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Interview   

L’apocalypse selon Saint Akroma


Né de la collaboration entre Alain Germonville et Matthieu Morand et combinant des passions, que l’on pourrait croire éloignées, pour Dream Theater et Rush d’un côté, et Cradle Of Filth de l’autre, Akroma est un projet exclusivement studio qui a son ambition propre. En effet, toute la production musicale du duo est intimement et obligatoirement liée à une trame narrative et à une forte immersion. Tous les moyens sont mis en oeuvre pour également proposer une expérience grandiloquente sur le disque. Autant de raisons qui rendent difficilement imaginable pour Akroma de monter sur scène.

A l’occasion de la sortie du nouvel album Apocalypse, un disque ayant la particularité d’avoir été écrit sous la forme d’un requiem, c’est donc plus que jamais de narration, de thématiques, de processus de composition et d’arrangements que nous avons parlé avec le duo. C’était notamment l’occasion d’éclaircir le rapport qu’ont ses membres à la religion, qui est leur thème privilégié alors qu’aucun d’eux n’est croyant.

« Tu déranges toujours les gens. C’est en les dérangeant que tu les fais t’intéresser à toi, en mal ou en bien. »

Radio Metal : Votre tout premier album était déjà conceptuel, comme tous les albums qui ont suivi. Que représente pour vous le fait d’utiliser cette forme d’écriture si particulière qui lie pleinement l’album à une trame narrative ?

Alain « Bob » Germonville (chant) : En fait, quand Matt compose la musique, il la compose un peu comme s’il composait une musique de film. Nous reprenons un thème de la Bible, dont nous nous inspirons, et nous composons vraiment cela comme un film. Nous ne pouvons pas composer un concept-album sans avoir un fil rouge. Nous faisons la musique en fonction des textes, et les textes en fonction de la musique, donc c’est vraiment un tout. Nous reprenons un thème comme les sept péchés capitaux, les dix plaies d’Égypte, les douze apôtres, etc. et nous composons une histoire à partir de ça, et ça nous donne un scénario de film. C’est aussi simple que ça !

Toute l’œuvre d’Akroma repose sur des concepts. Matt a même déclaré dans une interview qu’il lui paraissait difficile d’écrire de la musique hors d’un concept. Partages-tu ce ressenti et pourrais-tu nous expliquer pourquoi ?

Tout à fait ! De toute façon, le jour où Matt m’a proposé de faire Akroma, c’était vraiment dans cette optique-là. Il ne se voyait pas faire cinq chansons différentes, il fallait que les cinq chansons aient vraiment un lien entre elles, une histoire à défendre, et c’est vraiment ce qui m’intéressait moi aussi, parce que quand tu écris des textes, et qu’on peut les lire sans écouter la musique, c’est franchement un atout. J’ai une collègue qui n’écoute pas de metal du tout, elle m’a dit : « J’ai lu les textes, c’est vrai qu’on les lit comme une histoire, comme si on racontait un film ». C’est super intéressant d’entendre ça, parce que ça veut dire que tu ne t’es pas cassé la tête pour rien [rires]. De toute façon, quand j’écris des textes pour mes autres groupes, c’est un peu dans le même style, ce sont des histoires avec un début, un milieu, une fin.

Est-ce que cela représente vraiment une difficulté pour toi d’écrire un morceau plus traditionnel, qui n’ait pas forcément d’histoire mais qui va être par exemple un peu plus vague, où tu vas partir sur des thèmes ou autre ?

Non, justement. Comme tu dis, là, nous partons sur un thème, donc si tu veux écrire une chanson de quatre minutes juste sur un thème, c’est plus court qu’un concept. Donc j’arrive à te résumer en quatre, cinq minutes une chanson, c’est comme si c’était un thème, mais plus réduit, forcément. Ce n’est pas plus difficile d’écrire un concept que d’écrire une chanson. Je préfère un concept parce que tu peux plus étaler l’histoire et vraiment plonger dans les détails, ce que nous avons fait pour La Cène, nous avons plongé dans les détails pour que le lecteur s’imprègne vraiment de l’histoire, du début à la fin. Donc non, ce n’est pas plus compliqué qu’un simple titre.

Malgré tout, la formule du concept-album n’est-elle pas trop pesante, vu que chaque nouvel album implique de se lancer dans un gros chantier ?

C’est sûr que c’est un gros chantier. Comme nous le disons, comme nous prenons le temps pour faire un album, souvent trois à quatre ans, comme Matt prend vraiment le temps, c’est vraiment bien construit. C’est assez dense comme musique, donc nous ne pouvons pas nous permettre de mettre un texte qui ne tienne pas la route. C’est pour ça que lui prend le temps. Moi, je respecte sa musique, lui respecte mon texte, nous nous respectons tous les deux, et je ne peux pas me permettre de lui mettre n’importe quoi sur sa musique que j’adore et vice versa. Il aime mes textes, j’aime sa musique, nous nous complétons bien avec ça. Quand il m’envoie les morceaux, je vois tout de suite ce qu’il y a dessus, et lui, quand il les compose, il voit mon chant directement. Il compose en fonction de : « Tiens, il va faire ça là, ça là, etc. », et quand je lui envoyais les pistes pour le dernier album, Apocalypse (Requiem), eh bien nous n’avons quasiment pas touché les démos. Il m’a envoyé le truc le lundi soir, et le mardi il peut renvoyer le truc, parce que je l’avais vécu, et j’arrivais à voir ce qu’il voulait me faire comprendre par sa musique.

Les thèmes bibliques sont constamment présents dans vos concepts. Peux-tu nous parler de votre rapport à la foi et de votre vision des cultes religieux ? C’est quand même une position assez particulière que vous avez vis-à-vis de la religion…

Pour moi, ce n’est pas vraiment une position, vous êtes beaucoup à vous poser la question. Nous prenons juste un livre qui existe, nous ne savons pas si dans le livre, ce qui est raconté est vrai. Nous ne savons pas si ce sont des contes de fées, si ce sont des légendes, si ça a vraiment existé, si ça a été interprété par une personne… Nous, nous prenons les thèmes qui sont dedans, les sept péchés capitaux, les dix plaies d’Égypte, les douze apôtres, l’apocalypse, et nous le faisons à la sauce Akroma. Donc nous ne sommes ni pour, ni contre. Ce livre-là est sacré par les gens qui ont suivi après, les douze apôtres qui ont porté la parole, etc.. Le livre est sacré en lui-même, mais pour une personne qui n’est ni catholique, ni quoi que ce soit, c’est un livre, avec des histoires dedans. Donc après, tu peux prendre le livre et t’approprier… En fait, nous prenons juste le thème. Si tu regardes bien, il n’y a rien de religieux dans nos textes. Il peut y avoir des connotations, mais il n’y a rien qui dise : « La religion c’est bien, la religion c’est mal ». Chacun la sienne, après, nous respectons cela. Moi, je n’en ai pas, personnellement. Mais nous respectons cela. Nous ne nous disons pas : « On va provoquer », ou « On va pas provoquer ». Nous sommes dans un pays laïc, catholique aussi forcément, mais nous ne sommes pas en train de nous dire que ça va déranger ceux-ci ou ceux-là. Il y en a que ça dérange, mais de toute façon, tu déranges toujours les gens. C’est en les dérangeant que tu les fais t’intéresser à toi, en mal ou en bien.

« La Bible, il y a pas mal de thèmes dedans. Quand tu trouves un livre où tu peux faire plein d’histoires dedans, pourquoi aller chercher ailleurs ? »

Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire. Je ne voulais pas insinuer que vous aviez une position particulière vis-à-vis de la religion, mais vu que c’est un thème qui revient systématiquement dans votre musique, il y a quand même une forme de fascination, ou du moins un intérêt pour le culte religieux de votre part, et j’aurais aimé en savoir plus là-dessus…

Une fascination, non. Ce livre est connu de tout le monde, cela aurait pu être le cas pour un autre livre comme le Coran ou la Torah, c’est un livre avec des histoires dedans, et nous les interprétons. Nous n’avons vraiment aucun avis là-dessus. C’est juste un livre que beaucoup de gens ont chez eux. Ma grand-mère en avait un, ma mère en avait un, je lui ai emprunté pour un peu voir ce qu’ils disaient sur les sept pêchés. Nous avons aussi des amis qui sont prêtres et qui nous ont conseillé, pour La Cène justement ; je leur ai demandé comment étaient morts les apôtres dans la Bible, pour pouvoir m’en inspirer dans mon récit à moi, dans mon histoire. En fait, Damien les tue de cette façon, comme ils sont dans la Bible, pour rendre la monnaie de la pièce au mal qu’ils ont fait à sa mère. Pour le Requiem, c’est parce qu’il y a l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, nous avons fait deux albums sur l’Ancien Testament, deux albums sur le Nouveau, et voilà, ni plus, ni moins. Ce n’est rien d’autre que tout ça. C’est vraiment du folklore. C’est un livre comme nous aurions pu en prendre un autre, mais c’est tombé sur la Bible. Nous avons pris un livre que tout le monde « connaît ». Quand je te dis « les sept péchés capitaux », tu me dis que ça vient d’où ?

Ouais, la Bible… [Rires]

Voilà ! Je te dis « les dix commandements », ça vient d’où ? La Bible ! « Les douze apôtres » ? La Bible ! « L’apocalypse » ? La Bible ! Voilà. En gros, les gens vont dire : « Ah tiens, ils ont fait des textes là-dessus ? Ce qu’ils racontent, est-ce que c’est vrai ou pas ? » Ils iront peut-être vérifier, on ne sait pas. Nous ne poussons pas non plus à lire la Bible pour aller vérifier, ce n’est pas le but ! Mais c’est juste un prétexte, la Bible.

C’est donc juste un intérêt pour le récit lui-même ?

Voilà ! Cela aurait pu être n’importe quel autre livre, du genre Tolkien aussi, pourquoi pas ! En fait, Matt avait l’idée de faire un album sur les sept péchés capitaux, avec sept tonalités différentes, et avec sept guitaristes. Donc il est parti sur le chiffre sept. Pour le deuxième, nous nous sommes dits, moi qui suis fan d’Égypte, moi qui adore l’Égypte, et je l’ai d’ailleurs gravée sur ma peau, qu’on partirait sur Seth, le dieu égyptien. « Ah ouais, comme ça, ça fera [sɛt] aussi », et c’est juste ça ! Pour les douze apôtres, une histoire là-dessus, et Apocalypse, pareil. Ce n’est ni plus ni moins que ça.

Ce n’est donc absolument pas impossible d’envisager dans le futur un thème d’album qui n’aurait rien à voir avec la religion, finalement ?

Non ! Après, dans la Bible, il y a pas mal de thèmes, nous n’avons pas fini, nous ne l’avons pas épluchée en entier. C’est quand même un gros pavé, on va dire. Il y a encore des thèmes dont nous pouvons nous servir. Mais là, pour l’instant, nous aurons peut-être un projet l’an prochain, mais pour l’instant, nous allons bien voir ce que donne celui-ci, et après nous aviserons ! Mais si nous trouvons un thème qui nous plaît, nous le prendrons, mais pour l’instant, ce n’est pas dans les tiroirs, on va dire.

Sur La Cène, le concept a été écrit en collaboration avec l’Abbé Pierre Rinsinger, un abbé qui avait d’ailleurs fait une thèse sur la citation biblique dans le metal. Il est rare de voir des musiciens qui jouent du black metal, et même du metal en général, collaborer avec l’Église et inversement. Que retirez-vous de cette expérience ? Est-ce qu’elle vous a permis de faire tomber certains clichés que vous pouviez avoir sur la religion catholique ?

Non, même pas. Là, encore une fois, le prêtre, nous le connaissons depuis longtemps, c’est un ami à nous qui fait du metal, et il a fait une thèse sur la « religion » dans le metal. Nous, il nous a juste conseillés, mais jamais, au grand jamais, nous n’avons eu la prétention ou même l’idée de nous servir de ça. C’est un ami que nous connaissons depuis longtemps et qui écoute du metal. Il nous a donc conseillés parce qu’il est prêtre. Nous mettons des textes qui sont basées sur des choses vraies, enfin, ça dépend si la Bible dit vrai, mais nous ne pouvons pas nous permettre de dire n’importe quoi quand même. Nous respectons quand même les gens qui nous écoutent, qui nous achètent et qui nous lisent, donc nous ne pouvons pas nous permettre d’inventer des choses. Pour les apôtres, moi je voulais vraiment qu’ils soient tués, voire massacrés, parce que si on regarde bien, dans la Bible, ils sont massacrés, je n’invente rien de plus que ce qu’il y a d’écrit dans les textes et dans ce qui se passe dans la Bible. Ce n’est pas de la provocation, mais c’est pour qu’on voit à quel point ce n’étaient pas des enfants de chœur comme on peut le dire ! Il n’y a vraiment rien de plus au niveau de la religion.

Comment la contribution de Pierre Rinsinger ou son travail en général ont-ils été perçus par ses confrères ?

Franchement, nous n’avons pas eu trop de retombées à ce niveau. Les gens ne s’arrêtent pas à ça, je pense. Il y a des gens qui disent que c’est malsain et tout ça. Il y a toujours des gens que tu ne connais pas qui vont te le dire un jour, mais autrement, dans les chroniques, les critiques, il n’y a jamais personne qui nous ait dit : « Attention les gars, vous allez sur un terrain glissant ». Non, nous n’allons pas sur un terrain glissant, car dès le début, c’est juste un thème que nous prenons, il n’y a rien de provocateur, il n’y a rien de… Il n’y a rien quoi !

Je suis complètement d’accord avec toi sur le fait qu’il n’y ait rien de provocateur. Le truc, c’est que tu dis que vous avez pris ce thème un peu par hasard, mais bon, ça fait quand même plusieurs albums de suite que vous êtes sur ce thème-là. Quelque part, on peut comprendre les gens qui se disent : « Ils ont pris ce thème par hasard, mais quand même, ce thème-là revient tout le temps dans leur musique »…

Oui. Nous avons pris un livre où il y a pas mal de matière à l’intérieur. La Bible, il y a pas mal de thèmes dedans. Quand tu trouves un livre où tu peux faire plein d’histoires dedans, pourquoi aller chercher ailleurs ? En plus, nous étions dans le thème biblique, nous nous sommes dits : « On y reste ! Il y a encore ça, ça, et ça à faire », donc non, vraiment, je ne peux te répondre que ça. Il y a plein de thèmes, et il y en a encore à faire et nous en ferons peut-être encore, et nous continuerons tant que nous nous dirons : « Ça, c’est bon, ça ce n’est pas bon… » Tant que ça nous plaît, nous gardons.

« Nous avons eu des propositions de tournées, mais non ! Parce que nous ne pourrions pas jouer dans des petites salles, vu la musique que c’est, vu l’intensité que ça a […]. Nous ne sommes pas assez ‘connus’ pour faire ça. Donc nous préférons ne rien faire. »

Dirais tu que le black metal symphonique, avec le côté théâtral qui s’en dégage, est idéal pour retranscrire ces concepts ?

Oui, nous ne concevons pas la musique autrement que théâtrale. Quand je suis derrière le micro, il faut que les mecs aient l’impression que le mec qui chante, c’est le mec qui raconte l’histoire et qu’il la vit. Damien, il était complètement allumé parce que douze personnes avaient violé sa mère, il fallait qu’il les bute un par un… Donc voilà, c’est vraiment théâtral, et c’est pour ça que nous ne pouvons pas le retranscrire sur scène – je t’enlève peut-être une question, mais il n’y aura jamais de concert d’Akroma. C’est impossible. Humainement et financièrement, c’est impossible de faire un concert, parce que sur scène, il faudrait qu’il y ait un vrai piano, un violoncelle, des décors, qu’il y ait les lights qui marchent avec, parce que c’est tellement dense et conçu sur l’album pour que ce soit théâtral, que s’il n’y a pas tout ça sur scène, on ne fait rien. On ne peut pas jouer du Akroma dans un bar, ce n’est pas possible. Ça ne serait pas respecter notre musique, ni respecter le public. Parce que les gars se déplaceraient pour avoir un son qui n’est pas souvent potable – bon, après, il y a des concerts qui sont bons dans les bars – mais si c’est un son qui n’est pas forcément à la hauteur de ce que nous avons sur album, les mecs vont se dire : « Sur l’album, c’est bien… », et ils garderont un mauvais souvenir. Donc comme nous n’avons pas les moyens de faire un putain de concert, nous préférons ne rien faire, et depuis le début, avec Matt, c’était de bien préciser que ce serait juste un groupe de studio, et rien d’autre. Ça l’est depuis quatre albums, et ça ne bougera pas, à moins de gagner au loto, mais faut pas rêver.

Cela ne vous a-t-il jamais traversé l’esprit de tenter de monter un dossier de subvention pour vraiment faire un gros spectacle, quitte à ce que ce soit un spectacle unique, avec du coup les moyens que vous pourriez avoir grâce à une éventuelle subvention ?

Oui, nous en avons déjà un peu parlé. Mais au départ nous n’étions pas là-dessus, c’est pour ça que nous avons vraiment pris le temps pour composer l’album, et quand tu vois la complexité des albums, rien qu’au niveau des textes, ça serait chaud à remettre sur scène pour jouer tout. Prendre deux morceaux du premier, deux morceaux du deuxième… Rien que pour faire la setlist, la prise de tête est extrême, parce que nous ne pouvons pas couper l’histoire. C’est comme si tu regardais Le Seigneur Des Anneaux et derrière, tu mets King Kong. Tu prends une heure de chaque film, tu ne vas pas comprendre. Donc si je te prends deux morceaux du premier, deux morceaux du deuxième, deux morceaux du troisième, deux morceaux du quatrième, tu ne vas pas forcément comprendre l’histoire, alors qu’elle est au centre d’Akroma. L’histoire, c’est les concepts ; les concepts sur les péchés, les concepts sur les plaies d’Égypte, sur les douze apôtres, sur les Requiems. Donc couper des morceaux pour pouvoir faire ne serait-ce qu’un concert, voire deux, avec les moyens de la subvention comme tu le disais… Non, parce qu’il ne faudrait pas en faire qu’un, et nous n’avons pas envie de gâcher… Justement, comme nous le disons, ce qui nous importe dans Akroma, c’est de faire ce que nous aimons, prendre le temps pour le faire, et pas forcément le mettre sur scène. Nous avons eu des propositions de tournées, mais non ! Parce que, ce n’est pas prétentieux de dire ça, mais nous ne pourrions pas jouer dans des petites salles, vu la musique que c’est, vu l’intensité que ça a, je ne me vois pas jouer la même chose dans une salle que dans un bar, donc ce serait tout le temps les salles, et tu sais très bien que de nos jours, tu ne peux pas dire : « De toute façon, moi, je joue là, sinon je joue pas ». Nous ne sommes pas assez « connus » pour faire ça. Donc nous préférons ne rien faire, et dire que nous ne faisons rien, plutôt que de partir dans des concerts où on va se viander, parce qu’on n’entendra pas le piano, le violoncelle, on ne pourra pas inviter tous les chanteurs parce que sur le troisième album, il y a quand même douze chanteurs à inviter, donc c’est chaud… Nous ne pourrons pas. Donc autant ne rien faire, que ne pas faire bien. Après, j’adorerais défendre les morceaux sur scène, mais vu les moyens que cela engendre, ce n’est pas la peine, nous n’avons pas les moyens. Humainement, nous avons tous un boulot à côté, ils ont des groupes à côté, et se concentrer uniquement sur Akroma pendant six mois, voire sept mois, pour pouvoir faire juste un concert, voire deux ou trois… Ce n’est pas que ça ne vaut pas le coup. Ça vaudrait peut-être le coup, mais il faudrait vraiment que nous soyons sûrs de chez sûrs, à deux cents pour cent, sinon on se lance pas.

L’influence de Cradle Of Filth est très présente dans Akroma, notamment dans le chant. Est-ce que Dani Filth a été une influence vocale consciente pour toi ?

Je ne vais pas te le cacher, le premier groupe de black metal que j’ai écouté, c’est Cradle. Une fois je passais en répète, il y avait un groupe qui répétait et qui écoutait du Cradle, je me suis demandé ce que c’était et je n’ai pas aimé du tout. La première fois je me suis demandé ce que c’était que ce chant, j’ai trouvé ça un peu bizarre. Je m’y suis intéressé parce que quand j’écoute un album, j’ai envie de savoir pourquoi le chanteur chante comme ça, et j’essaye de « l’imiter », pour voir si moi, j’arrive à faire ce qu’il fait et à ressentir aussi ce qu’il ressent quand il chante. Donc quand j’ai écouté la voix de Dani, je me suis dit : « Il y a un moyen de chanter comme ça, il y a une technique pour chanter comme ça. » Donc j’ai appris à « chanter » le black metal sur du Cradle, et après, c’est vrai que j’ai un peu pris ses mimiques, mais j’ai pris sa technique que j’ai mise au service d’Akroma, donc en gardant la voix Akroma. C’est vrai que de temps en temps, on peut se dire que ça ressemble un peu à du Dani. Mais c’est sûr qu’il y a des [corrélations] qui ne trompent pas. Pour moi, l’album Dusk, c’est le meilleur album que Cradle n’ait jamais fait, parce qu’il est vraiment complet, un peu comme le nôtre. C’est un album qui est vraiment dense aussi, c’est vraiment pour moi le meilleur qu’ils aient fait. Donc oui, on peut dire que c’est une référence.

Sur cet album, les parties vocales sont partagées entre ton chant, en anglais, et le chant de Laura, entièrement en latin. Peux-tu nous parler du challenge que représente le fait de chanter en latin ? Cette langue implique-t-elle des difficultés spécifiques au niveau du chant ? Et vous a-t-elle fait découvrir des sonorités nouvelles ?

Nous connaissions le chant en latin car nous l’avions employé dans les précédents albums. C’est vrai que le chant latin, pour le Requiem, ça s’y prêtait, parce que les prières sont en latin, donc forcément, c’était plus beau que si ça avait été transcrit en anglais, parce que cela n’aurait peut-être pas eu la même signification, donc il fallait absolument que nous gardions cette langue latine qui était superbe, et qui se mariait bien avec la mienne au niveau des morceaux. La difficulté était plus pour Laura, parce qu’elle a dû se renseigner sur pas mal d’accents, Matt l’a bien aidée là-dessus. Mais il fallait absolument que ce soit en latin, nous ne pouvions pas mettre ça en anglais, ni en français. Le Requiem, c’est en latin, point !

N’avez-vous pas éprouvé des difficultés à faire se « répondre » deux langues différentes ?

Nous ne nous répondons pas vraiment. Elle lance une prière, mais ce n’est vraiment pas une question-réponse. Ce n’est pas comme dans La Cène, où là, vraiment, je parle à l’apôtre, avant de l’exterminer [rires]. Là, elle amène son chant un peu comme une lumière, quand moi je suis sombre. Elle apporte la lumière dans les deux sens, par la prière et en même temps avec la voix angélique, magnifique. Il n’y a donc pas vraiment des questions-réponses au niveau des textes.

« Il y a des codes, des règles à respecter, que j’ai pendant longtemps respectés. Mais ce qui fait aussi la beauté de la musique, c’est qu’il faut à un moment casser les codes. Avec Apocalypse, je pense que je me suis laissé plus d’ouvertures, j’ai un peu cassé, effectivement, les codes. »

Matt, tu as déclaré une fois que tu voulais qu’Akroma soit une rencontre entre Cradle Of Filth et Dream Theater. Je sais que tu es aussi très fan de Rush. Dream Theater et Rush ne sont pas des influences souvent citées par les musiciens de black. Que représentent ces deux groupes pour toi, et globalement la scène prog ?

Matthieu Morand (guitare) : Pour moi, Rush, c’est toute ma jeunesse, parce que mon frère écoutait Rush quand j’étais petit. Je me souviens de l’album Hemispheres qui tournait. J’avais peut-être, sans te mentir, trois ou quatre ans, et ce sont mes souvenirs les plus lointains et les plus ancrés. Au niveau musical, c’est un groupe qui a vraiment bercé à la fois mon enfance, mon adolescence, ma jeunesse, ma vie d’adulte… C’est un groupe que j’ai eu la chance d’aller voir en concert il y a quelques années en Angleterre. Je suis vraiment un vrai fan de Rush. Concernant Dream Theater, c’est un groupe qui n’est pas forcément cité dans les influences de black metal, ce qui est évident. Pour nous, c’est vraiment le côté progressif et le côté technique qui nous parle, pour Dream Theater. Pour moi, Dream Theater serait une vision un peu moderne de Rush, finalement.

Le black metal et le prog, du moins quand on prend les exemples de Cradle Of Filth et de Dream Theater, ne sont pas forcément des styles que l’on penserait à mélanger. Et pourtant quand on y réfléchit, l’approche de Cradle Of Filth, très théâtrale, et celle de Dream Theater, très alambiquée avec des structures complexes, se prêtent bien au fait de raconter une histoire. Ces influences seraient-elles donc complémentaires ?

En tout cas, pour la musique d’Akroma, elles sont résolument complémentaires, c’est une évidence. C’est vraiment dans cet esprit que nous avons fait ça. C’est complémentaire dans mon approche de l’écriture. Après, à savoir si j’utilise ou synthétise ces influences pour les faire transparaître dans ma manière d’écrire… En fait, c’est plus une influence qu’une manière d’écrire à proprement dit.

Tu déclarais, suite à la sortie de La Cène, que le fait de te consacrer pleinement à l’orchestration plutôt que de faire appel à des claviéristes t’avait permis de franchir un cap en termes de composition. Comment ton travail des arrangements a-t-il évolué depuis cet album-là, notamment sur ce nouvel album ?

Mon travail n’a pas tant évolué que ça. J’ai peut-être franchi un autre cap, parce que je me suis un peu plus affranchi des codes. C’est assez compliqué à expliquer sans entrer dans les détails techniques et analytiques de l’écriture. Quand tu écris, que tu apprends à faire de l’orchestration de manière relativement académique, il y a des codes, des règles à respecter, que j’ai pendant longtemps respectés. Mais ce qui fait aussi la beauté de la musique, c’est qu’il faut à un moment casser les codes. Avec Apocalypse, je pense que je me suis laissé plus d’ouvertures, j’ai un peu cassé, effectivement, les codes que j’utilisais en m’autorisant plus de choses – c’est une peu difficile à expliquer. Je pense que mon évolution se situe à ce niveau-là, et se situe aussi au fait que je me suis encore moins mis de barrières sur le mélange de plusieurs timbres, ensemble, et la superposition de couches d’instruments. J’espère que c’est assez clair !

Vous avez choisi d’opter pour la forme musicale du Requiem pour cet album. Peux-tu nous parler de ce choix et de ce qu’implique cette forme musicale ?

Ce que ça implique, c’est qu’il faut respecter un texte existant puisque le Requiem est une messe pour les morts qui a un texte latin qui est défini, qui est le même pour tous les Requiems, que ce soit le Requiem de Fauré, le Requiem de Verdi, le Requiem de Mozart, le texte est toujours le même. Après, tu peux effectivement intégrer certains mouvements, tu peux t’autoriser à dévier sur le texte existant, mais en tout cas, tu as cette forme. Initialement, le Requiem liturgique, tel qu’il était à l’époque du chant grégorien ou des choses comme ça, donc entre le Xème et le XIVème siècle, il y avait même une mélodie déjà existante pour le Requiem qui était toujours la même. Nous ne nous sommes pas basés sur les mélodies liturgiques existantes, mais nous nous sommes basés sur le texte. Nous nous sommes autorisés des choses, car le Requiem est quand même assez dense au niveau du texte, pour servir au mieux l’album. Donc le texte du Requiem a été une ligne directrice, puis, avec Laura, nous avons fait des choix, à un moment donné, sur « est-ce que c’est pertinent de mettre cette phrase-là, pas cette phrase-là, qu’est-ce qu’on veut dire à ce moment-là », etc.

C’est Dirk Verbeuren qui a enregistré la batterie sur ce disque. Est-ce sa capacité à jouer du metal extrême, tout en y apportant une patte unique et de la finesse qui vous a orientés vers lui ?

Tout à fait. Je crois que tu résumes tout à fait bien. C’est un batteur qui peut faire du blast, mais qui peut aussi mettre du groove dans son blast, et je pense que c’est en ça que c’est un des tout meilleurs batteurs de metal au monde. C’est qu’il a un jeu à la fois fin, violent, extrêmement intelligent, et on sent que ce ne sont pas que des automatismes, qu’il y a une technique de dingue mais qu’il y a aussi une grosse réflexion sur son jeu, sur lui-même en tant qu’artiste, sur ce qu’il veut produire, ce qu’il a envie de donner à travers son jeu de batterie. Donc oui, ce sont ces aspects-là qui nous ont intéressés. C’est aussi parce que c’est quelqu’un que nous connaissons depuis plus d’une vingtaine d’années, Bob a enregistré deux albums avec Scarve, il l’a côtoyé pendant quatre ans, que ce soit pendant des répètes, des concerts, des albums, etc. Moi, c’est aussi quelqu’un que j’ai eu la chance de rencontrer quand j’étais étudiant à la M.A.I. (Music Academy International), il a joué sur mes évaluations de fin d’année, nous avons aussi pas mal échangé parce que nous sommes tous les deux pas mal attachés à la scène thrash technique, death technique des années ’80-’90. C’est vrai que depuis le début que nous avons créé Akroma, c’est un nom qui est devenu assez récurrent. Nous nous disions : « Si on pouvait faire cet album avec Dirk Verbeuren, ce serait génial ! » Et puis à un moment donné, avec un peu de notoriété aidant, il savait que nous faisions quelque chose de qualité, quand j’ai eu l’opportunité de le voir après un concert de Soilwork il y a quelques années, je lui ai parlé de l’album, je lui ai parlé de la possibilité de le faire, et il nous a dit « OK ». Après, effectivement, il s’est passé ce qu’il s’est passé, il a quitté Soilwork, il a été intégré dans Megadeth, mais disons que nous avons vécu cela de l’extérieur. Nous avons voulu travailler avec Dirk Verbeuren, la personne que nous connaissons, pas le batteur de Megadeth. Tu as super bien résumé, c’est un batteur qui a une technique de dingue, qui peut faire du gros truc bien violent, bien extrême, mais qui a une finesse, un groove, et il trouve toujours le bon truc au bon moment. Il est fantastique !

Interview réalisée par téléphone le 18 avril 2017 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel d’Akroma : www.akroma-metal.net.

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