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Interview   

Kreator : de la haine à l’amour


Certes, Kreator prend son temps entre ses albums, mais ce n’est que pour mieux marquer le coup quand ceux-ci sortent. Difficile de ne pas reconnaître que le groupe allemand est depuis deux décennies dans une dynamique forte que rien ne semble pouvoir arrêter, pas même une pandémie ou un changement de bassiste. Fait notable : même ses œuvres un temps controversées semblent être redécouvertes et générer un regain d’intérêt, à l’image d’Endorama (1999) sur lequel Mille Petrozza a exprimé tout son amour pour les musiques gothiques et qui s’est vu récemment réédité.

Plus encore, on se rend compte désormais à quel point, même après avoir largement renoué avec les racines du groupe, ce genre d’« expérience » a enrichi la palette sonore de Kreator. Pour preuve le nouvel album Hate Über Alles : si on retrouve le thrash hymnique, brutal et sans concession qu’on adore chez les Allemands ainsi que les thématiques chères à Petrozza, tantôt en forme de sonnette d’alarme, tantôt galvanisantes, le quinzième opus de Kreator ne manque pas de surprises. La bande-son idéale pour se rendre compte du chemin parcouru et célébrer quarante ans de carrière pour le groupe qui a commencé en 1982 sous le nom de Metal Militia… Nous discutons de tout cela, ci-après, avec la tête pensante de Kreator.

« Dans le metal, il ne devrait pas y avoir de règle. Quand on obéit à des règles, c’est la mort de la créativité. La musique est quelque chose d’émotionnel et de spirituel. Si on veut toucher le cœur et l’âme des gens, on doit faire ce qu’on ressent intérieurement et pas ce qu’on nous dit de faire. »

Radio Metal : Christian Giesler a quitté Kreator en 2019 après vingt-cinq ans. Était-ce une surprise pour toi ou l’as-tu vu venir ?

Mille Petrozza (chant & guitare) : Nous nous sommes simplement accordés pour dire que nous n’étions pas d’accord. C’est tout. Il n’y a pas grand-chose de plus. Je ne veux pas qu’on en fasse tout un foin. C’est un super type. C’est juste qu’à un moment donné… Ce n’était pas surprise, disons-le ainsi. Nous sommes tous les deux plus heureux comme c’est maintenant.

Ceci est le premier album de Kreator avec Frédéric Leclercq à la basse : s’est-il rapidement adapté au style, à l’esprit et au mode de vie de Kreator ?

C’est à fond un metalleux et il aime autant le metal extrême que le metal en général. Il était donc déjà dans cet état d’esprit. C’était un fan et un ami du groupe, ce qui fait que c’était très facile pour nous. Sur le plan humain, il est la meilleure chose qui pouvait arriver à Kreator, car il a un grand sens de l’humour et nous avons beaucoup en commun. Nous adorons le metal et la musique en général. C’est super de l’avoir à nos côtés ! Il était le bon esprit de la production. Il pouvait enregistrer les démos avec moi et œuvrer comme le producteur de celle-ci, pour ainsi dire. C’est un super musicien, ce qui facilite grandement les choses. Il a une très bonne compréhension de la musique. Tout était décontracté. Ça peut paraître étrange, mais c’était très naturel, même si c’est le petit nouveau. Il s’est très vite adapté. Il m’a aidé avec les arrangements et tout. A cet égard, c’était facile, comme s’il avait toujours été dans le groupe.

Comme tu l’as dit, c’est aussi un fan de Kreator à la base : penses-tu qu’en tant que tel il a apporté un autre regard ou une vision fraîche de la musique de ce groupe ?

Je pense que lorsqu’on joue dans un groupe comme Kreator, il faut aimer la musique parce que c’est très exigeant, c’est vraiment particulier et c’est un mode de vie. C’est clairement une bonne chose si la personne est fan du groupe. Ce n’est pas nécessaire, parce que nous aurions pu aussi prendre un professionnel qui n’est pas fan de Kreator et qui joue juste de la musique, mais tels que nous sommes maintenant, c’est parfait. C’est super d’avoir quelqu’un dans le groupe qui… Ne te méprends pas, c’est un fan, mais il est aussi très critique envers certaines choses que nous faisons et il est impliqué à fond. Il veut juste le meilleur pour le groupe et il veut que ce dernier grandisse. C’est ce dont nous avions besoin. Nous avions besoin de sang frais qui puisse nous rendre encore plus puissants. A cette époque, c’est important, car nous faisons beaucoup de concerts et je pense que dans un live show… Quand vous voyez Kreator en concert, vous voyez ce que je veux dire.

C’est aussi un compositeur et guitariste très expérimenté. Je crois que tu as notamment composé la chanson « Dying Planet » avec lui où on retrouve des aspects assez black metal/death metal. Est-ce l’influence de Fred ?

Peut-être. Cette chanson nous est venue comme ça. Je veux dire que nous avions du temps en rab parce que nous avions un bloc de deux semaines où nous étions censés répéter trois chansons. Or les trois chansons étaient en place au bout de seulement quelques jours, donc nous nous sommes demandé : « D’accord, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Je suis rentré chez moi, j’ai écrit la structure principale de la chanson et Fred m’a aidé sur le début de la chanson et les parties du milieu. Ça s’est donc fait très naturellement. Je trouve que c’est l’un des meilleurs morceaux de Kreator. Pas seulement à cause de Fred, mais parce que c’est une chanson très doomy et très atypique. D’un autre côté, c’est à cent pour cent du Kreator.

Au tout début du processus, Fred nous avait parlé de votre envie commune de faire un album plus primitif et violent. On retrouve effectivement des chansons très agressives, mais au final, il y a aussi beaucoup de mélodie. Y a-t-il besoin d’un équilibre entre brutalité et mélodie dans Kreator pour que les deux se distinguent ?

L’important, c’est la chanson. Pour moi, il n’y a pas de règle. Ce que réclame la chanson est essentiel. Je ne fais pas partie de ces musiciens qui priorisent le style avant la chanson, genre : « Il faut qu’on écrive tant de morceaux dans un certain style pour que ça soit Kreator. » Nous sommes Kreator en jouant des chansons que nous estimons être pertinentes et bonnes pour l’époque actuelle. C’est à peu près tout. Je ne suis pas de ces musiciens qui se disent tout le temps : « Il faut que je sois ci ou ça. » Je pense que dans le metal, il ne devrait pas y avoir de règle. Quand on se soumet à certaines attentes et qu’on est là : « D’accord, il faut que je fasse ça parce que mes fans le veulent », c’est cool, mais nous sommes aussi des fans de notre groupe et nous sommes des fans de metal. Ce que nous faisons est notre vision du metal en 2022.

« Même une réaction négative me montre que les gens sont passionnés par ce que nous faisons. Donc si j’entends quelqu’un déçu par un nouvel album ou autre, je suis là : ‘Tu sais quoi ? Au moins tu en as quelque chose à faire.' »

Trouves-tu qu’il y a trop de règles chez certains groupes de metal ?

Il peut y avoir des règles dans la tête de certaines personnes, mais dans la mienne, de façon générale, il n’y en a jamais eu, et pas seulement concernant le metal. Je pense que quand on obéit à des règles, c’est la mort de la créativité. La musique est quelque chose d’émotionnel et de spirituel. Si on veut toucher le cœur et l’âme des gens, on doit faire ce qu’on ressent intérieurement et pas ce qu’on nous dit de faire. Pourquoi est-ce qu’on s’est tous mis au metal ? Etait-ce parce qu’on voulait suivre des règles ou était-ce parce qu’on voulait transgresser les règles, faire notre propre truc et vivre nos vies ? C’est ma vision. La musique que vous obtenez de notre part de nos jours est cent cinquante pour cent ce que nous ressentons intérieurement et ce que nous voulons apporter au monde du metal voire de la musique, parce que nous sommes des musiciens et des personnes créatives. Je ne vois aucune règle avec et au sein de la musique. Les seules règles que nous suivons sont les nôtres : c’est la qualité, la passion, c’est ce que nous faisons. Si nous trouvons qu’une chanson est super et qu’elle nous donne envie de la réécouter, c’est là que nous pensons qu’elle fonctionne et c’est ainsi qu’elle doit être perçue.

Si on prend des chansons comme « Hate Über Alles » ou « Demonic Future », elles sont vraiment faites pour le live. Est-ce un paramètre que vous prenez en compte quand vous travaillez sur un album, c’est-à-dire le fait de maximiser le potentiel et l’impact des chansons en live ?

Oui, c’est un peu quelque chose que nous cherchons à faire. Nous ne sommes pas un groupe de rock progressif, de djent ou quoi que ce soit. Nous sommes Kreator et nous jouons en live. Nous adorons ça et nous adorons notre public. Nous adorons mettre une claque aux gens. Si vous allez à un concert de Kreator, nous voulons que ce soit une expérience. Bien sûr, plein de chansons sont composées pour être jouées live. Donc inconsciemment oui, nous prenons ce paramètre en considération, mais comme je l’ai dit, le plus important, c’est la chanson. Un morceau comme « Dying Planet », par exemple, ne suit pas cette règle. C’est plus une chanson faite pour être écoutée au casque. C’est un album, donc nous pensons toujours en termes d’album. Pour moi, un album est une expérience en soi. Ecrire un album, c’est différent d’écrire un single. Donc ça fait parfaitement sens d’écrire différents types de chansons.

Tandis que vos pairs et compatriotes de Destruction et Sodom ont dernièrement pris une direction très thrash sans compromis, on retrouve quelques surprises dans Hate Über Alles. Est-ce devenu une marque de fabrique avec Kreator de sortir un peu des sentiers battus ? Est-ce important de repousser les limites du genre et de les tester ?

Nous ne nous comparons à aucun autre groupe. Nous faisons ce que nous faisons et nous sommes contents, et aucun autre groupe ne fait ce que nous faisons, car c’est la beauté de la musique. Nous ne pouvons pas regarder à droite et à gauche en nous demandant ce que tel ou tel autre groupe est en train de faire, car nous sommes Kreator et nous faisons les choses à notre façon. Repousser les limites d’un genre ? Non, nous repoussons les limites de nos propres capacités et de notre musique. C’est tout. Ce n’est vraiment pas quelque chose auquel nous pensons. Je veux dire que nous ne nous mettons pas à composer dans cet état d’esprit. Nous y allons dans l’état d’esprit de : « D’accord, on doit composer de bonnes chansons, des chansons qu’on adore. » Nous ne sommes pas là : « D’accord, il faut aller plus loin ou sortir des sentiers battus. » Nous nous contentons de faire, peu importe ce qui en sort et ce que nous ressentons. Si ça implique de sortir des sentiers battus, qu’il en soit ainsi.

Parmi les surprises, il y a les chœurs dans « Become Immortal », le chant clair de « Conquer And Destroy » et « Pride Comes Before The Fall », et surtout le chant féminin dans « Midnight Sun ». Comment tout ça est venu ? Quel est le mécanisme de pensée derrière ça ?

C’était très facile. Nous avions les paroles de la chanson « Midnight Sun », qui est basé sur le film Midsommar d’Arie Aster. Le personnage principal dans ce film est une femme très forte, la reine de beauté du film. Je ne veux pas spoiler, mais si vous regardez le film ou si vous le connaissez, vous savez de quoi je parle. J’avais l’idée de peut-être mettre ça en musique, la vision et le pouvoir féminins. Il y a cette chanteuse en Allemagne, Sofia Portanet, que j’aime beaucoup. C’est une super artiste. Nous sommes devenus amis et je lui ai demandé si elle se voyait chanter sur cette chanson et peut-être m’aider un peu avec les arrangements, surtout dans le refrain et le pré-refrain, et elle l’a fait. Quand nous sommes allés en studio avec cette chanson, quelque chose s’est passé et ça a pris une nouvelle dimension ; sa voix donne une autre envergure à la musique. Je trouve que c’est une super chanson. Pour les autres, ce sont juste des idées d’arrangements que nous avons eues. Surtout « Become Immortal », qui est un hommage aux premières années du groupe. Nous trouvions ça cool de soutenir la mélodie avec ce chœur masculin. Nous avions ça déjà dans Gods Of Violence. Nous essayons de nouvelles choses. Celles-ci ne sont pas forcément nouvelles dans l’histoire de la musique, mais elles le sont clairement dans l’univers du son de Kreator.

Le plus loin que vous ayez été dans les surprises musicales, c’était avec l’album Endorama, que vous avez récemment ressorti. C’était un album controversé qui, comme ça arrive souvent, a été un peu réhabilité avec le temps. Penses-tu que c’était un album nécessaire pour en arriver là aujourd’hui, compte tenu des portes créatives que ça a pu ouvrir ?

Je pense que ça a clairement aidé à repousser nos limites musicales et à devenir ce que nous sommes aujourd’hui. Ces périodes ont été des étapes très importantes pour façonner le son que nous avons en 2022, peut-être même depuis 2001 avec Violent Revolution. C’était des étapes nécessaires pour nous afin de peut-être nous démarquer des autres groupes. Je pense que ça a totalement payé musicalement et artistiquement. J’aime toujours l’album. Endorama est un album très différent de ce que nous avons fait avant. Beaucoup de fans, tout d’un coup, se sont mis à vraiment l’aimer sur le tard, mais mieux vaut tard que jamais. Etrangement, quand il est sorti, comme tu l’as dit, c’était un album très controversé, mais quand la réédition est sortie, les gens étaient là : « Ouais, c’est un super album ! » J’étais très surpris par ça, car c’est quelque chose que beaucoup de gens n’ont pas voulu admettre à l’époque quand il est sorti.

« Pousser les gens à se rebeller contre les oppresseurs, ça a toujours été notre truc, mais il faut le faire intelligemment. N’allez pas casser des vitrines ou autre chose, ce n’est pas une manière intelligente de faire. Essayez de vous instruire et de rendre le monde meilleur en envoyant des pensées positives, au lieu de vous rebeller sans réfléchir. »

Comment as-tu géré les réactions envers cet album à l’époque ?

Nous avons simplement continué. Les réactions négatives sont aussi des réactions. Ça aurait été pire s’il n’y avait pas eu de réaction du tout. Même une réaction négative me montre que les gens sont passionnés par ce que nous faisons. Donc si j’entends quelqu’un déçu par un nouvel album ou autre, je suis là : « Tu sais quoi ? Au moins tu en as quelque chose à faire. »

Fred nous a dit qu’« il y a deux points de vue : celui du musicien et celui du fan » et que « quand tu t’enfermes dans un genre, au bout d’un moment, ça casse les couilles. Tu as ta recette que les gens attendent, mais toi, tu n’as pas l’impression de vraiment t’exprimer et tu as l’impression de tourner en rond ». As-tu parfois l’impression que les fans ne se mettent pas assez dans la peau de l’artiste, qui est un être humain et pas une machine faite pour produire comme à l’usine ?

C’est une bonne question. Je pense que ça se résume au fait qu’on a des attentes. J’ai moi-même des attentes avec mes artistes de metal préférés et s’ils ne répondent pas à mes attentes, je passe simplement à autre chose et j’écoute un autre artiste ou un autre album que j’aime d’eux. Une situation où chacun y gagne, c’est si on arrive à faire plaisir à tout le monde, mais on ne peut pas, c’est impossible. On ne devrait même pas essayer, c’est mon avis. D’un autre côté, si tu penses à la longévité du groupe, à toutes ces années d’existence, nous avons plutôt bien réussi à rester pertinents dans l’époque actuelle auprès de plus jeunes fans qui nous ont découverts avec peut-être Phantom Antichrist ou Gods Of Violence, ainsi qu’auprès de nos fans de la vieille école. Quand vous venez à un concert, vous avez la totale, vous avez les vieux morceaux, comme « Pleasure To Kill », « Extreme Aggression », etc. mais aussi les nouveaux morceaux et ça fonctionne bien. Ça va de pair. Donc pour moi, c’est une situation très cool que nous avons, du fait que les gens s’intéressent à nos nouvelles musiques. Comme je l’ai dit, ça peut paraître cliché, mais on ne peut pas plaire à tout le monde, c’est impossible, et selon moi, on ne devrait même pas essayer.

L’album s’intitule Hate Über Alles : dirais-tu que tu te nourris de la haine pour, au final, transformer le négatif en positif ?

Oui, absolument. C’est notre truc depuis le départ. Quand nous avons commencé, nous n’en avions pas conscience, parce qu’à l’époque, nous étions des adolescents qui essayaient juste de se rebeller contre la musique ou d’être aussi metal que possible. Quand, à seize ans, nous avons écrit la chanson « Flag Of Hate », ça avait un sens totalement différent de « Hate Über Alles » en 2022, mais ça reste le même type de chansons. Enfin, ça aurait été triste si ça avait la même signification, mais d’un autre côté, c’est presque comme si la boucle était bouclée.

Il y a de toute évidence un côté thérapeutique voire cathartique dans une telle musique : irais-tu jusqu’à dire que c’est une nécessité dans ta vie pour ton équilibre émotionnel ?

Disons-le ainsi : je ne connais rien d’autre. J’ai commencé ce groupe quand j’avais quatorze ans – enfin, sa première version, Tyrant ou Tormentor, peu importe comment nous nous appelions à l’époque – mais le fait de pouvoir encore faire ça aujourd’hui paraît vraiment étrange. Et tu as raison, c’est cathartique et c’est clairement thérapeutique pour moi de toujours pouvoir à ce point m’exprimer ainsi. C’est presque comme une psychothérapie quand j’écris mes textes. Toutes mes idées sont posées sur papier et je peux réfléchir sur moi-même. C’est donc une bonne chose. C’est un bonus.

Vous avez des chansons comme « Demonic Future » ou « Dying Planet » qui n’offrent pas des perspectives réjouissantes. D’un autre côté, il y a aussi des chansons très galvanisantes comme « Strongest Of The Strong ». Est-ce important pour toi de non seulement mettre le problème sur la table mais aussi de donner la force de le surmonter ?

C’est absolument essentiel, si tu y réfléchis. Ce serait naïf de dire qu’il n’y a pas de problème et aucun déséquilibre dans ce monde. A ce stade, l’atmosphère spirituelle est très discordante. Afin de survivre, de rester fort et de garder une attitude mentale positive, ça aide parfois d’avoir des chansons qui donnent de la force et permettent de ne pas se sentir seul, comme « Stronger Of The Strong », par exemple. Je veux dire que l’on a traversé cette pandémie. Maintenant, il y a une guerre en Europe. Tout ceci ne pourrait pas être plus négatif, mais je ne laisse pas ces choses autant m’atteindre, comme si tout d’un coup, je disais : « Tu sais quoi ? C’est sans espoir. Je laisse tomber. » Laisser tomber n’est pas une option. Ayant l’occasion de réfléchir de mon côté et de partager ces réflexions avec nos fans et le monde du metal, je pense, pas que nous nous sentons responsables, mais que c’est sympa parfois de simplement célébrer notre force. C’est ce que « Strongest Of The Strong » signifie pour moi : nous sommes une communauté et nous ne sommes pas seuls là-dedans.

« Sergio Corbucci a grandi dans l’Italie fasciste, et les protagonistes dans ses films se rebellaient toujours contre l’oppression. Selon moi, c’est quelque chose qui est devenu rare de nos jours, car certains artistes n’expriment pas leur opinion pour ne pas perdre de fans. Je trouve ça un peu nul. »

« Crush The Tyrant » est une chanson qui vient à point nommé vu ce qui se passe en ce moment avec la Russie… Ce n’est évidemment pas la première fois que tu chantes sur le sujet. Penses-tu que ce genre de mots peut atteindre les gens et les pousser à se rebeller contre les tyrans et les autocrates ?

S’ils le font de manière non violente, j’espère. Nous sommes antiviolences. Je sais que parfois ça peut paraître naïf, mais je me considère comme étant très pacifique. Je sais qu’à notre époque, ce n’est peut-être pas le bon moment, mais je pense qu’il devrait toujours y avoir une solution au travers de communication, du bon sens, d’autres choses que la guerre et les combats. Le monde est devenu très complexe. Il est très chaotique. C’est presque trop, car toutes les informations sur le monde sont immédiatement à portée de main au moment où ça se produit. On a donc tous les jours tout le malheur du monde sur notre écran. Ça peut avoir un effet, ça peut nous faire ressentir des émotions fortes et peut-être même parfois des émotions très négatives. Je pense que pousser les gens à se rebeller contre les oppresseurs, oui, ça a toujours été notre truc, mais il faut le faire intelligemment. N’allez pas casser des vitrines ou autre chose, ce n’est pas une manière intelligente de faire. Essayez de vous instruire et de rendre le monde meilleur en envoyant des pensées positives, en devenant une communauté et en faisant les bonnes choses, au lieu de vous rebeller sans réfléchir.

Vous avez aussi une chanson intitulée « Becoming Immortal » : Kreator est-il ton immortalité ?

[Rires] Disons-le ainsi : on est tous des fans de metal, n’est-ce pas ? Donc on sait que, par exemple, Dio est devenu un artiste immortel. Quand on ira à une fête metal ou dans un club metal dans dix ans, on entendra encore du Dio à fond. Motörhead, pareil. Devenir immortel au travers de la musique, oui. Ça pourrait être le cas. Je veux dire que la musique et le metal, c’est un phénomène mondial et c’est une communauté, plein de gens écoutent du metal. Peut-être que ça pourrait être un moyen de devenir immortel, métaphoriquement, mais ça peut aussi faire référence à quelque chose de plus modeste. On pourrait aussi imaginer que tu es à l’école et que quelqu’un souffre, il est harcelé ou peu importe. Tu l’aides, et il devient une autre personne. Alors ton influence devient immortelle dans cette personne. Donc le fait de véhiculer des pensées positives, d’encourager les gens à être eux-mêmes peut aussi avoir pour conséquence qu’on devient immortel. Le titre est très fort, mais ça peut aussi être quelque chose de très modeste.

Qu’aimerais-tu que les gens disent à propos de Kreator ou de toi quand tu ne seras plus là ?

Nous voulons rester fidèles à nous-mêmes et nous essayons d’être honnêtes et d’être Kreator, rien d’autre. Nous ne voulons pas essayer d’être quelqu’un d’autre. Comme je l’ai dit au début de la conversation, nous ne voulons pas nous plier à une quelconque formule. Nous ne voulons pas nous plier à la moindre règle imposée par la police du metal. Nous voulons être Kreator et c’est tout. Et avec un peu de chance, on se souviendra de nous pour ça.

L’album s’ouvre avec l’instrumentale intitulée « Sergio Corbucci Is Dead », avec un côté un peu western spaghetti qui est assez curieux et original. A quel point es-tu fan de western spaghetti ? Et pourquoi faire référence à Sergio Corbucci en particulier ?

[Rires] Je ne suis pas le plus grand fan de western spaghetti, mais certains de mes préférés ont probablement été faits par Sergio Corbucci – Django, par exemple. Ce n’est pas quelque chose que je regarde toute la toute journée, mais j’en aime certains. De façon générale, je suis un grand fan du cinéma italien. Je suis globalement un fan de cinéma et j’aime toutes sortes de choses, mais je pense que l’âge d’or du cinéma européen était dans les années 50, 60 et 70. Puis tout d’un coup, Hollywood a pris le contrôle et on a maintenant une situation différente. C’est donc juste un petit hommage à l’un des bons réalisateurs. Sergio Corbucci avait toujours un message dans ses films. Il a grandi dans l’Italie fasciste, et les protagonistes dans ses films se battaient toujours contre un oppresseur et se rebellaient contre l’oppression. Selon moi, c’est quelque chose qui est devenu rare de nos jours, car certains artistes n’expriment pas leur opinion pour ne pas perdre de fans. Je trouve ça un peu nul. J’ai donc appelé le morceau « Sergio Corbucci Is Dead », ce qui veut dire que le climat a changé. Les gens essayent de ne plus être subversifs avec leurs opinions pour ne pas énerver un certain groupe de fans. J’ajouterais aussi que tout le monde devrait s’intéresser davantage aux films. Tout le monde devrait soutenir les cinémas, tout comme on soutient la musique live, car je pense que les cinémas sont en train de souffrir en ce moment. Tout le monde est tout le temps sur Netflix : allez voir un film au cinéma, car la plupart des films sont faits pour être diffusés dans des cinémas.

Quand on écoute tes chansons, il y a une corrélation entre les mots, la musique derrière et le rythme, ce qui crée ce côté hymnique, comme dans le « Hate Über Alles ». Fred nous avait expliqué que tu as une manière particulière d’écrire les chansons qui l’a beaucoup impressionné, où tu es très focalisé sur les paroles et que ceux-ci vont de pair avec les riffs, que tu as besoin des mots pour faire quelque chose musicalement. Peux-tu nous en parler ?

Oh, c’est intéressant. Je ne sais pas vraiment comment je fais ça, mais j’ai toujours besoin d’une direction. J’ai besoin d’un concept avant de ne serait-ce que commencer à écrire des choses. Enfin, parfois il y a des exceptions à la règle. Parfois j’ai une poignée de riffs qui sont cool et les mots me viennent tout seuls, mais généralement, j’ai d’abord besoin des mots et ensuite j’écris la musique autour. Ça se passe ainsi parce que je suis le chanteur, le compositeur, le musicien principal et le guitariste, donc j’ai besoin de réunir tout ça. Mais oui, absolument, et cette chanson, « Hate Über Ales », m’a pris beaucoup de temps à écrire. Je crois que la première version de ce morceau date de 2018. Quand nous étions en train de le réarranger, je crois que j’avais quatre ou cinq parties de refrain différentes et je n’étais jamais content, car je ne trouvais pas ça assez fort. Ensuite, à la dernière minute, tout d’un coup « Hate Über Alles » m’est venu à l’esprit. C’est là que la chanson a pu être finie.

« C’était le thrash metal parfait quand Venom a sorti son album Black Metal. Avec Kreator à l’époque, nous avons complètement changé notre style, car si tu avais vu la setlist de notre premier concert, nous jouions encore des reprises de Twisted Sister ou de Raven. »

La majorité des chansons ont été écrites et enregistrées en démo avant la pandémie et 2020 était de toute façon censée être une « année album » pour Kreator, mais penses-tu que l’album a bénéficié d’avoir moins de pression et plus de temps ?

Je n’avais pas vraiment besoin de plus de temps. J’étais prêt à aller en studio. Donc non, ce n’était pas nécessaire, mais d’un autre côté, c’est comme ça. Je veux dire que personne n’a vu venir la pandémie et il a fallu la gérer, mais ce n’était pas du tout quelque chose dont nous avions besoin. Nous avions suffisamment de temps à notre disposition et ce temps supplémentaire était du bonus. Comme je l’ai dit, j’ai trouvé le titre de l’album à cette période, mais je l’aurais probablement trouvé aussi si les choses s’étaient passées comme prévu ; le titre me serait sans doute venu plus tôt.

Est-ce que l’atmosphère désespérée durant cette période a eu le moindre impact émotionnellement sur votre manière de jouer ?

Non, c’était l’inverse. Ça faisait tellement de bien, parfois… Pendant la pandémie, nous nous sommes réunis en tant que groupe et nous avons joué de la musique, et ça a vraiment aidé. Nous étions dans notre propre bulle. Nous étions dans notre propre monde. Nous étions très enthousiasmés par les chansons et la façon dont les choses prenaient forme. Donc pour moi, c’était l’inverse : nous étions très enthousiastes. Nous étions là : « Ok, vous savez quoi ? Ecrivons le meilleur album possible. » Il n’y avait rien de bon concernant la pandémie, ne te méprends pas, mais faire l’album nous a clairement aidés à ne pas perdre la tête.

Vous avez sorti un single indépendant en mars intitulé « 666 – World Divided ». Pourquoi ne pas l’avoir inclus dans l’album ?

Le problème était qu’il sonnait trop différemment. Il y a eu trois producteurs différents, en fait. Comme ce morceau se démarquait vraiment du reste de l’album, nous avons décidé de ne pas le mettre. De même, je pense que c’est cool que ce soit une chanson un peu spéciale et qu’on puisse l’entendre seulement sur YouTube et Spotify, que ce ne soit pas une vraie sortie. Donc c’est un truc un peu spécial. Les gens aiment cette chanson et nous la jouons aussi en concert.

Kreator s’est formé en tant que Metal Militia en 1982 à Essen, en Allemagne. Puis il a été renommé en Tyrant, Tormentor et finalement Kreator. Ça fait donc quarante ans que tu œuvres dans ce groupe : comment était le Mille de quatorze-quinze ans ? Est-il là encore quelque part en toi ?

Comment était-il ? Je ne m’en souviens plus ! On peut trouver de vieilles interviews sur internet. J’étais une personne totalement différente. J’étais vraiment un gamin. Enfin, en substance, j’étais le même, mais j’étais un gosse. Je n’avais vécu que quinze ans. Maintenant j’ai plus de cinquante ans, tu vois ce que je veux dire ? Donc il y a une différence. Mais le fond était le même. J’étais un grand fan de metal et j’adorais la musique, et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’ambition était la même aussi : écrire les meilleures chansons de metal possible avec mes capacités. Donc il est toujours en moi, absolument. Il ne mourra probablement jamais, tant que je continue à faire ça. Le metal nous maintient jeunes. Quand tu y penses, si tu aimes le metal, ça ne te quitte jamais, tu as cette flamme en toi, tu as ce même enthousiasme que tu avais quand tu étais petit. C’est toujours là. Quand j’écoute le nouvel album d’un de mes groupes de metal préférés, je suis là : « Tu sais quoi ? C’est génial ! » Je ressens la même passion et la même excitation. Quand, par exemple, Judas Priest ou Iron maiden sortent un nouvel album, je suis là : « Ouais, ouais, ouais. Il faut que j’écoute ça. » C’est pareil avec les nouveaux groupes : si je découvre un nouveau groupe de metal que je trouve sympa, je ressens les mêmes émotions que quand j’étais gamin.

Le groupe s’appelait donc au départ Metal Militia, pendant que de l’autre côté de l’Atlantique, au même moment, un jeune groupe du nom de Metallica a écrit une chanson qui s’appelle « Metal Militia ». Comment percevais-tu ce qui se passait là-bas en Amérique dans cette scène parallèle ?

C’était probablement influencé par cette chanson ! [Rires] Mais il ne faut pas prendre ce nom trop au sérieux car Metal Militia a existé pendant peut-être seulement deux semaines. Pour je ne sais quelle raison, le tout premier concert que nous ayons fait en tant que groupe était sous ce nom, mais nous avons changé juste après. Puis nous avons encore et encore changé. Je crois que jusqu’à Tormentor, nous avons probablement eu quatre ou cinq changements de nom. Puis Kreator a été le nom sous lequel nous nous sommes fait connaître jusqu’à aujourd’hui. Pour moi, ces groupes, Metallica, Exodus, Slayer, étaient tellement géniaux, tellement plus en place et tellement meilleurs que nous. Nous étions là : « Ah, il faut qu’on répète tous les jours ! » afin d’atteindre leur niveau de jeu et de composition. Nous admirions ces groupes, absolument. D’un autre côté, nous admirions aussi toutes sortes de groupes partout en Europe. C’était l’époque de la New Wave Of British Heavy Metal. Nous avions une scène florissante en Europe, avec des groupes venant de Belgique, France, Italie, partout, ainsi que du Brésil et partout dans le monde. C’était donc une époque vraiment excitante.

« Je trouve le genre gothique très intéressant et j’adore ça, autant que j’aime le punk rock et la musique électronique. Le gothique est clairement l’un de mes styles préférés, mais je m’intéresse à tous les genres musicaux. »

Quels étaient les points communs et les différences dans les origines des scènes thrash metal américaine et allemande ?

Je pense qu’on était tous influencés par les mêmes groupes. Si tu parles à [James] Hetfield ou à Gary [Holt] d’Exodus, ils étaient tous influencés par Jaguar, Tigers Of Pan Tang, Raven, Trust, Iron Maiden, etc. On était tous influencés par ces groupes. Mais ensuite, quand Venom est arrivé, on était tous là : « Oh, tu sais quoi ? Il faut qu’on joue de façon plus heavy. » C’était le thrash metal parfait quand Venom a sorti son album Black Metal. Avec Kreator à l’époque, probablement Tyrant ou Metal Militia, peu importe, nous avons complètement changé notre style, car si tu avais vu la setlist de notre premier concert, nous jouions encore des reprises de Twisted Sister ou de Raven – moitié de chansons à nous, moitié de chansons d’autres gens. Puis Venom est arrivé et c’était : « Essayons de jouer vraiment vite. » Puis bien sûr, tout le mouvement thrash est apparu, Metallica, Slayer, Exodus, et nous en faisions partie. Nous essayions d’être comme ces groupes. La différence était probablement le fait que nous n’avions fait que deux ou trois concerts avant d’aller en studio pour enregistrer notre premier album. Alors que les groupes comme Metallica et Exocus avaient fait un paquet de concerts, car ils avaient plein d’opportunités pour jouer. En conséquence, ils étaient bien plus en place quand ils sont allés en studio pour faire leur premier album. Nous n’étions pas encore au point et nous n’avions pas vraiment d’expérience sur le plan live. C’était probablement la principale différence. Ils avaient une scène et des lieux pour jouer, alors qu’en Allemagne, c’était dur de trouver des dates.

J’imagine que vous vous procuriez des démos d’eux avant qu’ils sortent leurs albums, car la chanson « Metal Militia » de Metallica est sortie sur l’album Kill ‘Em All a priori avant que tu ne formes le groupe Metal Militia…

Oh, vraiment ? Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. Mais je pense que nous avons pris ce nom à Metallica, car je ne pense pas que nous ayons trouvé ça tout seuls. Comme je l’ai dit, nous étions très influencés par ces groupes de thrash de la bay area : Slayer, Possessed, etc.

Quelle était la toute première chanson que Kreator ait écrite ?

Laisse-moi réfléchir. Je crois que ça s’appelait « Shoot Them In The Head » ou quelque chose comme ça [rires]. Mais il se peut aussi que ce soit la seconde chanson jamais écrite. Je ne sais pas. Je ne me rappelle plus. C’était il y a trop longtemps. Nous avions un instrumental qui s’appelait « Blitzkrieg »… Ah, il y en avait tellement. Nous avions une chanson qui s’appelait « End Of The World », « Shellshock »… C’était les tout premiers morceaux, tous basés sur des chansons que nous connaissions d’autres groupes.

En dehors du thrash metal, je sais que tu aimes beaucoup la musique gothique. Quelle a été la place de cette dernière dans ta vie par rapport au thrash et à d’autres genres ?

J’étais un peu en retard à la fête concernant le gothique. Quand j’étais très jeune, j’étais un metalleux et je n’aimais pas les trucs gothiques. J’aimais certaines chansons. Je me souviens beaucoup aimer Lene Lovich et Kate Bush, et j’aimais certaines chansons de The Cure et de Sisters Of Mercy. Mais je me suis vraiment intéressé au gothique vers 88 et après j’étais à fond dedans. Mon groupe de gothique préféré a toujours été Fields Of The Nephilim, car ils étaient vraiment heavy et sombres. Ça reste de la musique basée sur le rock. Je trouve le genre gothique très intéressant et j’adore ça, autant que j’aime le punk rock et la musique électronique. Comme je l’ai dit, j’aime tous les styles. Le gothique est clairement l’un de mes préférés, mais je m’intéresse à tous les genres musicaux.

Fred nous a dit qu’il adorait l’album Cause For Conflict, que tu considères être un album de Kreator pas tellement important…

[Petits rires] Tout dépend comment on le regarde. Je veux dire qu’il était important pour que nous survivions dans les années 90. Nous avions un autre batteur sur cet album, c’est la raison principale pour laquelle nous ne jouons plus aucune de ces chansons. Je pense, clairement, que ce n’était pas un album si mauvais que ça. C’est un peu comme Endorama, beaucoup de gens trouvent que c’est notre meilleur album. Fred dit que c’est l’un de ses préférés. Personnellement, je n’aime plus trop sa production. A chaque fois que j’écoute cet album, je repense à tous les problèmes et au chaos qui avait lieu quand nous l’avons fait. Nous avions un producteur vraiment merdique. Nous avions un groupe qui était vraiment fou. Pour moi, ce n’était pas la meilleure époque de Kreator.

Es-tu parfois surpris par les différences de jugement envers ta musique et tes albums entre toi et tes fans ?

Oui, absolument. D’un autre côté, comme je l’ai dit tout à l’heure, ça me montre simplement que les gens en ont encore quelque chose à faire. Ils pourraient s’en ficher complètement et n’avoir aucun avis. Donc pour moi, c’est super.

Interview réalisée par téléphone le 21 juin 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Antoine Moulin.
Photos : Christoph Voy.

Site officiel de Kreator : www.kreator-terrorzone.de

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