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Interview   

La réalité de la musique n’inspire que du pessimisme à Arjen Lucassen


Dans son nouvel album solo, Lost In The New Real, Arjen Lucassen raconte l’histoire de Mr. L qui, sorti d’un coma de plusieurs siècles, nécessite un suivi psychologique afin de s’adapter et comprendre les changements qui se sont opérés dans la société durant son sommeil. De son aveu, Arjen Lucassen se reconnaît un peu dans ce personnage et se considère comme un étranger dans cette réalité. L’homme ne sort pas beaucoup, ne regarde pas les infos, ne dépense pas énormément, n’aime pas tourner ni lire ! Une réalité dans laquelle il avoue lui-même avoir été happé avec des albums surproduits tels que 01011001. D’où son envie, avec cet album solo, de se montrer plus « transparent », à l’instar de son album The Electric Castle. Un album clairement nostalgique et intime.

Plus spécifiquement, la réalité de l’industrie de la musique, sans lui faire peur, lui inspire un constat amer et pessimiste selon lequel il ne sera bientôt plus possible de vivre de cette activité. Arjen nous fait le détail très concret de sa propre situation financière, certes encore plus que correcte, mais qui l’empêche d’envisager un album d’Ayreon aussi ambitieux que ses prédécesseurs.

Le point dans ce long dialogue avec un personnage toujours aussi humble et sympathique.

« J’ai travaillé avec Bruce Dickinson, Jorn Lande, Russell Allen… Ce sont de si bons chanteurs, je ne pourrai jamais chanter comme eux. Ils sont tellement incroyables… Travailler avec des gens pareils, ça rend modeste. […] Cette fois, j’ai écrit les chansons spécialement pour ma voix. »

Radio Metal : Comment vas-tu ?

Arjen Lucassen : Bien, merci beaucoup ! On a enfin du beau temps, ici, alors je suis allé courir aujourd’hui.

Combien de temps ?

Assez longtemps, en fait. Une heure et demie, quelque chose comme ça. J’ai écouté beaucoup de musique.

Quel genre de musique ?

Oh, des trucs très variés. J’ai écouté ces compilations qu’on trouve dans les magazines. Je crois que j’ai écouté le CD offert par Classic Rock, des trucs comme ça. J’essaie de me tenir à la page ! J’adore courir, je me sens mieux après. J’aime découvrir de la nouvelle musique et de nouveaux talents avec lesquels je pourrais travailler. Je suis multifonctionnel !

Tu as toujours dit qu’il était douloureux pour toi de t’entendre chanter. Est-ce la raison pour laquelle tu as décidé de faire cet album solo ? Est-ce une sorte de traitement pour l’amour-propre ?

(rires) Je ne crois pas avoir jamais dit que c’était douloureux de m’entendre chanter !

J’exagère peut-être, mais tu as bel et bien déclaré que tu n’aimais pas ta voix…

Tu sais, j’ai travaillé avec les meilleurs chanteurs du monde, c’est un fait. Ça peut paraître prétentieux mais j’ai travaillé avec Bruce Dickinson, Jorn Lande, Russell Allen… Ce sont de si bons chanteurs, je ne pourrai jamais chanter comme eux. Ils sont tellement incroyables… Travailler avec des gens pareils, ça rend modeste. Je me souviens de m’être retrouvé en studio et d’avoir dit à ces gars-là quelle mélodie chanter. Ils écoutaient ma petite voix, puis ils reproduisaient ça avec leurs gros coffres. Et là, je me disais : « Oh mon dieu ! » (rires) On se sent humble et fragile face à des talents comme ça. Mais non, j’apprécie assez le son de ma voix. Seulement, je ne suis pas un chanteur très technique.

« Je déteste tourner ! (rires) […] On joue les mêmes chansons soir après soir. On devient un acteur sur scène, on n’est plus vraiment dedans. Ce n’est pas du tout créatif. […] Il faut socialiser avec des gens que je n’apprécie pas. « 

Penses-tu tourner pour cet album ?

Non, je déteste tourner ! (rires) Je ne l’ai pas fait depuis vingt ans, maintenant. J’ai fait deux petites tournées ces vingt dernières années mais, si j’ai lancé le projet Ayreon, c’était pour ne plus avoir à tourner. Avant ça, j’ai tourné pendant quinze ans, de 1980 à 1995. Ce n’est plus ma vie. Je préfère travailler sur de la nouveauté. Je me vois plus comme un producteur et un compositeur que comme un performer.

Qu’est-ce que tu détestes à ce point dans les tournées ? Les concerts eux-mêmes, la routine ?

Oui, c’est la routine. Je l’ai fait pendant quinze ans et on joue les mêmes chansons soir après soir. On devient un acteur sur scène, on n’est plus vraiment dedans. Ce n’est pas du tout créatif. Il y a beaucoup de déplacements, beaucoup d’attente et pas beaucoup de sommeil. Il faut socialiser avec des gens que je n’apprécie pas. Il n’y a rien pour me plaire. Ce que j’aimais, c’était le temps passé sur scène, les visages ravis des fans. Cette sensation-là est géniale. Mais ça prend tellement de temps et d’énergie… Ce n’est vraiment pas pour moi.

La dernière fois que nous t’avons interviewé, c’était il y a deux ans, à l’occasion de la sortie de l’album de Star One. Tu as évoqué cet album solo et tu as déclaré que tu essaierais de ne pas avoir d’invités mais qu’il allait être difficile de résister. On dirait que c’est raté !

Oui, j’essaie depuis dix ans, je dirais ! Le dernier Ayreon devait être un album solo, de même que le dernier album de Guilt Machine. Et puis, comme tu l’as dit, j’ai écrit un petit quelque chose et j’ai pensé : « Oh, Devin Townsend ferait bien sur cette partie ! », ou « Hey, ce serait cool de voir Mikael Akerfeldt chanter là-dessus ! ». Et avant de m’en rendre compte, j’avais déjà invité tous ces chanteurs. Mais cette fois, dès le départ, je me suis dit : « Non, je n’inviterais pas d’autre chanteur, je vais tout faire moi-même ». Encore une fois, c’était difficile mais, cette fois, j’ai écrit les chansons spécialement pour ma voix. Elles étaient faites pour moi, alors ça s’est révélé plus facile.

Sur l’album, on entend une voix death metal que je n’ai pas réussi à reconnaître. Qui est-ce ?

C’est mon choriste. Il sait tout faire. Il a assuré toutes les voix aiguës, ainsi que les grognements dont tu parles. En fait, c’est un fan, il m’a envoyé des mails pendant cinq ans. À chaque fois, il m’envoyait sa musique. Il a chanté un titre d’Ayreon, je crois que c’était « Newborn Race », qu’il a mis sur YouTube. Je l’ai entendu et c’était incroyable. Toutes ces voix… Sensationnel. Je l’ai contacté et je lui ai demandé : « Comment tu as fait ça ? Tu as utilisé des trucs en studio ? » Il a répondu : « Non, je n’ai qu’un petit enregistreur, c’est tout ». Je l’ai invité chez moi et on a un peu jammé. Ce gars est incroyable, il peut tout faire. J’en avais bien besoin parce que je ne peux pas faire les voix aiguës moi-même.

Comment s’appelle-t-il ?

Il s’appelle Wilmer Waarbroek.

« J’adore la transparence d’Electric Castle. C’est un album tellement honnête. […] J’aime beaucoup le dernier Ayreon, 01011001, mais je pense que j’en ai fait un peu trop sur tous les plans. Il y a quelque chose comme 17 chanteurs, ça fait beaucoup ! (rires) […] Pour le prochain album d’Ayreon, j’essaierai de me limiter à 10 ou 12 chanteurs. »

Dans l’une des premières interviews où tu évoquais cet album solo, il y a quelques années, tu affirmais qu’il rappellerait le personnage du hippie, de l’album Into The Electric Castle – et c’est d’ailleurs le cas. Qu’y a-t-il de si spécial à propos de cet album d’Ayreon que tu voulais reproduire ici ?

J’adore la transparence d’Electric Castle. C’est un album tellement honnête. Il n’y aucun sample ; tous les claviers, les violons, les flûtes et les violoncelles sont vrais. Je n’ai pas doublé les guitares vingt fois. Il n’y avait pas d’ordinateurs, à l’époque, il fallait tout faire en vrai. C’est ce que j’aime à propos de cet album : sa transparence et son honnêteté. J’essaie toujours de revenir à ça ; mais avec toute la technologie dont on dispose aujourd’hui, ce n’est pas facile. Ce n’est pas évident de revenir à ce vieux son qui date de l’époque où on enregistrait sur cassette. Donc, oui, je pense que c’est vrai lorsque les gens disent que ça leur rappelle les titres que j’ai chantés pour Ayreon. C’est une bonne comparaison.

Peut-on s’attendre à ce que le prochain album d’Ayreon (s’il y en a un) soit dans cette même veine artistique ?

Je pense que oui. Si je fais un nouvel album d’Ayreon (et je le ferai, c’est certain ; je ne sais pas quand, ça dépendra de mon inspiration), j’espère retrouver cette transparence. J’aime beaucoup le dernier Ayreon, 01011001, mais je pense que j’en ai fait un peu trop sur tous les plans. Il y a quelque chose comme 17 chanteurs, ça fait beaucoup ! (rires)

C’est pour ça que le public aime Ayreon : il voit ça comme un grand théâtre où les acteurs sont autant de chanteurs connus…

C’est vrai, mais je trouve que 17, c’est trop. Je n’ai pas eu la possibilité d’explorer complètement leurs talents. J’avais tellement de chanteurs, il n’y avait tout simplement pas assez de place. C’est vraiment dommage. Sur Human Equation, il y a seulement 12 chanteurs. Enfin, je dis « seulement »… (rires) C’était plus simple de leur laisser de l’espace. Pour le prochain album d’Ayreon, j’essaierai de me limiter à 10 ou 12 chanteurs.

« J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai jamais lu un livre de ma vie ! (rires) »

Rutger Hauer assure la narration de cet album. Il s’agit d’une référence au film Blade Runner, mais également au livre de Philip K. Dick. Le titre de l’album évoque également l’un des thèmes que l’auteur développe dans ses livres. Quel est ton rapport à son travail ?

Je ne suis pas un lecteur. J’ai honte de l’avouer mais je n’ai jamais lu un livre de ma vie ! (rires)

Pas un seul ?

Non. Je n’ai ni la patience, ni la concentration. Je n’y arrive pas. Ma mère a essayé de me faire lire des livres, mais j’ai toujours détesté ça ! Je lisais des comics, ça, j’y arrivais. Mais pas de livre. Une grande partie de mon inspiration vient des films ou des séries télé. Cette histoire est effectivement basée sur Blade Runner, qui pose également la question : « Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas ? »

« J’ai parfois l’impression d’être un alien dans ce monde. Je n’ai pas l’impression d’en faire partie. C’est la raison pour laquelle je ne lis pas de livres, que je ne regarde pas les infos, que je ne sors pas. « 

L’album s’intitule Lost In The New Real. Te sens-tu comme un étranger dans le monde réel ? Est-ce la raison pour laquelle tu as appelé ton album de la sorte ? Es-tu, d’une certaine façon, le Mr. L de l’album ?

Un peu, oui. Évidemment, cet album se passe dans le futur, environ deux cents ans dans l’avenir. C’est ça, le « nouveau réel ». Mais oui, j’ai parfois l’impression d’être un alien dans ce monde. Je n’ai pas l’impression d’en faire partie. C’est la raison pour laquelle je ne lis pas de livres, que je ne regarde pas les infos, que je ne sors pas. C’est comme ça depuis toujours. Cet album évoque le fait que j’ai connu ce monde avant les ordinateurs, comme on l’a déjà évoqué avec l’enregistrement d’Electric Castle. C’est fou de voir combien le monde a changé en vingt ans, depuis l’avènement des ordinateurs. Ce que je voulais dire avec cet album, c’est, si le monde a tellement changé en vingt ans, quelle sera son évolution d’ici un siècle ou deux ? Je pense que ce sera terrifiant et drastique. À mon avis, des mesures drastiques seront prises dans l’avenir.

Tu as enregistré une reprise de « Veteran Of The Psychic War », de Blue Öyster Cult. À l’origine, les paroles de cette chanson ont été écrites par Michael Moorcock. As-tu essayé de l’inviter sur cet album ?

(rires) Ça aurait été cool ! J’aurais pu le faire parce que je travaille avec Dave Brock, de Hawkwind, qui le connaît personnellement. Michael Moorcock a beaucoup travaillé avec Hawkwind. Ce serait cool. J’adore Hawkwind et les trucs spatiaux à l’ancienne. Ce serait vraiment génial mais je n’y ai pas pensé cette fois-ci.

L’album comporte-t-il d’autres références à des films de SF, en dehors de Blade Runner ?

Non. Enfin, peut-être inconsciemment, bien sûr, parce que je regarde énormément de SF. Je suis sûr qu’il y a d’autres références à des films de SF, mais elles ne sont pas délibérées. Ce n’est pas comme Star One où toutes les chansons étaient basées sur des films de SF, comme je l’ai expliqué dans ma dernière interview. Cette fois, j’ai trouvé l’inspiration en regardant des documentaires sur la chaîne scientifique, qui se demandaient à quoi le futur pouvait ressembler.

Tu m’as tout l’air d’être un artiste geek !

Oh, je suis un nerd complet ! (rires) Je l’avoue et j’adore ça !

« La musique qu’on écoute pendant l’adolescence, de 10 à 20 ans, est celle qui nous marque le plus. […] C’est un voyage nostalgique pour moi. »

Cet album semble véritablement dédié à tes premières influences, en matière de musique comme de films. Peut-on dire que cet album raconte le chemin que tu as emprunté pour devenir artiste ?

Je pense, oui. La musique qu’on écoute pendant l’adolescence, de 10 à 20 ans, est celle qui nous marque le plus. Dans la mesure où il s’agit d’un album solo, je voulais revenir à mes influences. Une chanson comme « Pink Beatles In A Purple Zeppelin » parle clairement de ça. Ce sont les groupes qui m’ont le plus inspiré et influencé dans ma vie. Je n’essaie pas de les copier, bien sûr, mais je ne cherche pas à cacher que je suis incroyablement inspiré et influencé par ces groupes. C’est un voyage nostalgique pour moi.

« Si ça continue comme ça, je pense que la musique finira par devenir un hobby. Les musiciens auront un job alimentaire et feront de la musique le week-end et pendant les vacances. On va en revenir à ça. »

Tu as récemment déclaré : « Il devient difficile d’investir dans Ayreon. Comme vous pouvez l’imaginer, engager tous ces chanteurs et les faire venir ici revient très cher. Si mes CD ne se vendent pas, je n’ai pas d’argent. C’est un problème que je vois se dessiner pour le prochain album d’Ayreon ». Penses-tu que l’évolution du marché de la musique détruit les projets comme Ayreon, qui ne sont pas destinés à tourner, alors que la plupart des groupes doivent absolument tourner pour gagner de l’argent ?

Oui, tout à fait. Mais on n’y peut rien. On pourrait envoyer la e-police mais ce serait un peu extrême ! (rires) J’imagine une société à la 1984, façon George Orwell, complètement contrôlée par la police, où les gens n’auraient pas le droit de télécharger. Je n’ai aucune idée de ce qu’on peut faire contre ça mais il va falloir faire quelque chose. Mon seul revenu vient des achats de CD et des téléchargements légaux. Mais je peux comprendre les gens qui téléchargent illégalement. Je fais la même chose. On a la possibilité d’obtenir un nouvel album en deux minutes pour y jeter une oreille. Donc, oui, je comprends ceux qui font ça et je ne les blâme pas. Ce que je critique, c’est la possibilité même de voler toute la musique qu’on veut. C’est un fait : si les gens arrêtent d’acheter mes CD, comment puis-je investir dans un nouvel album d’Ayreon ? Imagine-toi faire venir 17 chanteurs en studio ; rien que ça, ça coûte 10 000 dollars. Ensuite, il faut bien les payer, surtout les chanteurs connus. Je travaille sur ce genre de projet pendant environ un an et je ne touche qu’environ un euro par album. Tu imagines combien d’albums je dois vendre pour rentabiliser ça. Il faut que je vende au moins 50 000 albums pour rembourser l’argent que le disque m’a coûté. Donc, oui, c’est une idée un peu effrayante : si les gens arrêtent d’acheter mes CD ou de télécharger ma musique gratuitement, comment vais-je gagner de l’argent ? En dehors du fait que je ne donne pas de concert, de toute façon, jouer ma musique sur scène serait très difficile. Encore une fois, il faut faire venir tout le monde, répéter avec eux… Et ces gens-là ont tous leurs propres groupes. Ça revient donc très cher aussi. C’est une situation difficile.

L’argument des téléchargeurs illégaux est qu’ils cherchent à découvrir de nouveaux artistes, et qu’ils les soutiendront en allant à leurs concerts. Le problème, c’est que les artistes doivent tourner davantage. Il y a donc beaucoup plus de concerts et les gens ne peuvent pas se rendre à tous. Comment penses-tu que l’on puisse sortir de ce cercle vicieux ?

C’est tout à fait ça. C’est très vrai. Et les concerts sont de plus en plus chers. Il y a tellement de groupes qui essaient de jouer que donner un concert devient impossible. Si ça continue comme ça, je pense que la musique finira par devenir un hobby. Les musiciens auront un job alimentaire et feront de la musique le week-end et pendant les vacances. On va en revenir à ça. Les seules personnes qui gagnent vraiment de l’argent à l’heure actuelle, ce sont les dinosaures, les gros groupes qui arrivent à remplir des stades. Je pense à The Wall, les gens vont toujours voir ce concert. Mais pour les jeunes groupes, ça va devenir vraiment difficile. Et je n’ai pas de solution à proposer, à part la e-police ! (rires)

« Mon dernier relevé Spotify s’élevait à 4 € sur un an. « 

Es-tu en train de dire qu’il ne sera bientôt plus possible d’être musicien et d’en vivre ?

Oui, tout à fait. C’est exactement ce que je dis. C’est d’ailleurs déjà le cas. Aux Pays-Bas, il y a peut-être cinq à dix groupes qui peuvent vivre de leur musique. C’est tout. On ne peut plus vivre de la musique, c’est impossible. Ce sera encore plus le cas d’ici cinq ans, si rien n’est fait à propos du téléchargement illégal et du partage de fichiers. On ne pourra plus gagner d’argent avec la musique. C’est triste. Je reçois tous les jours des questions de fans, des musiciens qui m’envoient des e-mails et me disent : « J’ai un choix à faire. J’ai une femme et deux enfants et on m’a offert un boulot de comptable, mais je veux faire de la musique. Qu’est-ce que je dois faire ? » (rires) Je réponds toujours : « Mec, accepte le boulot et fais de la musique en hobby ! Tu ne pourras pas nourrir ta femme et tes gosses avec la musique. Ça te coûtera de l’argent ».

Tu ne penses pas qu’il soit possible d’avoir, par exemple, un projet principal, permettant de tourner et de composer sans faire d’argent, et un projet secondaire, de reprises, par exemple, permettant de jouer dans des bars et de vivre ?

Tu viens de le dire : c’est très difficile de donner des concerts à l’heure actuelle. Je sais par expérience combien on gagne en une soirée : peut-être une centaine de dollars, pas plus. Il faut payer le groupe, l’ingénieur du son, le gars des lumières… Comment veux-tu vivre avec 100 dollars ? Et les droits d’auteur ne sont plus payés puisque les gens téléchargent illégalement. Les solutions comme Spotify, c’est une plaisanterie, on ne touche que 0,00002 € par écoute. Mon dernier relevé Spotify s’élevait à 4 € sur un an. Vraiment ! C’est comme ça que ça se passe.

Es-tu en train de dire que même toi, tu as des difficultés à vivre de ta musique et qu’il va te falloir trouver un travail alimentaire ?

Moi, j’ai de la chance parce que je faisais de la musique avant les ordinateurs et le téléchargement illégal. J’ai commencé Ayreon en 1995 et, entre cette date et les vrais débuts du téléchargement, en 2002 ou 2003, j’ai vécu sept excellentes années. J’ai vendu jusqu’à 100 000 albums et gagné beaucoup d’argent. J’ai très bien gagné ma vie à l’époque et je ne dépense pas d’argent ! Je ne pars pas en vacances, je ne suis pas intéressé par les fringues ou les belles voitures, je ne sors pas… Je ne dépense pas d’argent, je le mets à la banque et il y est encore. Je n’ai donc pas trop à m’inquiéter. Cela dit, si je ne gagne plus rien, d’ici dix ans, les choses vont devenir difficiles.

Vers quoi penses-tu te tourner si tu dois faire un choix et trouver du travail ?

(rires) Je ne sais rien faire ! Vraiment, je n’en ai aucune idée ! Tout le monde me dit que je pourrais produire d’autres groupes. Mais même là je ne serai pas payé. Je le remarque déjà en ce moment. On me demande : « Est-ce que tu veux jouer sur mon album ? » Je réponds : « Bien sûr, voilà ce que ça va te coûter ». Et on me dit : « Oh, non, gratuitement, bien sûr ! » Mais c’est mon boulot, je suis musicien, je ne peux pas travailler gratuitement ! Les gens ne comprennent pas ça ; ils pensent que la musique, ce n’est que du fun. Ce que je ferais ? Je n’en sais strictement rien !

Puisque tu as l’intention de faire un nouvel album d’Ayreon, comment vas-tu t’organiser ? Vas-tu inviter moins de chanteurs pour réduire les coûts ?

Oui, c’est ça. Et j’espère que les chanteurs comprendront que je ne peux pas leur proposer la même chose qu’il y a dix ans. Certains musiciens sont payés très cher, les grands noms comme Fish, Bruce Dickinson ou James Labrie. Ce sont des chanteurs connus, alors ils coûtent cher. Mais même eux savent à quel point il est difficile de survivre dans le milieu de la musique et ils savent que je ne peux pas les payer comme avant. Pour l’instant, je n’ai aucune idée de la façon dont les gens vont réagir. Au risque de paraître arrogant, c’est une bonne chose pour des chanteurs inconnus de participer à Ayreon parce que ça leur fait de la publicité. Ceux-là, bien sûr, je n’ai pas à les payer. Ils font ça gratuitement, ils se proposent, parce que c’est bon pour eux. Mais, effectivement, je ne pourrai plus inviter quinze chanteurs célèbres, c’est hors de question. Et puis je ne reçois plus la même avance qu’avant de la part de la maison de disques. C’est très clair, ils m’ont prévenu : « Les temps ont changé. Le marché du CD est difficile, les boutiques et maisons de disques disparaissent, on ne peut pas te donner la même avance ». Je comprends ça, bien sûr. Il va donc falloir que je réfléchisse au prochain Ayreon et que je me limite à un ou deux grands noms, plus quelques nouveaux talents. Il faut que j’y réfléchisse.

Ce n’est pas un peu frustrant, d’avoir toutes ces idées et de ne pas pouvoir les réaliser parce que tu ne pourras pas inviter certains chanteurs ?

Ça a toujours été comme ça. À chaque fois, certains chanteurs ne peuvent pas se rendre disponibles. Pour chaque album, j’invite environ 50 chanteurs et 30 d’entre eux sont indisponibles pour une raison ou une autre. Parfois, je n’arrive pas à les contacter. C’est parfois difficile de réussir à contacter un grand nom personnellement. Ils peuvent aussi être tout simplement trop occupés ou bien ils n’aiment pas le prog. J’entends beaucoup ça. Ils trouvent la musique intéressante, ils aiment bien, et quand je dis qu’il s’agit d’un concept-album prog, on me répond : « OK, au revoir ! » (rires) C’est très difficile d’attirer des gens hors du prog et hors du metal. On me dit tout de suite : « Oh, non, ce n’est pas pour moi ». C’est dommage.

As-tu déjà des idées en termes de musique ou de paroles, voire des noms, pour le prochain épisode d’Ayreon ?

Avant toute chose, j’ai besoin de la musique. Quand j’ai la musique, je sais de quel genre de voix j’ai besoin. C’est comme ça que je fonctionne. Si je commençais par la voix et que j’essayais d’écrire quelque chose de spécifique pour cette voix, ça me limiterait trop. Alors je fonctionne dans l’autre sens : d’abord, je trouve les idées, puis je définis le style adapté et la voix qu’il me faudra – une vois aiguë et puissante ici, un timbre grave et magnifique là. Je réfléchis d’abord à la musique et j’espère qu’elle m’inspirera une histoire et des paroles. Cette fois-ci, j’ai bien envie de faire quelque chose d’un peu différent. Je ne veux pas revenir à la vieille histoire d’Ayreon, ça suffit. Je ne veux pas perdre le public en cours de route : si on ne connaît pas mes vieux albums, on ne comprend pas l’histoire. C’est vraiment dommage. Ça pourrait être cool de faire quelque chose de totalement différent. Peut-être comme ce que j’ai fait pour The Human Equation, qui était une histoire très sérieuse. Pas de SF, pas de fantasy, peut-être quelque chose de sérieux. J’ai besoin d’un défi à chaque nouvel album. Pour cet album solo, il s’agissait de savoir si le disque entier pouvait être intéressant avec seulement ma voix. Pour le prochain Ayreon, le défi consistera sans doute à trouver un nouveau concept et une histoire plus sérieuse. Musicalement, ça va être dur de faire dans l’original. Comme je le dis dans « Pink Beatles », toutes les chansons ont déjà été chantées ! Je ne pense pas que je vais essayer de faire original. C’est dommage de se forcer à faire quelque chose qu’on ne veut pas faire. Je vais simplement laisser venir les idées, et si ça sonne comme du Ayreon classique, ça me va très bien. Je ne vais pas me préoccuper de ça. Les gens trouveront le moyen de dire ça quoi qu’il arrive ! (rires) Même pour cet album solo, j’ai lu des critiques qui disaient : « C’est un bon album mais ça aurait aussi bien pu être du Ayreon ». Quoi, vraiment ?! (rires) Je pense que cet album est différent mais les gens diront toujours que c’est la même chose. Alors je ne vais pas me soucier de la musique. Mais au niveau des paroles, je vais sans doute trouver de nouvelles idées.

« Les gens ne connaissent pas vraiment les Floyd, ils ne les connaissent qu’à travers ‘Money’, que je n’aime pas non plus. Je crois qu’ils ont fait un autre tube, ‘Take It Back’. Quelle chanson pourrie ! (rires) »

Je sais que, même si tu détestes cordialement la chanson ‘Another Brick In The Wall’, tu es un grand fan de l’album The Wall…

(rires) Comment tu sais ça ?! Je te l’ai dit la dernière fois ?

Oui, tu m’as dit que tu détestais cette chanson mais que tu étais malgré tout un grand fan de The Wall et de son concept. As-tu appris ce que Roger Waters avait l’intention de faire cette année ? Il veut un show avec un mur géant de 200 mètres. Que penses-tu de cette idée ?

Je trouve ça cool ! La musique doit être enthousiasmante, jouer live doit être excitant. J’adorais ça quand j’étais gamin. Si je vais voir un spectacle, je veux du spectacle, justement, une grosse production. C’est pour ça que j’aime Pink Floyd, Alice Cooper ou Rammstein. Ils font des shows énormes, ils donnent des performances incroyables. J’adore ça, c’est très cool. Je me souviens du premier concert que j’ai vu, Blue Öyster Cult, je crois que c’était en 71 ou 72. Ils avaient des lasers qu’ils envoyaient dans le public, il y avait un véritable toit de fumée et de lasers. Gamin, je me tenais là et je me disais : « Ooooh, c’est trop cool ! » (rires) J’adore ce genre de trucs.

Dans la mesure où tu aimes entendre et raconter des histoires, n’es-tu pas contrarié de n’entendre que les titres les plus courts de Pink Floyd à la radio ? Des hits comme « Money » ou « Another Brick In The Wall » ?

Oui, c’est très agaçant. Les gens ne connaissent pas vraiment les Floyd, ils ne les connaissent qu’à travers « Money », que je n’aime pas non plus. Je crois qu’ils ont fait un autre tube, « Take It Back ». Quelle chanson pourrie ! (rires) C’est fort dommage que les gens ne connaissent ces groupes que grâce à leurs hits. C’est comme Queen. Tout le monde connaît « I Want To Break Free » ou « Radio Gaga », et on oublie complètement les trois ou quatre premiers albums, comme Queen II ou A Night At The Opera. Vraiment dommage.

Un collègue a récemment écouté « Echoes », de Pink Floyd. Il m’a dit ensuite que, après avoir entendu cette chanson, il ne pouvait plus bouger les bras ! Que penses-tu de ça ?

C’est vrai. Je me souviens que Dan Swäno est venu chez moi, on discutait des Floyd, et il a dit : « Je n’ai jamais vraiment écouté ‘Echoes’ ». On est allés dans ma chambre, on a éteint les lumières, allumé des bougies et je lui ai dit de s’allonger. Il a retiré ses chaussures et on s’est allongés au milieu de la pièce, comme des hippies au milieu des bougies ! (rires) On a écouté « Echoes » du début à la fin, sans parler et on se disait : « La vache, pas besoin de drogues ! » (rires)

Je trouve que c’est une excellente façon de conclure une interview ! Une dernière chose à ajouter ?

Quand on me demande ça, je réponds toujours la même chose…

« Ne prenez pas de drogue et écoutez Pink Floyd » ?

(rires) N’achetez pas mes albums, écoutez les Floyd ! Non, ce n’est pas ça. C’est un album très éclectique, avec beaucoup de styles différents. Si vous avez l’esprit ouvert, je pense que vous apprécierez cet album. Ne vous attendez pas à un opéra metal bombastique. J’espère seulement que cet album aura la réception qu’il mérite. J’en suis très fier. Voilà !

Interview réalisée par téléphone le 30 mai 2012.
Retranscription et traduction : Saff’

Site Internet d’Arjen Lucassen : www.arjenlucassen.com
Album : Lost In The New Real, disponible dans les bacs



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  • LemanskyCurtis dit :

    Belle interview, merci. Et effrayant constat par rapport à cet art qu’on aime tous. Putain quand on pense à ça c’est encore meilleur de recevoir un skeud, de le déballer, de feuilleter le livret, et d’écouter la musique en lisant les paroles !

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