations, comme dans la vie en général. Le truc avec ce nouvel album, c’est qu’une partie de cette discipline a filtré. Nous nous questionnions : « Que suis-je en train d’essayer de faire avec cette partie ? Qu’ai-je envie que l’auditeur ressente quand il écoute telle partie ? » C’est en grande partie de l’expérience. Je suis en train de regarder les albums que j’ai faits [il montre ses disques exposés sur ses étagères et au mur], il y en a quelques-uns par terre ici aussi, notre histoire est tellement longue qu’il y a plein de choses que nous avons apprises et des choses que nous avons tentées et qui, maintenant nous le savons, ne marchent pas [petits rires]. Nous parlions de Michael Beinhorn et de la manière dont il ferait les choses tout au long de la réalisation de cet album. Ses méthodes sont tellement particulières, très analogiques, il faut que ce soit sur bande, etc. Nous avons en grande partie suivi les mêmes méthodes qu’il aurait suivies. « Qu’est-ce que Michael Beinhorn aurait fait ? » Enfin, pas sur tout l’album, mais nous avons beaucoup appris de lui. Je pense que ça a payé sur cet album. Ça nous a aidés de nous souvenir de certaines de ses techniques, notamment avec le placement des micros, et de nous interroger sur les parties et les morceaux.

« Les gens les plus sincères et les plus gentils que j’ai rencontrés étaient généralement des satanistes qui aimaient des trucs sombres [rires]. Ils ne sont pas moralisateurs, ils sont super cool, ils ne sont pas méchants, mauvais ou quoi que ce soit. »

Niveau paroles, Jonathan, tu as déclaré que tu écrivais à partir de flux de conscience et que la moitié du temps, tu ne savais pas de quoi tu parlais, que tu ne faisais qu’écrire ce qui te passait par la tête. Penses-tu que le fait qu’il n’y ait pas énormément de réflexion ou de calcul rende ça plus authentique ? Penses-tu qu’au final, ça en dit plus sur toi que si tu y avais plus réfléchi ?

Jonathan : Je pense qu’avec ma façon d’écrire, les émotions ressortent et qu’il n’y a aucun filtre. Si j’avais une idée préconçue de ce que je voulais écrire, mon cerveau bloquerait mon subconscient et agirait comme une forme de filtre. C’est donc ainsi que j’ai toujours aimé écrire. C’est un puzzle à résoudre pour moi, car quand je fais ces lignes mélodiques, je suis là [fredonne], et je dois caler les mots dessus, et ensuite je dois écrire des mots qui ont du sens. Il faut donc faire tout ça, mais c’est amusant à faire. Enfin, la plupart du temps je déteste, mais une fois que c’est fait, ça déchire.

L’album s’intitule Requiem, qui est une messe pour les morts, généralement célébrée lors de funérailles. Doit-on voir ceci comme un hommage à tous les gens morts durant la pandémie, ou y a-t-il une idée soit plus générale, soit plus spécifique là-derrière ?

C’était un hommage aux gens qu’on a perdus. Il y a aussi que j’avais le sentiment que cet album était là pour en finir avec le passé de Korn, ce que nous avons fait avec The Nothing et tout ce qui se passait à l’époque. Ça collait avec ce côté « messe », le requiem, la mort, la renaissance. De même, je vais être parfaitement honnête avec toi : j’adore le mot requiem. Ça a une jolie sonorité et rien qu’en pensant à un requiem de Korn, j’étais là : « Ça déchire ! » C’est honnêtement de là que ça vient [rires]. Ça sonnait bien, mais le sens du mot a aidé aussi, car on a perdu plein de gens à cause de cette pandémie. Ça colle. Nous n’avons pas suranalysé.

Qu’est-ce que vous entendez par « en finir avec le passé de Korn » ?

Munky : Ce groupe a traversé un paquet de merdes ! [Rires] Si tu regardes à travers notre histoire, hors scène – et même sur scène – nous nous fichions du lendemain. Ce groupe faisait la fête. Nous prenions de la drogue et il y avait de l’alcoolisme ; nous avons vécu tellement de conneries. Aujourd’hui, nous avons vraiment l’impression que c’est derrière nous et que ça ne fait pas partie de notre avenir. Maintenant, nous avons des familles et des enfants. Nous nous soucions du lendemain. Nous nous soucions de la manière dont on se souviendra de nous. Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir une carrière aussi durable dans la musique et d’avoir ces fans dévoués partout dans le monde. Ça compte pour nous, le souvenir que les gens laissent d’eux et le souvenir que nous laissons de nous. Je pense que nous en sommes à un stade crucial de notre carrière où nous commençons à réfléchir à ça et la pandémie nous a vraiment poussés à regarder en nous ; c’est en tout cas ce qu’elle a fait pour moi. Qui serais-je sans ce groupe ? A quel point est-ce important pour moi ? Et comme tu l’as dit, c’est aussi un peu une manière de dire au revoir aux gens que l’on a perdus, sur le plan personnel, les mères et les pères… On a tous fait l’expérience de la mort durant les deux dernières années avec cette saloperie de pandémie. Ça peut être personnel – ce qui est mon cas – et ça peut aussi être plus un tableau d’ensemble de l’époque que l’on est en train de vivre – j’aurais aimé pouvoir dire « avons vécu », et je pourrais le dire un jour, mais pour l’instant c’est encore d’actualité. Nous créons, mais gardons aussi le souvenir des gens qui nous ont quittés.

Le requiem est une notion catholique. On sait que Head a trouvé Dieu et qu’il est croyant maintenant, Fieldy aussi se dit chrétien, et vous, quelle est votre relation avec la religion et, plus spécifiquement, le christianisme ?

Jonathan : Je ne suis pas vraiment branché christianisme, mais je respecte. Je crois au positif et au négatif, à la dualité, à l’équilibre. Je penche plus du côté obscur, mais je respecte les croyances de tout le monde. Simplement, je n’aime pas la façon dont les chrétiens essayent de te vendre leur religion. Les gens les plus sincères et les plus gentils que j’ai rencontrés étaient généralement des satanistes qui aimaient des trucs sombres [rires]. Ils ne sont pas moralisateurs, ils sont super cool, ils ne sont pas méchants, mauvais ou quoi que ce soit. Pour être juste, le satanisme et tous ces trucs, ce n’est pas une question de vénérer le diable. C’est simplement contre les conneries moralisatrices de ces gens. J’adore ce en quoi Head croit, ça lui a sauvé la vie. Je crois aux deux et je ne choisis pas un camp. Je suis détendu. Tout baigne. J’ai plein de choses religieuses dans ma maison. Je respecte complètement ça. Je n’ai rien contre. J’ai juste une grosse dent contre les gens impliqués, pas contre la religion elle-même, car je trouve que c’est une belle religion. C’est une religion d’amour, mec. Être chrétien, c’est avoir de l’amour et c’est aider les gens dans le besoin. C’est très simple : soyez bons et ne blessez personne. Et le côté obscur, je n’ai même pas envie de qualifier ça de satanisme, peu importe ce que c’est, c’est pareil : ces gens ne te jugent pas et ils ne te bannissent pas si tu es gay ou quoi que ce soit. C’est le truc le plus simple qui soit. Je pense que quiconque a la moitié d’un cerveau peut le voir. Dieu merci, le christianisme a sauvé mon frangin, car il était dans un sale état, et ça a sauvé beaucoup de gens, donc je n’éprouve que de l’amour pour les gens qui ne sont pas moralisateurs.

« On oublie la musique et toutes ces conneries. Si Fieldy a besoin de quelque chose, nous serons toujours là pour lui, peu importe ce que c’est. »

Munky : Pour ma part, il y a plein de religions que je ne vénère pas mais que je respecte. J’ai été élevé en catholique et il y avait plein de choses dans cette religion que je n’aimais pas étant gamin. J’en ai de bons et de mauvais souvenirs. Je suppose que ma croyance spirituelle relève principalement du bouddhisme. Après m’être intéressé à plein de spiritualités différentes au cours de ma longue vie… [Rires] Je dirais que je suis quelqu’un qui vit dans l’instant présent, j’essaye d’apprécier chaque moment. Une grande partie de mes philosophies de vie peuvent être rapprochées du bouddhisme. J’ai juste l’impression qu’il y a eu tellement de morts et de sang versé au nom de la religion, je ne le comprends pas, mais je ne veux pas… Personne n’a raison ou tort quant à ce en quoi on choisit de croire. Ma mère était très catholique, elle allait à l’église tous les dimanches, la messe du mercredi, l’Eucharistie, tout le toutim. Je la respectais pour ça. Elle était très dévouée au catholicisme, mais elle ne m’a jamais forcé à rentrer là-dedans. Au début, j’avais peut-être six ou sept ans, nous allions au catéchisme, et je me souviens avoir eu une conversation : « Maman, ça me fait peur. Je n’aime pas ça. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est effrayant. » Elle m’a dit que je n’étais pas obligé de venir : « Si tu n’aimes pas, ne viens pas. » Ceci dit, comme Jonathan, j’aime le fait que mon ami ait fait cette croisade. Je pensais qu’il allait mourir. Quand Head a quitté le groupe, j’avais l’impression d’avoir perdu mon ami et je l’ai pris un peu personnellement, genre : « Comment peut-il partir comme ça ? » Puis quand je l’ai vu, avec cette lumière éblouissante autour de lui, je me suis dit : « Putain, c’est génial, il a trouvé Dieu ! » J’étais très fier de lui, qu’il ait ouvert son cœur, car ça nécessite beaucoup de courage de faire ça et de trouver Dieu, peu importe à quel niveau. Il faut être très courageux pour ouvrir son cœur et exposer toutes ses blessures pour guérir.

Fieldy a enregistré l’album, mais il a ensuite annoncé sa mise en retrait du groupe pour gérer des problèmes personnels. L’avez-vous vu venir ou est-ce que ça a été une surprise ?

Je pouvais le voir venir. J’étais un peu dans le déni. C’est comme quand tu vois un accident, t’es là : « Oh mon Dieu, je n’ai pas envie de regarder ! » Pas qu’il soit comparable à un accident de voiture, mais tu peux voir quelque chose se dérouler sous tes yeux et tu n’as pas vraiment envie d’en être témoin, c’était un peu pareil. Je suis moi-même passé par là. Mes amis m’ont vu dérailler avec mes propres démons – appelons ça ainsi. J’ai connu des moments où je me suis dit : « Si Dieu intervient à travers des amis et mes proches, les gens qui m’aiment… » C’est ainsi que Dieu atteint les gens, à travers l’amour, et la compassion des gens m’a aidé à traverser des moments sacrément difficiles. C’est dur de voir quelqu’un qu’on aime traverser ça, tout comme, j’en suis sûr, ça l’a été pour ma mère et mon père, quand ils étaient en vie, de me voir lutter contre une méchante toxicomanie et l’alcoolisme. Mon père a pu me voir de son vivant ne pas boire et ne pas prendre de drogue, sur certaines périodes, pas complètement comme aujourd’hui où je suis sobre. Il trouvera le moyen de s’en sortir. Peu importe ce dont il a besoin, il peut toujours faire appel à n’importe lequel d’entre nous et nous serons là, car nous sommes comme des amis d’enfance. On oublie la musique et toutes ces conneries. S’il a besoin de quelque chose, nous serons toujours là pour lui, peu importe ce que c’est.

Interview réalisée par téléphone les 8 & 13 janvier 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tim Saccenti (2, 3, 5) & Tamar Levine (7).

Site officiel de Korn : kornofficial.com

Acheter l’album Requiem.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Deftones @ Lyon
    Slider
  • 1/3