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Nouvelles Du Front   

Laibach, ce miroir qui réfléchit


Le 3 septembre sortira chez Mute Records An Introduction To… Laibach / Reproduction Prohibited, une compilation, pour ne pas dire une anthologie, de reprises réalisées par Laibach depuis le « Leben Heisst Leben », reprise du « Live Is Life » d’Opus sur l’album Opus Dei de 1987, en passant par les reprises des Beatles sur la version de l’album Let It be (1988) par les Slovènes, jusqu’à Volk (2006) où ce sont plusieurs hymnes nationaux qui se voient passer à la sauce laibachienne (« les chansons les plus ‘pop’ d’un pays donné »). A cela s’ajoute un nouveau titre, là aussi une reprise : « Warm Leatherette » (rebaptisé, en allemand, comme il est courant chez Laibach, « Warme Lederhaut »), qui est, historiquement, le premier titre distribué par ce label, œuvre du fondateur de celui-ci, Daniel Miller, sous le nom The Normal.

Tout cela ne ressemblerait jamais qu’à un best-of, qui plus est un best-of de reprises, donc pas vraiment de quoi glorifier les talents de compositeurs d’un groupe, si ce groupe n’était pas Laibach. Contrairement à des groupes qui reprennent les morceaux avec une fidélité servile ou des artistes qui ont tout de même le talent de se réapproprier une chanson préexistante, les industrieux slovènes font de cette pratique un art très particulier, apportant même une réflexion. Comme le miroir de l’artwork ci-dessus, Laibach renvoie, réfléchit une image.

Dans son annonce de cette sortie, Mute Records cite des notes présentes dans le livret accompagnant cette introduction à l’art de Laibach de la main de l’auteur Alexei Monroe, spécialiste du groupe et du NSK (Neue Slowenische Kunst) : « La reprise peut être vue comme une tactique populiste cynique d’un artiste en manque d’originalité, un geste de mépris ou un exemple respectueux de bon goût et de sérieux. Le rejet avoué de l’originalité de Laibach fait que la première vision n’est pas pertinente et les nouvelles versions sont trop ambivalentes pour être méprisantes ou totalement respectueuses. Une chanson laibachisée est parfois plus kitsch, parfois plus sérieuse et parfois plus riche en émotions que l’ancienne version sur laquelle elle est basée. La laibachisation réanime et dés-anime une chanson, lui redonnant vie pour assez longtemps pour être réexpédier. »

Pour compléter ces propos, on peut citer d’autres mots du même auteur, en interview avec le Captain Spaulding’s Bizarre Freaky Circus en 2011 : « Comme toujours, Laibach a ajouté un élément kitsch avec un peu d’humour. […] Un projet de Laibach n’est jamais pauvre en références. Ils sont toujours en train de faire référence à plein de choses et à montrer plein de choses du doigt en même temps. »

Cet humour se retrouve d’ailleurs dans le regard du reflet du personnage sur l’artwork de cette compilation. Ce tableau est une adaptation (pour ne pas dire ici encore une reprise) par les membres du groupe d’un tableau de Magritte, « La reproduction interdite » de 1934. Dans ce dernier, de l’avis des historiens de l’art, le peintre montre que « la peinture n’est pas un miroir qui reproduit les apparences du monde. Le peintre est libre de détourner la réalité ou de montrer la face cachée des choses ». De même, Laibach ne fait pas que reproduire une chanson en la reprenant, il en montre la face cachée, ou ce qu’elle cache, mais toujours en lançant un regard à l’auditeur pour voir s’il a saisi la blague.

Mais que montre Laibach ? Par son esthétisme, le groupe a déjà tout l’air de pointer les totalitarismes qui ont noirci l’histoire du XXe siècle. Pour reprendre encore des propos d’Alexei Monroe : « Les régimes totalitaires n’ont pas été des phénomènes discrets de l’histoire entre disons 1933 et 1989, avec ensuite une démocratie libérale et tout le monde est content ». Le totalitarisme et le fanatisme existent aussi dans l’art, mais est exacerbé dans les arts les plus populaires (populistes) parmi lesquels, en très bonne place, la pop music, une critique déjà vue chez un autre groupe expérimental, The Residents qui, avec leur morceau « Hitler Was A Vegetarian », extrait de l’album The Third Reich And Roll (1976), dénonce le pouvoir sur les masses de la musique de masse.

La méthode de Laibach est rétrogardiste. Sur ce sujet, Ivan Novak, membre du groupe, nous expliquait en 2008 : « Nous faisions du passé un collage, nous lui donnions un nouveau sens, un nouveau contexte. […] Le rétrogardisme est un concept très intéressant pour analyser des chansons comme ‘Life is Life’, ‘Get Back’ ou ‘Sympathy for the Devil’. » Offrir un nouveau sens mais pas sans en avoir d’abord fait sortir le sens initial.

Une méthode qui, poussée à l’extrême, mène à l’album Volk (2006) où le groupe réinterprète certains hymnes nationaux, les « chansons pop ultimes » afin d’en faire jaillir toute la violence intrinsèque : « Nous voulions faire un parfait album pop, cette musique nous intéresse beaucoup. Après tout, c’est la musique dominante depuis plus de 50 ans. Les hymnes nationaux sont la marque de fabrique des États, ce sont les chansons les plus populaires. Tout le monde est capable de chanter au moins un petit bout de l’hymne de son pays. Nous avons choisi de reprendre ces chansons car elles sont ce qu’il y a de plus ‘pop’ dans un pays. » nous disait encore Novak. Ce que la pop music « nationale » avoue (son caractère nationaliste, émouvant la masse qui n’a ainsi plus qu’un cœur, une seule voix), c’est ce que Laibach cherche à faire cracher à la pop music en général.

Mais jamais de manière violente et destructrice, pour cela, Bertrand Thibert, figure française du NSK, aussi en interview avec le Captain Spaulding’s Bizarre Freaky Circus en 2011, utilisait la métaphore parfaite : « Prenons pour exemple un réacteur nucléaire, ce dernier ayant été utilisé dans de nombreuses opérations est maintenant toxique, il se met à fuir. Soit on peut l’enterrer quelque part en espérant que la fuite diminue. Soit on peut s’en servir de nouveau d’une manière productive et constructive. Donc l’idée est de trouver des énergies refoulées du passé et de trouver un chemin qui part en avant. »

Laibach n’est pas en guerre contre la pop music, ne cherche pas à la détruire. D’ailleurs, la devise du NSK est : « L’art est un fanatisme qui demande de la diplomatie ».

Vous trouverez ci-dessous la liste des titres présents sur cette introduction à Laibach, une compilation qui porte bien son nom puisque, vous l’aurez compris, une grande part des bases de compréhension de l’œuvre de ces artistes est là.

Warme Lederhaut (reprise de The Normal)
Ballad Of A Thin Man (reprise de Bob Dylan)
Germania (reprise de l’hyme national allemand)
Anglia (reprise de l’hymne britannique)
Mama Leoe (reprise de Drafi Deutscher, rendue célèbre par Bino)
B Mashina (écrit par Tomi Meglic, Siddharta)
Bruderschaft (composition de Laibach)
God Is God
Final Countdown (reprise d’Europe)
Alle Gegen Alle (reprise de DAF)
Across The Universe (reprise de The Beatles)
Get Back (reprsie de The Beatles)
Leben Heisst Leben (reprise d’Opus)
Geburt Einer Nation (reprise de « One Vision » de Queen)
Opus Dei (reprise d’Opus)



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