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Interview   

Leprous apporte la lumière


S’adapter. Voilà le maître mot de Leprous durant cette période si particulière, lui qui a proposé depuis le début de la pandémie pas moins de huit live streams différents, et qui en a également profité pour créer un album libre, sans la moindre contrainte, optant pour différentes méthodes de composition, à différents moments. Malgré sa conception, Aphelion fait preuve d’une variété bienvenue, tout en étant étonnamment cohérent et pas si éloigné de son aîné Pitfalls (ceux qui s’étaient plaints que ce dernier ne soit pas assez metal ne changeront probablement de refrain avec Aphelion).

Si la situation globale fait qu’on s’est éloigné de la lumière, Leprous apporte la lumière avec lui pour la partager et montrer qu’on a les moyens de prendre son destin en main en tirant parti des circonstances, plutôt que de se morfondre dans le regret que les choses aient changé. C’est d’ailleurs aussi un peu ce que le frontman Einar Solberg fait avec ses problèmes d’anxiété et de dépression qu’il aborde de nouveau au travers du disque, mais sous un nouvel angle, celui de l’acceptation.

« Je ne crois pas à la perfection. Je crois que la musique est faite d’imperfections. C’est ce qui lui donne du caractère. […] Si on se concentre trop sur la perfection, on peut facilement vider la musique de sa substance, de ce qui la rend vivante. »

Radio Metal : Vous n’aviez pas prévu de faire un album maintenant, mais finalement vous l’avez fait car le confinement vous en a donné l’occasion. Peux-tu nous parler du cheminement de pensée derrière cette décision ?

Einar Solberg (chant & clavier) : La décision de faire un album n’a pas été soudaine. Nous avions quelques chansons sur lesquelles nous avions travaillé à l’époque de Pitfalls et qui n’avaient jamais été terminées comme il faut. Nous avons pensé qu’il fallait en faire un EP et ensuite passer sur d’autres projets. Nous l’avons fait et nous avons commencé à travailler sur d’autres projets, comme la chanson « Castaway Angels ». A un moment donné, nous avons commencé à avoir plus de musique et nous nous sommes demandé pourquoi nous ferions un EP quand nous pourrions faire un album à partir de tout ça. Nous pouvions utiliser cette période pour faire un album un peu différent, donc c’est ce que nous avons décidé de faire.

Tu as déclaré que c’était un album relativement intuitif et que toutes les chansons ont été écrites de manière très différente. As-tu découvert de nouvelles manières de concevoir des chansons que tu n’aurais jamais pensé devoir marcher ?

Oui. En l’occurrence, j’ai écrit une chanson sur mon téléphone pendant que j’étais en chemin vers le sommet d’une montagne. Quand je l’ai fait, je me disais que c’était un projet ridicule qui n’allait jamais marcher mais je voulais le faire pour m’amuser. Au moment où je l’ai fait, je trouvais ça toujours aussi ridicule, c’était complètement vain. Mais je suis rentré chez moi, et j’ai pu emmener la chanson ailleurs et aller plus loin avec. Je me suis retrouvé avec ce qui est devenu plus tard « Running Low ». Ceci dit, je ne pense pas que cette manière de travailler deviendra une habitude, mais nous avons essayé énormément de méthodes de composition. Je ne pense pas avoir trouvé une méthode qui continuera de marcher, mais ça m’a montré que c’est peut-être une bonne idée d’écrire des chansons de différentes manières, de sortir de sa zone de confort et de faire de nouvelles choses.

Le 5 décembre, vous avez sorti la chanson « Castaway Angels » qu’on peut désormais entendre dans Aphelion. Dans la présentation de la chanson, tu as dit que tu l’avais faite avec Tor [Oddmund Suhrke] de façon très basique, très pure, sans technologie, et quand vous êtes allés en studio, vous avez continué cette approche avec le groupe au complet. Est-ce difficile d’inhiber son obsession pour les détails et son perfectionnisme, qui est généralement typique des groupes de prog ?

Je n’ai pas cette obsession, honnêtement, parce que je ne crois pas à la perfection. Je crois que la musique est faite d’imperfections. C’est ce qui lui donne du caractère, car si c’était une question de perfection, alors on pourrait faire appel à un ordinateur qui calcule tout parfaitement pour faire une chanson parfaite, mais ça ne marche pas comme ça. La musique c’est une question d’imperfection et de donner des parties de soi, musicalement et dans les textes. Je ne suis pas tellement obsédé par les détails, mais ce qui était sympa avec cet album, c’était de ne pas être trop obsédé par le matériel, le son et les distractions pour pouvoir tout aborder de manière très basique. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise manière de faire, mais je pense que si on se concentre trop sur la perfection, on peut facilement vider la musique de sa substance, de ce qui la rend vivante. Nous ne faisons plus ça. On peut se poser chez soi et déplacer chaque coup de caisse claire et de grosse caisse pour que ce soit parfaitement placé dans le temps, sur le métronome et tout, et ça sonnera comme n’importe quel autre groupe. C’est très facile de faire de la musique sans âme.

Vous avez travaillé avec plein de gens dans trois studios différents pour cet album. Vous avez Raphael Weinroth-Browne au violoncelle, Chris Baum au violon et le groupe de cuivres norvégien Blåsemafian. Ça ne semble pas être un album très adapté au Covid-19 : comment avez-vous géré les restrictions ?

On a géré le Covid-19 un peu différemment en Norvège. Tout d’abord, on est un pays moins densément peuplé que la France, par exemple. Vous avez beaucoup plus de gens, donc je crois que vous aviez besoin de restrictions un peu plus dures que nous. Et puis le groupe de cuivres n’était pas avec nous en studio, ils ont enregistré dans leur propre studio, séparé de nous. On peut toujours faire les choses ainsi. Ceci dit, nous avions des restrictions, mais elles n’étaient pas aussi sévères que dans plein d’autres pays, car on n’a pas eu d’énormes explosions de cas de contamination et on est parvenus à toujours garder l’épidémie sous contrôle. Evidemment, on a eu des cas sérieux aussi, mais pas autant que les pays plus densément peuplés.

« Même si l’album avait été chaotique, qu’est-ce que ça aurait fait ? Nous aurions juste eu un album chaotique. Il n’y a rien de mal à ça. […] Pour moi, la musique a toujours été une façon de faire sortir le chaos en moi et de le canaliser. »

Autant le violoncelliste et le violoniste ne sont pas nouveaux dans l’univers de Leprous, autant c’est la première fois que vous faites appel à un groupe de cuivres. Ils apparaissent sur les chansons « Running Low » et « Nighttime Disguise »…

Ils sont aussi sur « Out Of Here » mais ils jouent de manière un peu plus ambiante. J’ai écrit les chansons et au départ, j’ai programmé les cuivres. Nous ne sommes pas fans de l’utilisation de samples pour les sons principaux comme ce genre de chose, donc je me suis dit qu’il fallait que nous trouvions un groupe de cuivres. Il se trouve que Baard connaît le meilleur groupe de cuivres de Norvège, ils ont d’ailleurs participé à la sélection de l’Eurovision norvégien cette année. Ils ont terminé à la seconde place, donc ils ont failli jouer au concours international. C’est un groupe très professionnel auquel de nombreux artistes en Norvège font appel. Baard a tout de suite demandé à Blåsemafian – c’est le nom de ce groupe –, il est ami avec eux. Je leur ai envoyé les partitions et tout, ils ont enregistré et c’était tout. Je ne les ai même pas rencontrés durant le processus.

Ihsahn a pas mal utilisé de cuivres, surtout sur son EP Telemark. Vu comme vous êtes proches, est-ce que ses expériences avec les cuivres ont joué un rôle, peut-être inconscient, dans ton désir d’en utiliser aussi ?

Nous nous sommes beaucoup inspirés mutuellement par le passé et il a effectivement pas mal utilisé de cuivres dans sa musique, mais je n’ai pas pensé à lui en en intégrant moi-même. C’est plutôt que plus tu composes, plus tu ressens le besoin d’inclure des éléments que tu n’as pas encore inclus. J’ai toujours adoré les cuivres mais comme je l’ai dit, je ne suis pas très fan de l’utilisation de samples. C’est pourquoi je ne l’ai pas vraiment fait avant, car je ne connaissais pas énormément de gens, excepté Jørgen Munkeby de Shining, mais son jeu de saxophone est plus typé jazz, or ce n’est pas ce que nous recherchions avec cet album. Nous recherchions des cuivres plus orchestraux et classiques. Je pense que si nous avons soudainement commencé à utiliser des cuivres, c’est parce que j’étais en train de faire des arrangements pour la comédie musicale Les Misérables en Norvège. Ma mère fait tous les ans ces comédies musicales dans notre ville et je l’aide de temps en temps sur les arrangements. Il a fallu que j’achète une bibliothèque de samples de cuivres pour ce projet, donc je l’ai achetée et j’ai commencé à l’utiliser. J’ai appris à la connaître et c’est ainsi que je m’en suis servi pour Leprous. C’était un peu le hasard.

Les chansons ont donc été écrites de différentes façons et enregistrées à différents moments dans différents studios. Vu le côté, semble-t-il, chaotique de leur création, n’avais-tu pas peur d’obtenir un album chaotique, bien qu’au final ce ne soit pas le cas ?

Tout ce que je fais et chaque album que j’ai fait a été écrit de manière relativement chaotique. Quand je compose, je ne pense pas vraiment à ce qu’il faut mettre ou pas. Je compose et j’essaye plein de trucs différents. Tout d’un coup, quelque chose fonctionne et je pars sur cette idée. Peut-être l’idée en question peut me servir de déclencheur pour en faire plus dans d’autres chansons. C’est très intuitif, mais c’est toujours ainsi que je compose. Je ne suis pas un planificateur minutieux qui se pose pour graduellement construire quelque chose. Je prends les choses comme elles viennent. Au fil des années, je suis devenu de plus en plus à l’aise avec ça, donc je deviens de plus en plus confiant que je peux faire ça de différentes façons, sans me reposer sur de vieux schémas ou de vieilles habitudes. Et puis, même si l’album avait été chaotique, qu’est-ce que ça aurait fait ? Nous aurions juste eu un album chaotique. Il n’y a rien de mal à ça. Je n’en vois pas d’inconvénient. Mais je suis d’accord avec toi, le résultat n’est pas chaotique. Pour moi, la musique a toujours été une façon de faire sortir le chaos en moi et de le canaliser dans quelque chose qui au final ne sonne pas chaotique. Je pense que c’est un peu comme mettre de l’ordre dans le chaos, d’une certaine façon.

Malgré tout, est-ce que ça a nécessité plus de travail pour tout rassembler et constituer un album à partir de ces chansons qui ont été créées très différemment ?

Nous n’y avons pas réfléchi. Nous avons enregistré une chanson après l’autre et quand nous en avions suffisamment, nous avons pensé : « D’accord, comment on rassemble tout ça ? » Ensuite, nous avons essayé plein d’ordres différents pour former un tout. Après tout, c’est le même groupe qui joue toutes les chansons, le même gars qui mixe et le même gars qui masterise, donc ce n’était pas aussi dur qu’on peut le penser. Même si c’est un album très fractionné dans le style ou l’enregistrement, au final ça sonne quand même comme un album de Leprous. En fait, c’était même presque globalement plus facile qu’habituellement, parce que je n’étais pas aussi absorbé par ce processus très contraignant. Il y avait une atmosphère plus détendue durant tout l’enregistrement. Auparavant, il pouvait nous arriver d’aller assez en profondeur dans l’enregistrement et ça pouvait parfois être un peu accablant, or je n’en suis jamais arrivé à ce stade pendant que nous enregistrions cet album.

« Je gère généralement assez bien les vrais problèmes. Mon souci principal, ce sont tous les problèmes que j’imagine, qui sont à l’intérieur de ma tête. […] L’anxiété et la dépression font partie de moi et de ma personnalité artistique. »

Tu as déclaré qu’Aphelion « semble être assez libre, en particulier par rapport à Pitfalls ». Pourtant, Pitfalls semble être lui-même assez libre, musicalement, vu comment vous avez ouvert votre son. Penses-tu qu’Aphelion et votre approche de ce dernier n’auraient pas été les mêmes sans les risques que vous avez pris sur Pitfalls ?

Je n’ai jamais eu l’impression de prendre le moindre risque sur Aphelion ou Pitfalls parce que nous avons écrit la musique que nous voulions écrire et ensuite, les gens ont dit : « Oh, ils sont partis dans une direction complètement différente ! » Nous avons juste fait ce que nous voulions faire sans trop prendre en considération nos albums passés. Ça a toujours été le cas avec Leprous. Je me suis toujours senti artistiquement libre, pour être honnête. Nous avons toujours suivi notre propre vision. Si tel album se trouve avoir un son plus concentré, c’est juste parce que nous avons pris la liberté artistique d’avoir un son plus concentré. Ce nouvel album est plus ouvert et libre, et le son est peut-être légèrement plus organique. C’est le résultat de ce processus. C’était un peu tout le concept, nous voulions faire un album plus intuitif qui était différent de ce que nous avions composé auparavant. Je pense que Pitfalls est plus défini par un son, une atmosphère ou un style donné dans lequel on plonge quand on écoute l’album, excepté « The Sky Is Red » qui est un peu à part. Alors qu’Aphelion, c’est bien plus un album où chaque chanson est indépendante. Quand je dis qu’il est plus libre, je parle plus du processus que du résultat. Chaque personne percevra le résultat différemment, mais le processus était beaucoup plus intense et restreint durant Pitfalls. Pitfalls était probablement un pas plus important dans une nouvelle direction comparé à Aphelion. C’est peut-être parce qu’Aphelion est arrivé très vite après, nous n’avions même pas terminé de tourner pour Pitfalls quand nous avons commencé à enregistrer l’album suivant. Très peu de temps s’est écoulé entre ces deux albums.

Tout comme Pitfalls, Aphelion est un album très personnel, et tu as dit que c’était « peut-être les seuls albums vraiment personnels que [tu as] jamais faits ». D’ailleurs, la majorité des textes sur Aphelion ont été écrits de ton point de vue. Est-ce que ça explique pourquoi ton expression vocale est encore plus émotionnelle et éloquente sur Pitfalls et surtout Aphelion que sur les albums précédents ? Est-ce que la dimension personnelle des textes affecte ta performance ?

J’imagine que oui, mais c’est aussi une question de confiance en soi. Je crois que plus je gagne en expérience, plus je suis détendu. Et plus je suis détendu, plus je deviens moi-même. Plus on est détendu, plus on ose être soi-même et arrête d’essayer de se forcer. Je pense que c’est peut-être la raison pour laquelle les derniers albums peuvent paraître plus émotionnels, sur le plan vocal et sur celui des textes. On arrête simplement d’essayer de cacher certaines parties de soi et on se montre, on montre qui on est, et c’est à prendre ou à laisser [rires].

Aphelion traite à nouveau de santé mentale. Pitfalls lui-même parlait de surmonter l’anxiété et la dépression, comme on l’a évoqué la dernière fois. De toute évidence, il y a eu une explosion d’anxiété et de dépression partout dans le monde à cause de la pandémie. As-tu eu une rechute ou est-ce que ça a intensifié d’une quelconque façon ton anxiété ?

Je gère généralement assez bien les vrais problèmes. Mon souci principal, ce sont tous les problèmes que j’imagine, qui sont à l’intérieur de ma tête. Ils ne viennent pas du monde extérieur. Dès qu’un vrai problème survient dans ma vie, généralement je le gère plutôt bien. Comme pour tout le monde, j’ai aussi eu des périodes durant la pandémie où j’en ai eu vraiment marre, j’avais hâte que ce soit fini. Mais surtout au cours des six derniers mois, j’ai l’impression d’avoir été plus loin que jamais dans mon processus consistant à rendre l’anxiété moins dominante dans ma vie. C’est ça le truc avec l’anxiété, c’est généralement des peurs irrationnelles. Des peurs de choses qui ne constituent pas un vrai danger. Je suppose que tout le monde ressent de l’anxiété dans une certaine mesure. Si un ours court dans ta direction dans la forêt, ta peur te dit que tu devrais probablement faire quelque chose dans cette situation. Tu ne peux pas rester au milieu du chemin et faire comme s’il n’y avait pas de problème, genre : « Ça va probablement bien se passer, il ne va pas m’attaquer » [rires]. Bien sûr, on a tous des peurs et on se sent tous anxieux dans une certaine mesure, et on devrait ressentir ça parce que c’est un mécanisme de survie, mais le problème avec l’anxiété, c’est quand c’est déclenché sans raison particulière parce que tu imagines des problèmes qui n’existent pas vraiment. C’est un peu la définition de l’anxiété.

Dès qu’un vrai problème survient, les gens comme moi qui ont souffert d’anxiété pendant de nombreuses d’années ont déjà tellement l’habitude de gérer des problèmes que ce n’est qu’un problème de plus pour eux, ce n’est pas si grave [petits rires]. Donc je ne dirais pas que la pandémie a déclenché mon anxiété. Peut-être qu’au contraire, ça m’a aidé à la gérer parce que mon processus a toujours été de partir en tournée, d’être très stimulé et d’avoir plein de choses excitantes qui se passent, puis je revenais à la maison et tout était calme. Tout d’un coup, ton esprit commence à partir ailleurs et tu te retrouves dans des schémas destructeurs. Et sur la tournée suivante, je ne me souvenais même plus de ce qui me dérangeait. C’était un truc constant où je ne gérais pas comme il faut mon anxiété. Mais maintenant, j’ai le temps et l’énergie pour réaliser qu’en fait, je vais bien. Je n’ai pas désespérément besoin de tout le temps tourner et faire des choses. Je peux aussi trouver un sens à mon existence dans d’autres choses de la vie. Evidemment, j’ai hâte de tourner à nouveau, mais je ne suis pas là : « Oh, j’ai super hâte de repartir en tournée ! » car j’ai trouvé plein d’autres choses dans la vie qui me donnent un but.

« La musique n’est pas une thérapie en soi. Ça peut être une distraction, bien sûr, mais on ne gèrera jamais un problème simplement en faisant de l’art et de la musique. »

A quel point est-ce que ça t’a aidé de traiter ça au travers de la musique, avec Pitfalls et maintenant Aphelion ?

Ça me donne un sentiment d’accomplissement, ce qui m’aide beaucoup. Je suis un créateur, j’ai besoin de créer des choses constamment, j’ai besoin de faire quelque chose. Dès que je fais ça, ça me donne un sentiment d’accomplissement ou une raison d’être. Même si je peux me sentir mal pendant une période, je peux me rappeler qu’au moins je suis parvenu à faire ci et ça. Cette partie créative de moi est devenue une part très importante de mon identité. En ce sens, ça m’aide beaucoup pour avoir une direction et un but dans la vie. Mais je dirais qu’il y a eu une évolution de Pitfalls à Aphelion. Au moment où j’ai commencé à écrire Pitfalls, il m’était déjà arrivé de souffrir d’anxiété et de dépression avant, mais c’était il y a longtemps. Sur Pitfalls, c’était nouveau et je ne l’avais pas accepté. Cependant, maintenant, sur Aphelion, j’ai fait la paix avec ça. L’anxiété et la dépression font partie de moi et de ma personnalité artistique. Ça va aller et venir. Et à l’instant où on accepte de ça, ça atténue beaucoup sa puissance et ça ne paraît pas aussi grave quand ça revient. Au lieu d’être là : « Oh non, ça revient ! Je pensais m’en être débarrassé ! », tout devient moins dramatique.

Malgré l’idée répandue, certains spécialistes disent que l’art peut être libérateur ou un exutoire mais pas une thérapie en soi, et qu’on ne devrait pas penser que ça puisse remplacer un traitement ou une vraie thérapie pour surmonter la dépression et l’anxiété. Quel est ton point de vue à ce sujet ?

Pour moi, effectivement, la musique n’est pas une thérapie en soi. Ça peut être une distraction, bien sûr, mais on ne gèrera jamais un problème simplement en faisant de l’art et de la musique. Peut-être qu’on continuera à repousser le problème parce que ça nous fait penser à autre chose. Peut-être qu’on peut traiter certaines choses au travers des paroles, mais en général, ce n’est pas un substitut à une vraie thérapie. Mais je pense qu’une fois qu’on a fait une thérapie et qu’on a appris certaines techniques, on peut en arriver à un point où on peut faire le reste de la thérapie soi-même. On peut faire la majorité de la thérapie soi-même si on apprend les techniques avec quelqu’un qui les connaît, et c’est ce que j’ai moi-même fait à un moment donné avec un thérapeute.

A l’origine, vous vouliez appeler cet album Adapt, mais vous avez finalement opté pour Aphelion. L’aphélie est le pont sur la trajectoire d’un corps céleste en orbite héliocentrique qui est le plus éloigné de l’étoile autour de laquelle il tourne. Comment relies-tu ceci à ton idée initiale d’adaptation ?

C’est grosso modo l’idée d’aphélie. Tu es à la position la plus éloignée de la lumière, mais malgré tout, tu réagis à la situation. Tu en fais quelque chose de beau et tu en tires le meilleur parti au lieu de penser que tout était mieux quand il y avait plus de lumière dans ta vie. Tu penses à ce que tu peux faire au lieu de penser à ce que tu ne peux pas faire. Cette période, ça a vraiment été ça. Pas seulement pour nous, mais pour la majorité de la population dans le monde. On s’est tous adaptés à une nouvelle manière de vivre. J’ai vu que c’était plus facile si on acceptait la situation au lieu de constamment essayer de nous battre contre elle et de regarder comment c’était avant.

En parlant d’adaptation, vous avez fait pas moins de huit live streams. Vous être probablement l’un des groupes qui en ont le plus fait. Cependant, on a aussi vu des groupes refuser de faire ça parce que, pour eux, ce n’était pas du live. Avez-vous vous aussi eu des inquiétudes à cet égard ?

Je ne suis pas sûr de quoi on devrait s’inquiéter. Quelle est la pire chose qui pourrait arriver ? Je ne vois pas ce qu’il y a de si mal à ça et pourquoi les gens ne voudraient pas le faire. Ce n’est pas du live, c’est du live stream, c’est un format différent, mais c’est ce qu’on a pour le moment. Ce n’est pas un concert, mais c’est la chose que nous avions pendant la pandémie qui s’en rapprochait le plus. Nous essayons de rester en contact avec nos fans, de rester nous-mêmes pertinents et de rester en forme. Je pense que le problème, en partie, avec les live streams, c’est qu’au début énormément de gens ont bricolé de très mauvais live streams sans aucune réflexion derrière, juste pour gagner rapidement de l’argent. Ils ont un peu ruiné la réputation des live streams en faisant ce genre de choses. Nous avons essayé de faire un live stream préenregistré et ça n’a pas marché, ça n’a pas été bien reçu. Tous les autres ont été grosso modo en live. Nous avons aussi essayé de maintenir une forme de communication avec les fans. Pour nous, ça a été super à bien des égards durant cette période. Ça nous permet de garder la forme en tant que groupe, de rester pertinents et aussi de gagner de l’argent.

« Tu es à la position la plus éloignée de la lumière, mais malgré tout, tu réagis à la situation. Tu en fais quelque chose de beau et tu en tires le meilleur parti au lieu de penser que tout était mieux quand il y avait plus de lumière dans ta vie. Tu penses à ce que tu peux faire au lieu de penser à ce que tu ne peux pas faire. Cette période, ça a vraiment été ça. »

Je suppose que les live streams impliquent moins de coûts que toute une tournée pour un groupe, mais dans quelle mesure peuvent-ils rattraper l’absence de tournées ?

Un live stream moyen implique de très gros coûts parce qu’il faut la production du film dont on n’a pas besoin pour un concert normal. Evidemment, on n’a pas les mêmes coûts de déplacement et tout, mais d’un autre côté, il y a les coûts de la vidéo qui sont généralement plus élevés que ceux des déplacements. Ça peut rattraper l’absence de tournées, mais c’est pour ça que nous avons dû tout le temps changer notre concept et faire en sorte que chaque live stream soit différent. De cette façon, les gens continuent à acheter des billets et nous trouvons que c’est amusant à faire. C’est du gagnant-gagnant. Je crois clairement que si les live streams étaient extrêmement populaires, les revenus seraient énormes. Imagine que tout d’un coup, tu as toute ta communauté de fans disponible pour chaque concert que tu fais. Mais évidemment, les live streams sont loin d’être aussi populaires qu’un concert normal – et c’est très bien ainsi. Mais quand même, comme tu as toute ta communauté de fans disponible pour chaque concert que tu fais, il n’est pas nécessaire que ce soit aussi populaire.

Vous avez prévu une tournée en décembre pour vos vingt ans, puisque le groupe a été formé en 2001. Vous avez commencé très jeunes : vous aviez entre quinze et seize ans. Votre premier album Tall Poppy Syndrone est sorti huit ans après vos débuts. Penses-tu que vous aviez besoin de temps pour grandir et gagner en maturité avant de sortir un premier vrai album ?

Cette maturité est quelque chose que nous avons construit très graduellement. A ce stade, si nous avions eu l’occasion de sortir Aeolia ou les démos avant ça, nous l’aurions fait en un clin d’œil. Quand nous étions jeunes, nous pensions que ce que nous faisions était super, nous avons fait ce que nous pouvions faire de mieux à ce moment-là. Nous avons toujours cru en ce que nous étions en train de faire, autrement nous aurions arrêté. Mais je ne pense pas que ç’ait été une mauvaise chose que nous ayons attendu. C’est en gros parce que personne ne voulait nous signer avant [rires], c’était la raison principale. Mais ces premiers pas étaient très importants. Je suis très fier que nous ayons persévéré, même si nous avons rencontré beaucoup de résistance tout au long de notre carrière, surtout au début. Evidemment, musicalement, j’ai du mal à me retrouver dans pas mal de ces musiques aujourd’hui, car c’était il y a longtemps et beaucoup de choses ont changé dans nos vies, mais je suis fier de notre ténacité.

Ce groupe est-il quand même toujours en phase aujourd’hui avec la vision et la philosophie que vous aviez il y a vingt ans ?

Pas complètement. Nous avons graduellement beaucoup changé. Je me sens une personne relativement différente aujourd’hui par rapport à lorsque j’étais plus jeune. On évolue progressivement et on adopte un point de vue différent sur la vie à mesure qu’on vit des choses. Donc je ne dirais pas que c’était complètement en phase. Musicalement, je me souviens que nous nous réunissions en salle de répétition à l’époque. Nous balancions des riffs dans une chanson et c’est ainsi que les morceaux se créaient. Maintenant, nous pensons ça comme un tout du point de vue du compositeur. Nous pensons plus à la chanson dans sa globalité plutôt que riff par riff. Nous avons un peu changé notre musique, c’est devenu plus orienté composition, plutôt qu’orienté groupe, où tout le monde a besoin de jouer à chaque instant et c’est un enchaînement de riffs jusqu’à ce qu’on ait tout utilisé. C’est ce qui a changé au fil des années. Et puis, sur un plan personnel, beaucoup choses se passent dans la vie, ça nous colore progressivement et ça nous donne de l’expérience, de façon positive et négative, donc on change graduellement.

Vous avez prévu de faire un set chronologique depuis vos premières démos jusqu’à aujourd’hui. Est-ce que ça ne va pas être étrange de revenir à ces vieilles chansons ?

Oui, mais ce sera amusant. Nous allons évidemment réarranger des choses pour que ça fonctionne avec le son d’aujourd’hui et que ça ne devienne pas une expérience schizophrénique. Nous n’allons pas forcément tout réarranger, mais dans une certaine mesure. Nous prévoyons même d’incorporer certains trucs datant d’avant les démos, que nous n’avons jamais enregistrés. Bien sûr, si nous jouons comme ça sonnait à l’époque, ça sonnerait ridicule, donc il faudra que nous retirions des éléments ici et là et essayions de les faire sonner aussi bien que possible. De toute façon, nous n’avons jamais été très fidèles à nos enregistrements parce que si nous pensons à un moment que nous pouvons jouer l’une de nos chansons différemment et que nous préférons cette version, nous la faisons ainsi. Mais évidemment, nous gardons l’essence de la chanson. Ce sera vraiment amusant parce que c’est le vingtième anniversaire. C’est un autre type de concert.

Interview réalisée par téléphone le 16 juillet 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Bjorn Tore Moen (1), Elena Sihida (4, 6) & Troll Toftenes (2, 5).

Site officiel de Leprous : www.leprous.net

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