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Interview   

Kreator : Frédéric Leclercq dans son élément


Depuis l’époque Heavenly, où on a commencé à entendre parler de lui, Frédéric Leclercq a fait un chemin impressionnant : il intègre Dragonforce fin 2005, monte son projet de death metal avec l’ex-Slipknot Joey Jordison en 2013 et aujourd’hui intègre l’une des légendes du thrash allemand, Kreator, sans parler des multiples projets et expériences live auxquels il a participé au fil des années. Frédéric, grâce non seulement à ses qualités de musicien et d’adaptation, mais aussi à sa sympathie toute naturelle, est devenu un de ces (rares) Français à avoir très largement implanté sa carrière en dehors des frontières hexagonales.

Suite à l’annonce il y a un peu moins de deux semaines de son intégration au poste de bassiste dans le groupe de Mille Petrozza, nous avons pris notre téléphone pour joindre Frédéric, afin qu’il nous raconte tout : l’opportunité qui s’est présentée à lui, son rapport à Kreator, ses challenges à venir… Mais aussi le stade de ras-le-bol profond auquel il était arrivé face à l’esthétique de Dragonforce qui ne lui correspondait pas du tout. Et de façon plus générale, nous en avons profité pour revenir sur son parcours pour mieux comprendre qui est Frédéric Leclercq, le guitariste devenu bassiste, l’artiste aux goûts polyvalents ou encore l’homme aux qualités sociales indéniables.

« J’ai lu tous les commentaires suite à l’annonce, et je vois les gens qui me félicitent, ça fait toujours plaisir, et puis les gens qui critiquent : ‘Mais il n’y connaît rien ! Il fait du power metal depuis tout ce temps-là ! S’il avait voulu, il aurait fait du thrash…’ […] Mais s’ils creusaient un tout petit peu plus, ils sauraient que Kreator, c’est complètement mon élément. »

Radio Metal : Tu as annoncé il y a quelques jours avoir quitté Dragonforce pour rejoindre Kreator. Question très simple : quand et comment ça s’est fait ?

Frédéric Leclercq (basse) : J’ai reçu un message de Mille [Petrozza], le lendemain de mon anniversaire, le lendemain du Hellfest, qui m’annonçait – sans rentrer dans les détails – qu’ils avaient un pépin de bassiste. Il voulait savoir si je pouvais faire la date au Chili avec Kreator, Slayer et Anthrax. Je lui ai dit que ça tombait en plein sur la tournée de Dragonforce mais que j’étais super content qu’il me le propose et que s’il voulait que je rentre dans le groupe à temps complet, et pas juste pour un concert – comme tu vois, j’ai été un peu effronté –, j’étais carrément partant puisque de toute façon, ça faisait un petit bout de temps que j’en avais marre de Dragonforce. Il m’a dit : « Ouais carrément, c’est cool, bla bla bla. » La discussion est partie là-dessus, donc ça s’est fait très rapidement, parce que c’est un groupe que j’adore et je ne voulais pas rater l’occasion, ça tombait pile-poil. Le 24 au matin – donc j’avais dormi trois heures puisque j’avais fêté mon anniversaire la veille –, je partais en Suède pour mixer l’album que j’ai fait avec Saki, la guitariste japonaise du groupe Mary’s Blood. Arrivé à l’aéroport, je me suis rendu compte qu’on m’avait volé mon ordinateur portable, mon casque bluetooth et mon enceinte bluetooth, donc j’étais deg ! J’étais énervé, encore bourré de la veille, la grosse redescente d’anniversaire, et j’ai vu mon téléphone : il y avait Mille qui cherchait à me contacter. Donc je suis passé un peu par toutes les émotions assez rapidement, mais au final, c’était quand même un beau cadeau !

Tu connais Mille depuis plus de quinze ans. Comment vous êtes-vous connus ?

Nous nous sommes rencontrés à un concert d’Edguy en Allemagne. J’habitais en Allemagne, c’était en 2002 ou 2003… Je venais d’avoir mon piercing car je suis rentré chez moi, j’avais du sang plein le nez parce que je tripotais mon piercing. Donc j’étais allé voir Edguy à Cologne, j’étais dans le public au fond, et puis je me retourne et Mille était là. Je suis donc allé le voir, j’ai dit : « Tiens, salut, t’es pas le mec de Kreator ? » « Si, c’est moi. » « Ah, moi je suis dans un groupe – à l’époque – qui s’appelle Heavenly. » Nous avons bu un verre de vin rouge en discutant, puis nous avons bien accroché. Nous nous sommes fendu la gueule, nous parlions de chanter aigu, je lui disais que j’étais le roi de la France… nous racontions des conneries, et le courant est bien passé. Du coup, nous sommes restés en contact toutes ces années, parce que, finalement, c’est un petit monde, donc tu retombes plus ou moins sur les mêmes personnes. Nous étions toujours contents de nous voir et de discuter.

Christian Giesler était dans Kreator depuis vingt-cinq ans, c’était un membre de longue date. Est-ce que tu connais les raisons de son départ ? Rien n’a été dit là-dessus…

Non. Et de toute façon, ça ne me regarde pas. Effectivement, il est resté dans le groupe pendant vingt-cinq ans. C’est quelqu’un que je connais aussi, avec qui je m’entends bien. Mais ce n’est vraiment pas place de commenter là-dessus.

La dernière fois qu’on t’a parlé, tu nous disais que tu étais resté dans Dragonforce parce que tu t’entendais bien avec eux, mais que ce n’était pas ton kiff de faire du power metal, ce qui rejoint ce que tu disais plus tôt. J’imagine que Kreator correspond plus à tes affinités musicales…

Tout à fait ! C’est ça qui est rigolo, d’ailleurs. J’ai lu tous les commentaires suite à l’annonce, et je vois les gens qui me félicitent, ça fait toujours plaisir, et puis les gens qui critiquent : « Mais il n’y connaît rien ! Il fait du power metal depuis tout ce temps-là ! S’il avait voulu, il aurait fait du thrash… » Donc, déjà, il y en a qui ne savent pas que j’ai un groupe qui s’appelle Sinsaenum avec Joey Jordison, Steph de Loudblast, Attila de Mayhem, etc., que nous faisons du death et que c’est moi qui compose tout. C’est un style qui me plaît plus. Les fans – et je les comprends aussi – sont un peu inquiets, mais s’ils creusaient un tout petit peu plus, ils sauraient que Kreator, c’est complètement mon élément. Je ne me sens pas du tout pas à ma place. Si je me retrouvais dans Korn ou Limp Bizkit, là je me sentirais un peu pas à ma place, je me dirais : « Merde, c’est vraiment pas mon truc. Faut que je me mette des baggys, que je me fasse des dreads, que je porte de l’Addidas… » Alors que jouer dans Kreator, c’est vraiment comme quand je joue dans Sinsaenum ou dans Loudblast, c’est mon élément.

Est-ce que tu peux nous parler de ton histoire avec Kreator, en tant que fan ?

C’est simple : j’ai découvert Kreator avec une compilation qui s’appelait Metal Decade, éditée par Metal Hammer Allemagne. J’avais acheté ça en Autriche, en vacances avec mes parents il y a de ça des millénaires. Il y avait un morceau de Kreator dedans, qui s’appelle « Endless Pain ». J’adorais ce morceau, je trouvais que c’était cool. C’est comme ça que j’ai découvert pour la première fois. Ça correspondait à peu près à la période où je commençais à écouter des trucs plus violents, donc on m’a prêté du Kreator, c’était à peu près à la même époque que Renewal ou peu de temps avant. L’album que je suis allé acheter et qui me plaît beaucoup, et je sais que Mille ne l’aime pas forcément, c’est Cause For Conflict. C’est sorti en 95. J’aime vraiment cet album-là. Puis il y a eu Outcast, Extreme Aggression, Terrible Certainty, Pleasure To Kill… J’avais des vidéos de l’émission qui s’appelait Rock’n’Hard à l’époque et qui passait sur la 6, il y avait des clips de Kreator, « Betrayer » et « Toxic Trace », et j’adorais ça. Donc oui, ça fait partie de mes vieux meubles, de mon éducation musicale dans le style.

« En tant que fan, quand Slayer faisait des albums où ça ralentissait un petit peu, je trouvais que c’était naze parce que je voulais que ça aille vite, pour simplifier. Morbid Angel, pareil, quand il n’y a plus eu David Vincent. Quand tu perds tes repères, c’est un peu dérangeant, donc pour le fan, je peux comprendre. Mais il faut comprendre aussi pour le musicien, et ça je l’ai compris en étant musicien moi-même, que quand tu t’enfermes dans un genre, au bout d’un moment, ça casse les couilles. »

Du coup ton album préféré, ce serait lequel ?

Il y a Extreme Aggression qui est vraiment bien, mais celui que j’aime vraiment parce que ça correspond à une époque, c’est vraiment Cause For Conflict. C’est un peu rigolo parce que c’est vraiment celui qui est un peu à part. Nous ne jouons pas de morceaux de cet album. Ce n’est pas le préféré des fans. Mais pour moi, il a une résonance particulière. J’adore aussi Pleasure To Kill, Extreme Aggression, Terrible Certainty, mais malgré ça, Cause For Conflict… Je ne suis pas objectif, je ne me rends pas compte que la production n’est pas bonne ou que les morceaux ne vont pas ou je ne sais quoi. C’est vraiment que ça correspond à une époque, pour moi, où je commençais à faire des concerts, par exemple, et à faire plein de choses. Peut-être plus que l’album, c’est l’époque qui me parle. En tout cas, quand on me parle de Kreator et d’un album, c’est celui qui me vient tout de suite en tête.

Tu faisais remarquer que Mille n’est pas forcément fan de cet album : vous en avez discuté ?

Oui, parce qu’on parle de la setlist. Je me souviens lui en avoir parlé quand j’étais allé voir Metallica à Berlin, nous devions aller boire un café et nous nous étions loupés, du coup je l’ai eu au téléphone. Je lui proposais des titres, et il me disait : « Oui, ça c’est bon, ça c’est bon, ça on peut le faire. » « Et ce morceau-là ? » « Ah non, ça on veut pas. J’aime pas. » « Ah merde ! » Donc premier essai raté, mais je ne désespère pas. Je viens d’arriver, donc je ne vais pas commencer tout de suite, mais j’y arriverai ! [Rires]

D’ailleurs, autant Kreator est connu pour ses albums thrash référentiels, autant il est arrivé au groupe de dévier de style et s’essayer à d’autres choses, je pense en particulier à Renewal et surtout Endorama qui était très à part…

En fait, il y a deux points de vue : celui du musicien et celui du fan. Donc en tant que fan, quand Slayer faisait des albums où ça ralentissait un petit peu, je trouvais que c’était naze parce que je voulais que ça aille vite, pour simplifier. Morbid Angel, pareil, quand il n’y a plus eu David Vincent. Quand tu perds tes repères, c’est un peu dérangeant, donc pour le fan, je peux comprendre. Mais il faut comprendre aussi pour le musicien, et ça je l’ai compris en étant musicien moi-même, que quand tu t’enfermes dans un genre, au bout d’un moment, ça casse les couilles. Tu as ta recette que les gens attendent, mais toi, tu n’as pas l’impression de vraiment t’exprimer et tu as l’impression de tourner en rond. C’est risqué et c’est couillu ; je trouve ça bien, justement, de faire des albums risqués comme Kreator l’a fait avec Endorama, ou comme Paradise Lost, ou My Dying Bride… Prendre des risques comme ça, je trouve que c’est intéressant. Ou comme Faith No More : eux ça partait dans tous les sens dans un même album, on avait du mal à les suivre, mais artistiquement, c’est plus intéressant que… Je ne suis pas un grand fan d’AC/DC, par exemple. J’ai l’impression que c’est tout le temps la même chose et je ne trouve pas ça forcément mieux. C’est un petit peu ce que nous avions essayé de faire avec Dragonforce sur les deux derniers albums.

Il y avait aussi Megadeth avec Risk, Metallica…

Oui ! Tu vois, par exemple, Risk, je n’ai pas aimé en tant que fan. Mais en réécoutant maintenant, j’ai entendu un titre avec le recul – je ne sais plus lequel parce que ce n’est pas un album que je connais bien – et je me suis dit : « Ah mais en fait, c’est pas mal du tout ! » C’est ce que je dis : je comprends les fans qui connaissent une recette, comme quand tu vas chercher un royal cheese, tu as envie d’avoir tout le temps le même goût, et quand ils changent la recette, t’es un peu deg parce que tu as une habitude. Et c’est vrai que Risk, je n’avais pas forcément aimé à l’époque. Load et ReLoad, pareil ; en plus ils avaient les cheveux courts, oh là là ! [Rires] Mais quand on se met à la place des musiciens, c’est bien, c’est osé, et c’est burné.

Comme dans Dragonforce, tu prends le poste de bassiste dans Kreator, bien qu’à la base tu sois guitariste. Au fond de toi, malgré l’énorme opportunité que ça représente, il n’y a pas un tout petit regret de rester à un poste de bassiste ?

Eh bien non ! Honnêtement, ça ne m’a pas effleuré l’esprit. C’est juste quand quelqu’un m’a dit : « Ah mais t’es pas guitariste ? » J’ai dit : « Ah, ouais, non. » L’opportunité était tellement cool que je ne me suis pas posé la question. Déjà, Mille joue de la guitare, et Sami [Yli-Sirniö] est là et c’est un super guitariste. Donc c’était : « Oui, je rentre dans le groupe, je suis bassiste. » Et ça me va très bien. J’ai une vision de la musique et de l’instrument qui a changé avec le temps. La guitare reste quand même mon instrument principal, c’est celui avec lequel je m’exprime le mieux, mais j’ai Sinsaenum à côté et j’ai le groupe avec Saki – quand ça sortira, j’espère que les gens jetteront une oreille – dans lesquels je m’éclate bien à la guitare. Du coup, le fait d’avoir ça à côté, je pense que ça me permet… Ce n’est même pas de relativiser, parce que ce n’est pas grave. Je continue à faire de la musique, et la basse, ça me va très bien. Mais c’est vrai que quand j’étais plus jeune, quand je suis rentré dans Dragonforce, je me sentais frustré parce que je me disais : « Ah merde, je suis guitariste, je ne fais ‘que’ de la basse, c’est nul… » J’avais un drôle de rapport avec l’instrument. Alors que maintenant non, je suis très content de jouer de la basse. Quand tu retires cet instrument, ça ne sonne pas bien du tout. C’est important d’avoir une basse, les gens ne comprennent pas toujours. Et puis en fait, je m’en fous, je suis content de pouvoir faire de la musique, que ça soit avec de la basse, de la guitare ou du triangle [rires] – je fais exprès de dire ça, mais je plaisante évidemment.

« Quand je suis rentré dans Dragonforce, je me sentais frustré parce que je me disais : ‘Ah merde, je suis guitariste, je ne fais ‘que’ de la basse, c’est nul…’ J’avais un drôle de rapport avec l’instrument. Alors que maintenant non, je suis très content de jouer de la basse. »

Tu dis que ta vision de la basse a changé. Comment a-t-elle changé ?

C’est ma manière d’appréhender les choses, peut-être. Je n’ai plus rien à prouver, si tu veux. C’était peut-être de l’orgueil mal placé. Ce n’est pas évident d’analyser. J’étais musicien et je pense que je voulais qu’on me reconnaisse en tant que guitariste et pas bassiste, du coup je ne pouvais pas m’exprimer comme je voulais, il y en avait deux qui faisaient de la guitare et moi j’étais derrière : « Oh merde, je pourrais tellement faire mieux, faire autrement, bla bla bla. » Et je pense qu’avec le temps, tu relativises, c’est beaucoup moins important. Aussi, il y a deux facteurs qui font que maintenant j’estime ne plus rien avoir à prouver. Je ne dis pas ça en me la pétant, ce n’est vraiment pas ce que je veux dire, mais j’ai eu la reconnaissance de mes pairs dans le sens où quand nous étions en tournée, les gens savaient que celui qui jouait le plus de la guitare des trois dans le groupe, c’était moi. Peut-être que sur scène, le public se disait « il est bassiste », mais déjà les musiciens autour savaient que je jouais de la guitare, donc j’étais content. Après, il y a le fait de me faire inviter par des groupes. Quand Machine Head vient, quand on a eu un problème en tournée, c’est à moi qu’on a demandé de faire de la guitare. Toutes ces choses m’ont peut-être conforté dans l’idée que finalement, non, c’est bien, j’ai prouvé ce que j’avais à me prouver – parce que c’est aussi ça la musique, il y a toujours une part d’ego, je pense. Et le fait d’avoir aussi fait les guitares sur les deux derniers albums de Dragonforce ; les gens ne lisent plus les livrets, donc on s’en fout, mais je me suis exprimé, j’ai fait ce que j’avais à faire. Donc je n’ai plus rien à me prouver et c’est peut-être pour ça aussi que je relativise. Je me dis que j’ai la chance de faire de la musique, et que ce soit la basse ou la guitare, c’est la même chose, du moment que l’énergie est la même.

Quels sont les nouveaux challenges qui t’attendent aujourd’hui dans Kreator ?

C’est d’attendre que mon nerf se décoince [rires]. En fait, je suis allé chez l’ostéo il y a trois jours, j’ai eu un nerf coincé. Donc, là, je ne peux pas jouer de basse pendant encore deux jours. Et ça m’énerve ! Je joue quand même. Même si je n’ai pas le droit, juste avant de t’appeler, j’étais en train de faire des démos, des idées de morceaux, etc. C’est ça mon challenge : essayer de me calmer [petits rires]. Sinon, le challenge, c’est de faire en sorte que, très rapidement, les gens m’intègrent. C’est toujours pareil : il faut composer avec le regard du public, se faire apprécier, etc. mais il s’avère que je suis dans mon élément, donc je pense que c’est bien, le groupe sait que ça va bien se passer, nous sommes tous confiants. Je serai nerveux avant de faire ma première note sur scène, et une fois que ça sera parti, ça sera cool. Et puis, je suis le petit nouveau, donc il va falloir que je m’intègre. Au début, je vais prendre la température, je vais un peu observer, pas trop m’imposer, mais en même temps pas me laisser marcher sur les pieds non plus. C’est le premier jour à l’école dans une nouvelle école. Mes parents ont déménagé, j’arrive dans un nouveau quartier, faut que je me fasse respecter mais en même temps il faut que je respecte les caïds [rires]. J’essaye d’analyser avec des grands mots inutiles, mais en fait, je ne suis pas très inquiet. Ce qui m’intéresse, c’est que Mille m’a demandé si j’avais des riffs. C’est plutôt cool, parce que je ne m’y attendais pas. Forcément, j’ai envie de composer, mais tu n’arrives pas en disant : « Bon alors les gars, salut, je m’appelle Fred, je viens d’arriver, on va faire comme ça. » Ça ne marche pas comme ça. Mais il m’a proposé… Alors, je ne sais pas si ça va finir sur l’album, mais ça c’est mon challenge, de pouvoir composer pour l’album. C’est ça qui m’intéresse. Et puis, le reste, les morceaux, je les ai appris, donc je sais les jouer. Il faut juste que mon nerf se décoince.

Quand Sami était arrivé dans Kreator, c’était après Endorama, donc le groupe n’était pas au mieux de sa popularité, or toi tu arrives aujourd’hui dans une sorte de second âge d’or de Kreator, après Phantom Antichrist et Gods Of Violence qui ont beaucoup plu. J’imagine qu’il y a quand même une pression supplémentaire.

Oui. Enfin, moi, je la ressens beaucoup moins que Mille, par exemple. En tant que compositeur principal, je sais qu’il veut faire un album… Nous en parlions, dans l’absolu, il n’est pas obligé d’en ressortir, s’il veut. Ils ont déjà une carrière qui est conséquente, mais il veut quand même en ressortir et faire que ce soit le meilleur. Donc c’est bien, je le sens motivé, et je trouve ça génial. Ça m’a plu, les échanges que nous avons eus, suite à mon intégration, genre : « Il faut vraiment que ce soit super violent ! » Je trouve ça vachement bien qu’il ait gardé cette énergie. Forcément, il y a une pression, parce qu’effectivement – et c’est rare – les deux derniers albums, je les trouve vraiment excellents, alors que généralement, les derniers albums des groupes de thrash de cette époque, en général, ne m’emballent pas plus que ça. Or là, ils sont vraiment bien. Donc oui, il y a une pression pour faire quelque chose d’encore mieux, mais on va y arriver !

D’ailleurs, ça serait quoi ta vision, en tant que compositeur, du prochain album ? Est-ce que tu serais plutôt dans le conservatisme ou plutôt à apporter des nouveautés au son de Kreator ?

J’aimerais bien les ramener – enfin, nous ramener, je peux dire « nous » maintenant ! – à quelque chose de plus violent à la Pleasure To Kill, parce que là, c’est devenu bien mélodique ces derniers temps. Mais je crois que c’est ce que Mille veut aussi. Bon, là je m’avance, c’est encore très tôt dans les prémices de la composition, mais il m’a envoyé quelques trucs, je lui ai déjà envoyé quelques idées. Personnellement, je voudrais revenir à quelque chose de plus primitif et violent et je crois, sans vouloir trop m’avancer et trop en divulguer, que c’est ce qu’il veut aussi, faire un truc vraiment violent, heavy… Alors, ça fait cliché, « c’est notre album le plus violent, c’est notre album le plus… », on entend toujours ça, mais là je pense que c’est ce vers quoi nous tendons. Je viens de l’extrême – si on oublie Dragonforce [petits rires] – avec Sinsaenum, et de toute façon c’est ce que j’écoute, comme du Morbid Angel, et tout ça découle de Kreator, donc c’est intéressant, parce que ce que je vais proposer, c’est l’influence de groupes qui eux-mêmes sont influencés par Kreator, la boucle se referme. Les deux derniers albums ont bien marché dans le côté mélodique, et pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure, là aussi c’est avoir des couilles que de dire : « Il y a la recette qui marche, la facilité, ça serait de faire la même chose, mais là on va justement peut-être partir vers quelque chose de plus radical. » Je trouve ça cool de prendre encore des risques. On verra bien, je ne sais pas. Je pourrai t’en dire plus dans quelques mois.

« Ça m’a plu, les échanges que nous avons eus, suite à mon intégration, genre : ‘Il faut vraiment que ce soit super violent !’ Je trouve ça vachement bien qu’il ait gardé cette énergie. »

D’ailleurs, vous avez des plans, grossièrement, en termes de calendrier ?

Là, il y a déjà les deux concerts au Chili, dans deux semaines. Ensuite, la tournée avec Lamb Of God. Nous sommes en tête d’affiche du Inferno à Oslo, ça vient d’être annoncé. Et puis, travailler sur l’album. Donc ça sortira quand ça sortira. Je pense vers fin 2020 ou début 2021. Mais là, c’est pareil, je te lance ça comme ça, mais ce n’est pas dit. Je pense juste que c’est l’idée.

Tu as déjà eu l’occasion de répéter avec Kreator ?

Non ! Là je bosse les morceaux tout seul. Je pars en Allemagne samedi prochain. « Alors vas-tu déménager en Allemagne ? » Non certainement pas ! J’ai vécu en Allemagne déjà quand j’étais jeune… Mais ce n’est pas un problème du tout. Là nous avons dit que nous nous verrions après les concerts au Chili, je prends le Thalys et ça y est, je suis à Düsseldorf, Essen, c’est juste à côté. Mille et Ventor sont en Allemagne, Sami et moi sommes en Europe, donc ce n’est pas loin du tout. Nous nous voyons quand il y a besoin de nous voir.

En parallèle, tu sors ton ultime album avec Dragonforce, Extreme Power Metal. Tu avais été très impliqué dans Reaching Into Infinity sur lequel tu as essayé de diversifier la musique du groupe et de montrer autre chose que la capacité à jouer vite. Tu nous disais que ça faisait un bout de temps que tu essayais de casser le moule. Or, sur Extreme Power Metal, tu as composé beaucoup moins de chansons – trois, d’après Herman Li – et le groupe revient à son « moule » de prédilection. Au-delà de l’opportunité qu’a représentée Kreator, penses-tu que tu étais arrivé au bout de ce que tu pouvais apporter à Dragonforce ?

Totalement ! Il fallait que je me barre, de toute façon. J’aurais fait la tournée, parce que, pour être tout à fait franc, ce n’est pas non plus évident, ce n’est pas un milieu facile, je n’ai pas un CV et après je vais pointer au chômage. On dit toujours que la chance, ça se provoque, mais j’ai eu un bol monstre parce que le coup de téléphone de Mille est arrivé pile-poil au bon moment. En fait, j’ai passé tout le début d’année à dire noir quand les autres dans Dragonforce disaient blanc. Pas par esprit de contradiction, mais vraiment parce que, foncièrement, ce n’est vraiment pas ce que je voulais faire. Effectivement, ce que j’essayais de faire ces dernières années, c’est comme si j’avais pissé dans un violon et là nous sommes revenus à Ultra Beatdown, avec la pochette, le titre, tout ce que j’ai essayé de changer. Je ne dis pas que j’avais raison. Je dis juste que ma vision des choses a servi pendant deux albums et là, c’est reparti comme en 40. A tort ou à raison. Il y a des fans qui se plaignaient justement des derniers albums, que ce n’était pas le vrai style du groupe. Je l’entends bien, puisque de toute façon, le vrai style, je ne voulais pas le garder. En plus, j’étais vraiment fatigué, je sortais de Sinsaenum, j’ai composé deux albums et un EP ces deux dernières années. Pour Reaching Into Infinity, j’ai fait les trois quarts de l’album, et puis j’avais commencé à composer pour l’album de Saki. Donc arrivé au moment du nouvel album de Dragonforce, j’étais un peu vide. J’ai vu que Sam avait plus la niaque, il avait plus d’idées qu’avant, donc je l’ai laissé repartir sur la composition. Ça vient donc aussi de moi : je me suis un petit peu effacé. J’ai composé quatre morceaux ; il y en a un quatrième qui, d’avis unanime des deux [petits rires], a été mis en bonus japonais. Je me retrouve donc avec trois morceaux sur l’album.

Mais voilà, plus ça avançait, plus je leur disais que ce n’était pas comme ça que je me voyais à l’âge que j’ai. Je viens d’avoir 41 ans, je ne me vois pas sur un truc qui vole, avec un dragon derrière, avec du rose, avec un album qui s’appelle Extreme Power Metal, etc. Encore une fois, je ne dis pas que c’est mal, c’est juste que ça ne m’a jamais vraiment correspondu, et encore moins là maintenant. Après tout ce que j’avais fait et ce que je peux faire à côté, ce n’était vraiment plus possible. J’étais malheureux, en fait. C’est pour ça que lorsque je le leur ai expliqué, il n’y a pas eu d’engueulade ou quoi que ce soit. Je leur ai dit vraiment comme je viens de te le dire, il n’y a pas de secret, c’est vraiment que je suis arrivé au bout du truc. J’ai cette opportunité, c’est parfait. Sinon je serais resté, mais j’aurais fait la gueule tout le temps. Je leur ai dit : si j’étais resté, j’aurais été imbuvable, parce que tout me sortait par les trous de nez. De toute façon, quand je ne suis pas content, je le fais savoir [rires]. Je leur souhaite que tout se passe bien, mais tu vois, là tu me dis « tu sors un album dans quelques jours », je ne sais pas quand est la date, je suis complètement détaché, je n’ai pas écouté l’album, je n’ai pas regardé le clip… J’ai tiré un trait mais ce n’est pas amer, c’est juste que je suis passé à autre chose parce qu’il le fallait. Comme avec une copine ou une femme quand ça ne va plus.

Est-ce que tu as participé à la composition de l’album sachant qu’éventuellement tu quitterais le groupe juste après sa sortie ou après la tournée ?

Ça faisait un petit bout de temps que ça mijotait dans ma tête de toute façon. Je ne savais pas que ça serait le dernier. C’était au fur et à mesure, en écrivant les paroles, en voyant la tournure que prenait l’album, je me disais : « Non mais ce n’est pas possible… » Mais encore une fois, ce n’était pas évident de se projeter puisque je n’avais rien dernière. Sans rentrer dans les détails, j’avais commencé à mettre des pièges dans la forêt pour chopper des lapins [petits rires]. J’avais commencé à jeter deux ou trois bouteilles à la mer, car plus ça avançait, plus j’y allais à reculons et je ne me sentais plus du tout à ma place. Mais je serais resté, c’est ce que je te disais, c’est honnête, ça ne sert à rien de mentir, je serais resté mais j’aurais fait la gueule. Après, comme nous nous entendons bien, il y aurait toujours eu moyen de se fendre la gueule sur scène, de faire des tournées… Ce n’est pas si horrible que ça, il ne faut pas non plus exagérer. On est des Latins, on est vite émotionnels, on attache de l’importance à ces choses-là. Enfin, moi j’attache de l’importance à ces choses-là : me sentir bien, croire en la musique, etc. Donc je vais en faire un fromage et dire : « Ah, ce n’est pas la musique que j’aime… » Mais avec un petit peu de recul, ce n’est pas non plus le bagne. Donc j’aurais pu rester, mais comme je m’implique vraiment dans l’artistique, ça me rongeait quand même. Je pouvais relativiser et me dire : « Attends, ce n’est pas si grave que ça, tu fais des tournées, tu fais de la musique, c’est cool. » Malheureusement, ou heureusement, je suis intègre et j’ai besoin de croire en la musique, j’ai besoin d’être honnête.

« J’ai eu un bol monstre parce que le coup de téléphone de Mille est arrivé pile-poil au bon moment. En fait, j’ai passé tout le début d’année à dire noir quand les autres dans Dragonforce disaient blanc. […] Je viens d’avoir 41 ans, je ne me vois pas sur un truc qui vole, avec un dragon derrière, avec du rose, avec un album qui s’appelle Extreme Power Metal, etc. […] Je leur ai dit : si j’étais resté, j’aurais été imbuvable, parce que tout me sortait par les trous de nez. »

Tu disais qu’« il y a des fans qui se plaignaient justement des derniers albums, que ce n’était pas le vrai style du groupe ». As-tu aussi senti de la déception au niveau du groupe lui-même, chez certains membres qui pensaient que vous aviez été trop loin dans la diversification ?

Non, je pense que… Après, c’est toujours pareil, c’est facile avec le recul. Je ne sais pas ce que t’a dit Herman, je pense que maintenant, il a une manière de voir les choses qui est différente, mais c’est toujours facile quand on n’est pas trop impliqué. A l’époque, tout le monde était content. Il n’y a peut-être que Vadim : lui déjà il voulait repartir dans un truc plus dans la veine d’Ultra Beatdown. Mais non, je pense que tout le monde était content pour repartir dans un format… Et puis, je dis que les fans… Finalement, ceux qui ne sont pas contents, ce sont ceux que tu vas retenir. Sur dix qui vont donner leur avis sur internet, je vais retenir le seul qui va dire que l’album c’est de la merde alors qu’il y en a neuf qui disent qu’il est bien. Le fait est que le groupe était tombé plutôt bas quand le premier chanteur, ZP [Theart], est parti – il s’est fait viré – et du coup, je pense que nous avons… En tout cas, c’est ce que je voulais faire, et le mangeur de l’époque aussi, nous voulions arrêter un peu le côté tralala, too much, fun, fluo du groupe, et que ça soit un peu plus du côté sérieux du metal. C’était ce que nous faisions, et je pense que ça a marché, parce que le groupe a repris du poil de la bête et il a pris de l’ampleur en Allemagne et ailleurs. Je pense que nous avons donc été pris plus au sérieux avec des albums qui sont aussi plus sérieux. Forcément, il y a des gens à qui il manquait ce côté un peu fun, mais ça faisait partie d’un plan et de quelque chose que nous voulions faire. Peut-être que Sam n’aime pas ces albums, mais c’est parce que… Tu ne peux pas ne rien faire et puis critiquer.

Au final, qu’est-ce que tu retiens de ces quatorze ans dans Dragonforce ?

Forcément, plein de belles choses. Si tu veux, j’ai certaines rancœurs, mais je retiens surtout toutes les opportunités, des rencontres, avoir pu jouer partout dans le monde, avoir passé des bons moments, des grosses cuites, des beuveries pas possibles… Et puis, sur le côté artistique, peut-être un peu plus de frustration, le fait d’avoir l’impression de pas avoir été… pas de ne pas avoir été pris au sérieux, mais d’avoir été un peu utilisé par moments, de ne pas avoir été remercié à ma juste valeur pour les choses que j’ai pu faire à une époque. Peut-être ça, mais c’était dans les trucs plus récents. Mais sinon, non, il n’y a rien de… Je suis content là, en plus. Je suis de bonne humeur, j’ai l’opportunité avec Kreator, donc je n’ai pas à cracher dans la soupe. Une chose que je voulais bien préciser – c’est pour ça que je l’avais mis dans le communiqué –, c’est que j’ai rencontré Mille avant de jouer dans Dragonforce. C’était important pour moi de le préciser pour pas qu’on dise : « Oh, il crache dans la soupe ! » Non, je peux cracher dans la soupe si je veux, puisque je l’ai rencontré avant [petits rires]. Mais non, Dragonforce m’a apporté plein de choses. Il m’a donné de super opportunités, de me façonner, des moments avec les fans, etc. Donc ce sont plein de bonnes choses, c’est cool !

Ça a été un tremplin pour toi, Dragonforce ?

Oui. J’ai toujours raconté la même histoire : je suis rentré dans le groupe pour dépanner, et après je m’entendais bien avec les mecs et je suis resté, même si ce n’était pas mon style de musique. Il y en a qui peuvent dire que c’est opportuniste, mais je faisais de la musique, donc à quel moment c’est opportuniste ou pas ? J’ai réussi à passer des bons moments. Au début, c’était chiant, comme je disais tout à l’heure, j’étais frustré, j’étais là, je faisais la gueule, je picolais… Nous nous fendions la gueule, mais artistiquement, ce n’était pas ça. Et puis finalement, j’ai réussi à mettre ma patte, à m’intégrer, donc j’étais plus dedans. J’ai suivi mon petit bonhomme de chemin là-dedans, j’ai gravi des échelons. Et là, j’ai vraiment fait tout ce que j’avais à faire et il était temps de partir.

Quand tu dis que tu n’as pas l’impression d’avoir été remercié à ta juste valeur, qu’est-ce que tu veux dire ?

Je ne sais plus sur lequel des deux derniers albums, il y avait des paroles que j’avais écrites… Et puis c’était plus à moi de faire les interviews pour parler des morceaux, que d’autres personnes, ou il y avait le choix des morceaux… Sans rentrer dans les détails et larmoyer, j’avais l’impression d’être un peu utilisé, genre : « Bon, tiens, on n’a pas d’idée. Fred, vas-y, fais-nous des morceaux. Merci, allez, à la prochaine ! » Ma position a toujours été un petit peu floue, à savoir si j’étais un membre important ou un membre secondaire. Mais, encore une fois, c’est peut-être juste moi qui me fais mes idées, mais c’était quelque chose qui m’a pesé et qui, j’ai l’impression, s’est avéré en début d’année, encore une fois sans rentrer dans les détails – ce n’est pas mon envie de laver mon linge sale.

Qu’est-ce que ça t’a fait quand tu as vu que tu as été remplacé sur la tournée par un « joueur de triangle » ?

Qu’est-ce que tu veux que je te dise… En fait, ça ne me faisait plus rire. J’en entendais parler avant, déjà, et je ne trouvais pas ça drôle. C’est là où il y a un détachement : c’est au-delà du « j’ai envie de me moquer, etc. », c’est que foncièrement, je ne trouve pas ça drôle, tout comme des gens ne trouvent pas drôle OSS 117, par exemple. Ça ne me fait pas rire, ça ne m’intéresse pas. Donc le fait que je sois remplacé pour la tournée américaine par Stevie T, ça m’a conforté dans mon choix. C’était vraiment du genre : « Ah bon, bah oui, tiens voilà… » Ça continue dans leur sens, que je ne suis pas à même de critiquer. C’est juste que ça ne me correspond plus.

« Socialement, ça colle avec les gens, donc je dois être un bon gars qui joue correct ! [Rires] […] C’est un conseil qu’il faut dire aux gens, ceux qui veulent devenir musicien : il faut travailler son instrument, mais il faut aussi travailler les rapports humains et être social. C’est super important. Il y a plein de gens qui négligent ça. »

Penses-tu que ces années d’expérience à jouer dans Dragonforce vont t’aider, d’une manière ou d’une autre, pour ton nouveau job dans Kreator ?

J’ai forcément appris des choses. Toute la routine de la tournée, du music business, du studio, etc., oui forcément. Ça fait quatorze ans que je fais de la musique professionnellement, j’en vis, et puis nous avons fait des grosses tournées, nous avons pris le bus, l’avion, toutes ces conneries, donc forcément tout ça va me servir. Peut-être pas le côté artistique en lui-même. L’artistique ou le style de Dragonforce, je ne sais pas si c’est quelque chose que je vais garder ou que le groupe m’a apporté ou que j’avais déjà avant, ce n’est pas évident à analyser, mais tout ce qui est autour, tout l’aspect technique, forcément, toutes ces années d’expérience me servent pour arriver en étant déjà au niveau, pas comme si Kreator avait pris quelqu’un qui débutait et à qui il fallait expliquer où il faut se retrouver, combien de passeports, ce genre de conneries. Je suis à niveau, je pense.

Tu étais depuis 2005 dans Dragonforce, tu as monté avec Joey Jordison, entre autres, ton groupe de death metal Sinsaenum, et là tu montes encore d’un cran en notoriété en intégrant Kreator ; mais tu as aussi collaboré avec le projet de George Lynch Souls Of We ou encore avec Mitch Harris et Shane Embury de Napalm Death dans Menace. Il n’y a pas eu beaucoup de musiciens français à avoir à ce point implanté leur carrière à l’internationale. Qu’est-ce qui fait la différence chez toi ?

Le génie, ça ne s’explique pas ! [Rires] Non, je ne sais pas… A mon avis, il faut quand même savoir jouer de la musique correctement, mais il y a un côté qui est quand même très important et dans lequel, je pense, avec le recul et sans vouloir me la péter, je suis bon, c’est dans tout ce qui est rapport social, humain, et je ne me force pas. Je pense que les gens le sentent, parce que j’aime foncièrement l’échange. Une fois que j’ai passé l’étape qui consiste à tourner autour et renifler la personne, quand je me livre avec quelqu’un, socialement, l’échange me plaît. Et je pense que ça fait pour beaucoup dans les opportunités qui me sont présentées. Ça, mélangé avec mon niveau musical, qui n’est pas dégueu – même si je suis loin d’être le meilleur musicien –, je pense que c’est un bon package. Comme je disais, ça a joué quand nous étions en tournée avec Machine Head, le fait que ce soit vers moi qu’ils se sont tournés pour leur filer un coup de main à la guitare, et pas aux deux autres, ou alors quand je vais voir des groupes et que je suis invité sur scène, ou George Lynch, c’était par le biais des mecs de Disturbed… Ce sont des opportunités qui se créent grâce à mon côté social, et c’est naturel. Ce n’est pas pour aller sucer des… Ce n’est pas opportuniste. C’est vraiment que je me lie d’amitié avec des gens et ça accroche bien. Jordison, c’est lui qui m’a appelé du jour au lendemain. Il m’a envoyé un message en me demandant : « Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? » Et je lui dis : « Bah tiens, je fais un groupe de death. » « Ah cool ! C’est qui le batteur ? » « Je ne sais pas, toi… » Ça s’est fait comme ça. Je n’ai pas été le chercher, le supplier. Après, c’est toujours intéressant de jouer avec des gens qui ont une carrière et une résonance. Je digresse mais je pense que c’est ça qui fait que j’ai eu ces opportunités. Socialement, ça colle avec les gens, donc je dois être un bon gars qui joue correct ! [Rires]

D’un autre côté, non seulement Gojira est en train de devenir un des mastodontes du metal, mais on a vu des musiciens francophones comme toi, Dirk Verbeuren ou Kevin Foley attirer les regards de pointures internationales. Est-ce que tu penses que la scène française et francophone en général – puisque Dirk est belge – est actuellement en train d’avoir le vent en poupe ?

Alors, effectivement, Dirk est belge et Kevin est roux, donc… Je pense qu’il est bon de le préciser [rires]. Je précise : c’est un pote, je l’ai eu au téléphone il y a quelques jours [petits rires]. Je ne sais pas. Les analyses de scène comme ça, ça veut bien dire qu’il y a un problème à la base, parce qu’on essaye vraiment dire : « Oh là là, il y a trois musiciens… » C’est comme en Italie, on n’est pas rock ici. On ne devrait pas se poser la question. Ça devrait se faire comme ça, c’est tout. Et comme ça ne se fait pas, on est là : « Oh génial, il y en a trois qui sont connus ! Wouhou ! » Ça veut bien dire qu’il y a un pépin quelque part. Donc je ne sais pas si c’est appelé à s’expatrier ou pas. Je ne sais pas qui décide que chanter en allemand c’est bien, chanter en français ce n’est pas bien. Il y a plein de facteurs. Je n’analyse pas trop cette scène française. En fait, quand j’ai tourné avec Loudblast, et que j’ai traîné avec eux et tous les groupes à côté, comme Black Bomb A, etc., je me suis rendu compte que je ne connaissais pas vraiment les… Je n’avais jamais fait de tournée en France dans toutes les petites villes. Je suis passé vite à l’internationale avec Dragonforce et je ne connaissais pas tous ces groupes où tout le monde se connaît et tout le monde est super sympa. Et je me disais : « Putain, ils se connaissent tous ! » J’étais un peu triste, je me disais : « Merde, je pensais que j’étais connu, mais en fait personne ne me connaît. Je ne connais personne. C’est nul. » [Rires] Maintenant, c’est bon, je connais les gars… Donc il y a une scène française mais son problème c’est peut-être qu’elle est très franco-française. Quand tu regardes les tournées des groupes, c’est généralement des weekend warriors, c’est vendredi, samedi, dimanche, mais je ne sais pas si c’est la faute des groupes ou si ce sont les autres pays qui ne sont pas intéressés parce que ce qu’on fait n’est pas bien… Mais je ne sais pas, il y a plein de groupes qui sont cool pourtant ! Tout ce que je sais, c’est qu’on n’est pas plus mauvais que les Italiens ou les Espagnols qui, pareil, ne font pas non plus grand-chose à part deux ou trois groupes. En Italie, il y a Fleshgod Apocalype, évidemment Lacuna Coil, Rhapsody Of Fire ou The Real Rhapsody Of Fire Of Legend [petits rires]… En Espagne, il y a qui ? Magö De Oz, ça fait vingt mille ans. Barón Rojo, Angelus Apatrida… Tu vois, j’étais au sport ce matin, et il y a un truc d’Angelus Apatrida qui est passé, c’est vachement cool ! Il y a peut-être l’accent aussi qui rentre là-dedans, mais personne n’a à rougir. Il y a plein de bons groupes partout.

On peut avoir l’impression que tu as eu un peu tendance à butiner de groupe en groupe. Le plus long que tu sois resté dans un projet, c’était Dragonforce – quatorze ans. Pourquoi ce choix de carrière plutôt que de t’inscrire dans la durée avec un groupe à toi ?

Après, Sinsaenum, je n’ai pas envie de me barrer, puisque c’est mon groupe. Dragonforce, je me suis barré au bout de quatorze ans parce que j’en avais ras les boules [petits rires]. Avant, Heavenly, c’était pareil, ce n’était pas ma came. Maladaptive, qui est le groupe que j’ai formé avec les deux autres expatriés de Heavenly, nous n’avons jamais splitté. Je ne me suis pas barré de Menace avec Mitch Harris, c’est juste que nous avons fait un album et c’est tout. George Lynch, c’est pareil, il y a eu un album, et c’est tout. Donc ce n’est pas que je sois un requin de studio, comme les Neil Murray ou les Cozy Powell dans les années 80. Je suis loin de faire ça. C’est juste que j’ai participé à des projets ponctuels, mais finalement, je suis assez fidèle : quatorze ans dans Dragonforce, Sinsaenum depuis que je l’ai en tête… Parce que c’est sorti en 2016 mais ça a été officialisé en 2013 et ça faisait vingt ans que je voulais faire ça. Donc je ne suis pas d’accord avec ton analyse [rires]. Mais oui, ça peut donner cette impression, mais c’est parce qu’en fait j’ai multiplié les projets, mais je n’ai pas sauté de groupe en groupe. Alors excuse-toi ! [Rires]

« Si demain j’avais un coup de téléphone d’Alain Chamfort qui me disais ‘tu veux faire de la basse sur une tournée ?’, sachant que j’adore les albums d’Alain Chamfort du début des années 80, je serais con de dire : ‘Non. Je suis estampillé thrash maintenant ! Donc au revoir Alain.’ »

Tu as touché à des styles très différents et tu n’as pas hésité non plus à te présenter comme bassiste, alors qu’à la base ton instrument de prédilection, c’est la guitare. L’adaptabilité, c’est la clef pour toi ?

C’est marrant que j’aie un groupe qui s’appelle Maladaptive, parce que justement, c’est plutôt l’inverse [petits rires]. Effectivement, l’adaptabilité, aussi bien au niveau musical qu’au niveau social, comme je te disais tout ça l’heure. Ce sont les choses qui font qu’on va te retenir. C’est un conseil qu’il faut dire aux gens, ceux qui veulent devenir musiciens : il faut travailler son instrument, mais il faut aussi travailler les rapports humains et être social. C’est super important. Il y a plein de gens qui négligent ça. Il faut que ça soit naturel, c’est tout. Donc je ne me force pas sur le plan humain, et musicalement non plus, puisque je ne m’enferme pas dans un style. J’ai mes styles de prédilection, j’adore le thrash , le death, le heavy. Le power ce n’est pas mon truc, loin de là, mais tu vois, j’ai aussi écouté Rhapsody. Quand le deuxième album est sorti, j’étais à fond dedans. J’adorais Angra. J’adorais un album de Stratovarius. Symphony X, je ne sais pas si c’est du power, mais j’adore les cinq ou six premiers albums. Et puis j’adore le jazz fusion. J’adore Infectious Grooves. J’adore le disco. J’adore la variété française. Donc si j’ai l’occasion de pouvoir m’exprimer dans ces genres différents, je serai bien con de dire non.

C’est un reflet de ta personnalité diverse…

C’est ça. C’est comme ça que je suis. Encore une fois, c’est naturel. Je ne me force pas. J’ai la chance d’être dans le milieu de la musique, d’avoir des contacts et d’avoir des opportunités, et je serais bien con de les refuser. Si demain j’avais un coup de téléphone d’Alain Chamfort qui me disais « tu veux faire de la basse sur une tournée ? », sachant que j’adore les albums d’Alain Chamfort du début des années 80, je serais con de dire : « Non. Je suis estampillé thrash maintenant ! Donc au revoir Alain. » Encore une fois, les fans de metal, ou les gens en général, quand on est dans le milieu de la musique… Pas dans les films, parce que tu peux faire un film d’horreur et puis un film drôle après, ça tu as le droit. Quand tu fais de la musique, généralement, on te met dans une case et puis tu ne dois pas en sortir, et si tu en sors : « Oh, c’est louche ! » Alors que non. J’aime tous ces genres de musique, et si j’ai l’opportunité de le faire, je le fais pour me faire plaisir. C’est important.

Peux-tu nous donner des nouvelles de Sinsaenum ?

Comme j’ai bossé intensément sur le groupe, en faisant deux albums, un EP, en m’occupant de tout, que ce soit la production, le management ou la tournée, ça m’a bien crevé ! J’avais bien pressé le citron. Donc cette année est un peu relax. J’ai bossé sur l’album avec Saki. J’ai bossé sur Dragonforce. Là je bosse pour Kreator et, comme je te disais, je travaille sur quelques riffs pour voir si ça passe ou pas. J’ai quand même deux ou trois trucs pour Sinsaenum et je vais m’y remettre quand ça viendra, quand j’aurai fait mon Kreator. J’ai l’ordre de mes devoirs [petits rires] : je fais mon Kreator, après je fais mon Sinsaenum. Mais il y aura un troisième album, c’est sûr. Et le line-up, on verra comment il avance.

Tu parlais du projet avec Saki. Tu peux nous en dire un peu plus ?

Eh bien, c’est cool ! L’album est enregistré, il a été mixé, masterisé, la pochette est faite, il est tout prêt. C’est plus une question de label. Si tu veux, l’album appartient en premier lieu à un label japonais. Donc je suis parti au Japon pour composer, ce qui était un de mes rêves. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. C’est quand j’y étais ou quand je suis revenu, je ne sais plus, j’ai dit à ma femme : « Putain, mais en fait, ça y est, j’ai réalisé mon rêve ! » Car je disais toujours : « Il faudrait que je parte au Japon pour composer, ça m’inspirerait, etc. » Là, j’avais commencé à composer tout seul et, vu que l’idée était celle d’un duo avec Saki, je me suis dit que ça serait bien que nous confrontions nos idées ensemble, et moi ça m’arrangerait bien car j’adore aller au Japon. Je suis donc parti trois semaines là-bas. Nous avons bossé ensemble tous les jours et c’était vachement cool ! L’album est vraiment bien. Nous avions un line-up un petit peu différent en tête au début – ça sera annoncé rapidement. En fait, c’est un mélange d’Extreme, de Disturbed, il y a des touches un peu à la Avenged Sevenfold des fois… Avenged, ce n’est pas forcément le groupe avec lequel j’ai grandi, mais c’est pour essayer de définir un petit peu. C’est un peu groovy. Ce n’est pas une voix super aiguë, c’est plus burné, il y a du solo quand même, des petites touches de Pantera époque Cowboys From Hell des fois… C’est un peu couillu. Ça m’a fait du bien. Je pense que ça aussi, ça m’a conforté dans l’idée de me barrer de Dragonforce, puisque finalement le côté heavy mélodique est maintenant avec ce groupe. Les morceaux que je pouvais composer ou que j’aurais composés pour Dragonforce et que j’allais me faire refouler parce que ce n’est pas trop le style parce qu’il ne faut pas déconner parce qu’il faut quand même que ça va toum-ta-toudoum-ta-toum-ta-toudoum-ta, je les ai foutus là-dedans. C’est bien aussi que je sois arrivé à l’album tout en disant : « Là, je n’ai pas trop d’idées », parce que je n’arrivais plus non plus à m’adapter à ce truc-là. Donc j’espère que cet album ne va pas sortir dans vingt ans, parce qu’il est vraiment bien et j’ai hâte que les gens l’écoutent. Du coup, je joue de la guitare dessus, et là c’est évident : il ne faut pas lire le livret pour savoir que c’est moi qui joue de la guitare.

Pourquoi le Japon était-il un rêve pour toi ?

J’adore le Japon ! Comme tous les Français de mon époque, j’ai grandi avec Dorothée. Donc ça, plus les jeux vidéo, j’avais déjà une image du Japon, genre : « Wah, c’est de là-bas que ça vient, c’est trop bien ! » Et puis, je ne sais pas, ça m’intéressait. J’avais une image de ce pays, et grâce à Dragonforce – c’est aussi l’une des choses que ça m’a apportées –, nous sommes très souvent allés au Japon. Mon troisième concert avec Dragonforce était au Japon. Je suis arrivé là-bas et je me suis dit : « Putain, c’est génial. » Je n’ai pas du tout été déçu, au contraire. J’y suis retourné au moins une fois par ans depuis que je suis dans Dragonforce. Il y a même une fois où j’étais parti en vacances tout seul, j’ai voulu me perdre dans les rues, j’ai eu une épiphanie… Je suis attaché à ce pays. Je ne vais pas rentrer dans le côté mystique, parce que je n’y crois pas du tout, mais j’avais une impression de déjà-vu, je me disais : « Putain, ce n’est pas possible. » J’ai eu une sensation de liberté. Je me sens super bien là-bas. Si je parlais japonais et si ma femme ne travaillait pas ici, nous partirions au Japon. Bon, ça serait un petit peu dur et peut-être que je serais déçu. Mais j’adore ce pays. Donc le fait de partir là-bas pour composer m’a inspiré avec tout ce qu’il y avait autour, les parcs dans Tokyo, la ville, les lumières, ce que je ressens, etc. C’était quelque chose que je voulais faire, et là, ça a été fait. J’espère le refaire, car c’était une super expérience. J’invite les gens à aller au Japon avant qu’il n’y en ait plus [petits rires], parce que malheureusement, c’est un pays qui est au milieu de deux plaques tectoniques… Mais c’est un super pays !

Interview réalisée par téléphone le 19 septembre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : CélEye KOPP Photographies (1 & 7), Takumi Nakajim (8), Paul Harries (5) & Nicolas Gricourt (4 & 6).

Site officiel de Kreator : kreator-terrorzone.de.
Site officiel de Dragonforce : dragonforce.com.

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  • « Qualités sociales indéniables ».
    Sociables ou relationnelles, non ? Je pensais qu’il faisait partie d’une association caritative en lisant ça.

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