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Live Report   

Le Soulcrusher montre qu’il mérite bien son nom


En parallèle au développement des mastodontes du genre – Hellfest, Wacken et consorts – les festivals de metal plus modestes ne semblent cesser de fleurir ces dernières années, opposant au gigantisme des premiers des proportions familiales et une programmation plus sélective. Le Soulcrusher festival, qui a lieu depuis trois ans à Nimègue aux Pays-Bas, est l’un d’entre eux. Dans la famille grandissante des événements consacrés au doom, au black, et plus largement à ce qu’on appelle, faute de mieux, le metal avant-gardiste, où le Roadburn ferait figure de patriarche et la série des Desert Fest de bande de cousins agités, il est un rejeton frais et enthousiaste dont l’esthétique, à grand renfort de statuaire classique, est reconnaissable entre toutes.

Pour sa troisième édition donc, il nous a proposé en une journée ensoleillée d’octobre pas moins de 13 groupes sur les deux scènes de la Doornroosje, qui avait déjà eu le bon goût d’accueillir Amenra et ses invités au début de l’année. Au programme pour cette fois, entre autres : du doom – Slomatics, Yob, Inter Arma –, du black – Wiegedood, Deafheaven –, et du post-metal – Hemelbestormer –, joués autant par des poids lourds de stature internationale que par des fleurons de la scène locale. Bref, comme le disent les organisateurs du festival : une programmation sombre, bruyante, lourde, brute, mais avec une étincelle de lumière…

Festival : Soulcrusher Festival
Date : 6 octobre 2018
Salle : Doornroosje
Ville : Nimègue [Pays-Bas]

Sold-out une semaine avant l’événement, le festival et son affiche alléchante ont mobilisé des hordes de metalleux dès le milieu de l’après-midi, où les premiers groupes se produisent devant des salles déjà singulièrement touffues. Ce sont tout d’abord les Américains de Frayle qui s’y collent, avec leur toute première performance en Europe. Normal pour un groupe qui n’existe que depuis le mois d’avril ! Les riffs sont lourds et lancinants, et au centre de la scène, la chanteuse, lookée jusqu’au bout des ongles, peine un peu à se faire entendre, soit que sa voix soit trop fluette, soit que le mixage ne lui ait pas rendu justice… La salle succombe à son charme malgré tout, et applaudit avec chaleur, pendant quand sur la Red Stage (la salle principale), Part Chimp opère une entrée tonitruante : le rock noise aux riffs bourdonnants des Britanniques fait secouer les têtes et semble mettre définitivement tout le monde dans le bain.

Sur la Purple stage, dans la petite salle, on se presse déjà pour voir Phantom Winter : dès l’après-midi, des embouteillages se forment, augurant des contorsions à venir pour les amateurs des groupes qui s’y produiront plus tard dans la soirée… Les Allemands, qui ont sorti Into Dark Science, leur troisième album, en début d’année, proposent un sludge post-metallisant à la Amenra mené par une basse ronflante. Plongés dans l’obscurité, éclairés seulement par une lumière bleue judicieusement glacée, les deux chanteurs, face à face, se répondent en invectives bilieuses. De quoi accentuer la dimension froide et tendue d’une performance corrosive. Changement d’ambiance complet sur la Red stage : le doom sous substance de Slomatics est bien plus souriant, malgré des soucis de son en début de set. Au programme, du lourd, du lent, du fuzz à revendre et une voix claire qui nous ramène aux premiers temps du doom. Clairement, les Irlandais ne réinventent pas l’eau chaude et l’ensemble peut sembler un peu générique (on pense souvent aux guitares d’Electric Wizard, par exemple), mais ça n’empêche pas les festivaliers de headbanguer de tout leur saoul.

… Et c’est dès 17:00 seulement que le trafic devient intenable ! Impossible d’entrer dans la petite salle pour voir les Belges de Wiegedood, qui jouent ici pratiquement à domicile, et qui sont précédés d’une très bonne réputation scénique. Groupe de la Church of Ra composé de membres d’Amenra et d’Oathbreaker, il a sorti cette année son troisième album intitulé comme ses prédécesseurs De doden hebben het goed III (qu’on pourrait traduire par « les morts s’en sortent bien » – tout un programme !). Avec un peu de patience et en jouant des coudes, on parvient à entrapercevoir le trio, statique mais habité, et surtout à entendre leur black trépidant qui, en live et sans cérémonial, prend à la gorge. Quelques plages de respiration sont aménagées pour l’auditeur, qui se retrouve vite à nouveau enseveli sous un déversement d’agression et de désespoir. Un moment fort de la journée.

Suivent Inter Arma, qui semblent bien décidé à ne pas faire redescendre la pression. On respire mieux dans la grande salle, mais les spectateurs semblent complètement absorbés par la musique des Américains. Ils sont pas moins de six sur scène, et il faut bien ça pour déployer une musique indescriptible, inclassable, qui enfle jusqu’à prendre une ampleur titanesque autant dans des passages sludge intenses que dans de longues parenthèses plus claires, atmosphériques, presque jazzy. Riffs écrasants, metal extrême, solos 70s’ échevelés : difficile d’anticiper la direction dans laquelle chaque morceau va se déployer, mais le résultat n’en est que plus irrésistible. Un set lunatique qui parvient à réconcilier puissance et nuance : une réussite haut la main pour les fans du groupe, et une belle découverte pour le reste de la salle.

Hemelbestormer, combo belge de post-metal, propose à l’autre bout de la Doornroosje et entre deux logos de lumière un set instrumental et atmosphérique qui entrelace une mélancolie très Godspeed You! Black Emperor à une amertume plus franchement metal. Devant un écran où sont projetées des images de nature (encore une fois, on pense à Amenra), les musiciens semblent absorbés par leur tâche et offrent un set qui permet aux festivaliers de souffler un peu entre deux sandwichs – on ne rigole pas avec l’heure du dîner aux Pays-Bas ! Et en effet, pas de temps à perdre, c’est un gros nom qui suit : Deafheaven. Le combo américain est l’un des grands succès de ces dernières années, et déchaîne avec la même intensité enthousiasme sans retenue et cris d’outrage : ça se voit dans la salle, déjà bien remplie de fans, de curieux et de sceptiques au moment où le groupe entre en scène. En live aussi, le groupe clive et semble prendre un malin plaisir à le faire. Musicalement, il commence sur les chapeaux de roue avec un son plein et agressif qui aura la part belle pendant la majorité du set, rehaussé par quelques passages plus atmosphérique. Mais Deafheaven, c’est aussi un show à l’américaine, avec un George Clarke au chant dont la gestuelle ultra théâtrale voire franchement camp évoque plus volontiers Gerard Way qu’Attila Csihar et un guitariste très dynamique qui, à l’évidence, savoure le groove. De quoi mettre les puristes au bord de la syncope, et faire passer un moment assez jouissif à ceux qui préféreront y voir du rock voire de la pop agressive, explosive et bien ficelée.

On a été obligés de sacrifier la majorité du set des fanatiques de la ponctuation de Whores. : pas question de rater une miette de la performance de Yob. Mais on en a vu suffisamment pour constater que le contraste avec la performance ultra polie de Deafheaven semble violent pour la plupart des festivaliers, qui se tiennent un peu hagards devant la Purple stage. Le son de Whores., un sludge qui flirte avec la noise, est crasseux, maussade, bref, clairement pas fait pour être aimable. Mais aux premiers rangs, les bières se lèvent et les têtes se secouent avec un plaisir non dissimulé. Retour dans la grande salle donc, où on attend leurs concitoyens de Yob pour leur première tournée après que leur leader Mike Scheidt a frôlé la mort. Lorsque le groupe arrive en scène sur le bien nommé « Ablaze », enflammé et explosif, un frisson d’aise et de soulagement traverse le public : le musicien rayonne, et semble prêt à offrir l’un des concerts mémorables dont il a le secret. Comme pour confirmer ce regain d’énergie, le set proposé par le trio fera la part belle à une agressivité lourde, aveuglante et finalement lumineuse avec des titres comme le tout récent « The Screen », l’écrasant « Burning The Altar » ou la montée en puissance irrésistible de « Ball of Molten Lead », ne laissant au public que « Our Raw Hearts » pour souffler. Le trio ne se quitte pas des yeux, et le plaisir des musiciens est évident et communicatif. Scheidt et Aaron Rieseberg à la basse semblent, chacun à leur bout de la scène, traversés par l’énergie électrique de leur musique, et la renvoient par vagues à un public manifestement le souffle coupé. On attend toujours le groupe de doom capable de rivaliser avec ça…

Difficile de se remettre en selle après une telle performance. On se traîne malgré tout à la petite salle, qui se vide peu à peu alors que la soirée avance, pour voir Ultha. Les Allemands, qui ont sorti The Inextricable Wandering la veille, doivent faire avec un son médiocre qui noie les détails et ne rend pas vraiment justice à la subtilité de leur black mélancolique. Heads. dans la grande salle doivent aussi s’accommoder d’un public de moins en moins nombreux, mais cette fois, ceux qui étaient présent au début du set y sont restés jusqu’à la fin : le trio germano-australien donne tout ce qu’il a, et si son rock tirant sur la noise détonne un peu dans le reste du line-up, il leur vaut ce soir beaucoup de nouveaux fans.

Si Heads. a dû jouer devant un public épars devant la grande salle, c’est parce que Dragged Into Sunlight a fait la demande expresse de jouer dans la petite, et le plus tard possible. Avec le départ des derniers trains, le public se fait de plus en plus rare, mais les Anglais mettent en place leur décor habituel malgré tout : chandeliers, ossements, stroboscopes, samples inquiétants et musiciens qui tournent le dos au public, tout est là. Musicalement, Dragged Into Sunlight emprunte de quoi susciter la terreur et l’angoisse partout où il le peut – death, black, doom, sludge, grindcore, tout y passe. Le maniérisme de la mise en scène peut bien avoir un côté gimmick : les derniers festivaliers présents se font méchamment secouer… De quoi finir le festival la tête à l’envers, comme le pauvre Centaure de l’affiche.

Bref, le Soulcrusher montre qu’il mérite bien son nom, on ne peut qu’espérer qu’un tel format – une journée, deux salles, aucun chevauchement de set pour ne rien rater, et un line-up varié et de qualité – a de belles années devant lui. En tout cas, pour l’année prochaine, le rendez-vous est déjà pris : ce sera le 5 octobre 2019, au même endroit.

Report : Chloé Perrin.



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