ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Lacuna Coil : un nouveau livre s’ouvre


La musique, c’est comme la cuisine : avec un peu de temps et de pratique, on finit par saisir le coup de main et par savoir exactement quels ingrédients sortir des placards pour proposer à ses invités un plat réussi. Et quand une recette fonctionne, s’il est permis de rectifier l’assaisonnement, il n’est en revanche pas question d’en modifier les composants de base. C’est en tout cas l’avis des deux voix de Lacuna Coil, Cristina Scabbia et Andrea Ferro, qui n’hésitent pas, en bons Italiens qu’ils sont, à faire un lien entre leur groupe et… les pâtes carbonara.

Lacuna Coil a beau avoir trouvé la formule qui marche, le groupe ne se repose pas pour autant sur ses lauriers : après un DVD live et un livre-anniversaire l’an passé, les chantres du gothic metal reviennent aujourd’hui avec un nouvel album, Black Anima – leur neuvième en vingt ans tout juste. Dans l’entretien qui suit, Cristina et Andrea reviennent pour nous sur la genèse du disque, fruit d’une réflexion sur le sens de la vie, et sur les deux décennies qui ont façonné la musique de Lacuna Coil.

« Quand tu as fait beaucoup d’albums et qu’on te connaît pour un certain type de chansons, les gens s’attendent à ça de ta part. Donc quand tu essayes de les surprendre, c’est risqué. Mais au final, nous avons réalisé que si on est honnête et qu’on suit cette inspiration avec sincérité, les gens le reconnaissent. »

Vous avez donné beaucoup de concerts entre Delirium et Black Anima, et cette période a marqué un changement dans vos looks et vos spectacles, avec l’ajout d’effets spéciaux, de costumes, et même sur un concert spécial des artistes accompagnant le groupe sur scène. Comment cette transformation s’est-elle opérée ?

Cristina Scabbia (chant) : Ça s’est façonné en quelques années, ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Pour les looks, nous les changeons toujours à chaque album, parce que nous voulons que les costumes et ce que nous portons sur scène collent au visuel de chaque album. C’est particulièrement ce qui s’est passé avec le maquillage que nous avons utilisé dernièrement. Nous aimons beaucoup ça, car c’est comme mettre des peintures de guerre avant de monter sur scène. Même si, évidemment, c’est quand même toi qui es sur scène, avec un costume différent, la bonne préparation et le maquillage, tu te sens un peu différent et prêt pour le spectacle. Tu as l’impression d’être dans une autre dimension. Donc j’aime cet aspect. Pour le fait d’accueillir des artistes sur scène, nous ne l’avons fait qu’une seule fois, pour un concert spécial célébrant les vingt ans de Lacuna Coil, en 2018, pour The 119 Show. C’est un spectacle unique en son genre qui a requis beaucoup de préparation. Travailler avec une troupe de cirque n’est pas facile, parce qu’il faut partager le même espace sous différents angles, car évidemment, ils étaient aussi suspendus au plafond ! C’était donc très différent pour nous de nous produire en sachant que nous avions d’autres gens sur scène. Mais nous sommes très contents de l’expérience. Tout le monde a adoré, c’était génial pour nous de vivre quelque chose d’aussi intense et spécial.

Ce que l’on remarque aujourd’hui, c’est à quel point les groupes qui rencontrent le plus de succès sont généralement ceux qui développent le côté visuel de leur show, comme Ghost, Powerwolf ou Avatar. Même si les concerts visuels n’ont rien de nouveau dans le metal, pensez-vous que, tout particulièrement aujourd’hui, l’aspect visuel est en train de devenir essentiel pour se démarquer de la masse des groupes ?

Nous avons toujours donné de l’importance aux visuels, parce que nous trouvons qu’il est important d’offrir quelque chose en plus à ceux qui viennent à nos concerts – pas seulement pour nous, pour monter sur scène avec un autre état d’esprit et être prêt à envoyer, mais aussi parce que les gens viennent à un concert pour écouter de la musique et voir un spectacle. Je pense que c’est un signe de respect, et c’est encore plus marrant pour nous d’avoir des accessoires, des lumières, de magnifiques décors et des costumes. Evidemment, il faut que ça rentre dans notre budget aussi ; parfois on ne peut pas avoir l’installation de scène qu’on adorerait avoir, parce qu’on se déplace et ça coûte trop cher à transporter. Il y a plein de choses à prendre en compte, et parfois ce n’est pas du tout facile et on a l’impression qu’il nous manque quelque chose.

Andrea Ferro (chant) : Quand on y pense, même dans le passé, plein de groupes – si on met de côté le hardcore, le punk ou le thrash, qui misaient peut-être plus sur le côté primitif de la musique –, comme Iron Maiden, Kiss, Aerosmith… Ils ont toujours eu de super spectacles visuels. Ce n’était jamais simple ; ça allait loin et c’était exagéré ! Aujourd’hui, il y a évidemment d’autres technologies, donc on a les spectacles comme ceux de Rammstein, qui est super extrême et magnifique. Mais l’alchimie entre la musique et le visuel a toujours attiré plein de gens. Les grands spectacles ont toujours existé, à moins que l’on parle de styles très spécifiques, comme le jazz, le prog ou le punk, dont les trucs sont très basiques. Je pense que ça a toujours créé une bonne connexion avec les gens.

Votre nouvel album Black Anima est encapsulé par les chansons « Anima Nera » et « Black Anima », un petit peu comme l’exposition et le dénouement dans une pièce de théâtre. Donc, considérant l’importance du théâtre dans la culture italienne et à quel point vos concerts sont devenus plus théâtraux, est-ce que vous avez abordé l’album un petit peu comme une pièce de théâtre ?

Cristina : Nous n’avons pas pensé à l’aborder comme un opéra ou une pièce de théâtre, mais nous savions qu’il y aurait une intro et une outro, parce que nous aimons toujours autant l’idée d’obtenir un album complet, et pas seulement des chansons ou singles indépendants, ou contrairement au fait de se focaliser sur une chanson de l’album qui est très bonne et le reste, c’est du remplissage. Donc nous savions déjà, dès le départ, pour au moins l’intro et l’outro. A propos de la vision théâtrale, nous la mettons en œuvre sur la scénographie et les costumes, dans nos livrets, dans chaque illustration. Pour nous, ça a toujours été très important.

Andrea : Je pense que c’est un album qui a été construit comme un tout. Nous avons commencé avec de la musique très basique et une idée très simple pour le concept et les textes. Ensuite, nous avons mis plein d’idées différentes sur la table, et nous avons développé ensemble les habits de scène, la pochette de l’album, les visuels et l’idée de l’album qui serait comme un livre contenant toutes ces âmes sombres. Et puis, il y a eu les cartes de tarot, qui seront présentes dans l’édition spéciale et qui seront conçues exprès par un artiste américain qui conçoit des cartes de tarot. Nous lui avons donné des idées pour chaque chanson. Nous aurons une carte pour chaque chanson, avec notre propre concept de cartes. Ce n’est pas un jeu de tarot classique, ce sont des cartes faites sur mesure. Nous avons donc rassemblé tous les concepts et toutes les idées pour les clips, nous nous sommes aussi inspirés de bandes dessinées pour les costumes et les types d’images que nous pouvions utiliser. Nous avons mis tout ça sur la table et avons fait du brainstorming autour de ces images, idées, mots et titres. Puis c’est devenu l’album. C’est donc quelque chose qui s’est développé comme un grand ensemble, comme une seule œuvre.

Andrea, tu as déclaré qu’avec Delirium, la façon dont vous présentiez « la musique était plus inattendue. Les gens ont beaucoup aimé l’honnêteté de Delirium. » Tu as aussi dit : « Quand Marco a commencé à écrire les chansons, il savait qu’il pouvait pousser les chansons dans toutes les directions sans trop se soucier. » Pensez-vous que Delirium était vraiment l’album où vous avez gagné votre liberté grâce à l’accueil positif qu’il a reçu ? Pensez-vous que vous étiez moins hésitants à essayer de pousser les choses dans certaines directions ?

Andrea : D’une certaine façon, oui, mais je ne pense pas que c’était une décision consciente. Ce n’est pas qu’avant Delirium nous n’étions pas libres de faire tout ce que nous voulions. C’est juste qu’on commence d’une certaine façon, en venant d’un certain environnement, un certain style, et on se développe lentement, un album à la fois. On sort quelque chose de différent, on trouve notre propre approche personnelle de la musique et ensuite on la développe. Après avoir fait un certain nombre d’albums, on a envie de maintenir la fraîcheur de notre son, ne serait-ce que pour nous-mêmes. Surtout compte tenu du type de personnes que nous sommes : nous ne sommes pas du genre à rester coincés dans le passé ou à aimer trop répéter les mêmes choses. Nous avons vraiment notre propre style maintenant, et comme un ami à nous le dit, peu importe ce que nous faisons, que ce soit une chanson d’AC/DC ou de punk rock, ça sonnera quoi qu’il arrive comme Lacuna Coil. Car nous avons vraiment un son caractéristique qui sera probablement éternellement là. Mais nous aimons garder une forme de fraîcheur dans nos albums, à chaque fois. Nous écoutons des vieux trucs, mais aussi des groupes plus récents, nous sommes autant inspirés par les nouveaux sons que les vieux sons, et différents types de sons. Nous adorons quand notre musique est intéressante à écouter quand elle sort. Nous ne voulons pas simplement répéter exactement la même formule. Donc c’était important de prendre ce genre de direction.

« Nous nous sentons libre d’incorporer tout ce que nous voulons dans notre musique. […] Mais à la fois, nous ne voulons pas faire quelque chose qui n’a pas sa place dans Lacuna Coil. Pour nous, ce serait tout aussi offensant pour le groupe, parce que ça n’aurait aucun sens. »

Quand nous avons fait Delirium, nous avons misé sur certains éléments plus heavy présents dans notre musique, comme la double pédale, les motifs rythmiques, les solos de guitare ou le chant crié. Nous avons sorti « The House Of Shame » en premier, et c’était assez brutal par rapport à ce que nous avions fait par le passé. Nous n’étions pas sûrs si c’était la bonne décision ou pas – tout du moins, je n’étais pas sûr. Mais nous avons essayé et ça a eu beaucoup de succès, car les gens étaient là : « C’est Lacuna Coil ? Attends, je vais écouter, parce que j’ai envie de voir la direction qu’ils sont en train de prendre aujourd’hui. » Je pense que cette fraîcheur a été utile afin que nous nous sentions plus libres d’aller là où la musique nous emmenait, où que ça puisse être. Si quelque chose de heavy arrive, nous n’essayons pas de le jouer autrement ou de l’adoucir. Ça n’a aucun intérêt. Si la musique réclame que ce soit heavy, suivons ce côté heavy. C’est assez logique, en fait ! Mais parfois, quand tu as fait beaucoup d’albums et qu’on te connaît pour un certain type de chansons, les gens s’attendent à ça de ta part. Donc quand tu essayes de les surprendre, c’est risqué. Mais au final, nous avons réalisé que si on est honnête et qu’on suit cette inspiration avec sincérité, les gens le reconnaissent. C’est pourquoi Delirium a eu autant de succès – bien plus que nos albums précédents.

N’y a-t-il aucune limite à ce que vous vous permettriez de faire aujourd’hui ? Vous permettriez-vous de partir dans une voie purement expérimentale ? Ou avez-vous quand même vos propres limites et paramètres ? Car malgré tout, vos chansons restent dans des structures conventionnelles…

Cristina : Je pense qu’il y a toujours une limite dans le sens où nous savons ce qu’est Lacuna Coil. C’est comme une recette : on sait que les pâtes à la carbonara ont besoin de tels ingrédients pour être parfaites. On n’aurait pas envie d’ajouter des trucs en plus pour tout faire foirer. Nous adorons la musique, différents types de musique. Nous nous sentons libre d’incorporer tout ce que nous voulons dans notre musique – que ce soit de l’électronique jusqu’à davantage d’harmonisation de chant, ou on peut même jouer avec nos voix. Mais à la fois, nous ne voulons pas faire quelque chose qui n’a pas sa place dans Lacuna Coil. Pour nous, ce serait tout aussi offensant pour le groupe, parce que ça n’aurait aucun sens. Si nous voulions faire quelque chose de complètement différent, nous ferions un projet complètement différent, sous un autre nom, peut-être avec les mêmes membres.

Andrea : Je pense que nous en sommes à un stade de notre carrière où nous savons ce qui peut ou ne peut pas être fait et où nous pouvons aller avec les expérimentations, et où nous ne pouvons pas aller. Par le passé, peut-être que nous n’en étions pas très sûrs, mais désormais, nous avons suffisamment d’expérience pour savoir quand quelque chose fonctionnera, et nous pouvons apporter des éléments différents, mais dans la mesure où ça a sa place dans Lacuna Coil.

Vous avez tous les deux fait remarquer qu’au fil des années, vous avez mélangé les styles européens et américains, et que votre musique aujourd’hui est un petit peu moderne et un petit peu ancienne. Comment expliquer que vous soyez dans un tel entre-deux désormais, géographiquement et de manière temporelle ?

Cristina : Je pense que tout ce que l’on fait dans la vie – surtout quand on voyage à travers le monde – nous influence fortement. On rencontre différentes cultures, on écoute différents types de musique, on rencontre plein de gens et on échange un tas d’idées et d’opinions. Même en travaillant avec d’autres producteurs, ça te fait changer d’avis, ou au moins ça te pousse à remettre en question des choses. J’ai surtout dit ça avant Delirium, parce que nous avons passé beaucoup de temps aux Etats-Unis. Evidemment, nous sommes européens, et nous avons passé de nombreuses années à faire de la musique européenne et à travailler avec des producteurs européens, donc le fait d’avoir été aux Etats-Unis nous a permis d’apprendre et d’absorber d’autres choses. C’est pour ça que j’ai dit que nous étions dans un entre-deux. Il est évident que si on passe beaucoup temps sur un territoire, on va absorber quelque chose de ce territoire. C’est inévitable. J’ai toujours l’impression que nous sommes plus européens qu’américains – surtout avec le dernier album, parce que nous passons beaucoup de temps en Europe. Tout ce qu’on fait va dans la musique, donc le fait que nous ayons passé beaucoup de temps ici a probablement rendu cet album un petit peu plus européen.

Le cycle de Deririum s’est enchaîné avec la célébration des vingt ans du groupe, et vous avez publié votre premier livre, Nothing Stands In Our Way, en 2018. Quelle conséquence est-ce que le fait de vous être replongés dans le passé a eue sur votre vision de l’avenir ?

C’était étrange et extraordinaire à la fois de remonter le temps et refaire tout ce magnifique voyage. C’était très difficile d’aller chercher une grande partie de ces documents, parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable et pas d’internet. Donc même si nous avions des photos imprimées, peut-être qu’elles venaient de fans, et nous ne savions pas qui avait pris ces photos, donc nous ne pouvions pas les inclure parce que nous n’avions pas le nom du photographe à créditer. C’était donc un long travail de recherche. C’était vraiment chiant de retrouver tous ces vieux trucs. Nous avons aussi plein de nouvelles choses, évidemment ; aujourd’hui, tout est archivé sur un ordinateur, mais à l’époque, il n’y avait pas les mêmes possibilités. Heureusement, nous avons conservé un tas de flyers, un tas de posters, par exemple des premiers événements auxquels nous avons participé. C’était sympa de parler du passé et des trucs que nous avions oubliés. Vingt ans, c’est long ! Je me souviens que c’était sympa d’échanger nos points vue sur des choses qui se sont passées. Le gars qui nous a interviewés, chacun séparément, pouvait venir me voir, me dire : « J’ai parlé à Andrea hier, et il m’a parlé de cette histoire. » J’avais complètement oublié l’histoire, et tout d’un coup, ça me revenait et je lui donnais d’autres détails sur celle-ci. C’était sympa de parler de tout ce que nous avons fait, car une fois qu’on l’a dans un livre devant soi, on réalise vraiment tout ce qui a été fait. Le temps passe vite, et parfois je me dis : « Wow, ça fait vingt ans qu’on existe ! » Alors que j’ai l’impression que nous avons commencé il y a seulement quelques années !

« C’est comme si nous avions refermé un livre. Mentalement, ça nous a poussés à recommencer de zéro. Nous avons toujours la même passion, nous n’avons pas l’impression que le temps s’est écoulé. C’est curieux de voir que nous avons la même passion pour notre musique qu’au tout début. »

Andrea : Durant ces deux ou trois ans où nous avons célébré nos vingt ans, entre le livre et le DVD, quand nous devions revenir en arrière et choisir parmi toutes les vieilles chansons et les réarranger, les rejouer… Pour la première fois, ça nous a forcés à nous arrêter et à penser à ce que nous avons fait. Avant ça, je crois que nous n’y avions jamais sérieusement pensé. Nous nous contentions de faire un album, et ensuite une tournée, puis un autre album, et une autre tournée… Nous étions occupés à vivre et à essayer d’avoir une vie normale entre les tournées. On ne s’arrête jamais pour réfléchir à ce qu’on a accompli, à notre carrière, aux gens qu’on a rencontrés, aux ventes d’albums et tout. Donc ces deux ou trois ans ont été plutôt marqués par une réflexion sur où nous en étions et où nous irions à l’avenir.

Cristina : Ce qui est dingue, c’est qu’avec Black Anima, nous avons l’impression de recommencer du début. C’est comme si nous avions refermé un livre – ça a été vingt bonnes années, conservons nos souvenirs. Mentalement, ça nous a poussés à recommencer de zéro. Nous avons toujours la même passion, nous n’avons pas l’impression que le temps s’est écoulé. C’est curieux de voir que nous avons la même passion pour notre musique qu’au tout début.

Un second livre dans vingt ans, alors ?

[Rires] J’espère !

Andrea : Croisons les doigts, oui !

Plusieurs chansons sur l’album abordent les finalités de la condition humaine, de la revanche, la mort et la haine à la justice, la positivité et le sang-froid, si on en juge le communiqué de presse. Mais aussi, ces textes sont souvent liés à des choses personnelles que des membres du groupe ont traversées. Je ne sais pas pour toi Andrea, mais je sais, Cristina, que ta vie a été de vraies montagnes russes ces dernières années : en 2017, tu as perdu tes deux parents et tu as vécu la rupture d’une longue relation. Comment tout ceci s’est glissé dans vos réflexions sur la condition humaine et a façonné vos paroles dans l’album ?

Cristina : J’ai complètement changé mon état d’esprit, de telle façon qu’aujourd’hui, je ne pense plus aux choses insignifiantes. Je me focalise davantage sur ce qui est important. Avant de vivre quelque chose de lourd, comme la perte de nos parents, ou de grands changements dans notre vie et nos relations, on ne réalise pas l’importance de certaines choses. On se focalise sur des trucs stupides, comme le fait qu’on grossit, ou qu’on n’est pas en forme, ou qu’on n’aime pas nos cheveux. D’un autre côté, si on se focalise sur des trucs stupides, ça veut dire qu’on n’a pas de gros problème. C’est super aussi ! [Rires] Mais quand quelque chose comme ceci se produit, on change du tout au tout. C’est étrange également – en tout cas, ça l’était pour moi – de voir que je réagissais complètement différemment de ce à quoi je m’attendais. Je me suis inquiétée pendant des années du jour où j’allais perdre mes parents. Je pensais que moi aussi je serais morte. Je pensais que j’allais m’enfermer dans une chambre pour éternellement pleurer et ne jamais en sortir, que je ne parlerais à plus personne parce que ma vie serait terminée. Quand quelque chose comme ça se passe, soit on s’effondre, soit on renaît avec une autre force. On est là : « Ok, j’ai surmonté ça. Je vais porter l’héritage encore plus haut qu’avant. » C’est très valorisant, car on peut apprendre énormément des choses négatives. Je pense qu’en tant que groupe, nous partageons tous ce genre de point de vue sur la vie. On sait que de mauvaises choses peuvent survenir, mais il ne faut surtout pas se résigner et abandonner. Il faut aller de l’avant, car il y a tant à faire et tant d’expériences à vivre. Il y a toujours une issue positive à la négativité. L’obscurité de l’album n’est liée à rien de négatif. Ça correspond simplement au type d’imagerie que nous aimons dans l’art, dans les films et dans nos chansons. D’une certaine façon, c’est perturbant, mais ça ne veut absolument pas dire que nous, en tant que personnes, sommes négatifs. Nous sommes même tout l’inverse.

Andrea : C’est plus une réflexion sur ce qui s’est passé. Même quand on n’a pas perdu nos parents, on y pense. Nous sommes à un âge où on peut dire, en plaisantant, qu’on va plus souvent à des funérailles qu’à des mariages ! Même si nous ne sommes pas si vieux que ça, et ce n’est pas comme si nous perdions quelqu’un toutes les semaines. Mais quand même, arrive un moment où on commence à perdre des gens qui ont pendant longtemps été là pour nous. Je pense que c’est un passage obligé à cet âge, à ce stade de nos vies, et ça nous a poussés à réfléchir à la situation, et à quel point ces gens ont été importants pour nous dans nos vies. C’est comme quand nous nous sommes arrêtés pour nos vingt ans et que nous avons commencé à repenser au passé ; quand ceci arrive, on commence à voir à quel point on a changé et à quel point ces gens ont été importants, et on a l’impression qu’ils sont toujours avec nous et en nous, d’une certaine façon. C’était l’une des idées, l’un des moteurs qui ont lancé le concept de Black Anima. Et ensuite, nous avons assemblé d’autres choses, d’autres vibrations et d’autres idées, inspirées par des films, des jeux vidéo, des nouveaux groupes que nous avons entendus – des choses qui, d’une certaine façon, nous inspirent visuellement, esthétiquement ou musicalement. C’est la combinaison de tout ceci qui génère le concept de Black Anima.

Andrea, tu as aussi révélé que vous avez tous les deux commencé à lire des livres qui parlaient des aspects religieux et scientifiques de la vie et de la mort. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces livres et ce que vous en avez retiré ?

Comme je l’ai dit, ça fait partie des éléments qui ont aidé le concept à se développer. Nous essayons toujours de trouver des stimulations tout autour de nous, en puisant dans toutes les formes d’art. Parfois, les livres nous offrent une perspective différente. Il y avait un livre en particulier, il s’appelait The Physics Of Angels, qui a été écrit par deux personnes : l’un [Matthew Fox] est un religieux, un théologien, et l’autre [Rupert Sheldrake] est un scientifique. Ils analysent l’histoire des anges, des esprits et des fantômes aux niveaux religieux et scientifique : à quel point ce sont des formes d’énergie, ce qu’ils représentaient pour les gens dans l’Antiquité, ce qu’ils représentent pour nous, pour les religieux, etc. Il y avait cette analyse sous les deux angles de vue, et du fait que ces types de créature ont toujours existé, qu’on s’intéresse à la religion ou pas. C’est un truc courant qui fait ressentir des choses aux gens, donc peut-être est-ce une énergie ou quelque chose qu’on ne connaît pas exactement. Ça aide aussi à explorer l’inconnu, d’une certaine façon. Nous aimons écrire des textes basés sur du vrai vécu, mais aussi jouer avec ces aspects plus ésotériques de la vie. Nous avons incorporé plein d’éléments qui pourraient venir de ce monde, car nous avions l’impression qu’il y avait une communication entre les deux mondes. Nous avons imaginé l’album comme un livre, et l’édition spéciale aura d’ailleurs l’air d’un livre, avec le sceau que nous avec créé sur la pochette. A l’intérieur du livre, on pourra lire toutes les histoires de ces esprits qui sont également les personnages de l’album. Ensuite, il y a des cartes de tarot que nous avons conçues exprès pour l’édition spéciale. On peut utiliser ces cartes pour communiquer avec les chansons, avec les esprits. Nous avons créé un monde ouvert à partir de nos brainstormings sur tous ces concepts que nous avions.

« On peut apprendre énormément des choses négatives. […] Il faut traverser ça pour ensuite se sentir mieux. Il n’y a aucun autre moyen de régler le problème qu’en souffrant, puis passer au niveau suivant. Ce n’est pas grave de ne pas se sentir bien parfois. »

Vous avez plusieurs fois évoqué les cartes de tarot. Celles-ci sont connues pour être utilisées dans l’art de la divination : croyez-vous au destin ?

Cristina : Je crois qu’on peut faire des choix qui mènent à d’autres parties de notre vie, mais au final, tout arrive pour une raison. Parfois, on peut retourner la situation dans tous les sens, ça finit toujours pareil. Ça dépend de beaucoup de choses. Je ne lis pas dans les cartes de tarot, par exemple, mais j’ai fait une interview aux Etats-Unis récemment en utilisant des cartes de tarot. En gros, l’interviewer me montrait les cartes que j’avais choisies, et elle aimait lire dans les cartes, donc elle me les expliquait. Je lui ai dit que j’adorais les cartes de tarot, non seulement pour leur design, car elles sont magnifiques à regarder, mais aussi parce que c’est sympa de les utiliser pour visualiser ce qu’on ressent. Ce n’est pas lié à une dimension spirituelle, mais ça revient à s’ouvrir, à ne pas avoir peur, et à être inspiré par les images qu’on voit. J’aime beaucoup ça.

Andrea : En plus, il y a énormément de choses qu’on ne connaît pas encore. Je ne dis pas que les cartes de tarot, l’astrologie et autre sont réels. Mais on ne peut pas non plus dire que ce n’est pas réel – on ne sait pas. Il y a peut-être un niveau d’énergie, des trucs qu’on ne connaît pas encore exactement. C’est bien d’être ouvert à jouer avec ça. On n’est pas obligé de le prendre trop au sérieux. Il faut jouer avec, s’amuser avec. Si quelque chose de positif en ressort pour toi et t’aide, c’est super. Sinon, tant pis. C’est un jeu. On n’est pas obligé de le prendre au sérieux, mais on peut quand même s’amuser avec.

Vu que l’album s’appelle Black Anima, pensez-vous qu’à mesure que l’on vit, et donc fait face aux tragédies, nôtre âme devient nécessairement noire ou se perd avec le temps ? Ou bien y a-t-il un équilibre, avec une « white anima » ?

Cristina : Oui, nous le croyons. « Black Anima », ce n’est pas à prendre dans un contexte négatif. C’est principalement une réalisation que les êtres humains ne sont pas parfaits, qu’ils ne sont pas toujours faits de lumière. Surtout aujourd’hui : tout le monde essaye de montrer ses beaux côtés, ses côtés brillants, tout le monde veut avoir l’air heureux. Les gens veulent montrer sur les réseaux sociaux cette réalité filtrée parce qu’ils s’inquiètent des opinions des autres et ils ont envie d’avoir tout le temps l’air heureux. « Black Anima », c’est la réalisation que nous avons aussi des côtés obscurs dans nos personnalités. Nous avons des moments de tristesse, on peut être jaloux, on peut haïr quelque chose, on peut ne pas aller bien. Mais ce n’est pas un problème, parce que c’est la nature humaine et on doit tous accepter nos défauts aussi, car on ne peut pas être toujours parfaits.

Andrea : Parfois c’est même bien de se sentir comme ça, parce qu’il faut traverser ça pour ensuite se sentir mieux. Il n’y a aucun autre moyen de régler le problème qu’en souffrant, puis passer au niveau suivant. Ce n’est pas grave de ne pas se sentir bien parfois.

Andrea, dans Delirium, tu as enregistré certaines des vocalises les plus extrêmes que tu aies jamais faites, et tu poursuis sur cette voie dans Black Anima. Pendant une période de temps, avant Delirium, tu te reposais beaucoup plus sur ton côté mélodique. Peux-tu nous parler de ton évolution vocale ? Y a-t-il eu un quelconque déclic à un moment donné qui t’a poussé à davantage utiliser le côté extrême de ta voix ?

Je pense que c’est simplement ce que la musique réclamait. Comme je l’ai dit avant, quand la musique est plus heavy, pourquoi devrions-nous essayer de la rendre moins heavy ? En 2019, les gens n’ont plus peur du chant growlé. Personne ne va avoir peur parce que je ne suis pas le seul à le faire. Je n’ai pas envie de dire que c’est devenu de la pop, mais c’est quelque chose de courant. Si ça colle mieux à la musique et que je peux mieux m’exprimer avec ce type de chanson, de riff ou de motif, alors pourquoi ne pas l’utiliser ? J’ai toujours eu ça en moi parce que j’ai commencé à chanter comme ça quand nous avons fait la démo. Ce n’est pas nouveau, c’est juste que nous l’avons fait revenir parce que ça colle mieux à la musique que nous faisons aujourd’hui. Ça ne veut pas dire que je ne vais plus chanter en voix claire. Mais si une chanson n’en a pas besoin et que ça paraît mieux avec ça, pourquoi pas ? La musique étant plus extrême, je pense que le contraste entre les deux voix est plus extrême parfois, sur certaines chansons. Donc si ça fonctionne bien, qu’on aime bien, que les gens aiment bien, pourquoi pas ?

A propos du studio BRX, où vous avez enregistré l’album, Andrea, tu as déclaré que « ça ne convient pas pour juste traîner. Ce n’est pas confortable. Il n’y a pas de lieu de détente. C’est fait pour travailler. » D’un autre côté, c’est un studio localisé dans votre ville d’origine. Généralement les groupes recherchent tout l’opposé : un studio loin des distractions de la maison mais qui soit confortable pour traîner et créer des liens sur la musique et pas seulement travailler…

Quand on écrit des chansons, bien sûr, je pense que c’est mieux pour nous d’être à la maison. C’est plus naturel pour Marco d’être dans son home studio, à travailler la nuit. Pour faire des démos et préparer l’album, c’est mieux pour nous d’être chez nous. Pour l’enregistrement, c’était juste par nécessité. Nous avons commencé à chercher des studios chez nous il y a de ça quelques albums, car il fallait que nous soyons près de chez nous pour des raisons personnelles. Nous avons donc essayé et nous avons apprécié. Mais ce n’est pas une condition nécessaire. Parfois, c’est même mieux d’être loin, parce qu’une fois qu’on est loin, on ne se soucie pas de trucs qui se passent à la maison. On ne doit pas aller à la poste pour payer nos factures ou ce genre de choses. On se concentre à fond sur l’album. Parfois, ça peut être bien d’aller ailleurs. Mais là, il fallait juste que nous soyons près de chez nous sur cette période. C’était une meilleure décision pour ce moment précis. Et le studio est bien, l’ingénieur est bien, donc nous étions à l’aise en travaillant là-bas. Nous connaissions le matériel et tout. C’était plus facile de faire l’album là-bas. Mais je ne suis pas en train de dire que c’étaient les conditions idéales. C’est juste que c’était un bon compromis entre le confort et le besoin.

« Tout le monde veut être un musicien professionnel, jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’il faut être sur la route pendant deux ans sans tellement gagner d’argent ! »

Cristina : Parfois, être loin peut être encore plus gênant pour la concentration. Je me souviens de certains enregistrements que nous avons faits en Californie, et c’était extraordinaire, parce que c’était presque comme des vacances ! Nous étions dans un hôtel avec piscine, et parfois on était là : « Pff, il faut que j’aille au studio enregistrer mes parties ! Je suis content parce que la météo est magnifique, donc les conditions sont au top pour ma voix, mais j’ai envie de rester dans la piscine ! » Donc être à la maison n’implique pas forcément qu’on est distrait par quelque chose. En fait, c’était sympa de revenir à la maison et dormir dans nos propres lits, prendre sa voiture et partir au studio. Nous avons fait suffisamment d’album désormais pour savoir que quand nous travaillons, nous travaillons. Nous n’y allons pas en pensant à autre chose.

Andrea : Aussi, avec la façon dont on peut travailler aujourd’hui, avec la technologie, on n’est pas obligé de rester en studio pendant trois ou quatre mois. Fut un temps où on composait, ou au moins arrangeait, des choses en studio. Aujourd’hui, on obtient plus ou moins ce qu’on a déjà sur les démos. Ça va changer en termes de son – ça sonnera plus gros parce qu’on a de la vraie batterie et de vrais claviers –, mais en dehors de ça, la structure des chansons ne va pas tellement changer. On peut déjà faire beaucoup lors des pré-productions. Quand nous avons fait écouter les démos aux gens, ils disaient : « Oh, c’est juste la démo, pas l’album ? » Car elles sont déjà presque très bonnes grâce à la technologie. Donc on n’a pas besoin d’être en studio pendant trois ou quatre mois aujourd’hui. On fait beaucoup plus lors des pré-productions que ce qu’on faisait avant.

Le groupe a une fois de plus vécu un changement de line-up, avec le départ du batteur Ryan Blake Folden, désormais remplacé par Richard Meiz. Richard est italien, alors que Ryan vivait en Californie. Est-ce que ça facilite les choses pour le groupe ? Est-ce que ça peut être une raison du départ de Ryan ?

Cristina : Evidemment, ce n’était pas facile pour Ryan de faire tout le temps les allers-retours, surtout durant l’été, quand on joue sur des festivals les weekends. Il devait rester ici pendant des semaines, sans rien faire entre deux. Je veux dire qu’il nous adore et nous l’adorons, donc nous avons totalement compris quand il a décidé de rester chez lui et de faire quelque chose de complètement différent. Richard étant italien, bien sûr, ça fait qu’il est plus facile de répéter ensemble, de se déplacer ensemble et d’organiser les choses ensemble. Ryan sera avec nous sur la prochaine tournée [nord-américaine] avec All That Remains, car ce sera plus facile pour nous de travailler avec quelqu’un qui est déjà là-bas. Richard n’est pas encore le batteur officiel. Il a enregistré l’album…

Andrea : C’est un bon candidat, bien sûr.

Cristina : Ouais, nous avons le sentiment que ce sera la bonne personne pour le groupe. Nous ne voulons simplement pas l’officialiser tout de suite, parce qu’il faut encore qu’il tourne et voit si ce style de vie lui correspond.

Andrea : Tout le monde veut être un musicien professionnel, jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’il faut être sur la route pendant deux ans sans tellement gagner d’argent ! Aussi, ce n’est pas facile d’intégrer un groupe comme le nôtre, car nous – en particulier Marco, Cristina et moi – travaillons ensemble depuis 1996, si ce n’est plus. Aujourd’hui, évidemment, le groupe est notre groupe. Tout le monde peut y contribuer et en faire partie, mais il est clair que c’est un petit peu plus difficile de devenir comme nous, car il faut beaucoup de temps. Pour l’instant, nous essayons avec Richard, et ça fonctionne assez bien avec lui. Avec un peu de chance, il restera et fera une grande carrière avec nous. Ryan est également en train de suivre son aventure personnelle avec sa femme, ce qui explique aussi pourquoi il a décidé de se mettre un peu en retrait, car il ne pouvait pas partir pendant si longtemps. C’est la vie, tu sais. C’est juste que la musique aujourd’hui, c’est autre chose. Ce n’est pas comme par le passé, quand il n’y avait que quelques groupes qui faisaient carrière, donc tout le monde était content et il y avait plein d’argent. Aujourd’hui, être un musicien, c’est un gros engagement. C’est un boulot comme un autre, c’est bien plus comparable à un boulot normal. Il faut donc vraiment beaucoup s’investir dans le groupe. Pour nous, c’est un peu différent, parce que nous existons depuis longtemps.

Cette année marque les vingt ans de votre tout premier album, In A Reverie. Quel est votre sentiment au sujet de vos premières musiques sur le premier EP et sur In A Reverie ?

Cristina : C’était complètement… Je me souviens que nous étions très naïfs, car nous n’avions aucune idée comment aborder un studio d’enregistrement. Nous étions vraiment novices en matière de composition et nous étions plus jeunes. Mais je me souviens que c’était très amusant de faire quelque chose de nouveau. Nous avons beaucoup appris de Waldemar Sorychta, qui a produit les deux disques. C’était l’une des toutes premières fois que nous voyagions, car nous les avons faits en Allemagne. C’étaient nos premières expériences et nous apprenions. Je me souviens que même pendant les concerts, nous essayions de nouvelles choses visuellement, nous essayions des habits, des maquillages différents, et différentes approches. Nous étions plus timides et avions l’air plus intello, mais c’était marrant. C’était le début de quelque chose de bien plus grand !

Interview réalisée en face à face le 18 septembre 2019 par Tiphaine Lombardelli.
Fiche de questions : Niolas Gricourt.
Retranscription : Tiphaine Lombardelli.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Lacuna Coil : www.lacunacoil.com.

Acheter l’album Black Anima.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Rival Sons + MNNQNS @ Cenon
    Slider
  • 1/3