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Interview   

Le cercle vertueux de Moonsorrow


MoonsorrowA force d’être utilisés à tort et à travers, la signification des mots se déforme. Parfois même, on leur donne un sens presque opposé à leur sens originel. Quand la presse ou internet décrit systématiquement comme « épique » une nouvelle bande annonce bourrée d’explosions mais ne racontant rien, on est très éloigné de la dimension d’épopée que la littérature donnait à cet adjectif. De la même manière, en musique, on associe trop facilement « épique » et « long ».

Pour Ville Sorvali, bassiste chanteur de Moonsorrow, être fidèle au véritable sens des mots est important. Interviewé à l’occasion de la sortie du nouvel album Jumalten Aika, il rappelle d’ailleurs que le folk metal – terme que, d’ailleurs, il n’apprécie guère, bien que Moonsorrow y soit associé – n’est pas que du metal festif avec des instruments folkloriques et peut revêtir des aspects plus larges et une dimension plus profonde.

Pour ce nouvel album qui s’est fait attendre, Ville explique comment il a voulu raconter sa nouvelle épopée. Et il apparaît que la remise en question est une démarche centrale au sein de ce disque : remise en question musicale pour le groupe, mais aussi nouvelles perspectives pour l’auditeur avec de nouvelles pistes de réflexion quant à d’anciens mythes et quant à notre rapport au divin.

Moonsorrow - Jumalten Aika

« Plein de gens interprètent mal [le terme ‘épique’]. Ils croient que ça signifie ‘long’ [petits rires]. Ça ne doit pas nécessairement être de longues chansons. ‘Epique’, littéralement, ça signifie quelque chose comme ‘raconter des histoires' »

Radio Metal : Ce nouvel album, Jumalten Aika, sort cinq ans après le précédent. Peux-tu nous expliquer ce délai entre les deux albums ?

Ville Sorvali (chant & basse) : Nous avons commencé à écrire de la musique déjà en 2012, ce qui fait maintenant quatre ans, mais lorsque nous sommes arrivés au stade où nous avions suffisamment de matière, nous nous sommes soudainement aperçu que ça n’allait pas dans la direction que nous souhaitions prendre aujourd’hui en tant que Moonsorrow. Il a donc fallu faire table rase et tout recommencer. Car il est important pour nous d’être satisfaits de notre musique, de faire un album meilleur que le précédent mais aussi qui colle à l’état d’esprit du groupe à cette période, quitte à prendre le temps qu’il faut et repousser les échéances. Lorsque nous avons enfin trouvé la direction que nous voulions prendre, on était déjà en 2014. Voilà donc pourquoi ça a pris autant de temps.

Tu as fait un parallèle entre le précédent album, Varjoina Kuljemme Kuolleiden Maassa, et celui-ci en les comparants, respectivement, à un « ours qui lentement fait son chemin en écrasant tout sur son passage » et « un loup qui te tourne autour, mordant le plus fort lorsque tu t’y attends le moins. » Avec cette analogie, est-ce que tu veux dire que cet album est à la fois plus subtil et vicieux ?

Ouais, je dirais que cet album est plus agile et bouge plus vite [que l’album précédent]. Il est un peu plus imprévisible. L’ours et le loup peuvent tous les deux faire beaucoup de dégâts mais de façon différente.

Les éléments folkloriques ont pris plus d’importance sur cet album. Etait-ce conscient ?

Le côté musique folk est là depuis le début. Nous avons toujours ressenti que c’était une part importante de Moonsorrow. Mais cette fois, nous voulions l’amener un peu plus à la surface, tout en l’abordant sous un angle différent pour aller avec le concept de l’album. Je pense que notre objectif était de créer quelque chose qui sonne plus ancien et primitif en utilisant ces éléments venant de la musique folk. L’ancien violoniste de Korpiklaani [Jaakko « Hittavainen » Lemmetty] joue sur l’album, nous avons divers instruments folkloriques, comme la Guimbarde, et même certains qui sont joués via de très bons sons de synthés.

Ceci dit, vous avez toujours pris vos distances vis-à-vis du folk metal dansant et festif, comme Korpiklaani, justement, avec qui vous allez tourner…

Je pense que tout le processus s’est mis en branle parce que nous étions très intéressés par le côté sombre de la musique, et un peu en plaisantant, nous avons appelé ça la face sombre du folk metal. Et donc un groupe comme Korpiklaani serait – au moins leurs premiers travaux – la face claire du folk metal. Ça pourrait être les deux faces d’une même pièce. Et nous partageons une bonne part de nos publics. Nos influences se retrouvent à un moment donné, c’est sûr. Donc nous avons effectivement fondé un groupe qui pouvait être qualifié de folk metal et plein de gens nous qualifie ainsi. C’est juste que nous n’aimons pas le terme. Je préfère dire que nous faisons du pagan metal parce que c’est ce qui décrit le mieux le sentiment que procure la musique. Le pagan metal peut être n’importe quel metal. Il faut juste qu’il ait des connotations païennes. Autant Korpiklaani que nous pouvons être qualifié de folk metal, dans l’absolu. Et nous pouvons aussi tous les deux être qualifié de pagan metal parce que Korpiklaani n’est pas un groupe très chrétien non plus [petit rires].

Soit dit en passant, apprécies-tu quand même la musique de Korpiklaani ?

J’apprécie Korpiklaani lorsqu’ils jouent en concert parce que c’est toujours une grande fiesta sur scène. Ça me met de bonne humeur. Mais je n’écoute pas vraiment leur musique sur CD. Ce sont de bons amis et ils le savent [petits rires].

Le terme « épique » semble par ailleurs également être important pour vous. Qu’est-ce que tu mets derrière ce terme ?

« Epique » est en fait un très bon mot pour décrire notre musique et, d’ailleurs, plein de gens interprètent mal ce mot. Ils croient que ça signifie « long » [petits rires]. Ça ne doit pas nécessairement être de longues chansons. « Epique », littéralement, ça signifie quelque chose comme « raconter des histoires ». Et c’est exactement ce que nous essayons de faire avec notre musique. Nous essayons de mettre une histoire en musique, et si en l’occurrence nos chansons sont si longues c’est parce que les histoires le nécessitent. Nous avons d’ailleurs essayé d’écrire une chanson plus courte, et ça a donné « Sunden Tunti » qui ne fait que sept minutes [petits rires].

Le titre de l’album signifie « L’Age Des Dieux. » A quoi cela renvoie ?

Tout l’album a été construit sur les mythes mais nous avons voulu leur donner une perspective un peu différente au lieu de re-raconter quelque chose venant des épopées nationales, car ça a déjà été fait plein de fois. Le concept de L’Age Des Dieux est en quelque sorte philosophique parce que ça évoque ce cercle qui est formé lorsque les Dieux créent les humains et que les humains commencent à écrire et élaborer des histoires à propos de ces Dieux ; en fait, ils créent les Dieux qui ont créé les humains. Et c’est bien si l’auditeur peut en tirer quelque chose d’autre au lieu de lire le même livre pour la deuxième fois, même si je suppose que mes interprétations ne parlent pas à tout le monde, mais c’est ainsi que je les aient voulues.

Moonsorrow

« [La forêt] est pour moi le seul endroit que je qualifierais de sacré. Je ne crois pas en ces Dieux païens en tant que personnes mais je les reconnais comme de grandes métaphores relatives à différentes choses dans la nature qu’on ne peut expliquer. »

Apparemment les runes ont aussi une certaine importance…

C’est surtout la seconde chanson qui tourne autour des runes, mais bien sûr, les runes sont présentes partout lorsque l’on parle de la mythologie scandinave, car ça a été écrit dans les runes. A l’origine, les pierres runiques avaient toutes sortes de gravures, même sur des sujets banals. Mais les runes étaient un vieux système d’écriture. Le truc qui les rend si intéressantes, c’est que chaque rune avait une raison d’être, pas seulement en tant que lettre mais aussi en tant qu’outil magique. Il y avait des runes pour les différents Dieu, il y avait des runes pour les hommes, etc. Et il était dit qu’elles avaient des pouvoirs magiques.

Il y a aussi cet arbre sur la pochette, avec sous ses racines, des cranes et ossements. Qu’est-ce que cela représente ?

L’arbre représente l’arbre monde, Yggdrasil, dans la mythologie scandinave. C’est un arbre qui protégeait notre vie, toute vie est née de cet arbre. Comme l’album est sombre et met en avant ce côté diabolique et repoussant, l’arbre sur l’illustration colle au concept en étant mort.

Les thèmes abordés requièrent de solides connaissances dans la mythologie et l’histoire. Comment travailles-tu là-dessus et développes-tu ces connaissances ?

Je suis curieux et ces choses m’intéressent. Les écrits sont évidemment à la disposition de tout le monde, comme Edda ou Kalevala. En gros, si tu veux connaître les influences, nous avons basé quatre chansons sur Edda et une sur Kalevala. Mais je m’intéresse aussi aux choses qui se sont passées avant et qui n’ont pas encore été bien répertoriées. Car il y a plein de traditions intéressantes et de précieuses croyances venant de temps très anciens lorsque les gens vivaient des vies très simples et primitives mais, parfois, dans une coexistence parfaite et vigoureuse avec la nature. Je m’intéresse donc à ça et je suis curieux, et j’essaie de lire à ces sujets autant que possible ; il n’y a pas beaucoup d’informations disponibles mais internet est très utile pour ça.

Sur les photos promotionnelles, on vous voit dans une forêt. Quelle est votre relation à la nature ?

Pour moi, c’est le seul endroit que je qualifierais de sacré. Je ne crois pas en ces Dieux païens en tant que personnes mais je les reconnais comme de grandes métaphores relatives à différentes choses dans la nature qu’on ne peut expliquer. Lorsque je vais en forêt… Ça ne concerne pas que moi mais tous les Finlandais, en gros, et lorsque nous allons en forêt, nous ressentons quelque chose de différent, il y a quelque chose de spirituel, et tu peux te sentir à la fois puissant et impuissant lorsque tu es seul à la merci de la nature.

Sur l’édition limitée de l’album, on retrouve deux reprises : une de Grave et une de Rotting Christ. Qu’est-ce que ces groupes représentent pour vous ?

Ce sont des idoles d’enfance. Ils ont probablement influencé tous les membres du groupe avant même que le groupe ne soit formé. En fait, c’était quelque chose de spontané et qui s’est décidé rapidement, dès le début lorsque nous étions en studio. Nous voulions juste leur témoigner du respect en faisant ces reprises mais, à la fois, nous avons déformé l’idée d’origine de ces chansons pour les faire sonner comme du Moonsorrow.

Vous avez sorti il y a un peu plus de dix ans un album de grindcore sous le nom de Lakupaavi. Tout avait commencé comme une blague qui ensuite est devenue quelque chose de concret. Est-ce qu’il serait envisageable de vous revoir explorer de nouvelles influences de cette façon ?

Si nous devions faire un second album de Lakupaavi, par exemple, ça demanderait seulement deux choses : il faut que ce soit le bon moment et il faut que nous soyons tous au même endroit au même moment. D’après moi, c’est assez peu probable que ça arrive mais ce n’est pas impossible parce que lorsque nous l’avons fait, c’était un rejeton de son temps. Ce n’était pas quelque chose que nous avions planifié. Nous avons fait ce truc pour nous amuser, donc nous n’avions strictement aucune pression. Nous nous sommes contentés de faire ce que nous voulions. Si quelqu’un ne jouait pas très bien, ce n’était pas un souci [petits rires].

Interview réalisée par téléphone le 11 février 2016 par Philippe Sliwa.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tuomas « Ritual » Tahvanainen.

Site internet officiel de Moonsorrow : moonsorrow.com



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  • Blood Of Christians Under My Atheist Bullets dit :

    Je suis exactement comme Ville Sorvali : Je ne souhaite pas me convertir aux religions païennes comme l’Ásatrú ou l’Odinisme et croire réellement aux Dieux nordiques/germaniques en tant que divinités. Je peux admettre leur existence en tant que symboles représentatifs de la Nature, mais pas en tant qu’entités réelles, ce qui ne m’empêche pas du tout d’être passionné des légendes nordiques. La mythologie nordique est pleine de belles histoires et de morale, et me permet de m’évader de mon quotidien et de la réalité. Avant notre christianisation, elle était l’une des plus riches de l’Europe païenne.

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