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Interview   

L’enfer c’est Napalm Death


Napalm Death rassure. Entre le guitariste Mitch Harris qui s’est mis indéfiniment en retrait depuis 2014 et les cinq longues années qui se sont écoulées depuis Apex Predator, il y avait de quoi se poser des questions sur la vitalité du groupe. Questions balayées par Throes Of Joy In The Jaws Of Defeatism, qui célèbre vingt ans de collaboration entre Napalm Death et le producteur Russ Russell. Pour ce seizième album, le bassiste Shane Embury, se retrouvant seul compositeur à bord, s’est retroussé les manches et force est de constater qu’il s’est fait plaisir. Si la brutalité est toujours de mise, celle-ci est déclinée en une myriade de nuances, parfois expérimentales.

C’est bien là la force de Napalm Death, groupe extrême aux multiples facettes, trop souvent et à tort réduit à l’étiquette de « grindcore », tant il transcende, à sa manière, les genres, allant jusqu’à puiser dans des influences inattendues, que ce soit Killing Joke ou Coteau Twins comme nous l’avoue le chanteur Mark « Barney » Greenway. C’est d’ailleurs avec ce dernier que nous nous sommes entretenus pour parler de l’album qui lui sert, une nouvelle fois, de support pour partager avec nous des commentaires et réflexions sur notre société, plus particulièrement sur le thème de l’ « autre ».

« Depuis que Mitch s’est mis en retrait, je n’ai pas vraiment envie qu’un autre membre permanent arrive dans le groupe aujourd’hui. Après avoir officié pendant trente ans dans le groupe, je n’en ai pas envie. Le noyau dur du groupe, c’est Shane, Danny et moi, et ça me va bien. »

Radio Metal : Apex Predator, le précédent album, est sorti il y a cinq ans. Il s’agit du plus long délai entre deux albums. Il se trouve que vous avez commencé à travailler sur Throes Of Joy In The Jaws Of Defeatism en 2017 et vous parliez déjà des enregistrements mi-2018. Pourquoi ça vous a finalement pris autant de temps de faire cet album ?

Mark « Barney » Greenway (chant) : Shane a commencé à enregistrer cinquante pour cent de la musique, qui était la sienne ; il avait déjà les chansons à ce moment-là et il était insistant, il voulait commencer à enregistrer, mais je n’étais pas prêt. Je n’allais pas être prêt de sitôt. C’était quelque chose qui était bien compris. Nous ne sommes pas allés en studio pour faire une semaine, puis une autre semaine, etc. Nous enregistrions plutôt un ou deux jours, puis il y avait un écart de deux mois, puis nous enregistrions un ou deux jours, puis un autre écart de deux mois, puis encore deux ou trois jours… Ce n’était pas un planning continu. Tout d’abord, nous tournions beaucoup, ce qui a un peu interrompu le processus, évidemment. Deuxièmement, nous nous adaptions aussi à l’emploi du temps de Russ [Russell], notre producteur, car il avait beaucoup de travail à ce moment-là et nous voulions être juste avec lui. C’est ainsi que ça s’est passé, en gros. C’était par petits bouts ici et là. Il m’est arrivé des trucs personnels qui ont un peu mis la pagaille, à certains égards – enfin, c’était très sérieux, donc dire que ça a mis la pagaille est probablement un peu irrespectueux envers ce qui s’est passé. Au final, je n’étais pas inquiet de toute façon, car il n’y avait personne pour nous crier dessus : « Où est l’album ?! » C’était un processus naturel.

Mitch Harris a décidé de ne pas contribuer à la composition de ce nouvel album. Je suppose que c’était pour les mêmes raisons que son retrait des tournées de Napalm Death depuis fin 2014, c’est-à-dire des raisons familiales. Les gens se sont demandé quel serait l’avenir de Mitch dans Napalm Death, or il a quand même enregistré des guitares pour le nouvel album. Etait-ce important qu’il soit au moins présent sur l’album pour envoyer un signal positif envers les fans ?

Oui. En gros, il y a deux choses. Tout d’abord, son style est très différent de celui de Shane quand ils jouent de la guitare sur album, son style de jeu au médiator est différent. Donc pour nous c’était un bon complément, chacun s’opposant à l’autre. Parfois, c’est important d’avoir cette séparation stylistique car, autrement, c’est trop uniforme. Voilà pourquoi nous avons voulu qu’il joue sur l’album. Deuxièmement, il ne travaille peut-être pas avec le groupe actuellement, mais ça reste mon frangin, si tu veux. Il n’y a rien de sinistre là-dedans, c’est juste que Mitch n’a pas joué avec le groupe depuis 2014, il est maintenant retourné en Amérique avec sa famille, donc il vit là-bas. Voilà la situation. A savoir s’il va refaire quelque chose avec nous dans le futur, qui sait ? On pourrait se dire : « En live, il y a peu de chance », vu qu’il n’a pas joué avec nous depuis de nombreuses années, mais il se peut qu’il fasse quelque chose avec nous à l’avenir. La porte n’est pas complètement fermée et elle ne l’a jamais été. Evidemment, il faut être un minimum réaliste par rapport ça, il n’a pas joué avec nous depuis très longtemps, donc on pourrait dire que sa contribution au groupe est minimale à ce stade. Les gens doivent prendre cette information et quoi qu’ils en pensent personnellement, cela reste ce qu’ils en pensent personnellement. Je ne peux rien faire pour faire diversion, je n’ai pas envie de faire diversion, la réalité est telle que je te l’ai décrite. Nous ne jouons aucun petit jeu. C’est littéralement comme ça.

Votre guitariste live John Cooke a également joué un peu sur l’album : penses-tu que sa place dans le groupe pourrait évoluer ?

Je ne sais pas trop. John est un guitariste live, il est apprécié et il fait un peu plus que ça. Mais le truc, c’est que Napalm Death est une entité très établie depuis de nombreuses années et pour dire ça simplement, je me dois d’être honnête, depuis que Mitch s’est mis en retrait, je n’ai pas vraiment envie qu’un autre membre permanent arrive dans le groupe aujourd’hui. Après avoir officié pendant trente ans dans le groupe, je n’en ai pas envie. Le noyau dur du groupe, c’est Shane, Danny et moi, et ça me va bien. Comme je l’ai dit, aucun manque de respect envers John, il est estimé et tout mais sa position est sa position. Nous prenons soin de lui comme de n’importe qui, mais c’est comme ça.

Au final, il a incombé à Shane d’écrire toutes les chansons cette fois. N’a-t-il pas ressenti trop de pression, ne pouvant pas partager cette responsabilité avec Mitch comme il en avait l’habitude ?

Je ne crois pas, pas que je sache. Shane a une centaine de groupes prêts à partir à n’importe quel moment. Shane est très fertile musicalement et il est capable de penser à ce que Mitch ferait et il compose des chansons en fonction de ce style ou de ce sous-style. De ce que j’en sais, ça n’a pas été un problème pour lui, en tout cas pas d’après ce qu’il m’a dit.

« Le truc ultime que j’ai envisagé de faire était d’exploser contre un mur ma vieille voiture qui était sur le point de rendre l’âme, en mettant des microphones à l’intérieur et en enregistrant ça. On pourrait croire que ce n’est pas sérieux, mais j’étais sérieux. »

Autant Shane est le seul à avoir apporté des compositions, autant, paradoxalement, c’est un album de Napalm Death très varié. Penses-tu que le fait d’être seul à la composition l’a poussé à diversifier ses chansons pour, peut-être, éviter de s’ennuyer lui-même, ou même à voir ça comme une opportunité pour faire quelques expériences ?

Non, je ne pense pas, car la réponse simple à cette question est qu’il l’aurait fait de toute façon. Shane et moi, nous comprenons où en est le groupe et où il doit aller. Nous ne nous limitons pas à un ou deux styles, nous avons une palette d’influences très, très vaste. Il n’y a pas que du metal, du hardcore et du punk, il y a aussi des influences alternatives, noise rock, post-punk, peu importe les petites catégories que tu veux mentionner, tout est là-dedans. Donc nous comprenons ceci ; nous sommes très à l’aise avec ça, c’est délibéré et c’est la direction que nous voulons prendre. Il l’aurait donc fait quoi qu’il arrive. Il a quand même essayé de garder Mitch en tête, car il est certain que les influences de Mitch se seraient recoupées avec celles de Shane à certains endroits, mais dans d’autres domaines, elles auraient divergé.

Napalm Death n’a jamais atténué son agressivité, mais vous avez élargi votre palette au fil des années, apportant quelques intéressantes surprises ici et là. Sur cet album, les surprises sont clairement la vicieuse « Joie De Ne Pas Vivre », le rock façon Killing Joke d’« Amoral »…

A cent pour cent Killing Joke, oui ! Je savais d’emblée ce que tu allais dire [petits rires]. Killing Joke est une énorme influence. Le jeu de guitare de Geordie était complètement unique, et leur expression globale, le genre de son apocalyptique, si tu veux, c’est un de ces groupes qui capturent ce son parfaitement et sans effort. On retrouve ce côté apocalyptique dans cette chanson.

On peut aussi mentionner la dernière chanson, la très expérimentale « A Belly Of Salt And Spleen ». Comment vous viennent de tels morceaux ?

Oh mon Dieu, comment c’est venu ? C’est dur de répondre à cette question parce qu’encore une fois, c’est de la micro-analyse et pour nous, c’est un processus organique. Ça vient vraiment des choses que nous écoutons, historiquement, et pour lesquelles nous avons une envie irrépressible d’y mettre la patte Napalm Death, et les mettre dans une chanson. Il n’y a pas de check-list : « Il faut qu’on fasse un quart de chansons avec tel et tel groupe comme influence… coché, coché, coché. » Ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. C’est un processus fluide, naturel et organique pour nous. Là où nous aboutissons à un moment donné, pour une chanson donnée, est là où nous aboutissons. Nous avons toujours fonctionné comme ça, de toute façon. Oui, nous faisons ça mais ce n’est pas aussi calculé que ça puisse paraître. Quand tes influences sont vastes, tu vas graviter autour d’un grand panel d’influences. Si tes influences sont restreintes, tu resteras cantonné à un petit panel d’influences. Donc ce que je veux dire, c’est que c’est vraiment dicté par ce qu’on écoute, ce qui nous motive, du côté plus extrême de la musique. Ce n’est pas calculé, chorégraphié ou pré-planifié, nous ne nous réunissons pas pour nous asseoir ensemble et cocher un paquet de cases. C’est naturel et organique pour nous, à cent pour cent.

La seule chose que je dirais est que la raison d’être de la chanson « Joie De Ne Pas Vivre » est que c’est un hommage à The Young Gods. C’est un groupe suisse-français, ils ont plein de titres de chansons en français. Donc je me suis dit : « Tant qu’à faire un hommage à The Young Gods, autant avoir un titre en français aussi. » Il y avait un genre de jeu de mots, car « joie de vivre » est aussi utilisé en anglais, ça a été adopté en langue anglaise comme une phrase familière. J’ai donc voulu détourner ça et dire « joie de ne pas vivre » pour des raisons très spécifiques liées au texte. Je trouve que ça a bien marché. Nous n’avons pas été plus loin que ça dans l’intention, si ça a du sens.

« Joie De Ne Pas Vivre » n’a aucune guitare, rien que de la basse, et surtout possède un côté industriel qui rappelle beaucoup Godflesh. Il se trouve que Justin Broadrick a fait partie de l’histoire de Napalm Death, mais penses-tu qu’au-delà de la parenté historique et géographique, cette chanson met en valeur la parenté musicale entre Godflesh et Napalm Death ?

Oui, peut-être. Enfin, j’adore Godflesh ! Vraiment j’adore. Mais je pense que tous les gens dont tu parles – Justin, Shane, moi – sur le plan personnel, nous sommes tous motivés par les mêmes choses. Il y a clairement un lien entre les deux groupes dans notre recherche des époques musicales qui nous influencent, il y a un vrai terreau commun. Aussi bien au niveau personnel et à celui du groupe, ça fonctionne dans les deux sens. Donc tu as sans doute raison. N’oublie pas le type d’époque d’où sont issues les années formatrices de Napalm Death et Godflesh, c’était vraiment le début des années 80, et c’est de là que venaient principalement les influences au sein de Napalm. Regarde Killing Joke, Swans, Joy Division au niveau des textes, Bauhaus, et puis Siege, Celtic Frost, Repulsion, Deep Wound, ce sont généralement tous des trucs issus du début ou milieu des années 80.

« Selon moi les réseaux sociaux devraient être libres et ouverts. […] Autant je peux vraiment être en désaccord avec certains trucs haineux qu’on y trouve, autant je pense qu’il faut faire très attention à ne pas trop restreindre les libertés à cet égard. »

Tu as déclaré que vous empruntez à toutes sortes de groupes que personne n’imaginerait. Quelles seraient les influences les plus surprenantes que vous avez pu avoir pour créer des chansons ?

Je dirais des groupes qui ont énormément influencé Mitch et Shane en termes d’accords et de plans de guitare, comme Cocteau Twins. On ne peut pas faire plus doux que ça. C’est de la musique pop douce, un peu jungle. C’est à l’autre extrémité du spectre sonore, on ne peut pas faire plus éloigné de Napalm Death mais parfois les gens ne voient que la surface et ils se demandent quel rapport ça peut bien avoir avec Napalm Death. Mais si on creuse un peu plus, certains enchaînements d’accords et plans de guitare, les couches de guitare, rien que ce processus peut être appliqué à notre manière d’élaborer la musique. Il est donc clair que quelque chose comme Cocteau Twins nous influence. Puis des choses comme Public Image Limited, qui était le groupe de John Lydon après les Sex Pistols, ce genre de truc peut surprendre certaines personnes.

Penses-tu que ce soit ça le secret de la longévité de Napalm Death et de ce qui lui permet de rester toujours pertinent, c’est-à-dire la fusion musicale ?

C’est sûr ! Si le fait de ne pas se copier est un facteur pour ne pas faire de la merde – c’est-à-dire ne pas être en manque d’idée et ne pas sonner toujours pareil –, alors oui, bien sûr. Le truc c’est qu’après seize albums, si tu commences à constamment te répéter, les gens vont penser que tu n’as plus d’idée. Sans citer de noms, certains des plus grands groupes au monde se répètent pas mal. Les gens qui les suivent s’en rendent compte, ils en parlent très souvent. Avec Napalm, nous ne voyons pas l’intérêt de faire ça. Nous ne faisons pas cette fusion musicale juste pour faire une fusion musicale. Nous sommes des gens passionnés par la musique. Nous voulons maintenir notre niveau d’excitation avec de nouvelles idées. C’est ainsi que nous procédons et abordons la chose. Nous prenons ça très au sérieux, en ne faisant pas deux fois le même album.

Dans le dossier de presse, il est mentionné parmi les rôles de Shane dans le groupe : « tests de bruits avec des objets du quotidien ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

Nous improvisons certaines choses en studio pour jouer des percussions dessus, des trucs qui ne seraient pas considérés comme des instruments conventionnels, en trouvant dans l’arrière-cour du studio des morceaux de métal – comme des bidons d’huile, de gros ressorts industriels, etc. – et nous construisons quelque chose qui ressemble à un petit kit de batterie avec ça. Le truc ultime que j’ai envisagé de faire pour l’album Apex Predator était d’exploser contre un mur ma vieille voiture qui était sur le point de rendre l’âme, en mettant des microphones à l’intérieur et en enregistrant ça. On pourrait croire que ce n’est pas sérieux, mais j’étais sérieux, et Russ, le producteur, a fini par prendre ça au sérieux également, et alors c’est moi qui ai dit : « Mmmh, peut-être que ce n’est pas la meilleure idée qui soit » [rires] à cause des risques que ça comprenait de sérieusement se blesser. Au final, nous avons abandonné l’idée. Mais en gros, c’est l’idée d’avoir des instruments non conventionnels, ce qui renvoie une fois de plus au côté expérimental de Napalm Death.

Cette année marque les vingt ans de la collaboration entre Napalm Death et le producteur Russ Russell, qui a commencé avec Enemy Of The Music Business. Qu’y a-t-il dans cette collaboration pour qu’elle soit si solide et durable ?

Russ comprend lui aussi le besoin de faire évoluer la production. Je ne veux pas critiquer d’autres groupes, mais on entend dans certains aspects de la musique dure que pas mal de groupes utilisent le même son dans leurs albums ; ils figent les niveaux sur la table de mixage pour obtenir le son qu’ils veulent et ensuite ils jouent toutes les chansons. Le problème avec ça, c’est qu’il n’y a aucune diversité dans le son, évidemment, car il n’y a qu’une scène de production, on n’obtient qu’une sorte de perspective sonore. On peut vraiment anéantir toute chance d’imagination pour un album en faisant ça. Russ le comprend. Avec chaque nouvel album, nous trouvons toujours de nouvelles techniques. C’est pourquoi nous continuons à faire appel à Russ, car il évolue en même temps que nous, donc nous sautons ensemble vers de nouveaux horizons et il ne demande pas mieux.

Vous n’avez-donc jamais songé à changer ou essayer un autre producteur ?

J’étais fasciné par l’idée de travailler avec quelqu’un comme Steve Albini qui a travaillé avec Nirvana, Big Black et divers autres groupes. J’étais toujours curieux parce que j’aime beaucoup le son low-fi et crado qu’il obtient avec certains groupes avec lesquels il travaille. Mais le truc, c’est qu’avec Russ Russell, ça fonctionne très bien pour nous. Je ne peux pas mieux l’expliquer parce que c’est ce genre de relation où ça fonctionne entre les deux parties, tout simplement.

« Nous avons connu des oppositions à Napalm Death, c’est clair, à cause des choses dont nous parlons, des idées que nous mettons sur la table. […] Je me fiche, vraiment, honnêtement, de ce que les gens pensent de Napalm Death à cet égard. Qu’ils pensent que nous sommes un gros tas de merde ne me dérange pas. »

L’illustration de l’album est très brutale et choquante, mais il y a aussi quelque chose de beau ou, au moins, de fascinant là-dedans. Penses-tu que cette image soit comparable à la musique de Napalm Death, c’est-à-dire que sous la brutalité et la laideur, il y a une forme de beauté dans ce que vous faites ?

Oui. C’est une bonne observation, mais évidemment c’est très spécifique. Du point de vue des paroles, j’essaye de ne pas traiter de généralités, et par là je veux dire qu’avec tout ce que j’écris, j’essaye d’être actuel, car je crois vraiment qu’il faut écrire à propos de choses qui reflètent l’époque dans laquelle on vit, en lien avec la période de temps de l’album en question, car alors ça offre aux gens quelque chose auquel se raccrocher. Si on se contente de faire des généralisations, les gens peuvent regarder ça et y réfléchir, mais ça n’aura jamais le même effet que si c’est un sujet qui concerne le monde dans lequel on vit maintenant. Il y a des raisons spécifiques pour l’illustration et le titre.

Le thème de l’album est « l’autre – comment on traite l’autre, la perception de l’autre et la réaction à l’autre ». Il se trouve que c’est un thème très débattu actuellement dans la société, mais aussi loin on remonte dans l’histoire, l’« autre » a toujours été vu comme un « problème » ou un « envahisseur ». Cette réaction contre l’« autre » ne fait-elle pas partie de notre ADN ou de nos instincts primaires en tant qu’êtres humains ?

Bien sûr ! Tu as totalement raison, mais il ne faut pas oublier que nous en sommes presque à un autre niveau, c’est presque comme si nous avions fait machine arrière dans l’ampleur de la suspicion et de la discrimination contre certaines personnes. Dans toutes les interviews que je donne, j’utilise les mêmes exemples : les réfugiés qui sont juste des gens qui fuient des situations vraiment désespérées ou qui espèrent avec une autre qualité de vie, pourquoi ne le feraient-ils pas ? C’est l’idée. Les LGBTQ+ sont un autre grand exemple que j’utilise : parce qu’ils ont une constitution sexuelle différente en termes d’identité et de genre, il est parfois suggéré que leur biologie est, d’une certaine manière, une menace pour le reste de la population. Tout d’abord, si ça n’était pas aussi sérieux, ça serait un putain de sketch comique. La seconde chose est que ce sont même les gouvernements qui utilisent ce genre de langage et de tactique ; le genre de tactique qui, dans les années 1930, a permis à des gens comme Franco, Hitler, Mussolini, etc. de devenir plus puissants parce qu’ils ont planté la graine de la paranoïa au sujet de certains groupes de personnes dans l’esprit de la population. En conséquence, ça a atteint un niveau gouvernemental, et il faudrait vraiment s’en inquiéter et contrer ça, il faudrait en devenir l’antithèse. Toute l’idée de cet album est d’être l’antithèse, de se lever et dire : « Non, c’est d’un confrère humain dont tu parles et ce n’est pas acceptable de traiter d’autres êtres humains ainsi. Ils ne sont pas différents de nous autres. On est tous faits de chair et de sang, on mérite tous la dignité, la paix et l’égalité au final. On ne va pas accepter ce genre de discrimination. » Personnellement, je n’ai aucune prédilection à avoir des préjugés contre qui que ce soit. Je me considère comme un être humain en premier lieu et je n’ai pas l’impression que d’autres gens sont une menace pour moi.

Est-ce qu’en tant que groupe, musiciens et artistes, il vous arrive de subir cette peur de l’autre et des préjugés, surtout jouant une forme d’art aussi extrême ?

C’est possible mais je ne m’en souviens pas là tout de suite. Si on prend l’exemple du racisme, n’importe qui pourrait être raciste de n’importe quelle couleur ou de n’importe quoi. N’importe qui peut être raciste. C’est juste qu’il y a certaines personnes qui l’ont vécu davantage que les autres à cause de l’histoire coloniale et d’autres choses. Ils l’ont connu à un degré bien pire que n’importe qui d’autre, mais n’importe qui peut être raciste. Si quelqu’un vient me voir dans la rue et me dénigre de cette façon, je ne l’accepterai pas parce que ce n’est pas acceptable de faire ça. Tout le monde peut avoir une opinion, tout le monde peut s’exprimer comme il veut, mais ce n’est pas acceptable pour moi et je devrais pouvoir me défendre. Je ne veux pas dire physiquement, je veux dire en termes de réponse.

Nous avons connu des oppositions à Napalm Death, c’est clair, à cause des choses dont nous parlons, des idées que nous mettons sur la table ; certaines personnes n’y réagissent pas bien. Et entre parenthèses, les gens ne sont pas obligés d’être d’accord avec les idées que nous mettons sur la table. S’ils sont d’accord, super, sinon, ce n’est pas grave. S’ils y réfléchissent longuement et qu’ensuite ils ne sont pas d’accord, ça ne me pose pas de problème. Mais ça a atteint d’autres niveaux, nous avons eu des oppositions également. On les gère sur le moment. Si c’est un commentaire, je choisis d’en rire. Il y a vingt ou trente ans, peut-être que ça m’aurait remué et que ça aurait été un peu plus loin que simplement en rire, mais ces gens ne peuvent pas me blesser. Je me fiche, vraiment, honnêtement, de ce que les gens pensent de Napalm Death à cet égard. Qu’ils pensent que nous sommes un gros tas de merde ne me dérange pas. Vraiment pas. Evidemment, si ça en vient aux mains, alors tu es bien obligé d’envisager de te défendre. Je n’ai vraiment pas envie de me battre avec des gens. C’est juste que si je suis en danger et que je dois repousser quelqu’un, alors je le ferai. Si je n’ai pas le choix. Mais jamais je ne m’en prendrais à quelqu’un, je ne donnerais jamais le premier coup pour affronter quelqu’un. Ça ne m’intéresse pas, il y a de meilleures manières de gérer ce genre de chose.

« Se protéger en tant qu’être humain revient à tendre les bras à d’autres êtres humains, parce qu’a contrario, si on veut vraiment se détruire, il suffit de continuer à déclencher des querelles avec d’autres êtres humains, car ça ne se terminera pas bien. »

La montée de ces discours semble coïncider avec la démocratisation des réseaux sociaux. Est-ce la nature même des réseaux sociaux qui encourage ça ou bien est-ce une conjoncture plus générale qui en est la cause ?

Je pense qu’il faut faire attention avec ça, car selon moi les réseaux sociaux devraient être libres et ouverts. Je ne suis pas personnellement sur les réseaux sociaux, le groupe l’est mais pas moi. Je ne m’occupe pas de ces trucs mais je suis toujours le premier à dire qu’il faut que ces plateformes restent libres et ouvertes. Et autant je peux vraiment être en désaccord avec certains trucs haineux qu’on y trouve, autant je pense qu’il faut faire très attention à ne pas trop restreindre les libertés à cet égard. Les réseaux sociaux sont la plateforme idéale pour fomenter la haine, bien sûr, on le sait bien, mais dire ça, c’est différent que de les accuser. C’est un truc humain, ça existe depuis bien avant les réseaux sociaux. Ça a été accentué par les réseaux sociaux mais sans doute que ça a été élevé à des niveaux plus puissants par des gouvernements nationaux qui utilisent ce genre de langage. C’est vraiment la combinaison de deux choses, et de plein d’autres choses à côté de ça aussi. C’est vraiment là que réside le problème. Quelle est la solution ? C’est difficile. Napalm Death, à sa manière, offre une antithèse, mais vraiment renverser la vapeur par rapport à la déshumanisation de certaines personnes dans ce monde, c’est une tâche sacrément dure. Il faut continuer d’y travailler et de convaincre les gens que la déshumanisation de confrères humains pour aucune raison apparente est futile, inhumaine et n’apporte rien à la durabilité de la race humaine sur le long terme.

Mais d’après toi, quelle est la source de cette tendance actuelle ?

Je pense qu’à certains égards, ça vient du paramétrage du monde tel qu’il est, avec des frontières bien définies, car le protectionnisme mondial implique de se replier sur soi-même. Donc quand on a des frontières distinctes, très souvent représentées physiquement par des clôtures, des fils barbelés, etc., ça promeut l’idée d’un refuge, d’être protégé des envahisseurs, toute la structure le crie haut et fort. C’est là qu’intervient la suspicion, car je pense que les gens qui vivent au sein de ces territoires délimités ont l’impression d’être constamment menacés, ils ont l’impression que leur existence est menacée, et je suggérerais que c’est complètement faux. Dans tous les cas, les frontières ont été mises en place pour satisfaire la volonté, les désirs et les machinations des puissants, ceux qui ont le pouvoir, pas ceux qui n’ont pas de pouvoir, et elles étaient là pour protéger des intérêts, les riches et les ressources plutôt que la population globale. Je pense que c’est une idée fausse que de croire que les frontières protègent la population globale, je crois que c’est faux. La bonne manière de se protéger, c’est en étant un être humain. Et se protéger en tant qu’être humain revient à tendre les bras à d’autres êtres humains, parce qu’a contrario, si on veut vraiment se détruire, il suffit de continuer à déclencher des querelles avec d’autres êtres humains, car ça ne se terminera pas bien. C’est un cercle constant de querelles : je frappe une personne, elle me frappe en retour, je frappe une autre personne au passage, et ainsi de suite. Il faut trouver de meilleures manières de comprendre et de nous lier à d’autres êtres humains. Avec un peu chance, ça s’améliorera.

Pour finir, Napalm Death est un groupe qui tourne beaucoup et j’imagine que c’est votre principale source de revenus. La crise du Covid-19 a dû faire beaucoup de mal au groupe. Comment gérez-vous ça en ce moment ?

Je reste serein par rapport à ça. On ne peut pas y faire grand-chose. Je veux dire que si tu stresses vraiment et perds le sommeil à cause de ça, tu vas déclencher quelque chose pour lequel tu ne peux rien faire à l’heure actuelle. Pour moi, cette période n’est pas si mauvaise. Je vis seul, je n’ai à répondre qu’à moi-même et à m’occuper que de moi-même. Je vis près de la mer, donc je sors à vélo tous les matins et c’est vraiment sensationnel, ça fait beaucoup de bien. Donc mes journées commencent très bien. Ce n’est pas un problème pour moi, mais je comprends que ce n’est pas la même chose pour tout le monde, surtout pour ceux qui ont une famille. Ceci dit, tu as raison, c’est une période difficile, mais je ne vais pas me faire du mouron à mort parce qu’il n’y a rien d’autre que je puisse faire là tout de suite, c’est comme ça.

Interview réalisée par téléphone le 12 août 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Floriane Wittner.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Gobinder Jhitta.

Site officiel de Napalm Death : napalmdeath.org.

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