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Interview   

La bipolarité d’Headcharger


Le changement de cap stylistique dans un groupe n’est jamais chose aisée, comme ont pu le prouver de nombreux cas dans ces dernières années, notamment In Flames avec qui nous évoquions le sujet récemment. Pour les Caennais d’Headcharger, le changement fut progressif mais de taille, passant d’un style proche du hardcore à ses débuts, à un rock stoner à la hargne enjouée et communicative. Pour autant, le groupe n’en est pas moins authentique, et garde cette énergie core qui leur tient tant à cœur.

Nous discutons de cela, entre deux laïus sur le processus d’écriture, ainsi que du thème principal du nouvel album, Hexagram, à savoir la dualité de l’être humain et des relations sociales. Un album dont le chanteur Sébastien Pierre et le bassiste Romain Neveu ne sont pas peu fiers.

« Headcharger n’aspirait qu’à ça, devenir ce gros rock, ce truc épais, fat, qui drive, qui rend heureux… »

Radio Metal : Votre carrière avançant, les influences hardcore ont progressivement disparu de votre musique. Quel est votre rapport au hardcore aujourd’hui et quel regard portez-vous sur vos débuts ?

Romain Neveu (basse) : De toute façon, un groupe, c’est aussi un cursus de vie, donc nous n’allons pas regretter ce que nous avons fait à l’époque. Parce que, on va le dire, à l’époque, nous nous appelions Doggy Style, nous faisions du pur hardcore, un peu crossover. Nous avons toujours été catalogués hardcore, mais nous faisions quand même quelque chose d’un peu différent, nous avions toujours notre sauce. Après, moi, je ne vais pas renier, je viens plutôt de la scène punk-hardcore à la base, donc c’est un cursus de vie. Après, c’est aussi quasi le même groupe entre Doggy Style et Headcharger, c’est juste que nous avons réussi à évoluer en fonction de toutes les influences de chacun. À la base, je composais beaucoup, donc évidemment, je mettais ce que j’avais dans les tripes. Puis tout le monde a commencé à mettre ses petites parties et du coup, c’est comme ça que le groupe s’est forgé. Donc je pense que si nous étions partis d’autre chose à l’époque, nous ferions peut-être autre chose maintenant, peut-être que nous aurions fait l’inverse, à savoir plus calme à l’époque et plus énervé maintenant… On ne sait pas ! C’est le cheminement qui s’est passé comme ça et moi je suis très fier de faire du hardcore, j’en écoute toujours beaucoup, évidemment moins…

Sébastien Pierre (chant) : Et puis surtout, c’est une scène que nous respectons beaucoup, pour sa façon de fonctionner, sa manière d’aborder les choses, etc.

Romain : Oui, le DIY…

Sébastien : J’ai un profond respect pour tous ces groupes et puis, qu’on le veuille ou non – parce que ce qui nous a toujours intéressé avant toute chose, c’est le live –, un bon Madball ou un bon Sick Of [It All], c’est quand même à chaque fois une tartine en live, et tu prends tout le temps un vrai plaisir à regarder parce que c’est ourdé d’instinct et de musique qui respire l’énergie. Je pense que dans Headcharger, ce qui nous reste le plus de cette époque-là, c’est l’énergie sur scène. Nous ne l’avons jamais perdue.

Romain : C’est là que tu donnes tout, toutes tes tripes… C’est là que t’es toi-même.

Sébastien : Et c’est le moment privilégié que tu as pour vraiment partager ta musique avec les gens, et, quelque part, même si nous sommes un peu plus nuancés selon les morceaux, etc., aujourd’hui, en tout cas, nous n’avons jamais voulu perdre ce côté très énergique et instinctif de la musique, qui est super important pour nous.

Le sens de l’accroche, l’énergie et les mélodies sont des choses qui ont toujours été présentes dans votre musique malgré l’évolution de votre style. Diriez-vous que ce sont ces trois aspects qui sont moteurs pour le groupe ?

Ça doit ! Je pense que tu serais mieux placée que nous pour en parler, parce qu’à vrai dire, comme disait Rom, quand nous composons, nous ne nous posons pas toutes ces questions-là. Nous ne faisons que sortir ce qui vient sur un moment donné, ce que nous avons envie de transmettre aux gens. C’est ce qui ressort naturellement, et c’est encore plus vrai pour Hexagram. Et ça, pour le moment, des retours que nous en avons, c’est assez unanime. C’est un album que les gens apprécient parce qu’ils sentent qu’il est sincère, et oui, il l’est ! Pour une fois, et ça faisait très longtemps, c’est un album dont nous sommes très fiers.

Romain : Parce que dans tout notre processus de composition, pré-prod, enregistrement, la manière dont nous le pensions après la sortie, comment l’album va sortir – car il y a du vinyle, pour nous c’est important –, tout ce processus nous rend vraiment fiers.

Sébastien : Nous en sommes fiers, et c’est peut-être un peu prétentieux de le dire, mais nous ne craignons pas trop ce que les gens vont en penser. Parce qu’il y a forcément des gens qui vont le trouver moins bon, d’autres qui vont le trouver meilleur, mais ce qui est sûr, c’est que nous avons été au bout de notre truc, et nous avons été sincères dans le sens où c’est l’une des premières fois où nous nous mettons à nu devant les gens, et que là, c’est un album qui a été composé par autant d’entités que représente le groupe, et qui a fait l’unanimité au sein même du groupe. Je pense que c’est aussi ce qui fait que tout le monde trouve que c’est, si ce n’est le meilleur, en tout cas un des très bons albums d’Headcharger.

Romain : Nous n’avons pas essayé de faire « telle chose parce qu’à ce moment-là, c’est ça qui est le mieux à faire pour avoir le plus de succès », ou je ne sais quoi. Nous avons fait exactement ce que nous voulions. Je pense que maintenant, malgré les évolutions que nous avons eues, le vrai son Headcharger, la vraie mouture Headcharger, c’est celle d’Hexagram. Parce que nous sommes arrivés jusque-là, il y a un procédé d’album qui a fait que, il a aussi fallu que nous digérions les influences plutôt hardcore, le chant gueulé est parti petit à petit des albums – on va dire que ça fait deux albums où il n’y a plus du tout de chant gueulé – , c’est une évolution et Headcharger n’aspirait qu’à ça, devenir ce gros rock, ce truc épais, fat, qui drive, qui rend heureux…

Sébastien : Il est même arrivé quelquefois… Tu parlais de nos origines plus hardcore, et encore j’ai du mal à dire « hardcore » car nous n’avons jamais été un groupe purement hardcore, et j’ai un tel respect pour les groupes strictement hardcore… Mais nous avons été taxés, en particulier dès The End Starts Here, l’album où le virage du groupe a été pris, de faux trucs commerciaux, mais s’ils savaient à quel point nous ne nous posons pas toutes ces questions et on s’en branle ! Nous faisons juste la musique qui nous plaît à ce moment-là, et ce que nous avons envie de faire aujourd’hui, ce n’est pas juste des morceaux plus frontaux et avec un chant plus saturé, etc., nous ne nous posons pas toutes ces questions-là. Faut être lucide aussi, Headcharger ne vend pas des millions d’albums. Si vraiment nous avions pris un virage… [Commence à rire]

Romain : Moi j’aurais gueulé, déjà ! Nous avons envie de faire la musique qui nous plaît avant tout ! C’est marrant, il n’y a pas longtemps, j’avais vu une interview de James Hetfield où ça disait : « Est-ce que vous faites de la musique pour vos fans ? » Et il répondait : « Non, je fais de la musique pour moi avant tout. » Après, venant de Metallica, on peut se poser la question, mais c’est un groupe que nous respectons à fond et je pense qu’ils le font vraiment pour se faire plaisir aussi…

Sébastien : Et puis je pense, et j’espère ne pas le penser naïvement, qu’à partir du moment où toi, tu es sincère dans ce que tu proposes aux gens, que les gens t’aiment ou pas, en tout cas, il y a un ressenti qui fait qu’il y a une sincérité qui se dégage.

« Nous avons été taxés, en particulier dès The End Starts Here, l’album où le virage du groupe a été pris, de faux trucs commerciaux, mais s’ils savaient à quel point nous ne nous posons pas toutes ces questions et on s’en branle ! »

Jusqu’à votre album précédent, les premières ébauches de morceaux venaient du guitariste David Rocha et toi, Romain. Avez-vous fonctionné pareil sur cet album-là ?

Ouais, sur cet album-là, exactement pareil, à quelques nuances près. Par contre, ce qui est sûr, c’est que pour cet album-là, et je pense encore une fois que ça s’entend et que c’est aussi pour ça qu’il est pour le moment aussi bien accueilli, il y avait une vraie volonté de cohésion d’ensemble et de choix des morceaux qui restent différent sur un même album, mais qui gardent réellement cette patte, ce fil conducteur.

Romain : C’est une sorte d’osmose, ça se mélange bien.

Sébastien : C’est une sorte de truc cohérent dans son ensemble, et ce n’est pas si évident. Je pense à des trucs comme AC/DC, où ils ne se posent même pas la question, c’est « one shot, on y va, de toute façon on a cette recette qui fonctionne à mort ! » Les albums d’Headcharger ont toujours été plus dans différents univers, tout en gardant une cohésion, et je pense que c’est encore plus vrai pour celui-ci.

Romain : Nous avons digéré avec Babou aussi la musique… Je te disais tout à l’heure que je viens plutôt du punk-hardcore, donc dans les premiers albums, il y avait plus de riffs typés hardcore, hardcore’n’roll ou peu importe l’étiquette. David étant beaucoup plus seventies, il fallait réussir à trouver ce mélange-là, donc au fur et à mesure des albums, nous avons digéré ça, mais il y avait souvent des morceaux plus bruts, plus rock, il y avait encore ce petit côté un peu séparé, comme s’il y avait une face A et une face B avec des styles différents.

Sébastien : C’était un peu schizophrène, quoi.

Romain : Et là, nous avons trouvé la bonne manière. C’est vrai que moi, quand je compose, je pense au riff, je n’ai pas une vision globale dans un premier temps. Je vois un riff qui me plaît bien, je le présente à Babou, nous jouons ça, nous faisons une petite pré-prod, nous essayons de trouver ce qui peut suivre, nous arrivons à travailler comme ça. Après, David, lui, a plus l’optique globale, et il arrive plus rapidement avec des morceaux complets. Tout ça interagit, ça se mélange, et ça fait que c’est plus compact maintenant.

Sébastien : C’est là que je pense qu’ils se complètent vachement bien, Romain et David, dans le travail de composition. Rom a une culture du riff et une énergie pure ; David a plus une vision d’ensemble d’un morceau et une sensibilité de l’arrangement, qui fait que la couleur Headcharger commence à apparaître. Ensuite forcément, il y a le chant, la batterie puisque pour Rudy, cet album-là est le premier qu’il compose avec nous, puisque sur le précédent, Black Diamond Snake, il était arrivé quatre mois avant, donc il était plus un exécutant.

Romain : Donc pour lui ce n’était pas facile non plus, c’était un peu directif. Humainement, nous nous connaissons depuis dix, quinze, vingt ans, ça fait une paye, mais bon.

Sébastien : Alors que là, il a réellement participé au travail de composition et en plus, il n’a pas hésité – connaissant le tempérament de Rudy, pour ceux qui le connaissent, ça n’étonnera personne – , il n’a pas hésité à dire ce qui lui plaisait et ce qui lui plaisait moins. Il nous a fait beaucoup de bien dans ce sens-là.

Romain : Nous, « vieux groupe », nous posions beaucoup trop de questions, nous n’allions pas à l’essentiel. Lui a recentré le débat direct, il nous a fait : « Bon, par contre les gars, on met tout à plat, et on va faire ça plus comme ça ! » Après, nous savons ce que nous voulons, mais Rudy avait cette fraîcheur qui a fait que nous avons réussi à vraiment nous recentrer, parce qu’il y avait trente ou quarante morceaux entre Black Diamond Snake et Hexagram, du coup nous avons un peu pompé dans certaines choses et mis des choses complètement nouvelles, mais lui a réussi à recadrer notre fougue à vouloir composer, faire des choses qui nous ressemblent, d’autres un peu moins, nous avons réussi à faire un micmac de tout ça. Du coup, lors de la composition, il y a eu cette effervescence qui a été vraiment bonne et qui nous rend extrêmement fier de cet album-là.

Sébastien : Comme je le disais, je pense que nous n’avons pas été aussi fiers d’un album depuis The End Starts Here, où nous avons commencé à assumer ce virage dans Headcharger, et pour nous c’était quand même un changement qui était notable, parce que nous prenions une part de risque. Et je pense que dans la part de risque, là, avec Hexagram, nous sommes arrivés à un point qui commence à devenir super intéressant, parce que tout de suite, et on en parlait avec des gens, ils sentent une ouverture d’un seul coup, et ce n’est pas lié uniquement au travail de la prod, au réalisateur, au producteur, etc., c’est aussi dans ce travail de composition, où je pense que ce que les gens ressentent comme une ouverture, c’est juste que d’un seul coup, nous devenons sincères dans la musique que nous proposons.

L’hexagramme fait référence au symbole du Yin et du Yang. Est-ce que cette idée de contraste est, au départ, venue des paroles et de la musique que vous écriviez ?

Non, c’est exactement l’inverse ! Nous étions particulièrement fiers des compositions qui arrivaient, et nous nous sommes dits que nous en avions un peu marre de tous ces visuels de pochettes que nous avions proposé avec des bagnoles, stoner, etc., donc nous avions envie de changer, mais aussi parce qu’il y a douze ans que nous avons sortis le premier album d’Headcharger, et en France, nous n’étions pas très nombreux à faire ce style-là, et il se trouve que c’est un style qui s’est assez démocratisé en France – tout étant relatif – , mais qui a en tout cas connu ses petites « heures de gloire »… Je pense qu’il y a vingt ans, les jeunes groupes faisaient du néo-metal, et aujourd’hui, ils font du stoner.

Romain : Et c’est super, car c’est un très bon style !

Sébastien : Mais nous avions envie d’un peu casser les règles, mais pas uniquement pour nous, parce que nous nous sommes dits qu’aujourd’hui, Headcharger pouvait se permettre de proposer un truc comme ça.

Romain : Ouais, et aussi parce qu’Antony nous a proposé une photo avec un bœuf musqué – donc ce n’est pas un buffle, ni un bison, c’est un bœuf musqué [petits rires], deux d’ailleurs – et nous nous sommes dits que ça serait pas mal d’avoir quelque chose photo plutôt que du dessin, de l’artwork un peu plus classique stoner. C’est plus ou moins parti de là et les paroles sont arrivées après.

Sébastien : Les paroles ont traité de la dualité, etc., sous toutes les formes qui existent. Derrière, nous avons eu cette dualité aussi entre ces deux bœufs musqués qui s’entrechoquent, et un logo de l’hexagramme, et un nom, Hexagram, qui sonne beaucoup plus moderne, même si ça ne l’est pas.

Romain : Le logo est venu quand nous avons choisi le nom Hexagram pour l’album. C’est vrai que c’était « facile » à prendre mais ça représentait bien, c’est ce côté un peu moderne aussi parce que nous nous revendiquons un groupe moderne, actuel, etc., et puis ce sont des choses que tu peux décliner un peu partout, pour changer un peu l’image. Nous avons rarement eu un logo très marqué, nous voulions quelque chose d’un peu plus marquant, en changeant, et qui caractérise aussi exactement les paroles qui parlent de dualité, de confrontation et de toutes ces oppositions-là. Du coup, les deux bœufs musqués qui se rentrent dedans, dont jaillit l’hexagramme… Donc voilà, il n’y a pas de réel concept, mais tout ça va ensemble. Le côté noir et blanc et tout ça, nous nous sommes dit autant essayer de créer ce petit univers lié à l’histoire du Yin et du Yang, et tout ça a un peu découlé. Du moment qu’Antony a apporté cette photo, ça a fait ça. Après la photo d’Antony, mon frangin, qui a fait la pochette, a proposé un grand espace de montagnes, parce que les bœufs musqués habitent plutôt dans le grand Nord. Nous lui avons dit que ça serait bien et de nous proposer des choses. Et là, il est arrivé avec cette photo, les deux bœufs musqués qui sont normalement des bêtes placides mais qui là se confrontent. C’était génial et c’était exactement ce qu’il nous fallait, et puis là, toute l’imagerie a suivi naturellement.

« Nous l’avons tous, ce côté un peu schizophrène, dans le groupe. Sinon, je pense que si tu n’as pas ce côté schizophrène, tu ne fais pas la musique que nous faisons. »

Le choix d’Hexagram fait évidemment également référence au fait qu’il s’agisse du sixième album, mais devrait-on également y voir comme un clin d’œil à l’hexagone, vos racines françaises ?

Si tu veux !

Romain : Alors moi je n’ai pas été jusque-là ! [Rires]

Sébastien : C’est assez marrant dans l’interprétation que peuvent se faire les gens qui nous suivent depuis des années. Comme nous étions un groupe qui a toujours fonctionné en double-lecture, que ce soit pour les visuels, pour les textes, pour la musique, etc., chacun se fait un peu son interprétation. Si ta question est de savoir si nous avions pensé à tout ça : clairement, non ! Mais est-ce que c’est nous qui avons raison ou est-ce que c’est toi ? Je ne peux pas te dire. C’est que c’est volontairement ouvert à l’interprétation et qu’au contraire, nous trouvons ça cool, ça permet d’échanger avec des gens et c’est aussi pour ça que nous sommes là aujourd’hui.

Romain : C’est aussi un peu notre marque de fabrique de laisser planer un doute ou, au moins, de laisser une ouverture à plein de choses. Tout ça fait que je n’avais pas pensé à cette histoire d’hexagone, avec la France et tout. Nous étions plutôt sur la dualité, la confrontation, et du coup, ça fait un truc en plus à dire ! Génial !

Sébastien : Je le recalerai à tes collègues ! [Rires]

Romain : Mais complètement ! Tu as ouvert une porte ! Mais c’est vrai que nous laissons toujours cette part d’ouverture. En même temps, nous n’écrivons pas des paroles très pointues, il faut que ça reste ouvert et que chacun puisse s’y retrouver aussi. Mais c’est génial !

L’album traite de divers sujets (double personnalité, séparation, manipulation, conflit, deuil) dont le thème central semble être la psychologie, les relations humaines. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce fil rouge ?

C’est marrant, tout le monde nous pose la question…

Romain : En même temps, on l’a cherché ! [Rires]

Sébastien : C’est vrai. En gros, l’histoire, c’est qu’avec Antony, nous écrivons les textes à deux, et nous voulions un truc qui traite de manière continue de la dualité sous toutes ses formes. Alors, quand tu parles de dualité, tu parles forcément de ton expérience personnelle. Seulement, quand nous écrivons pour Headcharger, nous tenons à laisser l’interprétation vachement ouverte. Donc, ce qui peut paraître, même sur certains textes, assez primaire et évident, ça ne l’est pas forcément. Parce que nous avons juste écrit en fonction de nos expériences personnelles. Je ne peux pas te donner d’exemple car ça reste très personnel, mais nous tenions à le faire partager aux gens pour qu’ils puissent, quelque part, et s’ils en ont l’envie, s’identifier et avec leur propre histoire, se reconnaître dans certains textes.

Diriez-vous que le bœuf musqué, qui est donc un animal très placide mais qui peut passer à une grande férocité quand il s’agit de se défendre, serait une bonne métaphore pour représenter l’être humain tel que vous le décrivez dans l’album ?

Complètement, l’être humain tout comme la musique d’Headcharger.

Romain : On peut passer du calme à l’énervé…

Sébastien : …du chaud au froid, c’est ce truc de dualité qui est réellement présent.

Romain : C’est l’humain, de toute façon. L’humain n’est pas bipolaire [petits rires] mais il peut passer par plusieurs états différents dans une seule et même journée, de la colère à la plénitude, etc., c’est un panel de sensations complètement ouvertes.

Sébastien : C’est aussi comme ça que nous avons composé cet album. Les onze titres sont un peu chacun une page des moments d’une journée, où tu peux passer sur des moments de doute, où tu es un peu en dualité avec toi-même, à te dire : « Est-ce que j’ai bien fait ci ou ça ? Est-ce que j’ai fait le bon choix à tel moment ? Peut-être que si j’avais été moins con, ou moins gentil, ou plus gentil, ça se serait mieux passé… », que derrière tu descendes chez toi, il y a un mec qui te bouscule et qui fait : « C’est quoi ce connard ? », là, c’est une dualité qui est complètement frontale, etc. Alors, je ne dis pas que les textes traitent de cette journée, mais c’est un peu comme ça que cet album a été pensé. À chaque titre, tu passes à une étape et un état différents. Je pense aussi que c’est, encore une fois, pour ça que, pour le moment, des retours que nous pouvons en avoir, les gens nous disent que c’est un des rares albums qu’ils peuvent écouter de A à Z parce qu’il y a ce côté où tu as l’impression d’un livre. Sur chaque page que tu tournes, tu redécouvres quelque chose. Alors c’est un petit livre car il n’y a qu’onze pages… [Petits rires] Nous avons essayé de faire cinq cent cinquante titres, ça ne marchait pas… [Rires] Ça rentrait pas, ça ne voulait pas. Mais pour le coup, je pense que c’est clairement comme ça que cela a été construit.

Romain : Et puis, un peu plus terre-à-terre, la tracklist a aussi été pensée comme un concert : tu attaques fort, tu remets un peu de calme à un moment, comme pour un album de Metallica où souvent, le titre quatre, c’était le moment cool, limite la ballade, après, tu rebalances derrière… Tu joues un peu sur les nuances justement, comme les émotions d’une personne. Mais niveau terre-à-terre, il y a ce côté un peu live. Nous avons pensé que le dernier morceau, qui est assez évolué, passerait bien en fin d’album, parce qu’il passerait bien en concert aussi. C’est aussi jouer sur des nuances, parce que si tu te prends onze titres complets dans la gueule comme ça, tu n’as pas envie de l’écouter en entier. C’est justement la balance entre le plus énervé et le plus posé. C’est toujours une histoire d’émotions.

La dualité est donc au cœur de cet album, le communiqué de presse parle même d’un concept « Dr. Jekyll & Mr. Hyde ». Est-ce ainsi que vous percevez le groupe, comme ayant deux personnalités différentes ?

Oui, évidemment, parce que dans la vie « normale », en-dehors, nous ne nous prenons pas pour des rock stars, enfin, je ne sais pas comment le dire… Il y a peut-être un côté schizophrène. T’es sur scène d’une certaine manière et en-dehors, t’es plus calme…

Sébastien : T’es en tournée, etc., et puis tu rentres chez toi, tu vas faire tes courses, tu payes tes factures comme tout le monde ! [Rires]

Romain : La vie de famille et ce genre de choses… T’as été sur scène, t’as joué devant des centaines de personnes, t’as tout donné, puis tu rentres chez toi, t’as aussi envie de te reposer parce que tu donnes de ta personne, du coup t’en perds un peu parce que tu es fatigué à la fin.

Sébastien : Et puis nous l’avons tous, ce côté un peu schizophrène, dans le groupe. Sinon, je pense que si tu n’as pas ce côté schizophrène, tu ne fais pas la musique que nous faisons.

Romain : Mais l’important c’est de le savoir, je pense. C’est aussi savoir retomber un peu et puis rester les pieds sur Terre.

Sébastien : Je pense réellement que le rock au sens large du terme, il faut être conscient que c’est un exutoire qui n’est pas « naturel », c’est que quelque part, tu as des frustrations et des trucs à ressortir. Donc ça en fait partie de toute façon. Sinon, tu ne choisis pas ce style de musique [rires].

« Dès que nous ressortons un album, nous nous sentons revivre, parce que nous savons que nous allons pouvoir reprendre la route, que nous allons refaire plein de belles choses, et si nous n’avions plus ça, nous serions bien malheureux. »

Le pentagramme est un symbole beaucoup repris dans l’imagerie de groupes de metal extrême. Souhaitez-vous faire de votre hexagramme un symbole fédérateur pour la communauté stoner ?

C’est exactement l’idée.

Romain : C’est pour ça que je te disais que c’est un symbole assez facile, d’autant que tu as plusieurs hexagrammes possibles en figures géométriques. Celui-là, nous l’avons trouvé beau, ce serait rigolo, sans être présomptueux. Dans le fond, pourquoi pas. Après, nous, ça nous a plu… Voilà ! L’appel est lancé ! [Rires]

Sébastien : C’est une chose à travers laquelle nous nous reconnaissons, de toute façon.

L’album débute avec la chanson « Coming Back To Life ». Est-ce que vous diriez que le groupe reprend vit à chaque nouvel album, voire qu’il s’agit à chaque fois d’une renaissance ?

Clairement ! C’est ce qui fait que de toute façon, Headcharger est un groupe qui aujourd’hui a douze ans.

Romain : Du coup, nous sommes obligés de nous repenser parce que nous vieillissons, nous grandissons, et nous évoluons dans plein de choses différentes. Du coup, nous sommes obligés de revivre et recommencer une nouvelle histoire parce que nous savons très bien que ce n’est pas un milieu qui est facile. Après douze ans, comme Seb disait, nous sommes contents d’être encore là, mais ce n’est pas toujours facile. Du coup, dès que nous ressortons un album, nous nous sentons revivre, parce que nous savons que nous allons pouvoir reprendre la route, que nous allons refaire plein de belles choses, et si nous n’avions plus ça, nous serions bien malheureux. Nous passerions du bonheur à la grosse tristesse si nous devions nous arrêter. On ne sait pas ce que nous réserve la vie de toute façon, donc c’est pour ça : là, nous sommes là, on verra, septième, huitième, neuvième, dixième… À chaque fois, nous nous réinventons. Nous nous disons toujours : « Allez, on refait un album ? » Et là, nous nous regardons et nous disons : « Bah ouais ! » C’est un peu ça, du coup, nous sommes obligés de nous renouveler. Nous revenons toujours à quelque chose de nouveau, c’est ce qui nous fait avancer et qui nous fait vivre, c’est un peu notre moteur. Toujours là pour ça. « Coming Back To Life », même si dans le fond, les textes parlent d’autre chose, ça représente ça, essayer d’aller de l’avant, d’aller à la vie et de retrouver la lumière.

Sébastien : Et puis tant que nous aurons des choses à dire, nous les dirons, et puis des choses à proposer aux gens. Et pour le moment, vu comment sont accueillies chacune de nos sorties, nous n’avons pas envie de nous arrêter ! [Rires]

Romain : C’est ça. Il y a toujours de belles choses qui arrivent. Il y a des moments de doutes et puis après, ça revient.

Sébastien : J’ose espérer, et je pense que c’est le cas, que nous avons la chance d’être un groupe respecté. Il y a beaucoup de gens qui nous respectent pour ce que nous avons fait, ce que nous continuons de faire, parce que je pense tout simplement qu’ils ressentent la sincérité, c’est pas plus compliqué que ça.

Romain : Et puis nous sommes aussi un groupe de potes. Ça fait vingt-cinq ans que nous jouons ensemble, du coup David est le frère du batteur avec qui nous avons commencé à jouer il y a vingt-cinq ans ; Antony a enregistré nos premiers albums il y a douze ans ; Rudy, nous nous connaissons depuis quinze ans… Donc il y a aussi ça ! Nous sommes quand même une famille.

Sébastien : Surtout en période de tournée où nous passons plus de temps entre nous qu’avec nos proches.

Romain : C’est aussi pour ça que ça dure, parce que nous sommes des frangins, c’est un peu ça. Nous sommes toujours là, nous continuons et nous sommes fiers d’être là.

Sébastien : Nous apprenons à vivre avec nos travers et nous faisons avec.

Il y a une chanson qui s’appelle « The One You Want To Be ». Et vous, qu’est-ce que vous voudriez être ?

Romain : Nous n’aurions pas dû l’appeler comme ça ! [Rires]

Sébastien : Je voudrais être quoi… ?

Romain : Quelqu’un qu’on respecte pour ce qu’il est. Tout simplement.

Sébastien : Ouais, à vrai dire, je n’ai pas vraiment d’idéal, ou alors si j’en avais un… Je serais incapable de te dire ! Peut-être que… Non, je suis incapable de te dire. Je me sens bien dans mes choix. Ils sont assumés, assez clairvoyants… C’est un peu bateau comme réponse !

Romain : C’est dur ! En plus, tu nous prends à brûle-pourpoint comme ça ! À chaud, c’est dur ! Mais je pense qu’on a tous envie d’être respecté pour ce qu’on est. Moi, je dis ça. Seb ne veut pas faire la même réponse que moi, mais je suis sûr qu’il dit pareil.

Sébastien : J’y travaille tous les jours ! [Rires]

Interview réalisée en face à face au Hard Rock Café Paris le 15 mars 2017 par Aline Meyer.
Fiche de questions : Philippe Sliwa & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Mathieu Ezan.

Site officiel d’Headcharger : www.headcharger.com

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